PREFACE. XVII
Je suis décidé à exploiter cette bonne opinion qu'on a de moi. Je veux être le personnage cumulatif de toutes les variétés de don Juan, comme Bonaparte Ta^ été de tous les conquérants.
Les trois mille noms charmants seront dépassés de beaucoup. Le don Juan de Molière n'es't qu'un Céladon auprès de moi ; celui de Byron un misérable cokney ; le Zaffye d'Eugène Sue est innocent comme une rosière. J'ai préparé, pour y inscrire mes triomphes, un livre blanc beaucoup plus gros que celui de Joconde et du prince lombard; j'ai fait emplette de quelques rames de papier à lettres, azuré, de bâtons de cire rose et aventurine, pour répondre aux billets doux qu'on m'écrira. Je n'ai pas oublié une échelle de soie : Téchelle de soie est de première importance, car je n'entrerai plus maintenant dans les maisons que par les fenêtres.
Personne ne me résistera : j'aurai mille scélératesses charmantes et inédites, mille roueries si machiavéliques, je serai si fatal et si vague, j'aurai l'air si ange déchu, si volcan, si échevelé, qu'il n'y aura pas moyen de ne pas se rendre. Votre femme elle-même, mon cher lecteur, votre maîtresse, si vous avez l'une ou l'autre, ou même les deux, ne pourront s'empêcher de dire, enjoignant les mains : Pauvre jeune homme!
Que je sois damné si, dans six mois, je ne suis pas le fat le plus intolérable qu'il y ait d'ici à bien loin.
Il ne me manque vraiment que d'être bâtard pour que je sois parfait. Au diable les vers, au diable la
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PREFACE
prose! je suis un viveur maintenant, je ne suis plus rhypocondre qui, en fourgonnant son feu entre ses deux chats, faisait un tas de sottes rêvasseries à propos de tout et de rien. Avant qu'il soit iongtennps, je prétends me faire un matelas de toutes les boucles blondes ou brunes dont mes beautés m'auront fait le sacrifice. V^ous verrez, vous verrez! D'un amour à l'autre, je vous écrirai, pour me reposer, de belles histoires adultérines, de beaux drames d'alcôve, auprès desquels Antony sera tout à fait enfantin et Fiorian. Pourtant je venais tout à l'heure d'envoyer les vers et la prose au diable! ce que c'est que les mauvaises habitudes : on y revient toujours. Sur ce, monsieur, je vous salue avec tout le respect que l'on doit à un honnête lecteur. Madame, je vous baise les mains, et dépose*mes hommages à vos pieds.
sous LA TABLE
DIALOGLE BACHIQUE
KUK PLUblKURb ijliESTIONS DK HAUTK MORALK
Qa*esl-ce qae la vertu ? Rien, moins que rien , un mol A rayer de la langue. Il faudrait être sot Comme un provincial di'barqué par le eoehe, Pour y croire. Un fliou, la main dans votre poche, Conconrrii pour le prix Monlhjon. (Ibaude encor D'adultérés baisers payes au poids de l'or, Votre femme dira : Je suis honnête femme. Mentetf pilles, tuei, soyes un homme infème, Ne eroyei pas en Dieu, vous seres marguillicr ; Et, quand vous serei muri, un joyeux héritier. Ponctuant chaque mot de larmes ridicules. Fera, sur votre tombe, en lettres majuscules, écrire : Bon ami, bon père, bon époux. Excellent citoyen, et regretté de tous.
La vertu ! c'était bon quand on était dnns l'arrlir. La mode en est passée, et le siéele qui marche Laisse au bord du chemin, ainsi que des haillons. Toutes les vieilles lois des vieilles nations. Donc, sans nous soucier de la morale antique. Nous tous, enfants perdus de cet 5ge critique,
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sous LA TABLE.
tambour-major et deux sonneurs , et notre ami Théodore était seul.
Je l'avoue en rougissant , il était seul , malgré le célèbre adage : Celui qui boit seul est indigne de vivre. Adage si religieusement suivi dans tout état un peu civilisé.
Il était seul, c'est-à-dire il le paraissait; car un soupir profond, parti de dessous la table, vint révéler tout à coup un compagnon chaviré, et rendre plus facile à expliquer le nombre formidable de flacons vides ou brisés qui encombraient le guéridon et la table.
Théodore laissa tomber de haut , et avec un air d'ineffable pitié, un regard incertain et hébété sur la masse informe qui se remuait dans Fombre, et aspira bruyamment une gorgée de fumée.
