CHEZ TOUS LES LIBRAIRES
PREFACE
PiimoT. — Je le dis toujours U même cliosr, parce que c'est toujours In même chose; et si ce n'était pas toujours la mi^me clio^ie, je ne te dirais pas toujours h même chose.
Ac Ffttin'de Pierr».
Ceci , en vérité , mon cher monsieur ou ma belle (lame, n'est autre chose qu'une préface, et une préface fort longue : je n*ai pas la moindre envie de vous le dissimuler ou de vous en demander pardon. Je ne sais si vous avez la fatuité de ne pas lire les préfaces; mais j'aime à supposer le contraire, pour l'honneur de votre esprit et de votre jugement. Je prétends même que vous me remerciez de vous en avoir fait une; elle vous dispense de deux ou trois contes plus ou moins fantastiques, que vous eussiez eus sans cela, et vous conviendrez, si récalcitrants que vous soyez, que ce n'est pas une mince obligation que vous m'en devez avoir. J'espère que celle-ci tiendra la moitié du volume : j'aurais bien voulu qu'elle le remplit tout
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iMitier, mais mon éditeur m'a dit qu*OD était encore dans riiabitudc de mettre quelque chose après, pour avoir le prétexte de fiiire une table. C'est une mauvaise liabilude; on en reviendra. Qu'est-ce qui empêche de mettre la préface et la t^ble côte à côte, sans !(' remplissage obligé de roman ou de contes? Il me soinble que tout lecteur un peu Imaginatif supposerait aisément le milieu, à l'aide du commencement et de la lin; sa fiction vaudrait probablement mieux que la réalité, et d'ailleurs il est plus agréable de faire un roman que de le lire.
Moi, pour mon compte, et je prétends vous convertir à mon système, je ne lis que les préfaces et les tables, les dictionnaires et les catalogues. C'est une précieuse économie de temps et de fatigue : tout est là, les mots et les idées. La préface, c'est le germe; la table, c'est le fruit : je saute comme inutiles tous les feuillets intermédiaires. Qu'y verrais-je? des phrases et des formes; que m'importe! Aussi, depuis deux ans que j'ai fait cette précieuse découverte, je suis devenu d'une érudition effroyable : Je ferais honte ù Cluverius, à Saumaise, à dom Calmei, à doin Sanchez et à tous les dom bénédictins du monde; je disserterais, comme Pie de la Mirandole, de omni re scibili et quibtisdam aliis. Citez-moi quelque chose que je ne sache pas, je vous en défie; et, pour peu que vous usiez de ma méthode, vous arriverez au même résultat que moi.
Il en est des livres comme des femmes : les uns ont
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des préfaces, les autres n*en ont pas ; les unes se rendent tout de suite, les autres font une longue résistance; mais tout finit toujours de même... par la fin. Cela est triste et banal; cependant que diriez-vous d'une femme qui irait se jeter tout d'abord à votre tête?
Pourquoi voulez-vous donc qu'un livre soit plus effronté qu'une femme, et qu'il se livre à vous sans préliminaire? Il est vrai que la fille que vous louez six francs n'y fait pas tant de façons, et vous avez acheté le livre vingt sous de plus que la fille. Il est à vous, vous pouvez en user et en abuser ; vous n'accorderez pas même à sa virginité le quart d'heure de grâce, vous le touchez, vous le maniez, vous le traînez de votre table à votre lit, vous rompez sa robe d'innocence, vous déchirez ses pages : pauvre livre !
La préface, c'est la pudeur du livre, c'est sa rougeur, ce sont les demi-aveux, les soupirs étouffés, les coquettes agaceries, c'est tout le charme; c'est la jeune fille qui reste longtemps à dénouer sa ceinture et à délacer son corset, avant d'entrer au lit où son amoureux l'attend.
Quel est le stupide, quel est l'homme assez peu voluptueux pour lui dire : Uépéche-toi!
D'autant que le corset et la chemise dissimulent souvent une épaule convexe et une gorge concave, d'autant que la préface cache souvent derrière elle un livre grêle et chélif.
0 lecteurs du siècle! ardélions inoccupés qui vivez
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en courant et prenez a peine le temps de mourir, plaignez-vous donc des préfaces qui contiennent un volume en quelques pages, et qui vous épargnent la peine de parcourir une longue enfilade de chapitres pour arriver à l'idée de Fauteur. La préface de l'auteur, c'est le post-scriptum d'une lettre de femme, sa pensée la plus chère : vous pouvez ne pas lire le reste.
Pourtant, n'allez pas inférer de ce que je viens de (lire qu'il y ait une idée dans celle-ci ; je serais désespéré de vous induire en erreur. Je vous jure sur ce qu'il y a de plus sacré (y-a-t-il encore quelque chose de sacré?), je vous jure sur mon àme, à laquelle je ne crois guère; sur ma mère, à laquelle je crois un peu plus, qu'il n'y a réellement pas plus d'idée dans ma préface que dans un livre quelconque de M. Ballanche; qu'il n'y a ni mythe, ni allégorie, que je n'y fonde pas de religion nouvelle, que ce n'est pas une poétique ni quoi que ce soit qui tende à quelque chose: je n'y fais même pas l'apologie de mon ouvrage. Vous voyez bien que ma préface ne ressemble en rien ù ses sœurs les autres préfaces.
