‹ La vie parisienneChapitre 44 sur 50 · Rosette, c'est u · texte numérisé non relu

Rosette, c'est u

lelmine ou Fœdora

pas la r/emoiselle qui

'otre bonté de me /ai

^ 'non^^ieur qui suit une

1 ^ais, sans ob/Am,./

sous LA TABLE. 13

avons été amies ensemble. Elle a le nez ruricusemenl rouge pour son âge. Apres tout, elle n'est pas jeune; elle dit vingt-six ans, mais elle en a bien vingt-huit ou vingt-neuf même; elle a du son plein la ûgure, elle veut faire la grosse, mais on sait ce que c'est; et puis ce genre qu'elle a : si ça ne fait pas pitié !

— Sais-lu, mon cher ami, que ton histoire est outrageusement ennuyeuse ? interrompit Théodore ; elle ne pèche pas par la nouveauté. Je pourrais t'en raconter comme cela autant qu'il y a de jours dans l'année, et puis c'est d'un Paul de Kock !

— C'est précisément ce qui en fait le mérite; maintenant, une histoire simple et qui peut arriver, n'est-ce pas ce qu'il y a de plus extraordinaire? Cependant, en considération de ce que tu es ivre, et qu'un homme ivre a autant lie droits aux égards qu'une femme enceinte, je consens à passer le reste de ma conversation avec Rosette, me réservant, toutefois, de te le dire plus tard. D'ailleurs, si le commencement est Paul de Rock , ce que je nierai jusqu'au fagot inclusivement, la fin est aussi satanique qu'on puisse le désirer.

— Voyons la fin.

— Tout à l'heure ; si je mettais la fin au commencement, le commencement serait la fin, et on ne peut pas conter une histoire comme on lit une ligne d'hébreu, ou comme une dévote sort d'une église, à l'envers.

Bref, nous arrivâmes bras dessus, bras dessous, devant ma porte, parfaitement amis et anciennes connaissances. Je frappai : Rosette fit un petit mouvement de surprise, quand je me reculai pour la laisser entrer, puis elle entra sans trop de façons et en sautillant comme un pinson. Elle

14 KKS JEUNES-FRANCE.

eut seulement la précaution de me faire monter l'escalier devant elle , précaution qui indique une expérience bien éprouvée, vu ses dix-sept ans, et que je rcconiniande fort à toutes les dames et demoiselles quelconques, qui, pour suppléer au manque de rondeur de cerlaines parties, portent ce que madame de Genlis appelle, tout crûment, un polisson, et que nous appelons une tournure.

Je me fis apporter une bouteille de vin d'Espagne, quelques biscuits et deux verres; car si le in Hko veritas est applicable à Thomme , il est encore plus juste pour la femme. Je trouve que c'est une excellente méthode d'éprouver les caraclères par le vin ; c'est une coupelle qui ne trompe guère : je n'y manque jamais. Je ne voudrais pas prendre pour maltresse une femme que je n'aurais pas vu hoOle : avec une bouteille ou deux, on entre plus avant dans une âme que par dix ans de fréquentation. La brute apparaît alors dans toute sa candeur, le fard tombe au vice; on oublie de caclicr l'ulcère sous le manteau, on jette le manteau, on ôle le corset, on ôte tout. Je ne conçois pas comment les scélérats osent boire une goutte de vin. Moi , qui suis ingrisable ~ notez que c'était sous la table que notre digne narrateur Roderick avançait cette audacieuse assertion — j'observe, j'anatomise, je fais de la psychologie, je promène mon scalpel à droite et à gauche, et c'est ainsi que j'ai acquis cette profonde connaissance du cœur humain que chacun admire en moi, et qui me rend supérieur à toi et à un tas d'animaux de ton espèce.

La petite s'en vint s'asseoir tout bellement sur mon genou, et becqueter dans mon verre; elle était tout à fait apprivoisée. C'était charmant ! Je me souviens que nous primes un massepain chacun par un bout, nos bouches

sous LA TABLE. 15

avançaient l'une vers l'autre à mesure que le massepain diminuait, enfin elles se touchèrent. Ce fut un beau baiser, je le jure, un beau baiser sonore et éclatant comme les prudes n'osent pas les donner, car cela fait du bruit et l'on peut Tentendre, un bon et franc baiser français avec ce mignard clapotement de lèvres comme au temps de la Régence, et qu'on aurait bien dû restaurer plutôt que tant d'autres choses.

La petite, trouvant cela drôle, le répéta plusieurs fois, et se prit à rire de ce rire argentin et grêle particulier aux griscttes et aux grandes dames. Je lui fis boire plusieurs verres coup sur coup, et elle commença à entrer en gaieté : ses joues se rosaient comme de la tisane de Champagne, son œil s'allongeait comme une amande, sa tétc se couchait sur son épaule , et elle chantonnait tout en babillant une chanson de Béranger, dont elle me battait la mesure sur les os des jambes avec ses jolis petits pieds. La trouvant à point, je commençai à lui baiser le col et les épaules: elle me laissait faire. J'ai chaud, dit-elle en passant ses mains sur son front; et elle jeta par dessus sa tête le fichu qui gênait mes caresses. Jusque-là tout allait on ne peut mieux. Je posai mes lèvres sur sa gorge à moitié découverte : elle ne fit pas encore de résistance.

— Mais je ne vois pas trop dans tout cela quel est le motif qui a manqué te faire croire à la vertu un soir durant, ô Roderick, mon ami très-cher !

— Si tu ne m'avais interrompu, stupide béotien que tu es, tu le saurais il y a longtemps. J'essayai plus : alors ce fut un combat dont tu n'as pas d'idée; elle me coulait entre les doigts comme une anguille, et il y avait dans sa physionomie une impression d'effroi si vraie, si énergique,

qu'il était impossible de le croire joué ; elle tournait ses yeux avec un air d'angoisse, elle se tordait les mains, cl me repoussait opiniâtrement : je n'avais jamais vu une aussi vigoureuse défense.

— Où diable la vertu va-t-elle se nicher !

— Cela dura une grande heure au moins. A la Gn, épuisée de fatigue, elle tomba sur le bord de mon Ht. J'en eus presque pitié, etjc fus tenté de la laisser; mais, faisant réflexion que c'était d'une pitié de cette espèce que les femmes vous ont le moins d'obligation , et ne voulant pas qu'elle me prit pour un imbécile, je revins à l'assaut, et me servant d'un petit poignard que je porte toujours sur moi, je coupai le lacet de sa robe, et je parvins a l'en dépouiller. Je vis alors qu'elle manquait d'une chose indispensable.

— Peut-être, dit Théodore, n'avait-elle qu'un sein, comme la courtisane vénitienne dont parle J.-J. Rousseau?

— Je te certifie qu'elle en avait bien deux.

— Peut-être était-elle comme la femme de Thomas Scvin, dont il est question dans Marot?

— Aucunement : c'était une charmante et complète créature, seulement elle n'avait pas...

— Quoi donc?

— Elle n'avait pas de chemise.

— Oh! lit Théodore.

— Pauvre ange ! ajouta Roderick ; tu penses bien que je lui donnai de quoi en acheter.

— Voilà un drôle de dénoùmcnt.

— La morale de celle-ci est diiïérente de celle de la caricature de Chariot; mais elle n'est pas à mépriser, mes beaux jeunes mélanculiques, qui faites la cour aux femmes.

sous LA TABLE. 17

0 VOUS, qui attaquez une vertu, Taites attention aux phases de la lune; tâchez de savoir s'il y a longtemps ou non que votre dccsse a pris un bain ; tâchez de savoir si elle n'a pas de trous à ses bas ce jour-la : cela est plus important que vous ne croyez. Si par hasard elle a remplace sa jarretière perdue par une fîcelle, je vous conseille, en ami, de vous tenir tranquille, car fussiez-vous plus gémissant que la colombe au nid , fussiez-vous Lovelace ou Richelieu^ vous perdriez vos peines.

— Il me semble , Roderick , que nous devrions bien tâcher de nous remettre sur nos chaises.

— Pourquoi ? restons par terre puisque nous y sommes; beaucoup de gens devraient suivre notre exemple : le monde n'en irait que mieux.

— Soit, reprit l'autre; d'ailleurs, cela est plus bachique et plus dévergondé , cela a plus de caractère. Mais il me semble que tu avais commencé une doléance sur la mal* tresse trop vertueuse, et la conversation a furieusement dérivé depuis.

— Mon ami, tu ne peux te faire une idée des tourments que j'endure, ne les ayant jamais éprouvés par toi-même. Ma maltresse, comme j'ai dit, est la personne la plus conûte en vertu qu'il y ait dans toute la chrétienté. Je ne me souviens pas de lui avoir entendu dire oui à quelque chose. Certainement, c'est une belle ûlle : ses cheveux sont blonds et de la plus belle nuance , elle a les yeux grands et doux, un front uni, un nez droit, sa bouche est irréprochable , %t% dents sont blanches comme de la porcelaine. Mais je me suis surpris vingt fois à la souhaiter moins parfaite ou autrement; j'aurais voulu un signe, un point noir sur cette peau si claire et si fraîche, un méplat plus capri-

'âcJier dnni.nor ,

f'v nVsi ,,,.,s q,

<iuc/(,i,e chose. Je sûr que cela Jui f,

"'a'Scesttout,e|]

ramener, elle „e s'

c'est un caractère f

ne s'émeut de rien

'■"'«"• à vivre , n.ai,

j <^hose de niorne et d

►. «nais ne peut prendi

^yèiie glaciale, plus sane, car avec elle on

^ '"Ut entier, et ë||7n'e

*^on /)auvre 'j|,oo«.

