LV JEUNE-FRANCE PASSIONNÉE
RofALiRDE. — Ett>il formé d« la flMiin de Dic«? Qufll? espace d'hmnoie Mt-cr ? St lél« esl-cik dip« d'un rhupeau et son menton d'une barbe?
Ciiii. — Non ; il n'a qa'nne barbe Iréa-coortc.
Rfis4Li!iDk. — Eh bien ! Dien lui en cBvem nne plu» longue, s'il est reeonnaisaani tnwtn U eid.
ComiM il vcu» pimirm
Le 31 août, à midi moins cinq, Rodolphe, plus malineux que de coutume, se jeta en bas de son lit, et alla se planter tout d'abord devant la glace de la cheminée, pour voir s'il n'aurait pas , d'aventure, changé de physionomie en dormant, et pour se constater à lui-mcMnc qu'il n'était pas un autre, cérémonie préliminaire à laquelle il ne manquait Jamais, et sans quoi il n'aurait pu vivre convenablemenl sa journée. S'étant assuré qu'il était bien le Rodolphe de la veille, qu'il n'avait que deux yeux ou à peu près, selon son
h.ibj(udc,quc son nez ctailà sa place ordinaire, qu'il oc lui clail pas poussé de cornes pendant son sommeil, il se sentit soulagé d'un grand poids, et entra dans une merveilleuse scrénîlc d'esprit. Du miroir, ses yeux se portèrenl par hasard sur un almanach accroche à un clou doré au long île la boiserie, et il vit, ce qui le surprit fort, car c'tïtait le personnage )e moins chronologique qui fût au monde, que c'était prccisémenl te jour de sa naissance, et qu'il avait vingt et un ans. De l'alinanach , son regard lomlia sur un rouleau de papier tout humide, [acheté d'encre et bosselé de caractères informes : c'était la dernière feuille d'un grand poênic qu'il avait sous presse, et qui dcrait immanquablement faire reluire son nom entre les plus beaux noms.
Rodolphe, à cette triple découverte, se prilà réfléchir fort profondément.
Il résultait de tout ceci qu'il avait de grands cheveux noirs, des yeux longs et mélancoliques, un teint pâle, un front assez vaste et une petite moustache qui ne demandait qu'à devenir grande : un physique complet de jeune premier bjronien !
Qu'il était majeur, c'est-à-dire qu'il avait le droit de faire (les lettres de change, d'être mis à Sainte-l'élagic, d'être guillotiné comme une grande personne, outre le glorieux privilège d'être garde national et César à cinq sous par jour, s'il attrapait un mauvais numéro!
Qu'il était poète, puisque environ trois mille lignes riinées par lui allaient paraître sur papier satine, avec une l)elic couverture jaune et une vignette inintelligible! Ces trois choses établies , Rodolphe sonna et se fit apporter à déjeuner : il mangea fort bien.
couleur de la peiu.
Le patron [aillé, il ne sagiuait plus que de Irourer une rciiime qui s'y ajusldl. Rodolphe pensa judicieusement que ce ne serait pas dans sa chambre qu'il la rencontrerait. Aussi il choisit fe plus extraragaiit de ses gilets, le plus Tashionable cl le plus mi de tous ses habits , le plus collant de ses pantalons, il revâlil le (oui, et, armé d'un lorgnon et d'une badine, il descendit dans la rue, et s*en alla aux
Tuileries dans Tcspoir de quelque rencontre heureuse et propre à son destin.
- Il faisait le plus magnîGque temps du monde, à peine quelques nuages floconneux se bouclaient-ils dans le bleu du ciel au gré d'une brise chaude et parfumée ; le pavé était blanc, et la rivière miroitait au soleil ; il y avait foule dans la grande allée et dans les contre-allées ; le ruisseau d'élégantes et de dandys avait peine à couler entre les deux quais de chaises et de spectateurs. Rodolphe se mêla à la cohue, et ajouta un flot de plus au torrent.
Il s'en allait coudoyant ses voisins de droite et de gauche, fourrant sa tête sous le chapeau des femmes , et les regardant entre les deux yeux avec son binocle. Il s'élevait sur son passage une longue traînée de malédictions et de : Prenez donc garde ! entrecoupés ça et là du : Oh ! adniiratif de quelque merveilleux, pour son gilet ou sa cravate; mais, entièrement h son idée, Rodolphe ne faisait guère plus d'attention aux éloges qu'aux injures, et, à chaque visage rose et frais encadré dans le satin et la moire , il se reculait comme s'il eût vu le Diable en personne.
Ce n'est pas qu'il ne rencontrât quelques figures pâles et décolorées; mais c'était des pâleurs de cire, des pâleurs de fatigue et d'excès , ou bien des transparences de nacre de perle , des diaphanéilés de blondes et de poitrinaires , mais non pas la pâleur mate et chaude , le beau ton méridional dont il s'était fait une loi d'ôlrc épris. Ayant parcouru trois ou quatre fois la longueur de l'allée et cela sans succès, il se préparait à sortir, quand il se sentit prendre le bras. (]'é(ait son camarade Albert : ils sortirent ensemble et s'en furent dîner.
Les passions dévorantes qui bouillonnaient dans son sein
lui avaienl aiguisé Tappétit: il mangea encore mieux qua son déjeuner, et se grisa Irès-conCorlablemefil, ainsi que son honorable ami.
Le dîner achevé, nos deux drùles s^en furent a TOpéra.
Rodolphe , quoique passablement aviné , ne perdait pas «on idée de vue; un secret pressentiment lui chantait tout bas à Toreille qu'il trouverait là ce qu'il cherchait. Quand il entra dans la salle, on jouait l'ouverture. Un torrent d'harmonie, de lumière et de vapeur chaude Tenveloppa soudain et le prit aux jambes. Le théâtre oscilla deux ou trois fois devant ses yeux ; les tibias lui flageolaient d'une étrange manière; le lustre, dardant dans ses prunelles de longues houppes Glaudrcuses de rayons prismatiques , le forçait à cligner les paupières; la rampe, s'interposant comme une herse de feu entre les acteurs et lui, ne les lui laissait voir que comme des apparitions cfl'rayantes ; la tête lui tintait comme si un démon invisible lui eût frappé avec un marteau les parois internes du crâne, et il apercevait vaguement les notes de musique, sous la forme de scarabées de diverses couleurs, voltigeant et sautelant par la salle, le long des cintres et des corniches, et rendant un son clair lorsqu'elles frappaient le mur de leurs élylres, à peu près comme les hannclons lâchés dans une chambre , qui fouettent les carreaux de leurs ailes, et se vont cogner au plafond avec un linlamare horrible.
Rodolphe, qui avait soutenu plus d'un duel avec Tivresse, ne se déconcerta pas pour si peu ; il prit bravement sou parti : il boulonna son frac jusqu'au col , remonta sa cravate, prit sa badine entre ses dents, enfonça ses deux mains dans ses goussets, écarquilla les yeux pour ne pas s'endormir, et iil la contenance la plus héroïque du monde.
Peu à peu les fuinccs du vin se dissipèrent , et, prenant la lorgncUe des mains de son ami , qui ronQait Ihéologalemcnl, el dont la télé allait et venait comme un balancier de pendule, rintrcpide Rodolphe se mit à regarder la salle de haut en bas et de bas en haut, et à chercher dans ce triple cordon de femmes de tout âge et de toute condition la reine future de son cœur.
La lumière du gaz et des bougies glissait sur les épaules satinées et lustrées par leurs mille reflets, les yeux papillotaient, bleus ou noirs ; Rodolphe ne poussait pas l'inspection plus loin, et il passait à une autre femme quand il apercevait la moindre teinte d'azur dans une prunelle. Les gorges demi-nues se modelaient hardiment sous les blondes et sous les diamants, les petites mains gantées de blanc vl agitant les cassolettes émaillées, se posaient avec coquetterie sur le rebord rouge des loges. La soie, le velours, les chairs blondes et argentées , tout cela chatoyait et resplendissait étrangement; mais, parmi toutes ces tètes calmes et animées, belles ou jolies, parmi tous ces minois chiffonnés ou spirituels, le malheureux et passionné Rodolphe ne découvrait pas son idéal. Il en avait bien trouvé çà et là quelques morceaux disséminés dans plusieurs femmes : un œil dans celle-ci , la bouche dans celle-là , les cheveux dans cette autre, le teint dans une quatrième, mais jamais lout cela ensemble, en sorte qu'il eût été obligé d'avoir au moins dix femmes à adorer partiellement pour compléter tout à fait le romantique patron qu'il s'était taillé. Ce n'est pas que cela lui eût déplu au fond, car il était un peu Turc sous ce rapport, et la polygamie, je ne sais trop pourquoi, ne lui paraissait pas un crime aussi abominable qu'il le |»arail à nos platoniques dames françaises.
i)0 LES JEUNES-FRWCE.
Elles concoivcnl très-bien qu'une femme ait deux amanls, mais qu'un homme ail deux matlresscs, G donc ! elles crient à la monslruositc, ou se mettent à sourire d'un air incrédule. Ne trouvcz-\ous pas que cela est humiliaril pour nous ?
Rodolphe était sur le point de croire que son pressentiment lui avait menti , lorsque la porte d'une loge S'Ouvrit tout à coup, et donna d'abord passage à une bénigne et insignifiante figure qui ne pouvait être que la figure d'un mari , et ensuite à une dame vêtue d'une robe de velours noir et très-décolletée , qui ne pouvait être que sa femme légitime par-devant le maire et le curé. Elle s'assit , mais de façon à tourner le dos à Rodolphe , qui n'avait pu voir si la beauté de ses traits répondait à celle de ses épaules.
Cette épaule était blanche, mais légèrement teintée de demi-tons olivâtres qui allaient augmentant d'intensité, à mesure qu'ils se rapprochaient de la nuque ; elle était grasse et potelée, mais laissait apercevoir sous la chair une musculature souple et forte, à la manière des épaules italiennes.
Rodolphe était dans une anxiété terrible, et se mourait de peur qu'elle ne détruisit, en se retournant, les belles illusions qu'il commençait à se bâtir; cependant il aurait donné plus d'argent qu'il ne possédait pour qu'elle changeât de position.
Enfin, elle fil un léger mouvement': sa léte commença à tourner avec lenteur sur son corps immobile; ces trois beaux plis, nommés collier de Vénus, et si stupidement supprimés par nos peintres, se dessinèrent plus fortement sur son cou frais et brun ; la tempe, la pommette de sa joue et son menton, de forme antique, se montrèrcut peu à peu, do façon à produire celte espèce de profil, appelé profil
perdu, que les grands mallrcs, et surtout Raphaël, aiïcctionnent parlieulicrement; mais, je n'en sais la raison, elle n'acheva pas le demi-tour qu'elle semblait vouloir faire, et elle demeura ainsi, au grand dépit de Rodolphe, toujours plonge dans la plus terrible incertitude.
Certainement, ce qu'il voyait était beau et tout à fait dans le caractère qu'il désirait, mais il ne voyait ni le nez, ni les yeux, ni la bouche; peut-être avait-elle le nez rouge, les yeux bleus et la bouche blanche. Il se penchait sur le balcon à tomber dans le parterre, pour en découvrir davantage : impossible ! et, dans son désespoir, il invoquait tous les saints du paradis.
Sa prière fut suivie d'eiïet, la dame se retourna tout d'un coup. Rodolphe se trouva enlevé au septième ciel , comme si un machiniste de TOpéra l'eût hissé au bout d'une Ocelle. C'était la réalité de son idéal !
Elle était bien comme il Tavait rêvée : un sourcil arabe, noir et Gn, à paraître dessiné au pinceau, couronnait dignement un bel œil brun et humide ; le nez, aux narines ouvertes et vermeilles, était de la plus parfaite correction; la bouche, d'une couleur et d'une forme irréprochables, également propre à décocher un sarcasme et à appuyer un baiser. •*
Ouant au teint, il était chaud et vivace, un peu jaune et bistré, mais clair et transparent comme celui de la belle Romaine, d'Ingres ; c'était incontestablement un teint d'Espagnole ou d'Italienne, et, si la passion n'habitait pas sous cette peau olivâtre et dans ces beaux yeux noirs, c'est qu'il n'y en avait plus en ce monde, et qu'il fallait l'aller chercher dans l'autre.
Vue seule chose contrariait Rodolphe, c'était le mari, avec
9i LES JEUNES-FRANCE.
sa bonne et honnéle figure. Il l'aurait souhaité tout différent y car il n'avait guère le physique d'un mari comme il les faut dans les drames. 11 avait des favoris soigneusement tailles, le haut de la tète un peu chauve, une belle rravalc blanche pas trop mal mise , ma foi ! pour un mari qui n'est qu'avec sa femme, des gants pas trop larges et un gilet d'une coupe assez nouvelle. 11 n'avait rien d'Othello ni de Georges Dandin, il n'avait l'air ni ridicule ni terrible, il était aussi parfaitement incapable de se battre en duel avec Tamant de sa femme que de la faire citer devant les tribunaux ; il gardait dans ses occasions-là le silence le plus philoso|)hique. A dire vrai, il n'y faisait pas grande attention, et ses lunettes bleues ne lui servaient pas à voir plas clair dans ces sortes de choses : c'était un mari convenable et sachant le monde. Je souhaite que vous en puissiez trouver un pareil pour mademoiselle votre Glle , si Dieu vous en a aflligé d'une.
Rodolphe comprit, à la première vue, que le drame n'était pas possible de ce côté-là ; mais il croyait s'en dédommager amplement du côté de la femme. Nous verrons.
Cependant son ami Albert dormait comme un chantre à matines.
Rodolphe découpa soigneusement la silhouette de la belle inconnue, avec ses yeux aidés de sa lorgnette, et la serra dans un recoin de son cœur, afin de la pouvoir reconnaître en tous les lieux du monde.
(>cla fait, il rêva au moyen de lier connaissance avec elle, d'apprendre qui elle était, et comment on y pouvait arri\er.
11 roula dans sa Icle une infinité de projets, tous plus passionnés les uns que les autres.