Seulement je profite de l'occasion pour causer avec vous; je fais comme ces bavards impitoyables qui vous prennent par un bouton de votre habit, monsieur; par le bout de votre gant blanc, madame, et vous acculent dans un coin du salon pour se dégorger de toutes les balivernes qu'ils ont amassées pendant un quart d'heure de silence. En honneur, ce n'est pas pour autre chose. Je n'ai pas grand'chosc à faire, ni
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VOUS nou plus, je pense. Je ra*en vais donc me raconter à vous de point en point, et vous faire moi-même ma biographie : il n*y aura pas plus de mensonges que dans tout autre... ni moins.
Avant de vous dire ma vie, vous me permettrez d*abord de vous toucher quelque chose des motifs qui m*ont porté à faire noires trois ou quatre cents pages blanches qui ne Font pas mérité.
Je suis un homme d*esprit, et j*ai pour amis des gens qui ont tous infiniment d*espri(, autant d'esprit que M. Loëve-Veimars. Tous ces gens-là ont fait un livre ou même en ont fait deux : il y en a un qui est coupable de trois. Moi, jusqu'à ce jour, je m'étais conservé vierge de toute abomination écrite ou imprimée, et chacun était libre de me croire autant de talent qu'il lui plaisait. Je jouissais dans un certain monde d'une assez honnête gloire inédite. J'étais célèbre depuis la cheminée jusqu'au paravent; je faisais un grand bruit dans quelques pieds carrés.
Alors, quelques officieux sont venus, qui m'ont dit: Il faut faire un livre. Je t'ai fait, mais sans prétention aucune, je vous prie de le croire, comme une chose qui ne mérite pas la peine qu'on s'en défende, comme on demande la croix d'honneur pour ne pas être ridicule, pour être comme tout le monde. Il est indécent aujourd'hui de ne pas avoir fait un livre, un livre de contes tout au moins : j'aimerais autant me présenter dans un salon sans culotte que sans livre. Il est juste
de dire que j'avais déjà fait un volume de vers, mais
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cela ne compte pas : c*esi un volume de prose de moins, voilà tout. Ne me méprisez donc pas parce que j*ai fait des contes; j'ai pris ce parti, parce que c'est ce qu'il y a de moins littéraire au monde r à ma place, vous eussiez agi de même, pour avoir le repos. Maintenant que me voilà suffisamment compromis, et que j'ai perdu ma virginale réputation, j'espère que que mes bons amis me laisseront tranquille.
Je vous le proteste ici, afin que vous le sachiez, je hais de tout mon cœur ce qui ressemble, de près ou de loin, à un livre : je ne conçois pas à quoi cela sert.
Les gros Plutarques in-folio, témoin celui de Ghry* sale, ont une utilité évidente : ils servent à mettre en presse, à défaut de rabats, puisqu'on n'en porte plus, les gravures chifTonnées et qui ont pris un mauvais pli; on peut encore les employer à exhausser les petits enfants qui ne sont pas de taille à manger à table. Quant à nos in-octavo, je veux que le Diable nVemporte si Ton peut en tirer parti et si je conçois pourquoi on les fait.
11 a pourtant été un temps où je ne pensais pas ainsi. Je vénérais le livre comme un dieu; je croyais implicitement à tout ce qui était imprimé; je croyais à tout, aux épitaphes des cimetières, aux éloges des gazettes, à la vertu des femmes. 0 temps d'innocence et de candeur!
Je m'amusais comme une portière à lire les My$tivf^es d'Udolphe, le Château des Pyrénées, ou tout autre roman d'Anne Radcliffe; j'avais du plaisir à avoir
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peur, el je pensais, avec Grey, que le paradis, cVlail un roman devant un bon feu.
Que n\ai-je pas lu ! J*ai épuisé tous les cabinets du quartier. Que d'amants malheureux, que de femmes persécutées m'ont passé devant les yeux ! que de soulerrains n'ai-je pas parcourus! Aussi je suis devenu d'une si merveilleuse sagacité, que, dès la première syllabe d'un roman, je sais déjà la (in.
On aura beau dire, Notre-Dame de Paris ne vaut pas le Cliâtean des Pyrénées.
La belle dame élégante que vous avez maintenant, vous, jeune fashionable blasé, ne vaut pas la femme de chambre de votre mère, qui vous a eu il y a dix ans, vous, écolier naïf et tremblant, pauvre chérubin plus timide que celui de Beaumarchais, qui n'osiez pas oser, même avec la fille du jardinier.
Le seul plaisir qu'un livre me procure encore, c'esl le frisson du couteau d'ivoire dans ses pages non coupées : c'est une virginité comme une autre, et cela est toujours agréable à prendre. Le bruit des feuilles tombant l'une sur l'autre invite immanquablement au sommeil, et le sommeil est, après la mort, la meilleure chose de la vie.
Je vous ai promis de vous conter mon histoire; ce sera bientôt fait. J'ai été nourri par ma mère, et sevré à quinze mois ; puis j'ai eu un accessit de je ne sais quoi en rhétorique : voilà les événements les plus marquants de ma vie. Je n'ai pas fait un seul voyage : je n'ai vu la mer que dans les marines de Vernet ; je