"'alheureux d'ainier *""» 'es vices de nos , ^"achent à eu, , car

sous LA TABLE. 19

failes ses goûts , un souper fin ajoute à Tattrait d'un rendez-vous; elle est coquette, les bijoux, les chapeaux d'Herbault, ces nri Ile riens charmants, hochets des grands enfants, qui valent si peu et coûtent si cher, vous fournissent mille occasions de lui prouver votre amour.

Elle aime les bals, les soirées, le spectacle, la musique; bénissez le ciel ! menez-la au bal , aux Italiens, à l'Opéra , partout. Vous aurez le bonheur de la voir heureuse, et c'en est un grand, un très-grand.

Quant à Georgina, elle est incapable de distinguer une trulTe d'une pomme de terre, et du vin de Tokay d'avec du vin de Brie.

Elle dit que le bal la fatigue, elle n'a pas vingt ans; que les soirées l'ennuient; la musique ne lui semble que du bruit, et elle ne prend aucun intérêt au spectacle; quant à sa mise, elle est d'une rigidité de quakeresse.

— Ah çà ! c'est donc une idiote que ta Georgina?

— Non , elle est ainsi ; c'est un esprit droit et fin , mais sans élan, prosaïque comme la vertu, car il n'y a que le vice qui soit poétique. Supprimez l'adultère, l'inceste, le meurtre, adieu les drames, adieu les poèmes et les romans! rhisloire des gens vertueux tient une ligne, les règnes des bons rois tiennent une page.

Aussi je souffre avec elle mort et martyre. J'ai beau chercher, je ne puis trouver de point impressionnable; chez elle, rien ne répond. Je ne sais comment lui faire plaisir : elle est si froide, si prude, si chaste, si dédaigneuse et si polie en même temps ! Je ne l'ai jamais vue ni rire, ni bâiller; je ne lui ai jamais entendu dire une sottise, elle n'en fait pas plus qu'elle n'en dit, elle est d'une perfection désespérante.

Si eJ/e vous pa

*ous (lit vous c

a*«- Une fois,

lorsqu'à linslaiu

baiser d'adieu , e

«'«'■gl la dentelle

- «oderick, ne |

S« Jamais j'ai c

par 'a fenêtre, c",

belle observation.

Jamais je n'ai ,

''«P'cr, Ja guenerj

"•ères, mais sans

•ne brouiller avec c

possible l

fi"e vivrait bien, J'ai cent fois résol ""C espèce de motif, i.'l »"••»", ce serait

sous LA TABLE. 21

ri'élais pas la pour la harceler el la tenir continuellement en haleine, la chose arriverait iolmanquablement avant qu'il soit peu. Oimè povero ! Au diable les femmes !

— Moi , ma maltresse est tout le contraire de la tienne ; c'est du salpêtre, du vif-argent; elle va, elle vient, elle n'est jamais en repos et n'y laisse personne. Le vin, le jeu, la table, les chevaux, elle aime tout. Elle est brune et petite, elle mettrait un cent-suisse sur les dents ; la moindre caresse la fait tomber en spasme, et elle veut qu'on la caresse toujours ; elle est ardente^ jalouse , impérieuse , se prend de dispute au moindre mot, et fait aller un homme comme un cheval de fiacre ; et c'est ma maîtresse, à moi, 1c doux, le flegmatique, le posé. Oimè povero ! Je suis aussi en droit de me plaindre que toi. Au diable les femmes!

— As- tu jamais entendu, reprit Roderick après un intervalle , le Miserere dans la chapelle Sixtine le jour de la Passion ?

— Oui, répondit Théodore , je l'ai entendu ; ces voix de soprano sont d'un effet admirable.

— Si nous changions notre voix de basse pour un contralto; que t'en semble^ mon cher ami ?

— Tu es ivre, Roderick ! Changeons plutôt de maitresse : à moi ta blonde, à toi ma brune.

— Tope ! c'est dit.

Les deux amis se tournèrent le dos, et ronflèrent profondément.

Un mois après l'échange fait , ils se retrouvèrent sous la même table, et eurent une grande conversation qui Gnit comme celle-ci : Oitttè povero! Au diable les femmes !

A dater de cette époque, ils se grisèrent tous les jours, et s'en trouvèrent on ne peut mieux.

LES \UXA

i»'VN AD;

- K'ing, Uing, u,„j "y»erailpas?d,t,a

llflP CAA^^-S

ONUPURIUS. 25

un, bien lentement, comme à regret, retournant la têlc pour voir si la porte fatale s'ouvrait. — Rien.

Au détour de 1^ rue, elle aperçut de loin Onuphrius, qui marchait du côlc du soleil , avec Tair le plus inoccupe du monde, s'arrètant à chaque carreau, regardant les chiens se battre et les polissons jouer au palet, lisant les inscriptions de la muraille, cpclant les enseignes, comme un homme qui a une heure devant lui et n'a aucun besoin de se presser.

Quand il fut auprès d'elle, rébahissement lui fit écarr quiller les prunelles: il ne comptait guère la trouver lA.

— Quoi ! c'est vous , déjà ! — Quelle heure est-il donc? •— Déjà ! le mot est galant. Quant à Thcure, vous devriez

la savoir, et ce n'est guère à moi à vous rapprendre, répondit d'un ton boudeur la jeune fille, tout en prenant son bras ; il est onze heures et demie.

— Impossible, fit Onuphrius. Je viens de passer devant Saint-Paul, il n'était que dix heures; il n'y a pas cinq minutes, j'en mettrais la main au feu; je parie.

— Ne mettez rien du tout et ne pariez pas, vous perdriez.

Onuphrius s'entêta; comme Téglise n'était qu'à une cinquantaine de pas , Jacintha , pour le convaincre , voulut bien aller jusque-là avec lui. Onuphrius était triomphant. Quand ils furent devant le portail : — Eh bien ! lui dit Jacintha.

On eût mis le soleil ou la lune en place du cadran , qu'il n'eût pas été plus stupéfait. Il était onze heures et demie passées; il tira son lorgnon, en essuya le verre avec son mouchoir , se frotta les yeux pour s'cclaircir la vue : l'aiguille aînée allait rejoindre sa petite sœur sur l'X de midi.

convenue. Oiiupl née contre le niui

Au-dessus de inconnue avait de fait honneur à u artiste, en voyant -. difficile à iniaginei talions de Jacintha.

virils, non sans ju ^ avait fait cette bel

' remettre à peindre,

% dans l'huile , êlaien

j^ s'en servir. 11 fut obi

^ attendant qu'ils fus*

^ palette plusieurs ton

^ Autre tribulation.

^ elles eussent renfern

les presser, il ne pou

elles éclataient tout cracha n» « '*

ONUPHRIUS. 25

l.c sang comincnçail à courir sous les chairs, les contours se dessinaient, les formes se modelaient , la lumière se débrouillait de Tombre, une moitié de la toile vivait déjà.

Les yeux surtout étaient admirables; l'arc des sourcils était parfaitement bien indiqué, et se fondait moelleuseinent vers les tempes en tons bleuâtres et veloutés; l'ombre des cils adoucissait merveilleusement bien Téclalante blancheur de la cornée, la prunelle regardait bien, l'iris et la pupille ne laissaient rien à désirer; il n'y manquait plus que ce petit diamant de lumière , celte paillette de jour que les peintres nomment point visuel.

Pour Tenchàsser dans son disque de jais (Jacintha avait les yeux noirs), il prit le plus un , le plus mignon de ses pinceaux, trois poils pris à la queue d'une martre zibeline.

Il le trempa vers le sommet de sa palette dans le blanc d'argent qui s'élevait, à côté des ocres et des terres de Sienne, comme un piton couvert de neige à côté de rochers noirs.

Vous eussiez dit, à voir trembler le point brillant au bout du pinceau, une gouttelette de rosée au bout d'une aiguille; il allait le déposer sur la prunelle, quand un coup violent dans le coude fit dévier sa main , porter le point blanc dans les sourcils, et traîner le parement de son habit sur la joue encore fraîche qu'il venait de terminer. 11 se détourna si brusquement à cette nouvelle catastrophe, que son escabeau roula à dix pas. Il ne vit personne. Si quelqu'un se fût trouvé là par hasard , il l'aurait certainement tué.

— C'est vraiment inconcevable! dit-il en lui-même tout troublé; Jacintha, je ne me sens pas en train; nous ne ferons plus rien aujourd'hui.

«ée/ctma tnntc seule, qu'est-ce q "- Tu changen Et 'M'embrassa

— Que faiies-vo

— Moi, rien ; ei

— Je vais dincr i que vous connaisse

• —J'y serai, dit

; moi.

jt — Ne venez pas j

j. tante est poirronne,

ff quelque gaiantchev

^ avant la nuit tombé

X "^ ^^"> J'y serai i

r Et il se penchait

jeune fille qui s'en a,

parurent sous Tarcad

il ,-^^^nt d'aller plus

ONUPHRIUS. 27

lard, tandis que la bouche était à peine noircie à ses coins d'une ombre bleuâtre, et qu'un sourire jeune errait sur deux lèvres d'un rose assez vif qui contrastait étrangement avec la pâleur des joues et du reste de la physionomie.

Ainsi fait, Onuphrius ne pouvait manquer d'avoir lair assez singulier, mais sa bizarrerie naturelle était encore augmentée par sa mise et sa coiffure. Ses cheveux, séparés sur le front comme des cheveux de femme, descendaient symétriquement le long de ses tempes jusqu'à ses épaules, sans frisure aucune, aplatis et lustrés à la mode gothique, comme on en voit aux anges de Giotto et de Cimabuë. Une ample cimarre de couleur obscure tombait à plis roides et droits autour de son corps souple et mince, d'une manière toute dantesque. 11 est vrai de dire qu'il ne sortait pas encore avec ce costume ; mais c'était la hardiesse plutôt que l'envie qui lui manquait; car je n'ai pas besoin de vous le dire, Onuphrius était Jeune-France et romantique forcené.

