‹ La vie parisienneChapitre 39 sur 50 · SOLITUDE · texte numérisé non relu

SOLITUDE

Je pleurais. Autour de moi tout me parlait d'elle. J'oubliais tout le mal qu'elle m'avait fait Elle avait laissé mille traces, elle était présente encore dans cette chambre que je disposais avec amour autrefois pour la recevoir. Sous ce plafond qui avait abrité sa tète; sur ces tapis que, si souvent, elle avait foulés; entre ces meubles qu'elle avait effleurés de sa robe, elle m'apparaissait encore, placide et consolante. Ici, m'ouvrait ses bras de velours le fauteuil où si souvent elle s'était assise; là, conservait la molle empreinte de sa chaussure élégante le coussin sur lequel elle posait ses pieds; là, desséchées, dans leurs vases de Chine , s'effeuillaient tristement les fleurs qu'elle aimait; là, se balançaient les rideaux que , du bout de son doigt craintif, tant de fois elle avait soulevés; là, se mouvait encore le balancier de la pendule dont elle ne détachait pas les yeux; là, son voile; ici ses lettres , doux reflets d'elle-même ; là , son peigne embaumé du parfum de ses cbe- .veux ; et là enfin , froid et fermé comme une

tombe , se dressait le lit où , si souvent nous avions pleuré. Tout, maintenant, me revenait à flots dans la mémoire ; tout ce que nous avions dit, tout ce que nous avions pensé, tout ce que nous avions espéré.. Comme une musique lointaine qu apporte la brise des mers, j'entendais dans mon oreille chanter ses paroles; comme les émanations des fleurs que la rosée des nuits dégage, je sentais dans mes narines l'odeur de sa peau ambrée; comme le souflle du printemps, passaient sur mes lèvres les eflluves de ses baisers. Ma main, qu'elle avait touchée, brûlait; mon front, qu'elle avait si souvent enfoui dans son sein, brillait; mes yeux qu* elle avait adorés,'ma bouche qu elle avait pressée, ma poitrine qu'elle avait doublé de sa poitrine, brûlaient. Oh ! que je prenais de plaisir à toucher ses lettres, à sourire à son portrait! Il me semblait que je l'attendais encore; que tout cela n'était pas arrivé, et qu'elle allait me revenir, comme aux premiers jourSj s'abattre sur mon épaule, peureuse comme une biche des bois, et m'eml)aumer la face de sa fraîcheur, ses deux bras liés à mon cou. Mais, en même temps, je sentais quelque chose de vague qui se détachait de moi avec des soupirs et des sanglots;

FANNT.

un chagrin immense m*emplissait ; une lassitude sans nom paralysait toutes mes pensées. Rêveur comme on Test au lit des morts, je me disais : Tout est fini ! et nous ne nous reverrons jamais, nous qui nous sommes aimés !

J'étais tellement

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me ressaisissait. N

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Souvenir et moi not;

Un jour, fatigué «

qniltai les chemins

mis le pied dans un désert. Là, je résolus d'en finir. •

Mais je ne voulus pas qu'il fût dit que je m'étais tué sans réflexion, comme un fou, ou comme un enfant que la lutte décourage. Je m'établis donc ici pour lutter contre moi-même, pour me désespérer moi-même, pour apprendre si la guérison peut m'être apportée par un hôte moins banal que la Mort. Je me suis donné un an pour vivre d'une vie difi'érente, isolée, méditative, austère. Je ne suis i^ésolu à rien, qu'à attendre jusqu'au bout. Parfois, en me détestant, j'espère encore. Je compte sur je ne sais quoi. J'aime, plus que jamais, cette femme dont l'amour m'a conduit ici. Je ne la méprise plus. Je l'absous. Je sens que j'eusse peut-être fait de même, à sa place, et j'affirme que celles qui eussent agi difléremment, à sa place, valent moins qu'elle. Parfois aussi je l'exècre, et je m'en veux de ne l'avoir pas étouffée. Ainsi je vais incessamment d'un extrême d'amour et de pitié à un extrême de fureur et de haine. Oh ! quel supplice que d'aimer 1

Mon âme, cependant, est à bout de forces. Mon cœur ne bat plus. Aujourd'hui surtout que je viens de retracer pour moi-même, le

drame de ma vie, j'ôprouveT horrible- tentation de le compléter par un sanglant épilogue.

Mais pourquoi plutôt ici que là-bas, auprès d*elle? Parce qu'il me reste encore la pudeur d'une jalousie farouche qui ne veut pas être pleurée. Comme la bête fauve qui, se sentant blessée à mort, cherche une caverne pour y exhaler en paix, son dernier souffle et cacher sps os, si je dois mourir, je veux que ce soit dans un désert, loin de celle que j'ai trop aimée.

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Janvier 1858

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