~ Oh ! Théodore, ton chien de carreau est dur comme un cœur de femme; tends-moi la main , que je me relève et que je boive : j'ai soif.
— Si tu veux, je vais te passer ton verre, répondit Théodore , sentant dans sa conscience qu'il était au-dessus de ses forces de relever son camarade. Peut-on se soûler comme cela!... Fi, l'ivrogne! ajouta-t-il par manière de réflexion.
— Ame dénaturée ^ reprit avec un sérieux comique la voix d'en-bas, tu ne veux pas me relever ? Mettez donc après cela des lampions sur la tête aux gens, de peur que les voitures ne les écrasent, quand ils tombent aux coins des bornes pour avoir oublié de tremper leur vin ce jourlà : on ne m'y reprendra plus. Ingrat!
Théodore, sensiblement ému et attendri par ce touchant souvenir, se décida à tenter la périlleuse opération de remettre son ami sur sa chaise ; mais le succès ne couronna
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sous LA TABLE.
~ Ce n'est pas même celle qui n'a pas d'amant du tout.
— Humph ! lit Théodore comme un homme dont la conviction est tout à fait troublée.
— 0 mon ami ! j'en suis mortifié pour toi, tu es un âne, et tu ne seras probablement pas autre chose d'ici à bien longtemps.
A cet endroit de son apostrophe, Roderick Gt un hoquet hasardeux, et s'interrompit un instant ; mais il reprit bientôt le. fil de son discours avec une grâce toute particulière, en imitant l'accent de Frederick dans V Auberge desJdrets:
— Tu n'entends rien absolument à la triture des affaires, et tu ne possèdes pas le moindre rudiment de métaphysique; ta philosophie est diablement en arrière, et je suis fâché de le dire, avec de belles dispositions, tu ne parviendras jamais à rien.
Théodore soupira.
— Qu'est-ce que la vertu, Théodore?
— Que sais-je ?
— Ceci est du Montaigne , et c'est ce que tu as dit de plus raisonnable depuis que tu abuses de la langue que Dieu t'a donnée. Brutus dciinit la vertu un nom. En vérité, si ce n'est qu'un nom, jamais cinq lettres ne se sont donné rendez-vous dans deux misérables syllabes pour former un mot plus insigniûant. Du reste, s'il est permis à quelqu'un qui n'est pas vaudevilliste de faire un pitoyable calembour, la vertu n'est pas un nom, mais un non indéliniment prolongé.
Théodore, effaré, souffla par ses narines comme un hippopotame, et redoubla d'attention.
Roderick continua :
— Oui, mon ami, la vertu est essentiellement négative.
Être vertueux , qu'est-ce autre chose que dire non à tout ce qui est agréable dans cette vie, qu'une lutte absurde avec les penchants et les passions naturelles, que le triomphe de rhypocrisic et du mensonge sur la vérité? Quand les états reposaient sur des fictions, il y avait besoin de vertus fictives y sans quoi ils n'auraient pu vivre; mais, dans un siècle aussi positif, sous une monarchie constitutionnelle, entourée d'institutions républicaines, il est indécent et de mauvais ton d'être vertueux : il n'y a que les forçats qui le soient. Quant aux femmes honnêtes, la race en est perdue; elles sont toutes au Père-Lachaise ou ailleurs : les épitaphcs en font foi.
— Mais il me semble que lu as dit tout à l'heure, Rode* rick, que ta maltresse était vertueuse?
— Benêt ! quand on dit que toutes les femmes sont des catins, il est toujours sous-entendu qu'on excepte sa mère et sa maltresse : ainsi, ton observation n'a pas le sens commun.
— Pourtant, répliqua timidement Théodore, j'ai fait cet hiver la cour à une femme pendant quinze jours, et je ne l'ai pas eue.
—Si tu lui avais fait la cour seize jours au lieu de quince, le résultat eût peut-être été tout différent. Tu t'es en allé nu moment où elle fallait céder par amour ou par ennui ; car Tennui est au moins de moitié dans les conquêtes que nous faisons. D'ailleurs, bien que ton gilet soit d'une coupe irré|)rochable , et que tu fasses sifller ta cravache assez fashionablemcnt, tu n'es encore qu'un médiocre don Juan, et tu n*entends rien au fin des choses ; tu n'es guère capable que de faire do In corruption de seconde main ; ta entres assez effrontément dans les âmes dont la serrure esl forcée.
sous LA TABLE.