Dans la rue, et il n'y allait pas souvent, pour ne pas être obligé de se souiller de l'ignoble accoutrement bourgeois, ses mouvements étaient heurtés, saccadés ; ses gestes anguleux, comme s'ils eussent été produits par des ressorte d'acier ; sa démarche incertaine, entrecoupée d'élans subits, de zigzags, ou suspendue tout à coup ; ce qui, aux yeux de bien des gens , le faisait passer pour un fou ou du moins pour un original, ce qui ne vaut guère mieux.

Onuphrius ne l'ignorait pas, et c'était peut-être ce qui lui faisait éviter ce qu'on nomme le monde et qui donnait à sa conversation un ton d'humeur et de causticité qui ne ressemblait pas mal à de la vengeance; aussi, quand il était forcé de sortir de sa retraite, n'importe pour quel motif, il apportait dans la société une gaucherie sans timidité, une

uJa

absence de toute forme convenue, un dMaîn si parfait dp ce qu'on y admire, qu'au bout de quelques minutes, arec trois ou quatre syllabes, il avait trouvé moyen île se faire une meute d'ennemis acharnés.

Ce n*est pas qu'il ne fût très-aimable lorsqu'il voulait, mais il ne 1c voulait pas souvent, et il répondait k ses amis qui lui en faisaient des reproches : Â quoi bon? Car il avait des amis; pas beaucoup, deux ou trois au plus, mais qui l'aimaient de tout l'amour que lui refusaient les antres, qui l'aimaient comme des gens qui ont une injustice i réparer. — A quoi bon ? ceux qui sont dignes de moi et me comprciment ne s'arrêtent pas à cette écorce noueuse : ils savent que la perle est cachée dans une coquille grossière; les sots qui ne «avcnt pas sont rebutés et s'éloignent : où est le mal? Pour un fou, ce n'était pas trop mal raisonné.

Onuphrius, comme je l'ai déjà dit, était peintre, il était de plus poêle; il n'y avait guère moyen que sa cervelle en réchappAt, et ce qui n'avait pas peu contribué a l'entretenir dans celte exaltation fébrile, dont Jacinllia n'était pas toujours maltresse, c'étaient ses lectures. Il ne lisait qae des légendes merveilleuses et d'anciens romans de chevalerie, des poésies mystiques , des traités de cabale, des ballades allemandes, des livres de sorcellerie et de démonographie; avec cela il se faisait, au milieu du monde réel bourdonnant autour de lui, un monde d*extasc et de vision oik il était donné à bien peu d'enlrer. Du détail le plus commun et le plus positif, par l'habitude qu'il avait de chercher le côté surnaturel , il savait faire jaillir quelque chose de fantastique et d'inattendu. Vous l'auriez mis dans une chambre carrée et blanchie à la chaux sur toutes ses parois, et vitrée de carreaux dépolis, il aurait été capable devoir quelque

ONUPURIUS. 39

appariliuli étrange tout aussi bien que dans un intérieur de Rembrandt inondé d'ombres et illuminé de fauves lueurs, tant les yeux de son âme et de son corps avaient la faculté de déranger les lignes les plus droites et de rendre compliquées les choses les plus simples, à peu prés comme les miroirs courbes ou à facettes qui trahissent les objets qui leur sont présentés, et les font paraître grotesques ou terribles.

Aussi Hoffmann et Jean-Paul le trouvèrent admirablement disposé ] ils achevèrent a eux doux ce que les légendaires avaient commencé. L'imagination d'Onuphrius s'échauffa et se déprava de plus en plus , ses compositions peintes et écrites s'en ressentirent, la g^ffe ou la queue du diable y perçait toujours par quelque endroit, et sur la toile, à côté de la tète suave et pure de Jacintha, grimaçait fatalement quelque ligure monstrueuse , fille de son cerveau en délire.

Il y avait deux ans qu^il avait fait la connaissance de Jacintha, et c'était a une épocpie de sa vie où il était si malheureux, que je u« souhaiterais pas d'autre supplice à mon plus fier ennemi ; il était dans cette situation atrooc où se trouve tout homme qui a inventé quelque chose et qui ne rencontre personne pour y croire. Jacintha crut à ce qu'il disait sur parole, car l'œuvre était encore en lui, et il Taima comme Christophe Colomb dut aimer le premier qui ne lui rit pas au nez lorsqu'il parla du nouveau monde qu'il avait deviné. Jacintha Taimait comme une mère aime son fils, et il se mêlait à son amour une pitié profonde; car, elle exceptée, qui l'aurait aimé comme il fallait qu'il le fût?

Qui l'eût consolé dans ses malheurs imaginaires, les

mOÊI

seuls réels pour lui, qui ne vivait que d'imaginations? Qui Teùl rassuré, soutenu, exhorte? Qui eût calme cette eialtalion maladive qui touchait à la folie par plus d'un'poinl, en la partageant plutôt qu'en la combattant? Personne, â coup sûr.

Et puis lui dire de quelle manière il pourrait la voir, lui donner elle-même les rendez-vous , lui faire mille de ces avances que le monde condamne , Terabrasser de son propre mouvement, lui en fournir l'occasion quand elle la lui voyait chercher, une coquette ne Feùt pas fait; mais clic savait combien tout cela coûtait au pauvre Onuphrius, et elle lui en épargnait la peino.

Aussi peu accoutumé qu'il était à vivre de la vie réelle, il ne savait comment s'y prendre pour mettre son idée en action, et il se faisait des monstres de la moindre chose.

Ses longues méditations, ses voyages dans les mondes métaphysiques ne lui avaient pas laissé le temps de s'occuper de celui-ci. Sa tète avait trente ans, son corps avait six mois ; il avait si tolaicment néglige de dresser sa bote, que, si Jacinlha et ses amis n'eussent pris soin de la diriger, elle eût commis d'étranges bévues. £n un mot, il fallait vivre pour lui, il lui fallait un intendant pour son corps, comme il on faut aux grands seigneurs pour leurs terres.

Puis, je n'ose l'avouer qu'en tremblant, dans ce siècle d'inrrédulité, cela pourrait faire passer mon pauvre ami pour un imbécile : il avait peur. De quoi ? Je vous le donne à deviner en cent; il avait peur du Diable, des revenants, des esprits et de mille autres billevesées; du reste, il se moquait d'un homme, ot de deux, comme vous d'un fanf«^m<^

ONUPIIRIUS. 51

Le soir il ne se filt pas regardé dans une glace pour un empire, de peur d'y voir autre chose que sa propre figure; il n'eût pas fourré sa main sous son lit pour y prendre ses pantoufles ou quelque autre ustensile, parce qu'il craignait qu'une main froide et moite ne vint au-devant de la sienne, et ne Taltirât dans la ruelle ; ni jeté les yeux dans les encoignures sombres , tremblant d'y apercevoir de petites têtes de vieilles ratatinées emmanchées sur des manches à balai.

Quand il était seul dans son grand atelier, il voyait tourner autour de lui une ronde fantastique, le conseil Tusmann, le docteur Tabraccio, le digne Peregrinus Tyss, Crespel avec son violon et sa fille Ântonia, l'inconnue de la maison déserte et toute la famille étrange du château de Bohème j c'était un sabbat complet, et il ne se fût pas fait prier pour avoir peur de son chat comme d'un autre Murr.

Dès que Jacinlha fut partie, il s'assit devant sa toile, et se prit à réfléchir sur ce qu'il appelait les événements de la matinée. Le cadran de Saint-Paul, les moustaches, les pinceaux durcis, les vessies crevées, et surtout le point visuel, tout cela se représenta à sa mémoire avec un air fantastique et surnaturel; il se creusa la tète pour y trouver une explication plausible; il bâtit là-dessus un volume in-octavo de suppositions les plus extravagantes, les plus invraisemblables qui soient jamais entrées dans un cerveau malade. Après avoir longtemps cherché , ce qu'il rencontra de mieux, c'est que la chose était tout a fait inexplicable... à moins que ce ne fût le Diable en personne... Cette idée, dont il se moqua d'abord lui-même, prit racine dans son esprit, o\ lui semblant moins ridicule à mesure qu'il se familiarisn\{ avec elle, il finit par en être convaincu.

Ou'y avait-il au fond de déraisonnable danS'cetto suppo-

'c J)iablo rôiif

''■■"' <•(«•• ;i labri ,

Antoine «st pop,,;,

Pa»- Satan, et, pou

son écritoire à /a i

'e mur de /a cellu»,

" se rappela toi

» possédé de /a Bible

'es livres de sorce», R ^oyer, Bordelon , |,

2 "" Thym, le Cr««rf

C parut obscur devint ,

"ï«" avait fait avance,

^'^'•^ * son portrait,

^ «'Chai et rempli se

coup dans le coude s',

2"el i,u^,èt Beizobuti

«'««-ce pour avoir sor

ONUPURIUS. S3

découpaient sur le plancher de l'atelier. Cette idée gran^ dissant dans sa tête , le frisson commençait à lui courir le long du dos, et la peur l'aurait bientôt pris, si un de ses amis n'eût fait en entrant diversion à toutes ses visions cornues. 11 sortit avec lui, et comme personne au monde n'était plus impressionnable, et que son ami était gai, un essaim de pensées folâtres eut bientôt chassé ces rêveries lugubres. Il oublia totalement ce qui était arrivé, ou, s*il s'en ressouvenait, il riait tout bas en lui-même. Le lendemain il se remit à Tœuvre. Il travailla trois ou quatre heures avec acharnement. Quoique Jacintha fût absente, ses traits étaient si profondément gravés dans son cœur, qu'il n'avait pas besoin d'elle pour terminer son portrait. 11 était presque Gni, il n'y avait plus que deux ou trois dernières touches à poser, et la signature à mettre, quand une petite peluche, qui dansait avec ses frères les atomes dans un beau rayon jaune, par une fantaisie inexplicable, quitta tout à coup sa lumineuse salle de bal, se dirigea en se dandinant vers la toile d'OnuphriuF, et vint s'abattre sur un rehaut qu'il venait de poser.