Il résolut «rabord de se présenter à sa princesse comme les héros des romans espagnols, en tuant quelque taureau furieux;
Ou comme Antony, en se jetant au devant des chevaux de sa voiture ;
Ou comme.don Cléoras,en la sauvant d'un incendie ; mais une seule condition rendait ces projets inexécutables, c'était l'impossibilité d'une pareille circonstance ; il est vrai qu'on pouvait la faire naître soi-même en mettant le feu à la maison, ainsi que Lovelace dans Clarisse Harlowe, mais cela était fort chanceux, les pompiers pouvant très-bien se charger de TafTairc , et le Code civil ne badinant pas avec ces sortes de choses et n'entendant rien du tout aux développements de la passion.
Il était donc singulièrement perplexe : la Gn de la représentation approchant, il fallait prendre un parti quelconque, ou courir le risque de ne jamais revoir sa divinité.
II donna un grand coup de coude dans les côtes d'Albert.
— Ouf! fit douloureusement celui-ci, éveillé au milieu d'un rêve anacréontique.
— Connais-tu cette dame, enragé dormeur ?
Albert était comme Alexandre Dumas, il avait environ quarante mille amis intimes, sans compter les femmes et les petits enfants : cela se sous-entend toujours.
Albert lui répondit, sans la regarder, et avec un ton de supériorité blessée : — Certainement ; et il se redressa de toute sa hauteur : — C'est la cinquième loge en partant de la colonne, la dame en noir, celle qui lorgne en ce moment-ci ? Bien, j'y suis. Et il cligna à plusieurs reprises ses )eux avinés : — Pardieu ! je veux être fendu en quatre, si
ce n'est iiiadamc de M""**, la dernière niallresse de Ferdinand : son mari est un bon homme.
— Ah ! répondit Rodolphe d'un air de rcQexion profonde.
— C'est une femme répandue, et qui ?oit beaucoup de inonde; il y a très-bonne société chez elle; son jour est le samedi ; continua Albert avec volubilité.
-- Tu la connais?
— Comme je te connais; je suis un ami de la maison.
— Ainsi, tu me pourrais présenter?
— Assurément, rien n*cst plus facile. Je la verrai demain, je lui parlerai de toi : c'est une affaire faite.
La toile tomba : la salle si vida peu à peu. Les deux amis se prirent le bras et sortirent. Rodolphe vit sous le péristyle madame de M*^, qu'Albert salua et à qui elle rendit son^salut, d'un air de familiarité. Elle était aussi belle de près que de loin, et, quand elle monta en voiture, Rodolphe put apercevoir un pied qu'on aurait trouvé petit daus un bal espagnol , et une jambe comme bien peu pouvaient se vanter d'en avoir.
— Voici un pied d'Andalouse, se dit-il à part lui : ceci est d'une bonne couleur, et ma passion se culotte tout à fait. Je veux perdre mon nom et manquer une première représentation d'Hugo, si je ne deviens pas fou de cette femme avant qu'il soit deux jours d'ici.
De retour chez lui, quoiqu'il fût une heure du malin, il se mita donner du cor à pleins poumons; il déclama à tue-tcle deux ou trois cents vers d'IIernani ; puis il se déshabilla, jeta son gilet sous la table et ses bottes au plafond, en signe d'allégresse ; après quoi il se coucha, et dormit sans débrider jusqu'au lendemain midi.
CELLE-CI ET CELLE-LA. 0:i
Des qu'il fut réveille, il pensa à la belle madame de M***, sa Tulure passion. Il serait dans l'ordre qu'il en eût rëTc toute la nuit; c'est ainsi que cela se pratique dans les romans d'amour et les lamentations élégiaques, mais je dois à ma conscience d'historien d'affirmer le contraire. Rodolphe, celte nuil-là, n'eut qu'un cauchemar abominable, où il se voyait traversant le bois de Boulogne sur une rosse de louage, avec un habit de 18S8, un gilet à châle, un pantalon à la cosaque et une colonne corinthienne pour chapeau ; il ne rêva rien de plus, je vous jure. Ah ! si ; il songea encore qu'on lui servait i déjeuner une semelle de botte au beurre d'anchois , avec les clous et les fers , ce qui le mit dans une si grande fureur, qu'il se réveilla jurant comme plusieurs charretiers.
Revenant à la rencontre inopinée 'qu'il avait faite la veille, il se prit à réfléchir que jusque-là sa passion d'artiste s'emmanchait exaclemenl comme aurait pu le faire celle d'un marchand de bougies diaphanes ou même celle d'un député, ce qui l'humilia profondément, et le jeta dans un abattement difficile à décrire.
Il fut presque sur le point de renoncer â celle-là, cl d'en chercher une autre ; ensuite il se ravisa, el résolut de pousser l'aventure jusqu'au bout , faisant cette réflexion judicieuse que Vfliaile commençait fort simplement, et n'en étail pas moins un assez beau poëme ; que Roméo et Juliette commençait fort simplement aussi, par une conversation entre deux valets, ce qui ne l'empËchail pas d'être une très-passable tragédie.
— Vive Dieu! se dit-il en se frappant le front, la femme est belle, c'est le principal, et le canevas du drame est bon. Je serais un grand sot , et je mériterais d'entrer à l'Acadc-
90 LES JEUISES-FRANCE.
niic, sur Theure, si je ne parvenais à y broder quelques petits incidents un peu byroniens. Si ce garde national de mari pouvait être jaloux seulement, cela serait à merveille, et rien ne serait plus facile que de faire avec cela une comédie de cape et d'épée, dans le goût espagnol. Analhëme! je suis fatal et maudit, rien ne va comme je veux.
— Hop ! Mariette, ouvrez aux chats, et faites-moi à déjeuner.
Mariette, comme une ser>'ante-mattresse qu'elle était, ne se dépêchait pas trop d'obéir; enfin elle ouvrit, et trois oo quatre chats, de grosseur et de pelage différents, allèrent prendre place sans façon dans le lit, à côté du passionné Rodolphe ; car, après les femmes, les bêtes étaient ce qu'il aimait le mieux. Il les aimait comme une vieille fille, comme une dévote dont Fon confesseur même ne veut plus, et je puis assurer qu'il mettait un chat infiniment au-dessus d'un homme, et immédiatement au-dessous* d'une femme. Albert a\ait essayé en vain de supplanter, dans Tafleclion de Rodolphe, Tom, son gros matou tigré : il n'avait pu obtenir que la féconde place ; je crois même qu'il aurait hésité entre sa petite chatte blanche et la brune madame de M***.
— Mariette!
— Monsieur.
— Approchez donc.
Mariette s'approcha.
— - Mariette, tu es jolie ce matin.
— Je ne Tétais donc pas hier, que vous le rcniarquei aujourd'hui ?
-— Oh! de l'esprit! je le renverrai, si lu t*avises d'en avoir encore. Emhrnsso-mni.
CELLE-CI tT CELLE-LA. 97
— De qui monsieur est-il amoureux?
— De qui? de toi, parclieu! parce que tu es une bonne fille, et, ce qui vaut mieux, une belle fille. Pourquoi cette question ?
— C'est que vous ne m'embrassez ainsi que lorsque vous avez en tête quelque belle passion : ce n'est pas moi que vous embrassez , c'est l'autre , et j*avoue que je crois pouvoir l'être pour mon compte.
— Orgueilleuse! beaucoup de belles dames voudraient être à ta place ; que t'importe de n'être pas la cause, si tu profiles de l'cfi'et?
Et Rodolphe fit pencher jusque sur l'oreiller la tête de Mariette.
— Je t'assure que ceci est pour toi et non pour une autre, dit-il en étou fiant sous ses lèvres le faible : Laissezmoi donc , monsieur ! que Mariette crut devoir à sa pudeur, quoiqu'au fond elle n'eût aucune envie d'être laissée.
J^ petite chatte, étrangement foulée, sauta à bas du lit, en miaulant d'un ton aigre.
— Et le déjeuner qui ne se fait -pas, et M. Albert qui doit venir, dit Blarietle en passant ses doigts dans ses cheveux défrisés.
— Tu as raison, fit Rodolphe en décroisant ^% bras, et, comme dit don Juan, il faut pourtant bien que Ton s'amende.
Mariette sortit. Rodolphe tira une feuille de son carnet, et se mit, pour tuer le temps, à rimer quelques Ters. Nous demandons humblement pardon au lecteur de lui Toler une douzaine de lignes de prose en les transcrivant ici| mais cela est indispensable A la clarté de cette intéressante j
^ .jÂ
histoire, lis étaient adresses, cela va sans dire, à madame de M*** :
0 reine de mon cœur! 6 brune llilit'nne ! Quelle beautti peut'on comparer à la tienne ! On te dirait de marbre et taillée au ciseau. Si le soleil romain, en te biisant la peau. Ne l'avait pas dorée avec sa teinte étrange. Et rendu le sein blond comme la blonde orange. Tnc flamme divine illumine tes jeui, L'ange pour s'y mirer abandonne les cieux, Kt si, dans la cité de douleur éternelle. Il tombait un rayon de ta noire prunelle. Il remettrait l'espoir à l'Ame des maudits, Et PenTer un moment serait le'paradis!
Albert entra.
~ Que diable! que grifTonnes-lu là , Rodolphe? Cela ne va pas jusqu'au bord du papier; ce doit être des vers, ou le grand Diable m'emporte. Donne, que je voie !
Rodolphe tendit le carré de vélin, comme un enfant tend la main à la férule du maître d'école; car Albert était un impitoyable censeur, et, comme il ne faisait pas de Ters, il ne pouvait lui rendre la pareille.
— C'est du cavalier Bernin frotté d'un peu de Dante; peut-être y a-t-il aussi un lilet de concetti shakespearien, mais c'est peu de chose. Or, ceci est un madrigal à la Julia Grisi, ou je me trompe fort.
— Comment! cria Rodolphe d'un ton effraye, j'ai fait ces vers pour madame de M'*"*"*', dont je suis éperdùment épris depuis hier soir. Je suis décidé à me brûler la cervelle, si dans un mois je ne suis pas parvenu à m'en faire adorer.
— En vérité, il n'y a qu'un petit inconvénient, c'est que madame de M'*'*'^ n'est pas Italienne le moins du monde.
alleiirlu qu'elle csl née à Cbdteau-Thierry, ce qui est, je crois, une raison suffisante pour ne pas l'être.
— Ah! une inlinilc de tuyaui de cheminées, qui me lombcni sur la télé!... Tenez- vous donc tranquille, Tom, et ne sortez pas vos pallcs hors de la couverture, c'est indécent.... Comment! cette méchante madame de M*** (jui se permet d'être née à Château-Thierry, et d'avoir l'air plus italien que l'Italie elle-même; c'est tout à fait illégal ! c'est abominable ! Et ma passion donc, et ma pièce de vers, qu'est-ce que J'en vais faire? Cela est trop spécial pour que Ion puisse s'en servir ailleurs. Si c'était des vers d'âme, cela s'applique à tout le monde, même à celles qui n'en ont pas; mais il y a un signalement en règle dans ces misérables rimes : un mouchard ou un maire n'aurait pas mieux tait. Diable ! douze vers dantesques et une ébauche de passion penJus, ou regarde à cela. Je ne puis pourtant avoir une passion née à Château -Thierry : cela n'a aucune tournure, et ne convient nullement à un artiste.
— Madame de H*** est belle, répliqua dogmatiquement Albert, et, au fond, n'y a-t-il pas plus de mérite à avoir l'air italien, étant née en France , qu'en étant tout naïvement Italienne, comme tout le monde l'est en Italie?
— Ceci est Mcessivemcnt profond, et vaut que l'on y rél1échisse,di( Rodolphe, en tirant son bonnet sur ses yeuz.
Mariette apporta le déjeuner. Albert s'attabla auprès du lit, et toutes les têtes de chats, comme des girouettes dans le même rhumb de vent, se tournèrent simultanément du même cdlc. Albert mangea comme une meute de dogues, Rodolphe un peu moins, car il était inquiet du sort de sa pièce de vers, et il distribua presque toute sa viande à ses parasites fourres.
Après déjeuner, les deux amis, laissant la passion de côte, agitèrent entre eux un plan de gilet sans boulons et imitant le pourpoint avec autant d'exactitude que la stupidité native des bourgeois de la bonne ville le pouvait permettre, sans trop s'exposer aux huées et aux rires i pleine gueule des polissons et des gobe-mouches.
Rodolphe, entièrement absorbe par cette importante occupation , ne songeait à madame de M*** non plus que lorsqu'il n'était encore que fœtus au respectable ventre de sa mère.
Rodolphe dessinait, Albert découpait les morceaux en papier^ alin de les faire mieux comprendre au tailleur.
Quand tous les morceaux furent ra.ssemblés, Albert, saisi d'un enthousiasme subit, s'écria, en frappant sur la table :
— Que je rencontre mon plus fier créancier dans uo cul-dc-sac, dans un impasse, comme dit M. Arouet de Voltaire, gentilhomme du roi , si ce n'est pas là le gilet le plus moimmental qui soit sorti d'une cervelle d'homme! Et dites que la société est eu dégénérescence! Calomnie atroce! on ne s'est jamais mieux habillé.
— £t si l'on supprimait le collet et qu'on le remplaçât par un hausse-col, de même étoffe, bouclé par derrière, cela n'aurait-il pas le galbe le plus caractéristique, une tournure de cuirasse et de corselet tout à fait ravissante? ajouta Rodolphe, laissant tomber ses syllabes une à une, comme des pièces d'or, et avec un air fortement convaincu de la sul>ériorité de ce qu'il disait.
— Ce serait, à coup sur, quelque chose de ftirieusement agréable, lit Albert,cn quittant le ton dithyrambique pour le jargon précieux. Hais voici qu'il se fait tard : ndiusias. Je m'en vais chez le tailleur, et de là chez ta pas-
siuii; Lu ouras probablement ta lettre d'iiivitaliuii avant qu'il soit après-demain.
Cela dit, il pirouetta sur ses lalons, et de<icendit l'cscatier Cl) chantonnant enire sa royale cl ses niotislaches un vieux air allemand de Sébastien Bach.
Rodolphe sortit aussi quelques instants après. A voir la manière dont il s'en allait dans la rue, la main dans sa poitrine, les sourcils sur le net, les coins de sa bouche en Ter à cheval, les cheveux aussi mal peignés que possible, il n'était pas difficile de comprendre que ce pâle et malheureux jeune homme avait un volcan dans le cœur.