mais tu ne sais pas forcer toi-même la serrure; il faut un voleur plus adroit que toi pour ouvrir la porte et enlever le trésor. Que ce soit avec une clef ou un rossignol que Ton rouvre, peu importe; mais, toi, tu n'es pas en état de trouver la clef véritable, ou d'en forger une fausse. Celte femme , dont tu me parlais , était peut-être dans ce cas. Sans doute, elle m'aurait cédé à moi ou à un autre. Ton exemple ne prouve rien ; tout est relatif. Je n'ai pas voulu dire qu'une femme était catin pour tout le monde, j'ai seulement voulu dire qu'elle n'était pas vertueuse pour tout le monde, ce qui est bien différent. Une femme qui serait vertueuse pour tous et à tous les instants, serait une monstruosité : ces monstruosités-là sont rares, fort heureusemement.
— Ma tante Gryselde, interrompit Théodore, était certainement une honnête femme.
— Mon digne ami , je ne sais pas à quoi ton père et ta mère pensaient en te faisant, mais certainement ils pensaient à autre chose : ils ont manqué ta cervelle. Ta tante Gryselde, que tu cites, était bossue, rousse, borgne et brèche-dents; elle n'a pas dû être beaucoup sollicitée; ce qui ne prouve pas qu'elle n'ait sollicité elle-même, car ràne regimbe, et la chair est plus éloquente que l'esprit.
— Tu es donc matérialiste, ô Roderick ?
— Je le suis, tous les hommes d'esprit le sont; c'est plus sur. Tu devrais bien l'être aussi , car il est bien évident qu'il existe cent et quelques livres de chair qu'on nomme Théodore, et l'existence de son esprit est au moins problématique, à entendre la sotte conversation que nous menons ensemble.
Je ne veux pas faire ici du Byron, cela est aussi usé que
du Florian ; mais tu me permettras de te faire part de quelques réflexions : y a-t-il dans le monde une femme qui n'ait jamais failli , je ne dis pas en action , il y en a , mais en pensée? je ne le crois pas. Tu vas me trouver singulier, mai > je veux ôtrc coupé par rouelles comme une betterave, si je n'aimerais pas mieux une femme qui aurait failli corporellement qu'une qui aurait failli spirituellement. L'une a ses sens pour excuse, l'autre n'en a pas; en un mot, J'é* pouscrais plus volontiers une fille qui aurait été violée qu'une qui aurait résisté à un amant aimé. Je préfère, tout matérialiste que je suis, la virginité de Tàme à celle du corps. A bien fouiller la vertu des femmes , il ne reste à l'analyse que des vices, Torgueil et la peur. Quelle est la femme qui, sûre du secret, aura la force de résister? aucune ; c'est ce qui explique pourquoi les prêtres avaient tant de femmes autrefois. Quelle est la femme qui, arrivée nu bout de sa carrière , ne se soit pas repentie d'avoir été vertueuse? quelle est la femme qui n'a pas souhaité d*étrc homme?
Il y a des femmes qui restent vertueuses pour se donner le plaisir de déchirer celles qui ne le «ont pas ; celles-ci pnr la crainte qu'elles ont de celles-là ; d'autres par nonchalance ou faute d'occasions; d'autres enfin par impuissance on froideur naturelle, parce qu'elles n'ont ni cœur, ni entrailles, parce qu'elles ne sentent ni ne comprennent rien : ce sont les pires de toutes et les plus communes.
Au fond, il n'y a guère que le moyen de corruption qui varie; elles sont toutes corruptibles. Une cède parce que son orgueil est flatté, parce que vous êtes pair de France, que vous êtes duc, que vous avez une célébrité quelconque ; une parce qu'elle aime les parures, les diamants et
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les plumes; l'autre, pour tout autre motif, pour avoir quelqu'un à qui parler, à qui donner le bras ; c'est un grand hasard quand il y en a une qui cède par amour : ce sont là les vertueuses, à mon sens.
Celle qui tient encore à cent mille francs, céderait à deux cents. Il y a là-dessus un trait historique d'un courtisan à une reine que je ne vous dirai pas, car vous le savez comme moi , et qui est d'une grande vérité. Il n'y a pas de différence de la femme qui se livre pour un million à la fille qui se prostitue pour cent sous.
Cette femme est vertueuse, c'est bien, je veux le croire; qui vous dit qu'il faut lui en avoir d'obligation ? Un coup de sonnette, une porte ouverte brusquement, sont peutêtre la seule cause de cette vertu intacte dont elle fait tant d'étalage.