Onuphrius retourna son pinceau, et, avec le manche, l'enleva le plus délicatement possible. Cependant il ne put le faire si légèrement qu'il ne découvrit le champ de la toile en emportant un peu de couleur. Il relit une teinte pour réparer le dommage : la teinte était trop foncée, et faisait tache ; il ne put rétablir l'harmonie qu'en remaniant tout le morceau ; mais, en le faisant, il perdit son contour, et le nez devint aquilin, de presque à la Roxelane qu'il était, ce qui changea tout à fait le caractère de la tête; ce n'était plus Jacintha, mais bien une de ses amies avec qui elle s'était brouillée, parce qu'Onuphrius la trouvait jolie.

grande roule fais; <'c (raverso, un cl °" tout erifam il , hannetons.

il étaii à peu pr^

une charrette à foi

empêché d'apercev.

*' 'arge, qu'il était

«on cheval au pas, ^

'"' permettrait un p

fut trompée ; c'était

t'b/ement. I] voulut

*= «-ette de foin |c su/va

^' eut un i„s,a„t la .

y^ ih éiaieni à pic ^""e se résigner : ,« liaient des éterni.és Palpitaient, son front' , f . ^'^ '«"•/oge à /a voi

SI

OiNUPiiRius. sr,

sanls, criards, un carillon à vous fendre la (cte. Les idées d'Onuphrius se confondirent, le vertige le prit. Les clochers s'inclinaient sur le chemin creux pour le regarder passer, lis le montraient au doigt, lui faisaient la nique et lui tendaient par dérision leurs cadrans dont les aiguilles étaient perpendiculaires. Les cloches lui tiraient la langue et lui faisaient la grimace, sonnant toujours les six coups maudits. Cela dura longtemps, six heures sonnèrent ce jour-là jusqu'à sept.

Enfin, la voiture déboucha dans la plaine. Onuphriu.^ enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval : le jour tombait, on eût dit que sa monture comprenait combien il lui était important d'arriver. Ses pieds touchaient à peine la terre , et , sans les aigrettes d'étincelles qui jaillissaient de loin en loin de quelque caillou heurté, on eut pu croire qu'elle volait. Bientôt une blanche écume enveloppa comme une housse d'argent son poitrail d*ébène : il était plus de sept heures quand Onuphrius arriva. Jacintha était partie. M. de *** lui fil les plus grandes politesses, se mit à causer littérature avec lui, et finit par lui proposer une partie de dames.

Onuphrius ne put faire autrement que d'accepter, quoique toute espèce de jeux, et en particulier celui-là, Tennuyât mortellement. On apporta le damier. M. de *** prit les noires , Onuphrius les blanches : la partie commença. Les joueurs étaient à peu près de môme force; il se passa quelque temps avant que la balance penchât d'un côté ou de l'autre.

Tout à coup elle tourna du côté du vieux gentilhomme; ses pions avançaient avec une inconcevable rapidité, sans

— — •»> tt:niiine pour rof„|,refiu; blanche, Ja,„j,s q,

cessionncllcinciii :

veux se hérissèrcn

«•n P'ace, et contin

que l'omhre, el, pt

«le place ; loinbre

» sens in verse, mais

: «déplaçant les dame

; 'noyens pour le fair,

% «'ailleurs, il „>y .

I o^nc d'u„ gros rubis

5 — Parrlicu ! c'est

M grand coup de poi„j

X qoement ; vieux scél,

»»• «le ♦♦•, qui ,e c,

cette algarade au déi

éclats et à lui offrir d

i '^ ""•••«"'• se disputai

ONUPHRIUS. 37

branches d'une façon singulière. L'heure s'avançait, et Onuphrius n'arrivait pas; cependant les fers de son cheval sonnant sur le pave montraient qu'il ne s'était pas fourvoyé.

Une rafale déchira le brouillard, la lune reparut; mais, au lieu d'être ronde, elle était ovale. Onuphrius, en la considérant plus attentivement, vit qu'elle avait un serretête de taffetas noir , et qu'elle s'était mis de la farine sur les joues; ses traits se dessinèrent plus distinctement , et il reconnut , à n'en pouvoir douter , la figure blême et allongée de son ami intime Jean-Gaspard Debureau, le grand paillasse des Funambules , qui le regardait avec une expression indéfinissable de malice et de bonhomie.

Le ciel clignait aussi ses yeux bleus aux cils d'or, comme s'il eût été d'intelligence ; et, comme à la clarté des étoiles on pouvait distinguer les objets, il entrevit quatre personnages de mauvaise mine, habillés mi-partie rouge et noir, qui portaient quelque chose de blanchâtre par les quatre coins, comme des gens qui changeraient un tapis de place : ils passèrent rapidement à côté de lui , et jetèrent ce qu'ils portaient sous les pieds de son cheval. Onuphrius , malgré sa frayeur, n'eut pas de peine à voir que c'était le chemin qu'il avait déjà parcouru, et que le Diable remettait devant lui pour lui faire pièce. 11 piqua des deux; son cheval fit une ruade et refusa d'avancer autrement qu'au pas : les quatre démons continuèrent leur manège.

Onuphrius vit que l'un d'eux avait au doigt un rubis pareil à celui du doigt qui l'avait si fort effrayé sur le damier : l'identité du personnage n'était plus douteuse. La terreur d'Onuphrius était si grande, qu'il ne sentait

plus, qu'il ne voyait ni n'entendait ; ses dents claquaient comme dans la fièvre , un rire convulsif tordait sa bouche. Une fois, il essaya de dire ses prières et de faire un signe de croix , il ne put en venir à bout. La nuit s'écoula ainsi.

Enfin, une raie bleuâtre se dessina sur le bord du ciel : son cheval huma bruyamment par ses naseaux l'air balsamique du matin, le coq de la ferme voisine fit entendre sa voix grêle et érailléc, les fantômes disparurent, le cbefaL prit de lui-même le galop, et, au point du jour, Onuphrios se trouva devant la porte de son atelier.

Harassé de fatigue, il se jeta sur un divan et ne tarda p^ à S'endormir : son sommeil était agité ; le cauchemar ^ avait mis le genou sur l'estomac. II fit une multitud<? rêves incohérents , monstrueux , qui ne contribuèrent 0 peu à déranger sa raison déjà ébranlée. En voici un ^ l'avait frappé, et qu'il m'a raconté plusieurs fois depuîs-

u J'étais dans une chambre qui n'était pas la mienne^^ celle d'aucun de mes amis, une chambre où je n'étais jan^ venu, et que cependant je connaissais parfaitement bie^ les jalousies étaient fermées, les rideaux tirés ; sur la ta de nuit une pâle veilleuse jetait sa lueur agonisante. On marchait que sur la pointe du pied, le doigt sur la boucla des fioles, des tasses encombraient la cheminée. Moi, j'él^> au lit comme si j'eusse été malade, et pourtant je ne m'ét> jamais mieux porté. Les personnes qui traversaient Vèpp^ tement avaient un air triste et affairé qui semblait extra^ d inaire.

«c Jacintha était à la tête de mon lit, qui tenait sa peti^ main sur mon front, et se penchait vers moi pour écoal^^ si je respirais bien. De temps en temps une larme tomba//

ONUPURIUS. 39

de ses cils sur mes joues, et elle l'essuyait légèrement avec un baiser.

te Ses larmes me fendaient le cœur, et j'aurais bien voulu la consoler; mais il m'était impossible de faire le plus petit mouvement, ou d'articuler une seule syllabe : ma langue était clouée à mon palais, mon corps était comme pétrifié.

u Un monsieur vêtu de noir entra, me tâta le pouls, hocha la tcte d'un air découragé, et dit tout haut : «< C'est fini! » Alors Jacintha se prit à sangloter, à se tordre les mains, et à donner toutes les démonstrations de la plus violente douleur : tous ceux qui étaient dans la chambre en firent autant. Ce fut un concert de pleurs et de soupirs à apitoyer un roc.

«( J'éprouvais un secret plaisir d'élre regretté ainsi. On me présenta une glace devant la bouche; je Os des efforts prodigieux pour la ternir de mon souffle, afin de montrer que je n'étais pas mort : je ne pus en venir à bout. Après cette épreuve^ on me jeta le drap pardessus la tète; j'étais au désespoir, je voyais bien qu'on me croyait trépassé, et que Ton allait m'enterrer tout vivant. Tout le monde sortit : il ne resta qu'un prêtre qui se mit à marmotter des prières, et qui finit par s'endormir.