— Monsieur! monsieur! vous wez oublié d'Uer votre bonnet de colon, et les polissons crient : Â la chienlit! après tous, dit Mariette eu tirant par la basque de son habit son digne maître Rodolphe, qui ne s'en apercevait pas le moins du monde. Tenez, voilà votre chapeau.
Rodolphe, stupèrail, porta la main à sa tétc et reconnut la vérité, l'cpouvanlable vérité.
A cet instant même, une dame d'une beauté rare et d'une tournure des plus élégantes, donnant le bras i un monsieur, le plus insignillant et le plus débonnaire d'aspect qu'il vous plaira d'imaginer, tourna subitement le coin de rue, et se trouva précisément en face de Rodolphe.
C'était madame de M***. A l'éclat de rire à peine comprimé qui jaillit de sa boucb», il ne put douter qu'elle ne l'eût vu.
Rodolphe se souhaitait sous la terre à la profondeur de la couche diluvienne, dans le lit calcaire où se trouvaient les us de mammouth ; il aurait bien voulu pouvoir se supprimer temporairement , ou avoir a son doigt l'anneau de Gygès, qui rendait invisible.
lOâ LES JEUNES-FRANCE.
Il jela le pyramidal bonnet à Marieltc y et enfonça soo chapeau sur sa tète , avec l'air de Maufred , sur le bord du glacier, ou de Faust, au nioment de se donner aii Diable.
Ah! massacreet malheur! honte et chaos! tison d'enfer! analhème et dérision ! terre et ciel ! tête et sang! être ren* contré en bonnet de coton par sa Béatrix ! 0 Fortune ! pou* vais-lu jouer un tour plus cruel à un jeune homme dantesque et passionné !
Byron lui-même, qui avait l'ineffable avantage de signer comme Bonaparte, aurait paru ridicule avec un bonnet de coton ; à plus forte raison Rodolphe, qui ne signait pas connue Bonapartei et qui n'avait fait ni le Corsaire ni 1km Juan ; parce qu'il avait été trop occupé jusqu'à ce jour, non pour un autre motif, je vous jure.
Un bonnet de coton, le mythe de Tépicier, le symbole du bourgeois ! Horror! horrorf horrop!
— Je n'ai plus rien à faire avec ce monde, et il ne n^e reste qu'à mourir, pensa Rodolphe.
Et il se dirigea vers le Pont Royal ; quand il y fut arrivé, il s'accouda sur le ^rde-fou, regarda le soleil, attendit qu'un bateau qui descendait la rivière eût passé l'arche et se fût un peu éloigné. Alors il monta sur le parapet, et, avant que personne eût le temps de s'y opposer, il se jeta en bas, avec sa cravache et son chapeau.
Dans le trajet du pont à la surface de Peau, il eut le temps de penser que le succès de son poème était assuré par son suicide et que le libraire en vendrait au moins douze exemplaires ; de la surface au fond , il chercha quel motif on donnerait à sa mort dans les journaux. Il faisait très-beau ; les rayons du soleil, pénétrant la niasse d'eau qui roMlait au-dessus de lui , la rendaient blonde comme une
topaze^ et pcnneltaicnt de distinguer le lit de la rivière^tout semé de clous, de tessons et de vaisselle cassée. Rodolphe voyait les goujons iiler à côté de lui et frétiller de la queue, il entendait la grande voix de la Seine bourdonner à son oreille. Cette réflexion lui vint alors, qu'étant aussi bien fait de sa personne qu'il l'était, il ne pouvait manquer d*élre un très-joli cadavre et de produire une grande sensation a la Alorgue. Il lui semblait déjà entendre les Ah ! et les Oh ! des sensibles commères du quartier : » Il a la peau bien blanche! et cette poitrine, et cette jambe d'officier! quel dommage! » çt autres menues exclamations; ce qui le rendait tout aise au fond de la rivière. Cependant le manque d'air commençait à lui comprimer les poumons et à lui causer une douleur abominable; il n'y tint plus, et, oubliant l'opprobre qu'il y avait à revenir sur une terre où Ton avait été vu en bonnet de coton, il donna du pied contre le fond, et partit avec la rapidité d'une flèche. Le dôme de cristal allait s'éclaircissant de plus ; en deux ou trois mou- \ements, Rodolphe atteignit le niveau du fleuve, et put respirer à son aise.
Une foule immense couvrait les quais : « Le voilà ! le voilà ! » cria-t-on de toutes parts. Rodolphe , qui nageait comme une truite et qui aurait remonté une écluse de moulin, se sentant regardé, y mit de Tamour-propre, et se prit à tirer sa coupe avec toute la pureté imaginable. Son chapeau flottait près de sa badine, il les repécha tous deux, mit le chapeau sur sa tête, et, nageant d'une main, il faisait siffler sa cravache de l'autre, au grand ébahissement de tous les gobe-mouches.
— C'est le marquis de Courtivron, disait celui-ci. — C'est le colonel Anioros, disait celui-là , qui fait des expé-
loi LES JEUNES FRANCE.
riciices gyiiinastiqucs. — Cesi un farceur, ajoutait un troisième. — C'est une gageure, criait le quatrième. Mais personne , entre toutes ces brutes qui partagent arec la girafe le privilège de regarder le ciel en face, ne put deviner, ô liassionnê et magnanime Rodolphe! pourquoi tu Tétais jeté du Pont Royal en bas, et si quelqu'un d'eux avait su que c'était pour un bonnet de coton, il ne t*aurait pas compris, et aurait dit que tu étais un grand fou; en quoi il aurait eu cerlaincmcnt tort.
Rodolphe, pimpant et guilleret, aborda en quelques minutes; comme il ne pouvait s'en aller ainsi trempé, un oflicicux alla chercher un fiacre; il y monta et rentra chez lui.
Alarictlc tomba de son haut en le voyant suant Peau comme un dieu marin. Rodolphe lui expliqua la chose, et Mariette, qui aimait Rodolphe, quoique ce fût son maître, qu'il la pajàt fort exactement et lui fit toutes sortes de petits cadeaux, ne rit par trop fort de sa niésavanture.
— Tenez, voilà vos pantoufles, fit-elle avec un geste amical; voici Toni, votre chat favori; voilà votre volume de Rabelais; que voulez-vous de plus? D'ailleurs, vous n'êtes pas si mal en bonnet de coton que voulez bien le croire, et vous en auriez deux ou trois douzaines sur la tête que je ne vous en trouverais pas moins bien, moi !
Mariette appuya très-fort sur le moi; ce ne pouvait être que dans une excellente intention. Mariette, comme je l'ai déjà dit, était une belle et bonne fille; quant k l'interpréta» lion que donna Rodolphe à cet honnête monosyllabe, mes belles lectrices, je n'ose vous le dire, de crainte d'alarmer votre pudeur, et, s'il vous plaît, nous pa<iscrons dans la
pièce à côlc pour ne pas le gêner dans ses commentaires. Convenez que mon héros est un abominable mauvais sujt4, et dites-moi pourquoi chaque élan de passion poétique qui le prend se résout en prose au bénéfice de Mariette.
0 iMaricttc! au lieu d'être jalouse, tu devrais souhaiter qte ton mattre fût amoureux de vingt femmes! tu ne saurais qu'y gagner.
Deux fois^ dans la même journée, infidèle à Tidole de son cœur! Immoral personnage! l'envie me prend de laisser là ton histoire; car tu ne vaux guère que Ton entretienne le public de tes faits et gestes. Si tu ne te corriges, j'y renoncerai, assurément.
—Fi donc ! avec sa servante ! —Oui, madame, avec sa servante. — Comment ! un homme qui se respecte? — Je vous assure que Rodolphe se respectait plus qu'un roi ou deux, et qu'il n'aurait pas cédé le haut du pa\é à un empereur.
— Encore , si c'était une femme comme il faut. — Est-ce que Mariette était comme il ne faut pas? Moi qui l'ai vue, je me permettrai d'être d'avis contraire. D'abord elle est affligée de quelque vingt ans, elle est drue et fraîche, elle a les yeux les plus beaux du monde, et, comme elle fait faire son service par le petit groom de Rodolphe, à qui, pour sa peine, elle donne de temps en temps quelques friandises et une tape amicale sur la joue, elle a les ongles aussi nets et la peau aussi blanche que vous , peut-être méoie plus, sans vouloir toutefois dénigrer vos perfections. Je pense qu'en voilà assez pour être une femme comme il faut.
— Une femme du monde , une honnête femme. — Je n'ai jamais su que Mariette fût une femme de la lune, et, quant à honnête femme , je prendrai la licence extrême de vous faire observer que, si Rodolphe, au lieu de coucher avec
100 L£$ JËUNES-FRAiNCË.
Mariette, eût couché avec une de vos amies ou avec vousméroc (ceci n'est qu'une supposition, pudique lectrice), vous n'auriez plus été des honnêtes femmes, du moins dans vos idées ; car, pour moi, je ne pense pas qu*une bagatelle de celle espèce empêche de l'être: au contraire.
D'ailleurs les illustres exemples de ce genre ne manquent pas. De très-grands hommes ont aimé de petites grisettes; Rousseau se laissait battre par sa servante; de célèbres poètes ont adoré des marchandes de pommes de terre frites, etc., etc.
Au surplus , ce que j*en dis ici n'est que pour excuser mon héros Rodolphe, avec lequel je vous prie de ne pas me confondre; car j'en mourrais de honte, et n'oserais, de ma vie, rien faire de malhonnête à une honnête femme, ce qui me ferait passer pour un personnage bien indécent, et me perdrait nécessairement de réputation.
Je lui ai fait les représentations les plus vives sur ce sujet; mais ce diable d'homme avait toujours des réponses à tout, et surtout de drôles de réponses, pour un homme passionné; il est vrai qu'en ce temps-là il n'avait pas vingt et un ans, et se souciait assez peu d'avoir une tournure artiste.
— Mon ami cher, tu n'es qu'un imbécile. (I..ecleor et lectrice, si l'épouvanlable indécence de ce livre me permet d'en avoir une , ne croyez pas un mot de cela : j'ai beaucoup d'esprit, mais c'était la formule habituelle de Rodolphe, quand il entrait en conversation avec moi.) Il y a dans Maynard deux vers que voici à peu près :
C'est un métier de dupe Que d employer six ans à lever une jupe,
Cl qui conlienncnt en substance plus de raison et de phi-
CELT,E-a ET CELLE-LA. 107
losophic que toutes les fadeurs platoniques et les sornettes sentimenlales que lu me cornes incessammenl aux oreilles.
I,a Harielte, i qui je n'ai jamais fait de madrigal ni dit un seul mol d'amour, m'accorde libéralement, et du meilleur cœur du monde , ce qu'une femme comme il faut me ferait attendre six mois, et ne me doimerait qu'avec force tartines sur la morale , les convenances et l'oubli des devoirs. Puisque le but esl le même, le chemin le plus court est le meilleur. Uarietle csi le plus court, je prends par Harielte.
Et puis je n'xime pas qu'on se fasse violer pour une chose qu'on crève d'envie de faire : c'est une misérable escobarderie pour esquiver la responsabilité. Les honnélei femmes sont toujours violées. Vous i\es des hommes sans honneur! vous en avez au contraire beaucoup, puisque vous leur prenei le leur, ce qui, avec le v6lre, doit mathcmatiquemenl en faire deux , si je sais bien compter. On a abusé indignemenl de leur faiblesse; elles ne savent pas comment cela s'est fait I ni moi non plus, attendu que je n'y étais pas. Hais enfin, puisque cela esl faii, elles ne voient pas d'obslacle A recommencer , et elles ne sont pas nichées de se perdre plusieurs fois de suite, étant toujours sûres de se retrouver après. Les bonnes âmes ! on n'en a jamais mis dans les Petite» Jffiches, que je sache.
De plus, il vous arrive souvent avec elles ce qui arrive dans les pagodes indiennes : après avoir traversé une enliladc de pièces de la plus grande magnificence, après avoir marché deux heures dans des galeries peintes et dorées, ■près avoir vu vingt portes s'ouvrir et se fermer sur vous, vous parvenex enfin au sanctuaire , au saint des saints , et
VOUS n'y trouvez qu'un vieux singe rogneux , se chercbanl les puces dans une mauvaise cage de bois. Ainsi, après avoir levé la robe des convenances , le jupon de la pudeur et la chemise de la vertu, après avoir jeté là le corset, et les coussins d'ouate, et le d'Haubersaert en bougran piqué, vous ne rencontrez, pour dédommagement de vos peines, qu'une maigre carcasse assez peu réjouissante... La première partie de la phrase est, je crois, d'Addison ; la seconde est certainement de moi ; mais, peu importe !
Alors vous faites la mine d'un perroquet qui vient de casser une noix creuse , et votre charmante vous jette les ongles aux yeux en vous appelant monstre •! c'est le moins.
Quant à moi, je suis paresseux , même en amour, et j'aime à être servi. Tout charmant qu'il soit, je n'achèterais pas ce plaisir par la moindre peine, et j'ai toujours méprisé les chiens qui font des gambades et sautent par-dessus un bAlon, pour avoir une tartelette ou une croquignole.
Ces sortes d'amants-là ne ressemblent pas mal aux porter faix qui montent un meuble par un escalier étroit. Celai qui est en bas supporte toute la charge; l'autre, qui ne porte rien, le gourmande d'en haut, et lui dit qu'il ne va pas assez vile et qu'il ne s'y prend pas convenablement; bien heureux s'il ne lui lâche pas la commode sur les bras, et s'il ne le fait rouler, de marche en marche, jusqu'an milieu de la cour, aux dépens de sa tète et de son échine !
Rien de plus agréable au monde qu'une femme qui vous embrasse et vous tire vos bottes , qui ramasse votre mouchoir au lieu de vous faire ramasser le sien, et refait toute seule le lit que vous avez défait avec elle. Ni billets i écrire, ni élégies à rimer, ni factions à faire, ni rendez-vous i ne pas manquer, rien enfin de ces mille sujétions qui vous font
un travail de galérien de la chose la plus nonchalante et la moins compliquée de la terre.
La Mariette, qui me sait indolent et qui est une fille courageuse et ne craint pas la peine , y met beaucoup du sien, et ne me laisse presque rien à faire. Je m'accommode assez de ce régime, et j'ai , sans sortir de chez moi, ce que les coureurs d'aventures vont chercher bien loin , au péril de leurs os et de leur escarcelle.