Un bon verrou bien tiré , et une porte dérobée en cas d'accident, il n'y a pas de vertu avec cela.
Et puis, chaque femme comme chaque homme a son idéal ; on meurt quelquefois en le cherchant. Un an de vie déplus, on l'aurait trouvé; alors, dites-moi, que serait devenue la vertu?
Quelquefois on le rencontre, on l'épouse : ceci est légal, il n'y a rien à dire, mais ce n'est qu'une heureuse position, et cette femme favorisée du sort, placée autrement^ eût sans aucun doute agi différemment. Chaque âme, chaque corps a son pôle où il tend à travers tout comme la boussole au nord ; il ne faut pas faire rebrousser l'aiguille. La femme que j'assiégerais deux ans sans succès, se livrerait à toi au bout d'un mois. Alors le niais repoussé va crier sur les toits qu'il a^ trouvé une vertu. Voilà comme les réputations se font. Il a trouvé une place prise : voilà tou(.
]0 LES JEUNES-FEANCE.
Je ne connais rien de bouffon comme les causes de plusieurs choses graves. Si 1*on se rendait compte de certaines résistances désespérées, il y aurait vraiment de quoi rire.
0 mon enfant! moi qui te parle en ce moment, j*ai été un soir sur le point de croire à la vertu; c'est une histoire qu'il faut que- je te conte pour ton instruction particulière : ouvre donc tes oreilles, et tâche de ne pas trop dormir.
— £t en quoi consiste la vertu des hommes? dit d'un air profond Théodore, proGtant de l'instant où Roderick reprenait haleine après sa longue tirade.
— La vertu des hommes n'est pas faîte de la même chose ; mais ce n'est pas là qu'est la question , et to n'éviteras pas mon histoire.
Théodore baissa la tète avec résignation.
— Cordieu ! la langue me pèle, dit Roderick en attirant à lui une bouteille à moitié pleine. Il en but quelques go^ gées, et la passa à son camarade.
— Merci, dit son acolyte d'un air de reconnaissance bien sentie.
— Donc, c'était un soir, comme je l'ai déjà donné à ec tendre. Je revenais de je ne sais où, et j'allais au ménr endroit. Je marchais machinalement les mains dans I poches, le chapeau sur Forcille, un cigare de la Havan* non , c'était un cigare turc, à la bouche, si avancé, qu me roussissait les moustaches ; j'avais, je crois, ma redi dote à brandebourgs.
— Ne pourrais-tu pas supprimer tous ces détails et vf au fait? dit Théodore d'un ton désespéré.
— Non, ccrlaincmenL Les détails sont tout; sans tails, il n'y a pas d'histoire. D'ailleurs, c*est de la coi
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locale, cl cela donne de la physionomie , répondit dogmatiquement Roderick, — et un pantalon blanc à pied, poursuivit-il, reprenant sa description au point où il l'avait laissée.
— Une vraie tenue de garçon perruquier ou de souteneur de fllles, grogna sourdement Théodore.
— Hein ? ût Roderick ; un hein magistral, aussi terrible que celui de mademoiselle Georges dans Lucrèce Borgia.
Théodore se tut.
— J'allais comptant les pavés, et je n'aurais pas levé les yeux pour l'empire de Trébizonde ; je les levai cependant pour moins. Au bord d'un pavé, j'aperçus un talon, puis, au-dessus de ce talon, une jambe assez bien faite, emprisonnée dans un bas de coton bien tiré. Quoiqu'il fût crotté, il n'y avait pas une seule mouche de boue sur le bas, ce qui me fit conclure qu'il appartenait, ainsi que la jambe, à une Parisienne de race. Par dessus le bas, il y avait une jarretière blanche et rouge, une jolie jarretière, sur ma foi! Ici Roderick poussa un grand soupir, et s'arrêta comme n'étant pas maître de son émotion.
— Et qu'y avait-il au-dessus de la jarretière? demanda Théodore avec une anxiété risible.
— Il y avait quelque chose apparemment, à moins que ce ne fût une jambe qui se promenât toute seule comme la jambe du mécanicien allemand.
— Et quoi encore ?
— Je ne regarde jamais les femmes passé la jarretière , répondit Roderick d'une voix flûlée. Je ne suis pas bégueule; mais il faut des mœurs, tonnerre de Dieu ! poursuivit-il en rentrant dans son ton naturel. Je te confierai cependant que sur cette jambe il y avait une grisette.
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