(( Le croque-mort vint, qui me prit mesure d'une bière et d'un linceul ; j'essayai encore de me remuer et de parler ^ ce fut inutile , un pouvoir invincible m'enchaînait : force me fut de me résigner. Je restai ainsi beaucoup de temps en proie aux plus douloureuses réflexions. Le croque-mort revint avec mes derniers vêtements , les derniers de tout homme, la bière et le linceul : il n'y avait plus qu'à m'en accoutrer.

t< 11 m'entortilla dans le (frap, et se mit à me coudre sans

""-• fe donner d^

••'"'■""ctT le coiiv

'• "•* on v,-,,,,.,

«^'"u- Ce/,-, faisaii t

*"»• 'es planches, ''"péralion dura , •nais au dernier c

. *'"■'''' wr je comn

' «"fe le ,„o„fJe ei

: pour toujours. Alo

I «'c ma position.

• " <^'"n 'emporta;

^ 9"e J'étais dans ie ,

'nanifester n.„„ e,/,,

** «"cun de mes sens

«="«"• Jetais à l'éK/i

"«;"ard des pratres,

"« 'a bière la /ueur

P"lit po„r ,e ei.„eti.

fosse, je ramassa;

ONUPllRIUS 41

volume pour les analyser. L'idée que j'allais mourir de faim ou être mangé aux vers sans pouvoir Tempécher, se présenta la première; ensuite je pensai aux événements de la veille , à Jacinlha , à mon tableau qui aurait eu tant de succès au Salon , à mon drame qui allait être joué, à une partie que j'avais projetée avec mes camarades , à un habit que mon tailleur devait me rapporter ce jour-là; que sa is-je, moi ? à mille choses dont je n'aurais guère dû m'inquiéter ; puis, revenant à Jacintha, je réfléchis sur la manière dont elle s'était conduite; je repassai chacun de ses gestes, chacune de ses paroles, dans ma mémoire; je crus me rappeler qu'il y avait quelque chose d'outré et d'afiecté dans ses larmes, dont je n'aurais pas dû être la dupe : cela me fit ressouvenir de plusieurs choses que j'avais totalement oubliées; plusieurs détails auxquels je n'avais pas pris garde, considérés sous un nouveau jour, me parurent d'une haute importance ; des démonstrations que j'aurais juré sincères me semblèrent louches; il me revint dans Fesprit qu'un jeune homme, un espèce de fat, moitié cravate, moitié éperons, lui avait autrefois fait la cour. Un soir, nous jouions ensemble , Jacintha m'avait appelé du nom de ce jeune homme au lieu du mien, signe certain de préoccupation; d'ailleurs , je savais qu'elle en avait parlé favorablement dans le monde à plusieurs reprises, et comme de quelqu'un qui ne lui déplairait pas.

(c Cette idée s'empara de moi , ma tète commença à fermenter; je fis des rapprochements, des suppositions, des interprétations : comme on doit bien le penser, elles ne furent pas favorables à Jacintha. Un sentiment inconnu se glissa dans mon cœur, et m'apprit ce que c'était que souffrir ; je devins horrihlomcnl jaloux, et je ne doutai pas que

ce ne fût Jacintha qui, de concert avec son amant, ne iireill l'ait enterrer tout vif pour se débarrasser de moi. Je pensai que peut-être en ce moment même ils riaient à gorge déployée du succès de leur stratagème, et que Jacintha livrait aux baisers de l'autre cette bouche qui m'avait juré tant de fois n'avoir jamais été touchée par d'autres lèvres que les miennes.

u A cette idée, j'entrai dans une fureur telle, que je repris la faculté de me mouvoir; je fis un soubresaut si violent, que je rompis d'un seul coup les coutures de mon linceul. Quand j'eus les jambes et les bras libres, je donnai de grands coups de coudes et de genoux au couvercle de ma bière pour le faire sauter et aller tuer nioo infidèle aux bras de son galant. Sanglante dérision, moi, enterré, je voulais donner la mort! Le poids énorme de la terre qui pesait sur les planches rendit mes efforts inutiles. Épuisé de fatigue , je retombai dans ma première torpeur, mes articulations s'ossifièrent : de nouveau je redevins cadavre. Mon agitatior\ mentale se calma, je jugeai plus sainement les choses : les souvenirs de tout ce que la jeune femme avait fait pour moi^ son dévouement, ses soins qui ne s'étaient jamais démentis, eurent bientôt fait évanouir CCS ridicules soupçons.

(( Ayant usé tous mes sujets de méditation, et ne sachant comment tuer le temps , je me mis à faire des vers ; dans ma triste situation , ils ne pouvaient pas être fort gais : ceux du nocturne Young et du sépulcral Hervey ne sont que des bouflbnneries, comparés à ceux-là. J'y dépeignais les sensations d*un homme conservant sous terre toutes les passions qu'il avait eues dessus, et j'intitulai cette rêverie radavéreuse : La vie dans la mort. Vu beau titre, sur ma

ONUPHRIUS. 43

fui! et uc qui me désespérait, c'était de uc puuvuir les réciter à personne.

Il J'avais à peine terminé la dernière strophe , que j'entendis piocher avec ardeur au-deasus de ma tâte. Un rayon d'espérance illumina ma nuit. Les coups de pioche se rapprochaient rapidement. La joie que Je ressentis ne Tut pas de longue durée : les coups de pioche cessèrent. Non , l'on ue peut rendre avec des mots humains l'angoisse abuiniiiable que j'éprouvai en ce moment; la mort réelle n'est rien en comparaison. EnBa J'entendis encore du bruit : les fossoyeurs, après s'être reposés, avaient repris leur besogne. J'étais au ciel ; je sentais ma délivrance s'approcher. Le dessus du cercueil sauta. Je sentis l'air froid de la nuit. I^ela me lit grand bien, car je commençais à étoulTer. Cependant mon immobilité continuait; quoique vivant, j'avais toutes tes apparences d'un mort. Deux hommes me saisirent : voyant les coutures du linceul rompues, ils échangèrent en ricanant quelques plaisauleries grossières, me chargèrent sur leurs épaules et m'emportèrent. Tout en marchant, ils chantonnaient à demi-voii des couplets obscènes. Cela me lit penser à la scène des fossoyeurs, dans . /iamlel, ei Je me dis en moi-même que Shabspeare (tait un bien grand homme.

» Après m'avoir fait passer par bien des ruelles délouriiées , ils enirùrcnl dans une maison que je reconnus pour être celle de mon médecin : c'était lui qui m'avait fait déterrer afin de savoir de quoi j'étais mort. On me déposa sur une table de marbre. Le docteur entra avec une trousse d'instruments; il les étala complaisamment sur une commode. A la vue de ces scalpels, de ces bistouris, de ces lancettes, de ces scies d'acier lubantcs el polies, j'éprouvai

une frayeur horrible, car je compris qu'on allait me disséquer; mon âme, qui jusque-là n'avait pas abandonné mon corps, n'hésita plus à me quitter : au premier coup de f^calpcl elle était tout àfait dégagée de ses entraves. Elle aimait mieux subir tous les désagréments d'une intelligence dépossédée de ses moyens de manifestation physique, que de partager avec mon corps ces effroyables tortures. D'ailleurs, il n'y avait plus espérance de le conserver, il allait être mis en pièces, et n'aurait pu servir à grand*chose quand môme ce déchiquètement ne l'eût pas tué tout de bon. Ne voulant pas assister au dépècement de sa chère enveloppe, mon àme se hâta de sortir.

X Elle traversa rapidement une enfilade de chambres, et se trouva sur Tescalier. Par habitude, je descendis les marches une à une; mais j'avais besoin de me retenir, car je me sentais une légèreté merveilleuse. J'avais beau me cramponner au sol, une force invincible m'attirait en haut; c'était comme si j'eusse été attaché à un ballon gonfle de gaz : la terre fuyait mes pieds, je n'y touchais que par l'extrémité des orteils; je dis des orteils, car, bien que je ne fusse qu'un pur esprit, j'avais conservé le sentiment des membres que je n'avais plus, à peu près comme un amputé qui souffre de son bras ou de sa jambe absente. Lassé de ces efforts pour rester dans une attitude normale, et, du reste, ayant fait réflexion que mon àme immatérielle ne devait pas se voilurer d'un lieu à l'autre par les mêmes procédés que ma misérable guenille de corps, je me laissai faire à cet ascendant, et je commençai à quitter terre sans pourtant m'élcver trop, et me maintenant dans la région moyenne. Bientôt je nrenhardis, et je volai tantôt haut, tHiilôl h;is, comme si je n'eusse fait autre chose de ma vie.

DNUPIIRICS.