Au fond, il n*y a rien de sur en amour que la possession : le plus petit baiser prouve plus et vaut mieux que la plus belle protestation , et je donnerais, moi qui te parle, pour une seule pulsation du cœur, la plus magnifique tirade sur l'union des âmes et autres niaiseries de cette force, bonnes pour des écoliers , des impuissants , des lamentateurs de l'école de Lamartine, et quelques idiots de haute futaie, comme (oi, ou d'autres.
Retiens ceci, et serre-le dans un des tiroirs de ton jugement, pour t*en servir à l'occasion. Toute femme en vaut une autre, pourvu qu'elle soit aussi jolie : la duchesse et la couturière sont semblables à de certains moments, et la seule aristocratie possible maintenant chez les femmes, c'est la beauté ; chez les hommes, c'est le génie. Aie du génie et une belle femme, et je t'appellerai monsieur le comte, et ta femme madame la comtesse.
Apprends encore ceci , monsieur l'amoureux de grandes dames. Il y a une douceur ineffable et souveraine à être .servi par une femme à qui l'on sert, et c'est un plaisir que tu n'as jamais goûté et que tu ne goûteras jamais; tes belles dames n'aiment pas assez pour cela , et nous autres. Français, quoique nés malins depuis un temps immémorial, nous sommes, à vrai dire, de francs imbéciles , et nous ne
portons pas les culottes. Ma foi, vive les Turcs! ces gaîllards-là entendent les choses de la belle manière et comprennent largement la femme: outre qu1ls en ont plusieurs, ils les tiennent sous clef ; c'est doublement bien vu. I/Orient est, à mon sens, le seul pays du monde où les femmes soient à leur place : à la maison et au lit.
Mon doux Jésus ! que voulez-vous qu'on réponde k un pareil tissu de turpitudes ? J'en suis rouge comme une cerise, seulement de les transcrire , moi qui habituellement suis plus blême que Deburau! Tout ce que je peux dire, c'est qu'il sera incontestablement damné dans l'antre monde, et qu'il n'aura pas le prix Monthyon dans celui-ci. Si vous avez, mesdames, quelques objections à faire contre un système aussi monstrueux, je vous donnerai très-volontiers l'adresse de Rodolphe, et vous vous débattrez avec lui sur ces différents points : je vous souhaite beaucoup de succès; quant à moi, je m'en lave les mains, et je m'en vais continuer avec courage l'admirable épopée dont vous venez de voir le commencement.
Le Ien<lemain, Mariette, après l'avoir curieusement fait bâiller, remit à son maître une toute petite lettre où les chiffres de madame de M'^** étaient estampés au fer froid. Il l'ouvrit avec précipitation : c'était son billet d'invitation. Dans les lacunes de l'impression , remplies par la main de madame de M'^*'*', une écriture anglaise grêle et fluette se penchait paresseusement de gauche à droite, et s'épaulait sans façon contre les lettres moulées. Cette écriture choqua Rodolphe : c'était l'écriture de toutes les femmes possibles, maintenant que toutes les femmes savent écrire et que les cuisinières orthographient épinards sans h aspirée. Cette anglaise-là était celle qu'on démontre en vingt-cinq leçons,
et qui ne permet pas aux mœurs et aux habitudes de la personne de se reproduire dans ses courbes et ses déliés luathémaliques. Richardson , qui a tout observé , fait la remarque que récriture de la mutine amie de Clarisse Harlowe était. irrégulière et fantasque comme son esprit, et que les queues de ses p et de ses g étaient contournes avec une crânerie particulière. Maintenant, il n'aurait rien k reprendre à l'écriture de la capricieuse miss ; car les femmes, après avoir adopté une âme de convention, un esprit et une figure de convention, ont adopté aussi une écriture de convention, en sorte qu'il n'est plus possible de les saisir un seul moment dans le vrai ; elles sont perpétuellement armées de tontes pièces : il y a là-dedans une rouerie machiavélique. Un billet d'amour ainsi écrit peut se perdre sans le moindre risque, on ne le reconnaîtrait qu'à la signature, quand même on serait le mari, et Ton ne signe pas souvent ces sortes de choses, maintenant surtout que l'on n'a guère qu'une maîtresse à la fois. Cependant Rodolphe finit par prendre son parti là-dessus, pensant être amplement dédommagé par le reste.
Le jour de madame de M*** était le samedi , comme le lecteur le sait déjà , et jusqu'à ce bienheureux jour notre héros ne laissa aucun repos au tailleur pour l'achèvement de son gilet phénoménal, à qui il voulait faire perdre sa virginité dans le salon de madame de M***. L'instant vint de s'habiller : il déploya et fripa plus de vingt cravates avant de se fixer à une , il mit et ôta tous ses pantalons les uns après les autres sans pouvoir se décider à faire un choix, il arrangea ses cheveux de dix manières différentes, et finit par être costumé d'une façon assez drolatique. Tous ces préparatifs sentaient le bourgeois d'une lieue à la ronde.
dWU
lli LES JEUNES-FRANCE.
Un troisième clerc d'avoué , invité à une soirée de marchande de modes, ne se serait pas conduit autrement, et eo ce moment-ci nous sommes forcé d'avouer que notre poétique héros patauge en pleine prose. Dieu veuille qu'il se puisse tirer de ce bourbier , et qu'il parvienne enfin â se dessiner dans Fexislence sous un jour dramatique et passionné, tout à fait digne d'un homme et d'un artiste!
La bizarrerie de son costume souleva un petit murmure dans le salon, et toutes les têtes se penchèrent curieusement vers lui. Il salua madame de M*'^*, et lui marmotta je ne sais quelle phrase banale que, pour son honneur (rhonneur de Rodolphe et non celui de madame de M^***), je m'abstiendrai de rapporter ici ; puis il alla se mettre sur une causeuse, à côté de son camarade Albert. Et puis, ma foi! il mangea des gâteaux, il avala des romances et des verres de punch , absorba à lui seul presque tout un plateau de glaces , entendit et applaudit une lecture de vers classiques absolument comme une personne naturelle; si bien que tout le monde, qui s'attendait à voir un original, un /t'ofi, comme disent les Anglais , était émerveillé de le voir s^acquitter des devoirs sociaux avec une aisance aussi parfaite.
La prose envahissait notre héros d'une façon singulière. Un agent de change, qui avait lié conversation avec lui, fit un calembour. £h bien ! non-seulement Rodolphe ne tomba pas en syncope à cette turpitude déchargée à bout portant, mais encore il répondit par un calembour redoublé qui aurait donné la jaunisse à Odry , et qui fit écarquiller les yeux à l'honnête industriel, de manière à ce que ses prunelles fussent tout entourées de blanc : ce qui est la plus haute expression de Tétonnement , si l'on en croit les cahiers de principes à l'usage des pensionnats.
L'épicerie du siècle avail enfin rompu le cercle magique d'excentricité dont Rodolphe s'était entouré pour se garantir de répidémie régnante ; des vapeurs épaisses de mélasse se condensaient autour de lui, et lui faisaient voir tout sous un jour bourgeois et mesquin, et si, à cet instant, on lui avait chaussé la tête d'un bonnet de garde national, et affûté au derrière une giberne et un briquet, loin de trouver la plaisanterie de mauvais goût, il vous aurait demandé votre voix pour être caporal, et se serait incontinent mis à crier : m Vive Tordre de choses et son auguste famille! » aussi bien que le digne M. Joseph Prudhomme.
Le calembour , colporté par l'agent de change , s'infiltra dans tous les groupes , et y excita un petit frémissement d'admiration qui se termina par un éclat de rire universel.
Tous les hommes toisaient Rodolphe d'un air d'envie, et toutes les femmes d'un air de bienveillance marqué : décidément, Rodolphe avait les honneurs de la soirée.
Madame de M'^'*'* lui fit le plus gracieux sourire.
M. de M^* lui prit la main, et l'engagea à revenir le plus souvent qu'il pourrait.
Rodolphe avait enlevé d'emblée les cœurs du mari et de la femme, au moyen d'un calembour! Oaliitudo!
La superbe manière dont il avait écouté et applaudi un nocturne chanté par des amateurs lui avait concilié l'estime générale, et lui avait fait faire un pas énorme dans l'esprit de madame de M'*''*''*'. Mais son calembour lui en avait fait faire deux ou même trois, infiniment plus énormes que le premier ; car , dans l'esprit et le cœur d'une femme (est-ce la même chose ou sont-ce deux choses ?), le premier pas n'est absolument qu'un pas et ne vous conduit qu'au seuil
de son âme ; le second, déjà plus allongé, vous met au plein milieu, et le troisième, véritable pas fait arec des bottes de sept lieues, vous conduit tout an bout et vous fait loucher le fond. Rodolphe était au fond de madame de M***, et cela dès la première séance. Infortuné jeune homme !
Adoré de la femme , adoré du mari , la porte ouyerle à deux battants, toutes les facilités du monde! Faites-mol donc quelque chose de forcené et d'énergique avec une pareille situation !
On dansa , Rodolphe dansa , et dansa en mesure encore, comme s'il n'était ni poète, ni Jeune-France, ni passionné. Mon Dieu non ! il y mit toute la grâce et toute l'élégance imaginables, il ne marcha sur le pied d'aucune dame, il ne creva la poitrine d'aucun homme avec son coude, et madame de M'*'*''' avoua qu'elle n'avait jamais vu de cava* lier plus parfait et qui dansât le galop d'une façon plus convenante.
Rodolphe se retira fort tard, laissant de lui l'idée la plus favorable; il eût été entièrement heureux si la pensée que sa pièce de vers ne pouvait lui servir ne fût venue irayerser sa béatitude, comme une ligne de nuages qui coupe un horizon clair; il eut beau chercher mille biais, il ne put rien trouver, et, de guerre lasse, il résolut de tenir son douzain en portefeuille, mais ses diables de vers lai grouillaient dans la poche, et faisaient tous leurs efforts pour mettre le nez à la fenêtre.
Un soir qu'il se trouvait chez madame de M*"^, il entendit une de ses amies qui l'appelait par son nom de baptême: ce nom de baptême était Cyprienne. Rodolphe fit un bond d*un demi-pied de haut sur son fauteuil, et bénit intérieurement le parrain et la marraine qui avaient innocemment
eu la triomphante idée de donner à leur filleule un nom trl-syllabique et rimant en ienne.
0 reine de mon cœur! d brune Cjprienne ! Quelle beauM peat-on comparer à la tienne?
Cela allait tout seul.
Rodolphe reprit sa respiration comme quelqu'un de soulagé d'un grand poids , comme une femme dont le mari s'en ?a et qui peut enfin aller ouvrir à son amant qui éloufie dans une armoire , ou comme un mari dont la femme monte en diligence pour aller passer quinze jours à la campagne.
L'amie de madame de M*** sortit après quelques propos de femmes , et Rodolphe resta seul avec elle ; au lieu de profiter de ce téte-à-léte fortuit que le hasard lui ménageaity le hasard, le plus grand des entremetteurs de ce monde, où il y en a tant et de si bons, Rodolphe, se com* portant en vrai âne et en franc écolier, cherchait à substi* tuer une épithète à l'épithète trop locale de rotnain dont il avait affublé le soleil dans son élucubralion primitive, et perdait ainsi un temps bien plus précieux que celui d'Annibal à Capoue.
Enfin il réussit tant bien que mal à rapiécer le tout et à mettre son douzain dans un état assez présentable. On se doute bien que sa conversation devait en souffrir un peu, et que madame de M"^"^"^ dut le trouver singulièrement distrait ; il est vrai qu'elle attribuait ses distractions à un tout autre motif.
— Vous êtes un méchant de ne m'avoir pas encore écrit de vers sur mon album : vous en faites pourtant, votre ami Albert me l'a dit, et d'ailleurs j*en ai vu de vous sur l'ai-
buni de madame de G^*, ils étaient, en mérite, charinants. Allons, ne vous faites pas prier, écrivez-m'en quelques-nns pendant que je vous tiens , Ot madame de M'*'** en lui posant Talhum tout ouvert devant lui, et en lui fourrant cotre les doigts une mignonne plume de corbeau. Rodolphe ne se lit pas prier; il avait si peur que l'occasion d'utiliser son douzain ne s'envolât , qu'il la prit aux cheveux , k pleins doigts, et récrivit de sa plus belle écriture, ce qui est encore bien bourgeois et bien écolier , un grand homme devant toujours écrire d'une manière illisible , témoin Napoléon.
Dès qu'il eut fini, madame de H**"*", se penchant curieuscnicnt , reprit l'album , et se mit à lire les vers à demivoix , et toute rougissante de plaisir, car las vers que l'on fait pour vous semblent toujours bons, même quand ils sont romantiques et que Ton est classique, et ainsi réciproquement.
— Vraiment je ne savais pas que vous fissiez les impromptus sans être prévenu d'avance ; vous êtes réellement un homme prodigieux, et vous ferez la huitième des sept merveilles du monde. Mais c'est qu'ils sont vraiment trèsbien ces vers ; le second , surtout , est charmant ; j'aime aussi beaucoup la Gn : il y a peut-être un peu d'exagération, et mes yeux, si beaux que vous les vouliez trouver, sont loin de posséder un pareil pouvoir; mais c'est égal, la pensée est fort jolie, il n'y a qu'une seule chose que vous devriez bien changer, c'est l'endroit où vous dites que oia peau est couleur d'orange , ce serait fort vilain si c'était > rai ; heureusement que cela n'est pas, fît madame de M^^*, en minaudant un peu.
^ Tardon, madame, ceci est de la couleur vénitienne cl
lie doit pas (oui à fait se prendre au pied de la lettre, objecta timidemenl Rodolphe, comme quelqu'un qui n'est pas bien sûr de ce qu'il dil, et qui est prêt k se désister de son opinion.
— Je suis un peu brune , mais je suis plus blancbe que vous ne croyez, répliqua madame de M***, en écartant un peu la dentelle noire qui voilait sa gorge; ceci n'est pas de la neige, ni de Talbâtrc, ni de l'ivoire, et cependant ce n'est pas un leste d'orange. En vérité , messieurs les romantiques, quoique vous ayez de bons moments, vous élcs de grands fous.
Rodolphe souscrivit de bon cœur à cette proposition , quelque peu hétérodoxe, qui l'eût fait sauter au plancher quelques jours auparavant, et se mit à faire un feu roulant de madrigaux et de galanteries, dans le goût de Dorât et Marivaux, qui avaient bien l'air le plus bouffon du monde, obligés qu'ils étaient de passer entre une moustache et une royale de 1830.
