‹ La vie parisienneChapitre 42 sur 50 · PREFACE. XIII · texte numérisé non relu

PREFACE. XIII

pas sûrs d'une heure? Qu*il faudrait prendre un état, ne fût-ce que pour avoir un titre et une étiquette, comme un bocal d'apothicaire. Que je ne pouvais pas n'être rien, que cela ne s'était jamais vu; que ceux qui n'étaient rien, en effet, cherchaient à se souffler euxmêmes et à se faire quelque chose. A quoi j'ai répondu que cela serait rare et curieux de pouvoir et ne pas vouloir, et de fermer la porte au nez de la Fortune qui viendrait y frapper d'elle-même.

Pour céder à de fréquentes imporlunités, j'ai suivi une grande quantité de représentations de l'Auberge des Adrets, pour me choisir un état parmi ceux que se donnent chaque soir Frederick et Serres : dans leur nomenclature variée, je n'ai rien trouvé qui me convint. Nourrisseur de vers à soie, philhellène, fabricant de seringues à musique, professeur de philosophie, chef suprême de la religion saint-simonienne, répétiteur des chiens savants pour les langues mortes, tous ces états-là réclament des connaissances spécial* que je n'ai pas, et que je suis incapable d'acquérir. Ainsi, n'étant bon à rien, pas même à être dieu, je fais des préfaces et des contes fantastiques; cela n'est pas si bien que rien, mais c'est presque aussi bien, et c'est quasi synonyme.

Je ne sais pas si cela vient de mon caractère, qui tourne un peu à l'hypocondrie, ou de ma position dans le monde, mais Je n'ai jamais pu croire et m'intéresser sérieusement à quelque chose, et je pourrais retourner à mon usage le vers de Térence :

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PREFACE

ment au trôoe et s'asseoit dans la place vide. Et Ton n*en continue pas moins d'avoir la peste, de payer ses dettes, d'aller voir des opéras-comiques, sous celui-là comme sous l'autre. C'était bien la peine dé remuer tant d'honnêtes pavés qui n'en pouvaient mais !

Quant à mon opinion sur l'art, je pense que c'est une jonglerie pure, et je suis parfaitement de l'avis d'Arnal : a Cela s'appelle des artistes ! Ces baladins sontils fiers! » En fait d'artistes, je n'estime que les acrobates. Il faut véritablement dix fois plus d'art pour danser sur la corde lâche que pour faire cent poèmes épiques et vingt charretées de tragédies en cinq actes et en vers.

Quant à ce qui est de la morale, rien ne m'a paru plus insignifiant que les vices de l'homme, si ce n'est la vertu de la femme.

Lecteur, vous me savez maintenant sur le bout du doigt.

Voilà ce que je suis, ou plutôt ce que j'étais il y a trois mois, car je suis fort changé depuis quelque temps.

Deux ou trois de mes camarades, voyant que je devenais tout à fait ours et maniaque, se sont emparés de moi et se sont mis à me former : ils ont fait de moi un Jeune-France accompli. J'ai un pseudonyme très long et une moustache fort courte; j'ai une raie dans

iri PREFACE.

les cheveux, à la Raphaël. Mon tailleur m*a fait un gilet... délirant. Je parle art pendant beaucoup de temps sans ravaler ma salive, et j'appelle bourgeois tous ceux qui ont un col de chemise. Le cigare ne me fait plus tousser ni pleurer, et je commence à fumer dans une pipe, assez crânement et sans trop vomir. Avant-hier, je me suis grisé d'une manière tout à faitbyronnienne; j'en ai encore mal à la tète : de plus, j'ai fait acquisition d'une mignonne petite dague en acier de Toscane, pas plus longue qu'un aiguillon de guêpe, avec quoi je trouerai tout doucettement votre peau btanchette, ma belle dame, dans les accès de jalousie italienne que j'aurai quand vous serez ma maîtresse, ce qui arrivera indubitablement bientôt. On m'a présenté dans plusieurs salons, par-devant plusieurs coteries, depuis le bleu de ciel le pluss^lair jusqu'à l'indigo le plus foncé. Là, j'ai entendu infiniment de cinquièmes actes, et encore plus d'élégies sur le malheur d'être abandonné par son ou ses amants. J'en ai moi-même récité un nombre incalculable. Je me culotte, comme disent mes dignes amis, et il parait que je deviens un homme i la mode. Mes deux cornacs prétendent même que j'ai eu plusieurs bonnes fortunes : soit, puisqu'on est convenu d'appeler cela ainsi.

Comme je suis naturellement olivâtre et fort pâle, les dames me trouvent d'un satanique et d'un désillusionné adorable ; les petites filles se disent entre elles que je dois avoir beaucoup souffert du cœur: du cœur, peu, mais de l'estomac, passablement.

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