Il cuminençail à Taire jour : je montai, je monlai, regardant aux vilres des mansardes les griseltes qui se levaient et faisaient leur toilette, me servant des cbem in ces comme de tubes acoustiques pour entendre ce qu'on disait dans les appartements. Je dois dire que je ne vis rien de bien beau, et que je ne recueillis rien de piquant. H'accoutumant à ces Taçons d'aller, je planai sans crainte dans l'air libre, ludessus du brouillard, cl je considérai de haut cette immense étendue de toits qu'on prendrait pour une mer figée au moment d'une tempête, ce chaos hérissé de tuyaux, de Qèchcs, de dômes, de pignons, baigné de brume el de Tumée, si beau, si pittoresque, que je ne regrettai pas d'avoir perdu mon corps. Le Couvre m'apparut blanc et noir, son Oeuve à ses pieds, ses jardins verts à l'autre bout. La foule s'y portait; il y avait eiposition : j'entrai. Les morailles Damboyaient diaprées de peintures nouvelles, chamarrées de cadres d'or richement sculptés. Les bourgeois allaient, venaient, se coudoyaient, se marchaient sur les pieds, ouvraient des yeux hébétés, se consultaient les uns les autres comme des gens dont on n'a pas encore fait l'avis, el qui ne savent ce qu'ils doivent penser et dire. Dans la grand'salle, au milieu des tableaux de nos jeunes grands maîtres, Delacroix, Ingres, Decamps, j'aperçus mon tableau, à mui : la foule se serrait autour, c'était un rugissement d'admiration ; ceux qui étaient derrière el ne voyaient rien criaient deux fois plus fort : Prodigieux ! prodigieux ! Mon tableau me sembla à moi-même beaucoup mieux qu'auparavant, et je me sentis saisi d'un profond respect pour ma propre personne. Cependant, à toutes ces formules admira tives se mêlait un nom qui n'était pas le mien ; je vis qu'il y avait là-dessous quelque supercherie. J'examinai la

toile avec attention : un nom en petits caractères rouges était écrit à l*un de ses coins. C'était celui d'un de mes aniif qui, me voyant mort, ne s'était pas fait scrupule de s'approprier mon œuvre. Oh ! alors, que je regrettai mon pauvre corps! Je ne pouvais ni parler, ni écrire; je n'avais aucun moyen de réclamer ma gloire et de démasquer l'infâme plagiaire. Le cœur navré, je me retirai tristement pour ne pas assister à ce triomphe qui m'était dû. Je voulus voir Jacintha. J'allai chez elle, je ne la trouvai pas; je la cherchai vainement dans plusieurs maisons où je pensais qu'elle pourrait être. Eimuyé d'être seul, quoiqu'il fût dcji tard, Tenvie me prit d'aller au spectacle; j'entrai à la Porte- Saint-Martin, je fis réflexion que mon nouvel état avait cela d'agréable que je passais partout sans payer. 1^ pièce finissait, c'était la catastrophe. Dorval, l'œil sanglant, noyée de larmes, les lèvres bleues, les tempes livides, cchevelcei i moitié nue, se tordait sur l'avant-scène à deux pas delà rampe. Bocage, fatal et silencieux, se tenait debout dans le fond : tous les mouchoirs étaient en jeu; les sanglots brisaient les corsets ; un tonnerre d'applaudissements entrecoupait chaque râle de la tragédienne ; le parterre, noir de télés, boulait comme une mer; les loges se penchaient snr les galeries, les galeries sur le balcon. 1^ toile tomba : je crus que la salle allait crouler: c'étaient des battements de mains, des trépignements, des hurlements; or, cette pièce était ma pièce : jugez ! J'étais grand à toucher le plafond. Le rideau se leva, on jeta à cette foule le nom de l'auteur. «( Ce n'était pas le mien , c'était le nom de l'ami qui m'avait déjà volé mon tableau. Les applaudissements redoublèrent. On voulait traîner l'auteur sur le théâtre : le monstre était dans une loge obscure avec Jacintha. Ouand on

ONOPIIRIUS.

proclama son nom, clic se jela à son cou, et lui appuya sur la bouche le baiser le plus enrage que Jamais femme ait donné à un homme. Plusieurs personnes la virent; elle ne rougit ménie pas : elle était si enivrée, si Toile et si fière de son succès, qu'elle se serait, je crois, prostituée à lui dans cette loge et devant tout le inonde. Plusieurs voix crièrent ; Le voilà I le voilà ! Le drdle prit un air modeste , et salua prorondémenl. Le lustre, qui s'éteignit, mit Bn h cette scène. Je n'essayerai pas de décrire ce qui se passait dans moi ; la jalousie , le mépris , l'indignation , se heurtaient dans mon âme; c'était un orage d'autant plus Turieux que je n'avais aucun moyen de le mettre an dehors : la Toule s'écoula, je sortis du théâtre ; j'errai quelque temps dans ta rue, ne sachant où aller. La promenade ne me réjouissait guère. Il sifUait une bise piquante ; ma pauvre Ame, frileuse comme 1 eluît mon corps, grelottait et mouraitde froid. Je rencontrai une fenêtre ouverte, j'entrai, résolu de glter dans cette chambre jusqu'au lendemain. I,a fenêtre se ferma sur moi : j'aperçus assis dans une grande bergère è ramages un personnage des plus singuliers. C'était un grand homme, maigre, sec, poudré i frimas, la figure ridée comme une vieille pomme, une énorme paire de bésiclas à cheval sur un nialtrenez, baisant presque le menton. Une petite esIaRlade transversale, semblable à une ouverture de tirelire, enfouie sous une infinité de plis et de poils roides comme des soies de sanglier, représentait tant bien qne mal ce que nous appellerons une bouche, faute d'autre terme. Un antique habit noir, limé jusqu'à la corde, blanc sur toutes les coulures, une veste d'étoffe changeante, une culotte courte, des bas chinés et des souliers à boucles : voilà pour le costume. A mon arrivée, ce digne personnage se lev» , et alla

prendre dans une armoire deux brosses faites d'une manière spéciale : je n'en pus deviner d'abord l'usage; il eo prit une dans chaque main, et se mit à parcourir la chambre avec une agilité surprenante comme s'il poursuivait quelqu'un, et choquant ses brosses l'une contre l'autre du côté des barbes ; je compris alors que c'était le fameux M. Berbiguier de Terre-Neuve du Thym, qui faisait la chasse aux farfadets; j'étais fort inquiet de ce qui allait arriver, il semblait que cet hétéroclite individu eût la faculté de voir rinvisible, il me suivait exactement, et j'avais toutes les peines du monde à lui échapper. Enfin , il m'accula dans une encoignure , il brandit ses deux fatales brosses , des millions de dards me criblèrent Tàroe, chaque crin faisait un trou, la douleur était insoutenable : oubliant que je n'avais ni langue, ni bouche, ni poitrine, je ils de merveilleux efforts pour crier, et... »

Onuphrius en était là de son rêve lorsque j'entrai dans Tatelier ; il criait effectivement à pleine gorge; je le secouai, il se frotta les yeux et me regarda d'un air hébété; enfin il me reconnut, et me raconta, ne sachant trop s'il avait veillé ou dormi, la série de ses tribulations que Ton vient délire; ce n'était pas, hélas! les dernières qu'il devait éprouver réellement ou non. Depuis celte nuit fatale, il resta dans un état d'hallucination presque perpétuel qui ne lui permettait pas de distinguer ses rêveries d'avec le vrai. Pendant qu'il dormait, Jacintha avait envoyé chercher le portrait; elle aurait bien voulu y aller elle-même, mais sa robe tachée lavait trahie auprès de sa tante, dont elle n'avait pu tromper la surveillance.

Onuphrius , on ne peut plus désappointé de ce contretemps, se jeta dans un fauteuil , et, les coudes sur la table,

ONDPHRIUS. 4»

se pril irUtemenl à rcDochir j ses regards flotlajent devant lui sans se fixer parliculièremenl sur rien : le hasard fit qu'ils lombèreiitsur une grande glace de Venise à bordure de cristal , qui garnissait le Tond de l'atelier; aucun rayon de jour ne venait s'y briser, aucun objet ne s'y réfléchissait assez exactement pour que l'on pût en apercevoir les contours : cela faisait un espace vide dans la muraille, une fenêtre ouverte sur le néant, d'où l'esprit pouvait plonger dans les mondes imaginaires. Les prunelles d'Onuphrius rouillaient ce prisme profond et sombre, comme pour en faire jaillir quelque apparition. Il se pencha, il vit son reflet double, il pensa que c'était une illusion d'optique^ mais, en examinant plus attentivement, il trouva que le second reflet ne lui ressemblait en aucune façon; il crut que quelqu'un était entré dans l'atelier sans qu'il l'eût entendu : il se retourna. Personne. L'ombre continuait cependant à se projeter dans la glace ; c'était un homme pâte, ayant au doigt un gros rubis, pareil au mystérieux rubis qui avait joué un râle dans les fantasmagories de la nuit précédente : Onuphrius commençait k se sentir mal à l'aise. Toute coup le reflet sortit de la glace, descendit dans la chambre, vint droit à lui, le força à s'asseoir, et, malgré sa résistance, lui enleva le dessus de la tête comme on ferait de la calotte (l'un pâté. L'opération Gnie, il mit le morceau dans sa poche , et s'en retourna par oij il était venu. Onuphrius, avant de le perdre tout à fait de vue dans les profondeurs de la glace, apercevait encore à une dislance incommensurable son rubis qui brillait comme une comète. Du reste, celte espèce de trépan ne lui avait fait aucun mal. Seulement, au bout de quelques minutes, il entendit un bourdonnement étrange au-dessus de sa télé ; il leva les yeux,

et vit que c'étaient ses idées qui , n'étant plas contenoes par la voûte du crâne , s'échappaient en désordre comme des oiseaux dont on ouvre la cage. Chaque idéal de femme qu'il avait rêvé sortit avec son costume, son parler, son altitude (nous devons dire à la louange d'Onuphrius qu'elles avaient l'air de sœurs jumelles de Jacintha j les héroïnes des romans qu'il avait projetés); chacune de ces dames avec son cortège d'amants, les unes en cotte armoriée du moyen âge , les autres en chapeaux et en robe de dix-huit cent trente-deux. Les types qu'il avait créés grandioses, grotesques ou monstrueux, les esquisses de ses tableaux à faire, de toute nation et de tout temps , ses idées métaphysiques sous la forme de petites bulles de savon, les réminiscences de ses lectures, tout cela sortit pendant une heure au moins: l'atelier en était plein. Ces dames et ces messieurs se promenaient en long et en large sans se gêner le moins du monde, causant, riant, se disputant, comme s'ils eussent été chez eux.

Onuphrius, abasourdi, ne sachant où se mettre, ne trouva rien de mieux à faire que de leur céder la place; lorsqu'il passa sous la porte , le concierge lui remit deux lettres: deux lettres de femmes, bleues, ambrées, récriture petite, le pli long, le cachet rose.