Madame de M*** l'écoutail avec un sérieux qu'elle eût assurément refusé à des choses sérieuses. Il n'y a en général que les futilités et les niaiseries que les femmes écoutent avec gravite. ]]ieu sait pourquoi ; moi je n'en sais rien ; et vous ?
Rodolphe, voyant qu'elle écoutait religieusement et ne sourcillait pas même aux endroits les plus véhéments et les plus exagérés, pensa qu'il ne serait pas mauvais de soutenir ce dialogue d'un peu de pantomime.
La main de madame de H*** était pOsée è demi ouverte sur sa cuisse gauche.
La main de Rodolphe était posée ouverte entièrement sur sa cuisse droite, ce qui est une très-j<>l'<^ position pour
quoiqu'on qui â de rintelligence et qui sait s'en servir, et Rodolphe avait à lui seul plus d'intelligence que plusieurs gendarmes ensemble.
La main de madame de M'*'** était faite à ravir, les doigts effilés et menus, Tongle rose, la chair potelée et trouée de petites fossettes. Celle de Rodolphe était d'une petitesse remarquable, blanche, un peu maigre, une véritable maio de patricien. C'étaient assurément deux maius bien faîtes pour être l'une dans l'autre; cela parut démontré à notre héros, après une rapide inspection.
11 ne s'agissait plus que d'en opérer la réunion, et je crois devoir à la postérité le récit des manœuvres et de la stratégie de Rodolphe pour parvenir à cet important résultat.
Un espace de quatre pouces environ séparait les deux mains; Rodolphe poussa légèrement avec son coude le coude de madame de M*'*'* : ce mouvement fil glisser sa main sur sa robe, qui heureusement était de soie; il ne restait plus que deux pouces.
Rodolphe fabriqua une phrase passionnée qui nécessitait un geste véhément, il la débita avec une chaleur très-confortable, et, le geste fait, il laissa retomber sa main non sur sa cuisse, mais dans la main même de madame de M*^, qui élait tournée la paume en l'air, comme nous avons déjà eu l'agrément de vous le dire plus haut.
Voilà de la tactique ou je ne m'y connais pas 9 et, à mon avis, notre Rodolphe avait l'étoffe d'un excellent général d'armée.
11 serra légèrement les doigts de madame de M**^ entre ses doigts, de manière à lui faire comprendre que ce n'était pas un effet du hasard qui réunissait ainsi leurs deux mains, mais de manière aussi à se pouvoir rétracter si elle s'avisait
d'être immodérément vertueuse, ce qui eût pu arriver : les femmes sont quelquefois si étranges !
Madame de fi***, qui était de profil, se mit de trois quarts, redressa un peu la léte, ouvrit l'œil un peu plus que de coutume, et arrêta sur Rodolphe un regard dont la traduction littérale se réduisait à ceci :
— Monsieur, vous me tenez la main.
A quoi Rodolphe répondit, sans dire un mot, en la serrant davantage, en penchant la tête à droite et en levant la prunelle au plafond, ce qui signifiait :
— Parbleu, madame, je le sais; mais pourquoi, aussi, avez-vous une aussi belle main? cette main est faite pour être tenue, il n'y a pas le moindre doute, et mon bonheur sera au comble si...
Un imperceptible demi-sourire passa sur las lèvres de madame de M'^'*'*, puis elle ouvrit l'œil encore plus, et gonfla dédaigneusement ses narines en roidissant sa main dans la main de Rodolphe sans toutefois la retirer; de temps en temps elle jetait une œillade vers la porte. Traduclion : Oui, monsieur, ma main est très-jolie; mais ce n'est pas une raison pour la prendre , quoique ce soit de votre part une preuve de goût que de l'avoir fait; je suis vertueuse, oui, monsieur, très-vertueuse; ma main est vertueuse, mon bras l'est aussi , ma jambe aussi , ma bouche encore plus; ainsi vous ne gagnerez rien; dirigez vos attaques d'un autre côté. D'ailleurs tout cela appartient â mon mari, attendu qu'il a reçu de mon père cent mille francs pour coucher avec moi, ce dont il s'acquitte assez mal, comme un vrai mari qu'il est et qu'il sera toujours; donc laissezmoi , ou au moins ayez l'esprit d'aller fermer cette porte , qui est toute grande ouverte; après, nous verrons.
Rodolphe comprit à ravir, et ne fit pas le plus léger contre-sens dans sa version.
— 11 vient un vent par cette porte à vous glacer les jambes ! Si vous le permettez, je Tirai fermer.
Madame de M*"^* inclina doucement la tète, et Rodolphe, repoussant délicatement la main de la princesse sur son genou, se leva et ferma la porte.
— Elle joint fort mal , et le vent y passe comme par un crible : si je poussais ce petit verrou, cela la maintiendrait. Et Rodolphe poussa le verrou.
Madame de M'*''^* prit un air détaché et calme qui lui allait on ne peut mieux; Rodolphe vint se rasseoir à sa place sur la causeuse, et il reprit la main de madame de M*'^'*', non avec sa main droite, comme auparavant, mais avec sa main gauche, ce qui est extrêmement remarquable et ne pouvait provenir que d'une haute conception. Vous verrez tout à Theure, adorable lectrice, la profonde scélératesse cachée sous cette apparente bonhomie, et combien prendre une main avec sa droite ou sa gauche est une chose dissemblable, quoi qu'en puissent dire les ignorants.
Le bras droit de Rodolphe touchait celui de madame de M***, et la taille fiére et cambrée de celle-ci laissant un interstice entre elle et le dos de la causeuse, Rodolphe, le grand tacticien, insinua fort ingénieusement sa main, et puis son bras par cette tranchée naturelle , et se trouva au bout de quelques instants remplacer le dossier de la causeuse, sans que madame de M*"*** eût été obligée de s'en apercevoir, tant l'opération avait été conduite avec prudence et délicatesse.
Vous croyez peut-être que Rodolphe, pendant toutes ces
manœuvres anacréonliques, avait la bonhomie de parler de son amour à madame de M"^**. Si vous croyez cela, vous êtes un grand sot, ou vous n'avez pas une haute opinion de la perspicacité de mon héros.
Devinez de quoi il lui parlait? Il lui parlait du nez d'une de ses amies intimes qui devenait plus rouge de jour en jour, et s'empourprait d'une façon toute bachique; de la robe ridicule qu'avait madame une telle à la dernière soirée; de l'improvisation de M. Eugène de Pradel, et de mille autres choses également intéressantes, à quoi madame de M'*''''''' prenait un singulier plaisir.
De passion et d'amour^ pas un mot. Il ne voulait pas l'avertir et la mettre sur ses gardes. Gela eût été par trop naïf. Parler d'amour à une femme qu'on veut avoir, avant d'avoir engagé le combat , c'est à peu près agir comme un bravo qui vous dirait, avant de tirer son stylet : — Monsieur, si vous voulez avoir la bonté de le permettre, je vais prendre la liberté grande de vous assassiner.
Ouverture des hostilités.
— H y avait sous la Régence une habitude charmante que l'on a laissé perdre, et que je regrette du fond de mon cœur, dit Rodolphe, sans transition aucune.
— Les petits soupers , n'est-ce pas ? répliqua madame de M"**** avec un clignement d'œil, dont la traduction libre pouvait être ces deux mots : Monstrueux libertin !
— J'aime prodigieusement les petits soupers , les petites maisons, les petites marquises, les petits chiens, les petits romans et toutes les petites choses de la Régence. C'était le bon temps ! il n'y avait alors que le vice qui se fit en grand, et le plaisir était la seule affaire sérieuse.
— Jolie morale ! dit et ne pensa pas madame de M****^.
— Mais ce n'est pas de cela qa*il s'agit... Je veux dire l'habitude de baiser la main aux femmes, fit Rodolphe en attirant à la hauteur de sa bouche la petite main de madame de M"^*"^, repliée et cachée dans la sienne ; cela éUlt à la fois galant et respectueux... Quel est votre avis là-dessas? continua-t-il en appuyant le plus savant baiser sar sa peau blanche et douce.
— Mon avis là-dessus? Quelle singulière question me faites-vous là, Rodolphe! vous m'avez mis dans une situation à ne vous pouvoir répondre : si je dis que cette manière me déplaît , j'aurai l'air d'une prude , et , si je l'approuyci c*est approuver en même temps la liberté que vous avez prise, et vous engager à recommencer, ce dont je me soucie assez peu.
— Il n'y aurait aucune pruderie à dire que cela vous déplaît; il n'y aurait aucun risque à dire le contraire : mon respect pour vous doit vous rassurer là-dessus... C'est tout bonnement une dissertation historique, de l'archéologie en matière de baiser, fit Rodolphe avec un air de componction.
—Eh bien ! je préfère, pour parler franchement, la coutume moderne d'embrasser les femmes à la figure, murmura madame de M'*''*''*' , toute rose , d'une voix fort basse, et néanmoins fort intelligible.
— Et moi aussi, répondit Rodolphe, d'un air libre et dégagé, quoique toujours infiniment respectueux; et, du bras dont il avait déjà fait un dossier, il fit une écbarpe autour de madame de M"**^, et l'enlaça de façon qu'elle était à moitié assise sur lui, et que leurs tètes se touchaient presque.
Madame de M*^*, qui était de trois quarts, se mit de
CELLE-CI ET CELLE-LA. lil
pleine race, alin de faire [omber d'aplomb un regard Toudroyant sur le criminel et audacieux Rodolphe; mais le drOle, qui avait compté sur ce mouvement , ne se déconcerta pas le moins du monde, et, comme la bouche de madame de H*** se trouvait précisément vis-à-vis et à la hauteur de la sienne, il pensa qu'il n'y avait aucun inconvénient à ce qu'elles fissent connaissance d'une manière plus intime, et que même il en pourrait résulter beaucoup d'agrément pour l'une et pour l'autre.
Madame de H*** aurait dû rejeter sa tète en arrière, et éviter ainsi le baiser de Rodolphe; mais il est vrai qu'il ettt avancé la sienne , et qu'elle n'y eût rien gagné ; d'ailleurs, elle était maintenue étroitement par la main du jeune scélérat.
La position topographique de cette main mérite une description particulière, et un ingénieur de mes amis en dressera une carte que je Terai graver et joindre i la dix-neuvième édition de ce mirifique ouvrage.
En général, on entend par la taille d'une femme l'espace qui s'étend depuis les hanches jusqu'à la gorge par devant, et jusqu'aui épaules par derrière; cet espace comprend les régions lombaires et sous-mammaires , les Tausses c6tes et quelques-unes des véritables- Avant et depuis le déluge, ce mot n'a jamais voulu dire autre chose, et c'est ordinairement à l'endroit qu'il désigne qu'on pose la ceinture.
Il parait que Rodolphe l'entendait autrement, ou bien qu'il était d'une ignorance crasse en analomie, ou bien encore que c'était un homme excessivement dangereux, un Papavoine, un Mandrin, un Cartouche; je vous laisse à choisir enlre ces trois suppositions.
•Ap«v^av-i* .
\n LES JEUNES-FRANCE.
Toujours est-il que sa main portait en plein sar le sein droit de son adorable; le médius, Tannulaire et le petit doigt posaient honnêtemenl sur Tétofle de la robe; mais le pouce et rindex touchaient à la place que madame de }\*** avait découverte pour montrer qu'elle n*étail pas couleur d'orange, et qu'elle avait imprudemment oublié de recouvrir.
Cette main ainsi campée rappelait singulièrement les mains de madone allaitant Tenfant Jésus, quoique son occupation fût assurément loin d'être aussi virginale.
D'ailleurs, madame de M*"^*, tout émue du baiser sensuel et recherché de Rodolphe, ne songeait aucunement à s'y soustraire, et puis, au fond, elle aimait Rodolphe. Il se mettait fort bien, quoique un peu étrangement; malgré 5a moustache et sa royale, c'était un joli garçon, et, en dépit de son donquichottisme de passion, il était prodigieusement spirituel ; je dis prodigieusement pour donner â entendre que ce n'était pas un imbécile, car, depuis quelque temps, on a tellement abusé de ce mot, qu'il a tout a fait perdu sa valeur et sa signification primitives; bref, il y avait physiquement et intellectuellement dans notre ami Rodolphe la matière d'un amant très-confortable.
Mon intention était de conduire Rodolphe jusqu'à la dernière extrémité, en le faisant passer à travers tous les petits obstacles prosaïques qui rendent si difficile la conquête d'une femme, même lorsqu'elle ne demande pas mieux que d'être vaincue.
J'aurais décrit soigneusement la manière dont il s'y était pris pour écarter ou soulever, l'un après l'autre, tous les \oiles gênants qui s'interposaient entre sa déesse et lui; comment il était parvenu à s'emparer de telle position, et
à se maintenir dans telle autre, et une infinité d'autres choses, singulièrement instructives, que la bégueulerie du siècle remplace par une ligne de points.
Mais un de mes amis, en qui j*ai pleine confiance, à ce point que je ne crains pas de lui lire ce que je fais, a prétendu que la chasteté de la langue française s'opposait impérieusement à ce qu'on insistât sur de pareils détails, telle cdifîcation qu'il put, d'ailleurs, en résulter pour le public. J'aurais bien pu lui répondre que la langue française, toute précieuse qu'elle fût, se prétait néanmoins à de certaines choses, et que, pour vertueuse qu'elle se donnât, elle savait cependant trouver le petit mot pour rire. Je lui aurais dit que tous les grands écrivains qui s'en étaient servis s'étaient permis avec elle de singulières privautés, et lui avaient fait débiter mille et mille choses pour le moins incongrues.
J'en aurais appelé à vous, Molière, La Fontaine, Rabelais, Beroalde de Verville, Régnier, et toute la bande joyeuse de nos bons vieux Gaulois.
Mais j*ai l'habitude de me soumettre en tout aux décisions de mon ami, pour me soustraire aux : «( Je te l'avais bien dit; tu ne veux jamais me croire,)* dont il ne manquerait pas de m'assommer, si le passage censuré s'attirait l'animadversion de la critique.