La première était de Jacintha, elle était conçue ainsi :

ic Monsieur , vous pouvez bien avoir mademoiselle de*"^ pour maîtresse si cela vous fait plaisir ; quant k moi, je ne veux plus rêlre, tout mon regret est de ravoir été. Vous m'obligerez beaucoup de ne pas chercher à me revoir. »

Onuphrius était anéanti ; il comprit que c'était la maudite ressemblance du portrait qui était cause de tout ; ne se

ONDPHBIUS. ni

sentant pas coupable, il espéra qu'avec le temps tout s'cclairciraii 1 son avantage. La seconde lettre était une invitation de soirée.

— Bon ! dit-il , j'irai , cela me distraira un peu et dissipera toutes ces vapeurs noires. L'heure vint; il s'habilla, la toilette fut longue; comme tous les artistes (quand ils ne sont pas sales à faire peur), Onuphrius était recherché dans sa mise, non que ce fui un fasbioiiablc, mais H cherchait à donner à nos pitoyables vêtements un galbe plus pittoresque, une tournure moins prosaïque. Il se modelait sur un beau Van Dyck qu'il avait dans son atelier, et vraiment il y ressemblait à s'y méprendre. On eût dit le portrait descendu du cadre ou la réHexion de la peinture dans un miroir.

Il y avait beaucoup de monde; pour arriver à la maîtresse de [a maison il lui fallut fendre un flot de femmes, et ce ne fut pas sans froisser pins d'une dentelle , aplatir plus d'une manche , noircir plus d'un soulier , qu'il y put parvenir; après avoir échangé les deux ou trois banalités d'usage, il tourna sur sel talons, et se mit à chercher quelque figure amie dans toute cette cohue. Ne trouvant personne de connaissance, il s'établit dans une causeuse à Tembrasure d'une croisée , d'oii , à demi caché par les rideaux , il pouvait voir sans être vu , car depuis la fantastique cvaporalion de ses idées, il ne se souciait pas d'entrer en conversation ; il se croyait stupide quoiqu'il n'en fût rien; le contact du monde l'avait remis dans la réalité.

La soirée était des plus brillantes. Un coup d'oeil magnifique! cela reluisait, chatoyait, scintillait; cela bourdonnait, papillonnait, tourbillonnait. Des gazes comme des ailes d'abeilles, des tulles, des crêpes, des blondes, lamés.

côlelés, ondes, découpes, déchiquetés à jour; toiles d'araignée, air (ilé, brouillard tissu ; de for et de l'argent, de la soie el du velours, des paillettes, du clinquant, des fleurs, des plumes, des diamants et des perles, tous les écrins vidés, le luxe de tous les mondes à contribution. Un beau tableau, sur ma foi ! les girandoles de cristal étincelaient comme des étoiles ; des gerbes de lumière, des iris prismatiques s'échappaient des pierreries ; les épaules des femmes, lustrées, satinées, trempées d'une molle sueur, semblaient des agates ou des onyx dans l'eau; les yeux papillottaient, les gorges battaient la campagne, les mains s'étreignaient, les Ictes penchaient, les écharpes allaient au vent, c'était le beau moment; la musique étouffée par les voix, les voix par le frôlement des petits pieds sur le parquet et le froufrou des robes, tout cela formait une harmonie de fête, un bruissement joyeux à enivrer le plus mélancolique, à rendre fou tout autre qu'un fou.

Pour Onuphrius, il n'y prenait pas garde , il songeait à Jacintha.

Tout à coup son œil s'alluma , il avait vu quelque chose d'extraordinaire: un jeune homme qui venait d'entrer; il pouvait avoir vingt-cinq ans, un frac noir, le pantalan pareil , un gilet de velours rouge taillé en pourpoint, des gants blancs, un binocle d'or, des cheveux en brosse, une barbe rousse à la Saint-BIaigrin; il n'y avait là rien d'étrange, plusieurs merveilleux avaient le même costume; ses traits étaient parfaitement réguliers, son profll un et correct eût fait envie à plus d'une pe lite-mai tresse , mais il y avait tant d'ironie dans cette bouche pâle et mince, dont les coins fuyaient perpétuellement sous l'ombre de leurs moustaches fauves, tant de méchanceté dans cette prunelle

<|ui namboyail â travers la glace du lorgnon comme l'œil d'un vampire, qu'il éuil impossible de ne pas le distinguer entre mille.

Il se déganta. I.ord Byron ou Bonaparte se Tussent honorias de sa petite main aux doigts ronds et efHlés, si Tréle, si blanche, si transparente, qu'on eut craint de la briser cit la serrant; il portait un gros anneau à l'index, le cbatun était le fatal rubis; il brillait d'un éclat si vif, qu'il vous forçait à baisser les yeui.

lin frisson courut dans les cbeveui d'Onuphrius. La lumière des candélabres devint blafarde et verte ; tes yeux des femmes et les diamants s'éteignirent; le rubis radieux étincelait seul au milieu du salon obscurci comme un soleil dans la brume.

L'enivrement de la fête, la folie du bal étaient au plus baut degré ; personne, Onuphrius excepté, ne Qt attention h celle circonstance; ce singulier personnage se glissait comme une ombre entre les groupes, disant un mot à celui-ci, donnant une poignée de maiii à celui-là, saluant les femmes avec un air de respect dérisoire et de galanterie exagérée qui faisait rougir les unes et mordre les . lèvres aux autres ; on etlt dit que son regard de lynx et de loup-cervier plongeait au profond de leur cœur; un sataiiique dédain perçait dans ses moindres mouvements, un imperceptible clignement d'œil, un pli du front, l'ondulation des sourcils, la proéminence que conservait toujours sa lèvre inférieure, même dans son détestable demi-sourire, tout trahissait en lui, malgré la politesse de ses manières et l'humilité de ses discours, des pensées d'orgueil qu'il aurait voulu réprimer.

Onuphrius , qui le couvait des yeux, ne savait que pen-

scr ; S'il n'eût pas été en si nombreuse compagnie , il aurait eu grand'peur.

Il s'imagina même un instant reconnaître le personnage qui lui avait enlevé le dessus de la tête; mais il se convainquit bientôt que c'était une erreur. Plusieurs personnes s'approchèrent, la conversation s'engagea; la persuasion où il était qu'il n'avait plus d'idées les lui 6tait efTeclivcment; inférieur à lui-même, il était au niveau des autres; on le trouva charmant et beaucoup plus spirituel qu'à l'ordinaire. Le tourbillon emporta ses interlocuteurs , il resta seul; ses idées prirent un autre cours; il oublia le bal, l'inconnu, le bruit, lui-même et tout, il était à cent lieues.

Un doigt se posa sur son épaule, il tressaillit comme s'il se fût réveillé en sursaut. Il vit devant lui madame de ***j qui depuis un quart d'heure se tenait debout sans pouvoir attirer son attention.

— Eh bien! monsieur, à quoi pensez-vous donc? Â moi, peut-être?

— A rien, je vous jure.

11 se leva, madame de *** prit son bras; ils firent quelques tours. Après plusieurs propos :

— J'ai une grâce à vous demander.

— Parlez, vous savez bien que je ne suis pas cruel, surtout avec vous.

— Récitez à ces dames la pièce de vers que vous m'avez dite l'autre jour, je leur en ai parlé, elles meurent d'envie de l'entendre.

A celte proposition , le front d'Onuphrius se rembrunit, il répondit par un non bien accentué; madame de *** insista comme les femmes savent insister. Onuphrius résista autant qu'il le fallait pour se justifier à ses propres yeux

(le ce qu'il appelait une Taiblesse, et finit par céder, quoique (l'asset mauvaise grâce.

Madame de ***, triomphante, le tenant par le bout du doigt pour qu'il ne pQt s'esquiver, l'amena au milieu du cercle, et lui lâcha la mai'n ; la main tomba comme si elle eût été morte. Onuphrius, décontenancé, promenait autour de lui des regards mornes et eiïarés comme un taureau sauvage que le picador vient de lancer dans le cirque. Le dandy & barbe rouge était là, retroussant ses moustaches el considérant Onuphrius d'un air de méchanceté satisfaite. Pour Taire cesser cette situation pénible, madame de ♦** lui lit signe de commencer. 11 exposa le sujet de sa pièce, cl en dit le titre d'une voii asseï mal assurée. Le bourdonnement cessa , les chuchotements se turent , on se disposa à écouter, un grand silence se lit.

Onuphrins était debout, la main sur le dos d'un rauteuil qui lui servait comme de tribune. Le dandj vint se placer tout à c6té, si près qu'il le touchait; quand il vit qu'Onuphrius allait ouvrir la bouche, il tira de sa poche une spatule d'argent et un réseau de gaze, emmanché â l'un de ses bouts d'une petite baguette d'ébéne; la spatule était chargée d'une substance mousseuse et rosàtre , assez semblable à la crème qui remplit les meringues, qu'Onuphrius reconnut aussitôt pour des vers de Dorât, de Boulllcrs, de Itcrnis et de H. le chevalier de Femy, réduits à l'étal de bouillie ou de gélatine. Le réseau était vide.

Onuphrius, craignant que le dandy ne lui jouât quelque tour, changea le Tauteuil de place, et s'assit dedans; l'homme aux yeux verts vint se planter juste derrière lui; ne pouvant plus reculer, Onuphrius commença. A peine la dernière syllabe du premier vers s'était-elle envolée de

sa Icvrc, que le dandy, allongeanl son réseau avec une dexlcrilc merveilleuse, la saisit au ?ol, et l'intercepta arant que le son eùl eu le temps de parvenir à l'oreille de l'assemblée; et puis, brandissant sa spatule, il lui fourra dans la bouche une cuillerée de son insipide mélange. Onuphrius eût bien voulu s'arrêter ou se sauver; mais une chaîne magique le clouait au -fauteuil. Il lui fallut continuer et cracher cet odieuse mixture en friperies mythologiques et en madrigaux quintessenciés. Le manège se renouvelait à chaque vers; personne, cependant, u'avait l'air de s'en apercevoir.

Les pensées neuves, les belles rimes d'Onupbrius, diaprées de mille couleurs romantiques, se débattaient et sautclaient dans la résille comme des poissons dans un filet ou des papillons sous un mouchoir.

Le pauvre poêle était à la torture, des gouttes de sueur ruisselaient de ses tempes. Quand tout fut fini, le dandy |)rit délicatement les rimes et les pensées d'Onuphrius par les ailes et les serra dans son portefeuille.

— Rien, très-bien, dirent quelques hommes poëtes ou artistes en se rapprochant d'Onuphrius, un délicieux pastiche, un admirable pastel, du Watteau tout pur, de la régence à s'y tromper, des mouches, de la poudre et du fard, comment diable as-tu fait pour grimer ainsi la poésie? C'est d'un rococo admirable; bravo, bravo, d'honneur, une plaisanterie fort spirituelle ! Quelques dames Tentourèrent et dirent aussi : Délicieux ! en ricanant d'une manière à montrer qu'elles étaient au-dessus de semblables bagatelles, quoique au fond du cœur elles trouvassent cela charmant et se fussent très-fort accommodées d'une pareille poésie pour leur consommation particulière.

O'fUPIIRIUS. »7

— Vous Êtes lous des brigands ! s'écria Onuphrius d'une voix de tonnerre en renversant sur le plateau le verre d'eau sucrée qu'on lui présentait. C'est un coup monté, une myslincation complète; vous m'avez Tait venir ici pour être le jouet du Diable, oui, de Salan en personne, ajoulat'il en désignant du doigt le fashionable gilet écar)ate.

Après celle algarade, il epfonça son chapeau sur ses yeux et sortit sans saluer.

— Vraiment, dit le jeune homme en rerourranl sous les l>a^ques de son habit une demi-aune de queue velue qui venait de s'échapper et qui se déroulait en rrétillant, me prendre pour le diable, l'invention est plaisante! Décidément, ce pauvre Onuphrius est fou. He ferei-vous l'honneur de danser cette contredanse avec moi, mademoiselle? reprit-il, un instant après, en baisant la main d'une angélique créature de quinze ans, blonde et nacrée, un idéal de Lawrence.

— Ah ! mon Dieo, oui, dît la jeune fille avec son sourire ingénu, levant ses longues paupières soyeuses, laissant nager vers lui ses beaux yeux couleur du ciel.

Au mot Dieu, un long jet sulTureux s'échappa du rubis, la pâleur du réprouvé doubla; )a jeune fille n'en vit rien; et quand elle l'aurait vu ? elle l'aimait !

Quand Onuphrius Tut dans la rue , il se mit à courir de toutes ses forces ; il avait la fièvre, il délirait, il parcourut iiu h'isard une infinité de ruelles et de passages, l.e ciel était orageux, les girouettes grinçaient, les volets battaient les murs, les marteaux iIcs portes retentissaient, les vitrages s'éteignaient successivement ; le roulement des voitures se perdait dans le lointain , quelques piétons attardés longeaient les maisons, quelques filles de joie traînaient leurs

robes de gaze dans la boue ; les réverbères , bercés par le vent, jetaient des lueurs rouges et échevelées sur les ruisseaux gonflés de pluie; les oreilles d'Onuphriuâ tinUlent; toutes les rumeurs étouffées de la nuit, le ronflement d'une ville qui dort, Taboi d'un chien , le miaulement d'un matou, le son de la goutte d'eau tombant du toit, le quart sonnant à Thorloge gothique, les lamentations de la bise, tous ces bruits du silence agitaient convulsivement ses fibres, tendues à rompre par les événements de la soirée. Chaque lanterne était un œil sanglant qui l'espionnait; il croyait voir grouiller dans l'ombre des formes sans nom, pulluler sous ses pieds des reptiles immondes ; Il entendait des ricanements diaboliques, des chuchotements mystérieux. Les maisons valsaient autour de lui; le pavé ondait, le ciel s'abaissait comme une coupole dont on aurait brisé les colonnes; les nuages couraient, couraient, couraient, comme si le Diable les eût emportés ; une grande cocarde tricolore avait remplacé la lune. Les rues et les ruelles s'en allaient bras dessus bras dessous, caquetant comme de vieilles portières; il en passa beaucoup de la sorte. I^a maison de madame de *** passa. On sortait du bal , Il y avait encombrement h la porte; on jurait, on appelait les équipages. Le jeune homme au réseau descendit; il donnait le bras à une dame ; cette dame n'était autre que Jacintha ; le marchepied de la voiture s'abaissa, le dandy lui présenta la main ; ils montèrent ; la fureur d'Onuphrins était au comble; décidé à éclaircir cette affaire, il croisa SCS bras sur sa poitrine, et se planta au milieu du chemin. Le cocher fît claquer son fouet, une myriade d'étincelles jaillit du pied des chevaux. Ils partirent au galop; le cocher cria : Gare ! il ne se dérangea pas : les chevaux étaient

ONUPBRIUS. BO

lancés trop Tort poar qu'on pût les retenir. Jacintha poussa un cri ; Onuphrius crut que c'était fait de lui ; mais chevaux, cocher, voiture, n'étaient qu'une vapeur que son corps divisa comme l'arche d'un pont fait d'une masse d'eau qui se rejoint ensuite. Les morceaux du fantastique équipage se réunirent à quelques pas derrière lui, et la voiture continua è rouler comme s'il ne ffit rien arrivé. Onuphrius, atterré, la suivit des yeux : il entrevit Jacintha, qui, ayant levé le store, le regardait d'un air triste et doux, et le dandy i barbe rouge qui riait comme une hyène; un angle de la rue l'empêcha d'en voir davantage; inondé de sueur, pantelantj crotté jusqu'à l'échiné, pâle, harassé de fatigue et vieilli de dix ans , Onuphrius regagna péniblement le logis. Il faisait grand joor comme la veille; en mettant le pied sur le seuil il tomba évanoui, li ne sortit de sa pimoison qu'au boni d'une heure; une Sèvre furieuse y succéda. Sachant Onuphrius en danger, Jacintha oublia bien vite sa jalousie et sa promesse de ne plus le voir ; elle vint s'établir au chevet de son lit, et lui prodigua les' soins et les caresses les plus tendres. Il ne la reconnaissait pas; huit jours se passèrent ainsi; la fièvre diminua; son corps se rétablit, mais non pas sa raison; il s'imaginait que le Diable lui avait escamoté son corps, se fondant sur ce qu'il n'avait rien senti lorsque la voiture lui avait passé dessus. L'histoire de Pierre Schlemihl, dont le diable avait pris l'ombre; celle de la nuit de Saint-Sylvestre, oii un homme perd son reOet, lui revinrent en mémoire; il s'obstinait à ne pas voir son image dans les glaces et son ombre sur le plancher, chose toute naturelle, puisqu'il n'était qu'une substance impalpable ; on avait beau le frapper, le pincer, pour lui démontrer le contraire, il était dans un état de

60 LES JEUiNES-FRANCE.

somnambulisme et de catalepsie qui ne lui pcriuetUil pas (Je sentir même les baisers de Jacintba.

La lumière s'était éteinte dans la lampe ; cette belle imagination , surexcitée par des moyens factices , s'était usée en de vaines débauches ; à force d'être spectateur de son existence, Onuphrius avait oublié celle des autres, et les liens qui le rattachaient au monde s'étaient brisés un â uo.

Sorti de l'arche du réel, il s'était élancé dans les profondeurs nébuleuses de la fantaisie et de la métaphysique; mais il n'avait pu revenir avec le rameau d'olive; il n*avait pas rencontré la terre sèche où poser le pied et n'avait pas su retrouver le chemin par où il était venu; il ne put, quand le vertige le prit d'être si haut et si loin, redesceiidre comme il l'aurait souhaité, et renouer avec le monde positif. Il eût été capable, sans cette tendance funeste, d'être le plus grand des poètes ; il ne fut que le plus singulier des fous. Pour avoir trop regardé sa vie à la loupe, car son fantastique, il le prenait presque toujours dans les événements ordinaires, il lui arriva ce qui arrive à ces gens qui aperçoivent, à l'aide du microscope, des vers dans les aliments les plus sains , des serpents dans les liqueurs les plus limpides. Ils n'osent plus manger; la chose la plus naturelle, grossie par son imagination , lui paraissait monstrueuse.

M. le docteur Esquirol ût, l'année passée, un tableau statistique de la folie.

Fous par amour Hommes S Femmes 60

— par dévotion — 6 — 20

— par politique — 48 • — 5

— perte de fortune — 27 — 24

Pour cause inconnue — I

Celui-là, c'est notre pauvre ami.

Et Jacintha? Ha fui elle pleura quinze jours, Tul triste quinze autres, et, an bout d'un mois, elle prit plusieurs amants, cinq ou sii, je crois, pour Taire la monnaie d'Onuphrias ; un an après, elle l'avait totalement oublié, el ne se souvenait même plus de son nom. N'est-ce pas, lecteur, que cette An est bien commune pour une histoire eitraordinaire? Prenez-la ou laissei-Ia, je me couperais la gorge plutôt que de mentir d'une syllabe.

ou

Page 1