D'ailleurs^ le public n'y perdra rien; je me propose de restituer tous les passages scabreux et inconvenants dans une nouvelle édition, et de les rassembler à la fin du volume, comme cela se pratique dans les éditions ad usum Delphini^ afin que les dames n'aient pas la peine de lire 1c reste du livre, et trouvent tout de suite les endroits intéressants.
Cependant, malgré les scrupules de mon ami, je ne crois pas devoir user de la même retenue pour le dialogue que pour la pantomime, et je prends sur moi de rapporter ici la conversation de Rodolphe et de madame de H"^**, laissant à rinlelligence exercée, de mes lectrices le soin de deviner quelles circonstances ont donné lieu aux demandes et aux réponses.
MADAME DE M**"**. — Laisscz-moi , monsieur; cela n^a pas de nom.
BODOLPHK. — Vous laisscr ! Ce sont les autres femmes qu'on laisse, et non pas vous. C'est une chose impossible que vous demandez là ; et, quoique vous soyez en droit d'exiger l'impossible, la chose que vous demandei est précisément la seule que Ton ne puisse faire pour vous; c'est comme si vous commandiez qu'on ne vous trouvât pas belle. Permettez, madame, que je vous désobéisse.
MADAME DE m"*^*. — Allous, Rodolphe... rooo ami, vous n'êtes pas raisonnable.
aoDOLPBE. — Mais il me semble que si. Je vous aime; qu'y a-t-il là de si extravagant, et qui n'en ferait autant à ma place, sinon plus? C'est une mauvaise fortune dont il faut vous prendre à votre beauté. Ce n'est pas tout proflt que d'être jolie femme.
MADAME DE m'*''^'*'. — Jc nc VOUS ai pas donné lien par ma conduite d'en user de la sorte avec moi. Ah ! Aodolphe, si vous saviez la peine que vous me faites !
RODOLPHE. — Assurément mon intention n'était pas de vous en faire, et vous me pardonnerez un tort involontaire. Ah ! Cyprienne, si vous saviez comme je vous aime!
MADAME DE M***. — Je uc vcux pas Ic savoir; je ne le puis ni ne le dois.
RODOLPHE. — Et pourtaiU vous le savez.
«ADAME DE M***, -— Voîlà bientôt une heure que vous me le dites.
BODOLPHE. — Une heure, c*c8t beaucoup pour convaincre d'une chose si facile à croire; il y a trois quarts d'heure que je ne devrais plus vous le dire, mais vous le prouver. Je dilTcre entièrement de vous sur ce point. Si vous me disiez que vous m'aimez, moi, je le croirais tout de suite.
MADAME DE m"^**. -— Et quc risqucricz-vous à le croire?
RODOLPHE. — Ni plus ni moins que vous à le dire.
MADAME DE m'^*'*'. — Il n*y a pas moyen de parler avec vous.
RODOLPHE. — Vous voycz bicu que si , puisque vous parlez. Toutefois, si vous le préférez, je m'en vais me taire. (Silence,)
MADAME DE m'*'*'*'. — Il va faîrc nuit, on n'y voit presque plus; monsieur Rodolphe, voulez-vous avoir la bonté de sonner, qu'on apporte de la lumière? Cette chambre est d'un triste!
RODOLPHE. — Est-ce que vous voulez lire ou travailler? Cette chambre n'est pas triste ; je la trouve la plus gaie du monde, et ce demi-jour me semble le plus voluptueux qu'il soit possible de voiT. (Ici la pantomime aiderait considéra-blement à l'intelligence du texte, qui parait assez insigni^ fiant y mais mon ami a biffé ce passage sous une triple ligne d'encre.)
MADAME DE m"****. — Rodolphc... mousieur... je vous...
RODOLPHE. — Je t'aime, et je n'ai jamais aimé que toi.
MADAME DE h'*'*'*'. — Ah ! mou ami, si vous disiez vrai...
RODOLPHE. — £h bien !
MADAME DE M***. — Jc suis unc follc... La porte est-elle bien fermée?
128 LES JEUKES-FRANCE.
RODOLPHE. — Au verrou.
MAD\«B DE H*'^'*'. — Non, je ne veux pas; làchex-moi, ou je ne vous revois de ma vie.
BODOLPBE. — Ne me faites pas prendre de force ce qu'il me serait si doux d'obtenir.
MADAME DE h'^'*'*. — RodoIphc ! quc faites-TOus là? Ah! oh!
(Par exemple, voilà une question on ne peut plus déplacée, et il n'y a que les femmes pour en faire de pareilles; cerlainemcnt personne au monde n*é(ait à même de savoir mieux que madame de M'*''*^ ce que faisait Rodolphe, et nous ne pouvons imaginer dans quel but elle le lui demandait. Rodolphe ne répondit pas, et fit bien.)
MADAME DE M*"*"*. — Qu'allcz-vous pcuscr dc moi, à présent? Ah ! j'en mourrai de honte!
RODOLPHE. — Enfant, que voulez-vous que je pense, sinon que vous êtes toute belle et que rien au monde n'est plus charmant?
MADAME DE m"****. — Tu mc pcrds , mon ange, mais je t'aime! Mon Dieu, mon Dieu! qui aurait dit cela?
Ici madame de M"*^"" pencha la télé et cacha son visage entre Tcpaule et le cou de Rodolphe. Cette position est habituelle aux femmes, en pareille occurrence; la grisetteet la grande dame la prennent également; est-ce pour pleurer ou pour rire? Je pencherais à croire que c'est pour rire; (lu reste, cette position développe le cou et les épaules, et leur fait décrire des courbes gracieuses; c'est peut-être là le véritable motif pourquoi elle est employée si fréquemment.
Toute cette scène, bien qu'assez inconvenante, n'en est pas plus passionnée pour cela, et il est facile de s'aperce-
CELLE-CI ET CELLE-LA. Ii9
voir que Rodolphe est à cent mille lieues de ce qu'il cherche; il est vrai qu'il n'y a guère songé, et qu'il s'est laissé aller bêtement et bourgeoisement à l'impression du moment; il a eu un caprice et des désirs, voilà tout. Madame de M*"^* est à peu de chose près dans le même cas; le sangfroid et le repos d'esprit qui percent dans chaque mot qu'ils se disent est une chose vraiment admirable, et suppose, de part et d'autre, l'expérience la plus consommée.
Madame de M**'" avait toujours sa tète sur l'épaule de Rodolphe, et celui-ci, après quelques minutes d'inaction, fit cette réflexion judicieuse qu'il n'y avait absolument rien d'artiste dans la scène qui venait de se jouer, et que, loin de faire un cinquième acte de drame, elle était tout au plus digne de Ggurer dans un vaudeville ; il s'indigna contre lui-même d'avoir si mal exploité un si beau sujet, et d'avoir manqué une si belle occasion de faire le passionné.
Comme madame de M*** était une très-jolie femme, et qu'elle méritait indubitablement les honneurs du bis, Rodolphe prit cette résolution subite d'essayer un autre ton, et de s'élever, tout d'un coup, aux sommités les plus inaccessibles de la passion délirante.
Il la saisit à bras-le-corps, d'une telle force, qu'il lui Gt presque ployer les côtes.
— Fais-moi un collier de les bras, ma bien-aiméc ! c'est le plus beau de tous !
(Voir Hernani ou VUonœur castillan^ drame en cinq actes et en vers.)
Madame de M*'*'* passa avec docilité ses bras autour du col de Rodolphe et croisa ses petites mains derrière sa nuque.
— Encore, ainsi, toujours !
(Jntonx, drame en cinq actes et en prose.)
MADAME DE M***. — Moii ami, tu m'as toute décoiffée, d tu emmêles tellement mes cheveux avec tes doigts, qu'il me faudra une heure pour les débrouiller.
RODOLPHE. — Idolo dello mio cuore (couleur locale), ob! laisse-moi passer la main dans tes cheveux !
Consulter, pour ce goût romantique, les Contes d'Eir peigne et d'Italie :
B«tax cheTeaz qu'on raisemble Les naltni , et qa*eosMnble Noas défaisons les soin;
dans les chansons à mettre en musique et la scène d'adiea de don Paëz, et passim, plusieurs autres vers non moins passionnés.
(En cet endroit, Rodolphe défit le peigne de madame de M***j qui tomba à ferre et se brisa en mille morceaux.)
MADAME DE m'^*'*'. — Etourdi ! oh ! mon beau peigne d'écaille, vous l'avez cassé.
RODOLPHE. — Comment pouvez-vous faire une pareille observation dans un tel moment?
MADAME DE m'*''^'^. — C'était un fort beau peigne, un peigne anglais, et je ne pourrai que très-difficilement en avoir on semblable.
RODOLPHE. — Que les cheveux sont d'une belle nuance! on dirait une rivière d'ébène qui coule sur tes épaules.
£n effet, les cheveux de madame de M'*'**, délivrés de la morsure du peigne, tombaient presque sur ses reins; ainsi faite, elle ne ressemblait pas mal à Fimage de Thuile incomparable de Macassar.
Rodolphe grimaçait d'une manière épileptique, à la façon de Firniin, et les pieds de madame de M'^^ qui était
CELLE-CI ET CELLE-LA. I.^Sl
beaucoup plus petite que lui, touchaient à peine la terre, attendu que ses bras étaient passés autour du col de son amant; ce qui, avec ses cheveux en déroute et sa robe ne tenant plus sur les épaules, formait un groupe dans le goût moderne, d'un galbe infiniment erotique et d'une tournure on ne peut plus artiste.
Voir en général la vignette des Intimes, et en particulier celle de tous les romans possibles ; voir aussi toutes les fins d'actes où les femmes ont les cheveux pendants, ce qui veut dire ce qu'on ne saurait exécuter honnêtement sur la scène, de môme qu'une redingote ouverte et un mouclioir de batiste à la main signifient, en langue théâtrale, demoiselle enceinte.
lODOLPHB. — - Oh ! mon ange ! tu es d'an calme désespérant ; lorsque tout mon sang bouillonne dans mes veines comme une lave, tu restes là, muette, inanimée, et tu as plutôt l'air de subir mes caresses que de les recevoir!
MADAME BK M^'^. — Que vcux-tu quc je dise et que je fasse? Je te dis que je t'aime, et je me livre à toi.
BODOLPHB. — Je te voudrais te voir pâle, les yeux bleus, les lèvres blanches , serrant les dents, comme une femme qui ne se connaît plus.
MADAMK M M^'^. — C'est-à-dire que vous ne me trouvez pas bien comme je suis ; en vérité, c'est un peu tôt.
■oMoiFii. — Méchante, ta sais bien que je te trouve adorable; mais il faudrait te tordre, te crisper, râler, m'égratigner, et avoir de petits mouvements convulsifs, ainsi qu'il convient à une femme passionnée.
MAMAMi M M*^. ~ Tout ccla cst fort joli ; en honneur, Rodolphe, vous n'avez pas le 8eD$ commun.
[ici Rodolphe lui prouve que, êHl m^a pa$ le Mène eam^
fnutiy il rachète ce léger défa%U par les pluê brillanieM ^wliiés.)
MADAME HE m"^"**^, tout étnue et bégayant. — Ah ! Rodolphe ! si vous vouliez être comme tout le monde, vous seriei charmant.
RODoi.PBB, ne perdant pas de vue son idée, — Cyprienne, je t'en supplie, mords-moi!
Il est notoire, par la ballade de Barcelone, le poëme û'jélbertusy et autres poésies transcendantes, que les aoianls romantiques se mangent à belles dents, et ne vÎTent d'autre chose que des biftecks qu'ils se prélèvent l'un sur Fautre, dans les moments de passion. Je hasarderai pourtant cette observation à messieurs les portes et prosateurs de la nouvelle école, que rien n'est plus classique au monde que cela ; on connaît le memorem dente notam du sieur Horace, et, si Ton ne craignait de paraître insolemment érudit, on rapporterait ici deux cents passages de poètes latins et grecs, où il eft question de morsures et d*égratignures.
MADAME DE M***. — Jc vais t'cmbrasfcr, si lu veux [elle Vembrasse)^ mais je ne te mordrai pas, je t'aime trop pour le faire du mal.
RODOLPHE.— Du mal ! Âh ! gu^un covp depaignmrd de toi me serait doux ! Voyons, mords-moi ; qu'est-ce que cela le fait?
MADAME DE M***. — S'il uc faut quc cela pour te contenter, c'est facile, mon amour : approche ta tète.
RODOLPHE, au comble de la joie, — Je donnerais ma vie en ce monde et dans l'autre pour satisfaire le moindre de tes caprices.
MADAME DE M***. — Pauvre ami î (Elle appuie ses lèvres sur la Joue de Rodolphe et la pinte
légèrement dans une tenaille de nacre j puis elle recule la iête, en riant comme une folle, et frotte avec le dos de sa main la légère marque blanche que ses dents ont laissée,)
RODOLPHE. — Bien, comme cela, ma lionne; à mon tour!
(// la mord au cou et pour tout de bon.)
M\DAMB UB H^'*'^. — Alc ! alc ! Rodolplic! monsieur, unissez donc, vous êtes enragé, vous oubliez toute convenance, et vous vous comportez d'une manière... J'en aurai la marque pendant huii jours, je ne pourrai pas aller décolletée de la semaine, et j*ai trois soirées !
RODOLPHE. — On pensera que c'est monsieur votre mari qui a fait le coup.
MADAME DE m'*"*''*'. — Âllous donc, ce que vous dites-là est extrêmement ridicule et de la dernière improbabilité ; on sait bien que ces façons ne sont point celles des maris, et ils ne laissent guère de marques de ce genre. Je suis très-fâchée de ce que vous avez fait; cela est vraiment inqualiliable.
(Rodolphe, attetré de cette sortie^ prodigue à madame de M*** les caresses les plus tendres et tâche de réparer son mangue de convenance par la plus grande des inconvenances.)
MADAME DE m'^'*'*, un pcu roiloucie. — Bah ! je mettrai mon collier de topazes ; la monture est large et les anneaux sont serrés ; on n'y verra que du feu.
(Rodolphe lui coupe la parole par un baiser assaisonné de toutes les mignardises itnaginables, et conserve cependant un air dolent et mortifié, capable d'apitoxer un roc, et, à plus forte raison, une femme assez cotnpatissante de son naturel,)
MADAME DE M^^**. — Nc crois pas que je t'en veuille, mon ami ; je ne puis rester fâchée avec toi. (Elle lui rend son
baiser, revu, corrigé et considérablemeni augmenié.) Yoîli la signature de ta grâce.
Kling, kling, drelin, drelin '
EODOLPBi, effaré. — Qu'est-ce?
MADAME DE m'*"*''^, du tOH lepluê iranqutlle. — Je crois que c'est mon mari qui rentre.
RODOLPHE. — Votre mari! Damnation! enfer! où me cacher? N'y a-t-il pas ici quelque armoire? T a-t-îl moyen de sauter par la fenêtre? Si j'avais ma bonne dague. (fotH7lant dans sa poche,) Ah! parbleu, la voilà ! Je vais le taer, votre mari.
MADAME DE M^**, çui sc rccoiffe devant sa glace, — Il n'y a pas besoin de le tuer : aidez-moi à remonter ma robe sur mon épaule, mon corset m'empêche de lever le bras; bien, passez-moi ce nœud de velours, il cachera la morsure, et maintenant, enfant que vous êtes, allez tirer le verrou, cela «lurait Tair singulier d'être enfermés ensemble.
RODOLPHE, lui obéissant de point en point. — Le verrou est tiré, madame.
MADAME DE M*"^"^. — Asscycz-vous là, dcvant moi, sur ce fauteuil, et tâchez d'avoir l'air un peu moins effarouché. Vous me disiez donc que la pièce nouvelle était mauvaise.
RODOLPHE, virement. — Moi, je ne disais pas cela; je ne disais rien du tout, je la trouve fort bonne.
MADAME DE m"^**, bas. — En vérité, pour un poète, vous n'êtes guère spirituel. N'entendez-Yous pas monsieur qui vient ? Il faut bien avoir l'air de parler de quelque chose.
(Le mari entre arec sa figure de mari, tout à fait bénigne et réjouissante à voir.)
LE MARI. — Ah ! vous voilà , monsieur Rodolphe ! il y a une éternité que l'on ne vous a vu ; vous devenei d'an rare,
CELLB-Ct ET CBLLE-LA. 135
el VOUS nous uégligei ruriensement; ce n'est pas bien de n^liger ses amis. Pourquoi donc n'étes-vous pas venu dlaer l'autre jour avec nous ?
BoaOLHt, à pari. — A-t-il l'air stupide' celui-là ! {Haut.) Monsieur, vous m'en voyez au désespoir; une affaire de la dernière importance... Croyez que j'y ai plus perdu que vous. (^ part.) Est-ce que je serai comme cela quand je serai marié? Oh ! la bonne et honnête chose qu'un mari !
u Biai. — Cela peut se réparer. Venez demain, si toutefois vous n'êtes pas déjà engagé. J'ai précisément une loge pour une première représentation. L'auteur est fort de mes amis... Nous irons tous ensemble.
■«DniB Di B***. — Vous seriez vraiment bien aimable, monsieur, de nous faire le sacrifice de votre soirée.
■oDOLPHi. — Comment donc, madame! vous appelez cela un sacriflce? Où donc la pourrais-je passer plus agréablement ?
■iiAKi >■ ■***, minavdant. — Vous diriez cela à une autre comme à moi j c'est une simple politesse.
■oaoLMi. — Ce n'est qu'une vérité.
Liitti. —Ainsi vous acceptez?
BODOLFai. — Vous pouvez compter sur moi.
LB ■*Bt. — Voilà qui est arrangé. Uiis je vous ai interrompu. Vous aviez l'air d'avoir une conversation fort intéressante.
BOBoiriB, à lui-même. — Oui, fort intéressante! Ce mari-là n'est pas un homme, c'est un buffle. Depuis saint Joseph, personne n'a été cocu de meilleure grAce. Il y met vraiment une bonne volonté charmante.
■&•!■■ » ■***, auiri à elle-miwu. — Oui, plus intéressante que la votre, mon mari très-cher, qui êtes si mono-
136 LES JfUNES-FRANCE.
syllabique et si laconique que j'en suis honteuse pour tous.
LB MARI. — Vous en étiez, je crois sur la pièce nouvelle.
MADAME DE M^^*"^. — Oui^ et monsieuF m'en disait tout le mal du monde. '
LE MAMi. — Je suis charmé, Rodolphe, de vous voir revenu à des sentiments plus raisonnables } je vous disais bien que vous vous amenderiez. Il n'y a que le beau qui soit beau, quoi qu*on en dise, et la langue de 'Racine est une langue divine. Votre M. Hugo est un garçon qui ne manque pas de mérite, il a des dispositions, personne ne lui en refuse*, la pièce qui a remporté le prix aux Jeux floraux n'était vraiment pas mal; mais depuis il n'a fait qu'empirer; aussi pourquoi ne vei|t-il pas parler français ? Que n'écrit-il comme M. Casimir Delavigne! J'applaudirais SCS ouvrages comme ceux d'un autre. Je suis un homme sans préventions, moi.
RODOLPHE, bleu de colère^ et souriant avec une grâce tuejrprî'ma^/e.— Certainement, M. Hugo a des défauts. (A part.) Vieil as de pique, je ne sais pas à quoi il tient que je ne te jette par la fenêtre, et sans l'ouvrir encore ! Dans quel guêpier me suis-je fourré ! (ffaut.) Mais qui n'a pas les siens? (yà part,) Coquine de Cyprienne !
LE MARI. ~ Oui, tout le monde a les siens; on ne peut pas être parfait.
MADAME DE M*** , à part, — Il n'y a rien de plus réjouissant au monde que la Ggure que fait en ce moment-ci le pauvre Rodolphe. En vérité , les hommes sont de piètres comédiens; ils manquent totalement d'aplomb, et la moindre chose les démonte : les femmes leur sont bien supérieures en cela.
RODOLPHE.— Cependant, cette pièce, bonne ou mauvaise,
CELLK-Cl ET CELLE-LA. 137
a du succès : c'est une chose qui, je crois, ne peut être contestée.
MADAME DK m"^**. — C'cst uuc furcur ; on s'y porte. Madame de Cercey, qui voulait la voir , n'a pu se procurer une loge que pour la troisième représentation.
RODOLPHE. — On ira la siffler cent fois de suite, elle tombera trois mois durant, et la caisse du théâtre sera pleine à crever.
LE MABi. — Qu'est-ce que cela prouve? Athalie n'a pas eu de succès. Et d'ailleurs, il n'est pas difficile d'attirer le public en ne se refusant aucun moyen , en n'observant aucune règle; je ferais une tragédie, moi , si je voulais, avec cette nouvelle manière de faire des vers qui ressemblent à de la prose comme deux gouttes d'eau : tout le monde pourra s'en passer la fantaisie; il n'y a rien de plus aisé sur la terre. Si un mot me gène dans ce vers-ci, je le mets dans l'autre, et ainsi de suite : vous suivez bien mon raisonnement?
RODOLFBE. — Oui, mousicur, parfaitement.
MADAME DE H^*^. — Il cst fort simpIc.
LE MARI. — £t alors je parais plein de hardiesse et de génie. Allez , allez , je les connais bien tous les principes subversifs de vos novateurs rétrogrades , suivant la belle expression de M. de Jouy. Est-ce de M. Jouy, la belle expression ?
RODOLPHE, apoplectique et se coupant la langue avec les (lents. — Je ne sais pas au juste ; je crois pourtant qu'eHe est de M. Etienne, si elle n'est pas de M. Arnault; mais, assurément, elle est d'un de ces trois, k moins cependant qu'elle ne soit de M. de Baour-Lormian ; ce qui n'a rien d'improbable.
LK MABi. — Hé! ha ! bihi! vous en voulez nirieasemenl a ces messieurs, vous avez une vieille dent contre eux; mais vous deviendrez sage en prenant des années. Il n'y a rien qui mette du plomb dans la tète comme huit ou dii ans de plus, et vous finirez par être de l'Institut, comme uo autre.
BoooLPHE. — Ainsi soit-il !
LE HABi. — Cela rapporte dix-huit cents francs. Dix-huit cents francs sont toujours bons à prendre.
RODOLPHz. — Ceci est vrai comme de l'algèbre.
LK HàRi. — £t les jetons de séance , qui sont très*commodes pour jouer aux cartes. J'ai un de mes amis académicien qui en a plein un grand sac. A propos de cartes, si nous jouions une partie d'écarté ? Que vous en semble, Rodolphe?
RODOLPflK, la figure aussi longue que le métnaire de son tailleur, — Mais je suis à votre disposition pour cela comme pour autre chose.
MADAME DE m'^**, ayant pitié de Rodolphe^ et tCèUmt pas fâchée de contrarier son mari en rendant service à son amant, — Fi donc! messieurs, vous êtes insopporUbles avec vos cartes. Ne sauriez*vous rester une minute sans jouer ? Vous allez donc me laisser là à ne rien dire !
LE MARI, </ii ton le plus obséquieux, — Ma toute bonne, je te ferai observer que tu deviens d'un égolsme vraiment însociable; tu nous regarderas, et tu nous conseilleras. Tu vois bien que monsieur se meurt d'en?ie de faire une partie avec moi. N'est-ce pas, monsieur Rodolphe ?
RODOLPHE, d'une voix caverneuse, et qui semble sortir de dessous terre comme celle de rombre dans Hamiet. — Cerlai* nement, je meurs d*envic de faire une partie avec vous.
Le mari arrange la table, et gagne tout l'argent à Rodolphe, qui ronge son frein et n*ose éclater; ce qui prouve que Dieu ne reste pas oisif là-haut dans sa stalle au paradis, nnais qu'il veille avec soin sur les actions des mortels, et punit tôt ou tard Thomme peu délicat qui a osé convoiter Tâne, le bœuf ou la femme de son prochain.
Madame de M*** bâille horriblement; le mari déguise à peine sa joie et se frotte les mains de Tair le plus triomphal ; Rodolphe a la physionomie la plus piteuse du monde, et pourrait très-bien poser pour un Ecce homo, 11 est tantôt minuit, et l'aiguille n'a plus qu'un pas à faire pour attraper rx. Rodolphe se lève , prend son chapeau ; le mari le reconduit, et madame de M'*'*'*' trouve à peine le temps de lui serrer la main à la dérobée, et de lui jeter dans le tuyau de l'oreille cette phrase courte, mais signiflcativc : — A demain, mon ange, et de bonne heure. Heureux Rodolphe! il y a bien de quoi consoler de la perte de quelques écus de cent sous à l'effigie de Napoléon ou de Charles X; car, en ce temps-là, le roi-citoyen n'était pas inventé.
Le lecteur aura sans doute remarqué que ces dernières pages ne valent pas le diable ; cela n'est pas difficile à voir. Tout cela est d'un fade et d*un banal à vous donner des nausées : on dirait d'une comédie de M. Casimir Bonjour. Le style est de la platitude la plus exemplaire, et cet interminable dialogue n'est autre chose qu'un tissu de lieux les plus communs qu'il soit. Il n'y a pas un seul trait spirituel, et, levant la paille, l'auteur qui a écrit cela n'est qu'un petit grimaud à qui il faudrait donner du pied au cul , et dont on devrait jeter le livre au feu.
Mais, à bien considérer les choses comme elles sont, on verra que la faute n'en est peut-être pas entièrement à Tau-
leur , et que , voulant retracer avec fidélité une situation banale, il acte forcé d'être banal; car je vous prie de croire,' ami lecteur, qu'il hait le commun autant que vous, pour le moins, et qu'il n'y tombe qu'à son corps défendant; il a été trompé comme vous, il ne s'imaginait pas avoir à écrire une histoire aussi ordinaire, en entreprenant celle d'un jeune homme aussi excentrique que notre ami Rodolphe.
Il croyait que les situations énergiques et passionnées allaient abonder sous sa plume , et qu'un individu muni de barbe, de moustaches, de cheveux à la Raphaël, de plusieurs dagues, d'un cœur d'homme et d'une peau olivâtre, devait avoir de tout autres allures qu'un épicier gros, gras, rasé de frais, et guillotiné quotidiennement par son col de chemise.
0 Rodolphe! 6 Rodolphe! ! 6 Rodolphe! ! ! tu te vautres dans la prose comme un porc dans un bourbier.
Tu as fait un calembour et plusieurs madrigaux, tu as eu une bonne fortune , et tu as joué aux cartes , et, pour mettre le comble à ces monstruosités, tu as dis du mai d'une pièce romantique !
Repasse dans ta tète toute la soirée, et rougis, si tu peux rougir encore !
Tu es entré par la porte comme un homme, tu t'es assis sur la causeuse comme un bourgeois, et tu as triomphé comme un second clerc d'huissier.
Pourtant c'était là une belle occasion de te servir de ton échelle de soie, et de casser un carreau avec ta main enveloppée d'un foulard. £t tu n'as pas pris l'occasion aux cheveux, passionné Rodolphe! Tu n'aurais eu ensuite qua pousser ta belle dans un cabinet, où tu Paurais violée avec
tout ragrément possible. Tu n'avais qu'à vouloir pour faire de Tantonysme première qualité, mais tu n'as pas touIu : c'est pourquoi je te méprise et te condamne à peser du sucre, pendant réternilé !
Le pauvre jeune homme faisait toutes ces réflexions, ou à peu près, en s'en revenant chez lui.
— Comment, moi, Rodolphe; moi, majeur; moi, beau garçon ; moi, poète; avec une femme qu'un Italien prendrait pour une Italienne , une femme ornée d'un mari et de tout ce qu'il faut pour établir une scène; avec une dague de Tolède ou peu s'en faut, et le plus grand désir d'en faire usage, je ne puis parvenir à me procurer le plus petit événement, le plus petit incident dramatique ! c'est à en mourir de honte et de dépit !
J'ai beau faire, tout s'emboîte le plus naturellement du monde. J'attaque la femme, elle ne me résiste pas ; je veux entrer par la fenêtre, on me donne la clef de la porte. I^e mari, au lieu d'être jaloux de moi, me donnerait sa femme à garder ; il tombe du ciel et me prend presque sur le fait, il s'obstine à ne pas voir ce qui lui crève les yeux , et les coussins au pillage, et sa femme toute rouge et toute blanche, et moi dans l'état physique et moral le plus équivoque; il ne tire aucune induction de rien. Au lieu de me poignarder ou de me jeter par la croisée, comme la décence l'exigeait, au lieu de traîner sa femme par les cheveux tout autour de la chambre, ainsi qu'un mari dramatique doit faire , il me propose de jouer à l'écarté, et me gagne plus d'argent qu'il ne m'en faudrait pour me soûler à mort, moi et tous mes amis intimes !
Je vois décidément que je suis né pour être un nnarchand de chandelles, et non pour être un second tome
14â LES JEUNES-FRANCE.
de lord Byron. Ceci est douloureux, mais c'est la vérité.
Oh ! mon Dieu ! que faire de celte poésie qui bouillonne dans mon sein et qui dévore mon existence? où trouver une âme qui comprenne mon âme, un cœur qui réponde à mon cœur?
Lorsque Rodolphe rentra chez lui j il entendit ses chats qui miaulaient du ton le plus piteux du monde : Tom en faux bourdon , la petite chatte blanche en contralto, et son chat angora avec une respectable voix de ténor qu'eût enviée Rubini.
Ils vinrent à lui d'un air de contentement ineffable, Tom faisant chatoyer ses grandes prunelles vertes, la petite chatte en faisant le gros dos, le chat angora en dressant sa queue comme un plumet, et ils lui souhaitèrent sa bienvenue au mieux qu'ils purent.
Mariette vint aussi.; mais elle avait l'air triste, et lorsque Rodolphe, après l'avoir baisée au front assez distraitement, lui mit la main sur l'épaule pour passer dans sa chambre, au lieu de la hausser amicalement pour lui en éviter la fatigue, elle s'affaissa de telle sorte, que la main de Rodolphe glissa et retomba au long de son corps.
Rodolphe, occupé de tout autre chose, ne fit pas attention à ce mouvement, et se coucha d'assez mauvaise humeur pour un homme qui vient d'avoir une bonne fortune.
Mariette, avant de se retirer, tracassa longtemps dans la chambre, remua des porcelaines , ouvrit et ferma plusieurs tiroirs, et mit tout en œuvre pour attirer l'attention de Rodolphe, et peut-être pour se faire engager à rester; mais Rodolphe avait d'excellentes raisons pour n'en rien faire. Voyant qu'elle n'y parvenait pas, elle prit le bougeoir, et
se retira en jetant sur son maître, plus d'à moitié endormi, un long regard plein d'amour et de colère.
Le lendemain matin, quand Mariette entra pour lui apportera déjeuner, Rodolphe fit cette remarque qu'elle ayait les yeux rouges.
BODOLPHE. — Comme vous avez les yeux rouges , Mariette !
MA.BIBTTB. — Moi, mousieur?
BOOOLPHB. — Oui, vous.
■ABiSTTB. — C'est apparemment que j'aurai mal dormi, ou que je viens de les frotter.
BODOLPHE. — On dirait, en vérité, Mariette, que vous venez de pleurer.
■àBiBTTE. — Pourquoi donc pleurer? Il ne m'est pas mort de parent, que je sache.
BODOLPHE. — Ce ne serait pas une raison pour pleurer, bien au contraire. Votre chocolat est détestable, il sent le brûlé d'une lieue à la ronde.
HàBiKTTB. — J'ai fait de mon mieux.
BODOLPHE. — Votre mieux est fort mal. Vous n'avez pas mis de sucre dans mon eau.
HàBiETTB. — Ah ! mon Dieu ! je n'y avais pas pensé.
BODOLPHE. — A quoi pensez-vous donc ?
Mariette, levant sur lui ses longues paupières, le regarda avec une expression si indéfinissable de douleur et de reproche , que Rodolphe ne put s'empêcher d'être ému et troublé, et, se repentant de lui avoir parlé avec dureté, lui fit quelques caresses, et lui dit quelques mots qui*, dans la bouche d'un maître, pouvaient passer pour des excuses.
Mariette se retira , et Rodolphe , demeuré seul , se prit,
tout en tirant les moustaches de son vieux chat, à gémir sur sa malheureuse destinée.
Lui qui s'était bâti d'avance un roman plein de scènes dramatiques et de péripéties sanglantes, rencontrer dans son chemin une coquette véritable et un mari encore plus véritable !
De la plus belle situation du monde, n'avoir pu faire jaillir la moindre étincelle de passion : il y avait réellement de quoi se pendre!
Trois heures sonnèrent. Il se rappela que madame de M**'*' l'avait prié de venir de bonne heure, il s'habilla, et se dirigea vers la maison de sa princesse ; mais, au lieu de marcher du pas leste et bref d'un amoureux , il allait comme un limaçon, et l'on eût plutôt dit d'un écolier qui rampe à contre-cœur jusqu'au seuil de l'école, que d'un galant en bonne fortune.
Il fut bien reçu : cela est inutile à dire. Au reste, cette entrevue ne différa en rien de la première, sauf les préliminaires qui furent singulièrement abréviés. Rodolphe se comporta très-honorablement pour un homme qui s'était déjà comporté très-honorablement la veille; cependant nous devons à la postérité de l'informer qu'il y eut plus de dialogue et moins de pantomime, quoique cette substitution n'eût pas tout à fait l'air d'être du goût de madame de M***.
Ce serait ici le lieu de placer une belle dissertation : pourquoi les femmes aiment plus après, et les hommes avant? Je ne crois pas que cela tienne, comme elles le disent, à ce qu'elles ont l'âme plus élevée et les sentiments plus délicats. Un pauvre diable d'homme, qui a eu ce qu'on appelle une bonne fortune , est souvent bien infor-
tuné, surloul s*il a le malheur de voir sa maltresse tons les jours. Il y a une certaine amabilité qu'il esl fort malaisé d'avoir à heure fixe, et c'est ce que les femmes ne veulent pas comprendre; il est vrai qu'elles peuvent toujours être aimables, dans ce sens-Iâ du moins, et c'est une des mille raisons pourquoi j'ai toujours désiré d'élre femme.
Somme toute, il est bien plus aisé d'être amoureux en expectative qu'amoureux en fonction. Dire : J'aime, est beaucoup moins pénible que de le prouver, avec cela que chaque preuve que l'on en donne rend la suivante plus difficile. Quoi qu'il en soit, madame de M"^^ trouva encore Rodolphe charmant, et dut s'avouer qu'elle n'avait jamais été aimée ainsi.
Le mari revint : on dina , et l'on partit ensemble vertueusement, patrjarcalement et bourgeoisement, pour la première représentation de la pièce.
Rodolphe afficha madame de Si*** de la manière la plus indécente, et 6t tout ce qu'il put pour exciter la jalousie du mari; celui-ci, charmé d'être allégé du soin de sa femme, s'obstinait à ne rien voir, et madame de M*** ne se contraignait guère pour répondre aux agaceries de Rodolphe.
Décidément, ce mari-là était pétri d'un pâle sans levain.
Rodolphe rentra chez lui furieux, et ne sachant que faire pour forcer M. de M*^ à s'othellotiser un tant soit peu.
L^n éclair soudain lui illumina le cerveau. Il se donna un grand coup de poing sur le front , et renversa <a table par terre d'un coup de pied, comme quelqu'un qui vient d'avoir une idée phosphorescente.
— Pardieu ! c^cst ccU ; je suis un grand sol de ne pas y avoir songé plus tôt. Holà! Mariette, holi! une plume, de l'encre et du papier.
Mariette releva la table, et mit dcsFUS tout ce qu'il fallait pour écrire.
Rodolphe passa deux ou trois fois la main dans ses cheveux, roula les yeux, ouvrit les narines comme une sibylle sur le trépied, et commença ainsi :
«i Monsieur,
•< Il y a de par le monde une espèce de gens que je ne «( saurais honnêtement qualifier, qui cachent sous des de- <( hors aimables la plus profonde démoralisation. Pour eux, c il n*y a rien de respectable; les choses les plus sacrées «( sont tournées en dérision; l'innocence des filles, la clias- «( tcté des femmes , Thonneur des maris , tout ce qu'il y a •I de pur et de saint au monde leur est sujet de risée et de <( plaisanterie ; ils s'introduisent dans les familles, et, avec » eux, la honte et l'adultère. J'ai appris avec doulevr, «( monsieur , que vous receviez chea vous an nommé Ro- <■ dolphe. Cet individu, que j'ai eu Toccasion de connaître « et d'étudier i fond , est un homme extrêmement dange- «^ reux : sa réputation est fort mauvaise, et il vaut encore «( moins que sa réputation. Ses mœurs sont on ne peut plus < dépravées et se dépravent de jour en jour ; il n*y a pas •: de noirceur dont il ne soit capable : c'est littéralement ce u qu'on appelle un drôle. Il est connu pour le nombre de *: femmes qu'il a séduites et perdues ; car , malgré tous ses «( défauts, il ne manque ni d'esprit ni de beauté, ce qai le •: rend doublement à craindre. SI vous m'en eroyei, mon- «• sieur, \ous le surveillerez de près, ain^i qne madame
« votre femme. Je souhaite de tout mon cœur qu'il ne soit « pas déjà trop tard.
<( Quelqu'un qui s'intéresse sincèrement à votre K honneur. »
redresse de la lettre,
•: Â monsieur de M'*"^*, rue Saint-Dominique^Saint-Ger- » main, n*
<( En ville. »
Rodolphe cacheta son étrange missive, l'envoya à la poste , et se frotta les mains, d'un air aussi réjoui qu'un membre du Caveau qui vient d'achever son dernier couplet.
— Par saint Alipantin ! ceci est bien la scélératesse la plus machiavélique qui ait jamais été ourdie par un homme ou par une femme. Certainement c'est un moyen nouveau, et je ne pense pas qu'il ait encore été employé. 0 ter, quaterque! avoir fait du nouveau sous ce soleil où rien n'est nouveau, et cela avec la chose la plus usée du monde, une lettre anonyme, le pont aux ânes, la ressource de tous les petits intrigailleurs et machinateurs subalternes. Vraiment, je me respecte infiniment moi-même, et, si je le pouvais, je me mettrais à genoux devant moi. Se dénoncer soi-même au mari, cela est parfaitement inédit! S'il ne devient pas jaloux à ce coup, c'est qu'il est créé pour ne pas l'être, et je veux le proclamer comme le plus indifférent en matière de mariage qu'il y ait eu depuis Adam , le premier marié, et le seul de tous qui soit à peu près certain de n'avoir pas été cocu , attendu qu'il était le seul homme. Ce qui n'est toutefois pas une raison, car l'histoire du serpent et de la
pomme me parait terriblement louche, et doit nécessairement cacher quelque allégorie cornue.
Ou le vieillard stupide dissimulera, épiera et nous prendra flagrante deticio , ou il éclatera sur-le-champ, et, de toutes les manières, il me fournira deux ou trois scènes poétiques et passionnées. Peut-élre jeltera-t-il madame de H*** par la fenêtre et me poignardera-t-il; cela aurait vraiment une tournure espagnole ou florentine qui me siérait à ravir.
0 cinquième acte tant rêvé, que j*ai poursuivi si opiniâtrement à travers toute la prose de la vie, que j'ai préparé avec tant de soin et de peine, te voilà donc arrivé! Je ne ferai donc plus de Tantonysme à la Berquin ; je m'en vais devenir un héros de roman, et cela en réalité. Vienne an autre Byron , et je pourrai poser pour un autre Ijara ; j*aurai du remords et du sang au fond de ma destinée, et chaque poil de mes sourcils froncés couvrira un crime sous son ombre : les petites ûlles oublieront de sucrer leur thé en me regardant, et les femmes de trente ans songeront à leurs premières amours.
Rodolphe s'en fut le lendemain chez M. de M***, fondant les plus grandes espérances sur son stratagème; il s'attendait à voir une scène de désolation, madame de M*^ tout en pleurs et convenablement échevelée, le mari les poings crispés et arpentant la chambre d*an air mélodramatique ; rien de tout cela.
Madame de M'^'^*, en peignoir blanc, coiflTée avec un soin remarquable, lisait un journal de moiles, dont la gravure était tombée à terre, et que M. de M^** ramassait le plus galamment du monde.
Rodolphe fut aussi surpris que s'il avait vu quelque
chose d^extraordinaire; il en resta les yeux ccarquillés sur le seuil de la porte, incertain s'il devait entrer ou sortir.
— Ah! c*est vous, Rodolphe! fit le mari; enchanté de vous voir. Et il n'y avait réellement rien de méphistophélique dans la manière dont il disait cela.
— Bonjour, monsieur Rodolphe, fit madame de M'^'*^; vous arrivez à propos : nous nous ennuyons à périr. Que savez-vous de neuf? Et il n'y avait rien de contraint ou d*embarrassé dans la manière dont elle disait cela.
— Diable ! diable ! voici!!qui est prodigieux , murmura intérieurement Rodolphe. Est-ce que par hasard il n'aurait pas reçu ma lettre? Ce vieux drôle a un air de sécurité tout à fait insultant.
La conversation roula pendant quelque temps sur des choses si insignifiantes , que ce serait une cruauté hors de propos que d'en assassiner le lecteur. Nous la reprenons à l'endroit intéressant.
LE MAKI. — A propos , Rodolphe, vous ne savez pas une chose ?
BODOLPBE. — Je sais plusieurs choses, mais je ne sais pas celle dont vous voulez me parler, ou du moins je ne m'en doute pas.
LE MAEi. — Je vous Ic donuc en cent, je vous le donne en mille !
RODOLPHE. — Frederick a chante juste?
LE MARI. — Non.
RODOLPHE. — Onuphre est devenu raisonnable ?
LE MARI. — Non.
RODOLPHE. — Théodore a payé ses dettes?
LE HART. — Plus drôlc quc cela.
RODOLPHE. — Un cheval de (iacre a pris le mors aux dents? un académicien a composé une ode lyrique?
LE MABi. — Toujours romantiquc ! vous êtes vraiment incorrigible. Mais ce n'est pas cela : allons, deviaef .
RODOLPHE. — Je m'y perds.
LE MARI, avec triomphe. — Mon ami, vous êtes un scé* lérat.
RODOLPHE, au comble de la joie. — {A part,) Enfin , voilà la scène qui arrive. (Ilaui,) Je suis un scélérat!
LE MARI , </e pluê en plus radieux. — Vous êtes un seélérat ! la chose est connue ; vous avex une réputation iolàme, et vous êtes pire que votre réputation.
RODOLPHE, charméy mais affectant un air de dignité blessée. — Monsieur, vous venez de me dire des choses bien étranges : je ne sais...
LE MARI , riant aux éclats y et faisant avec son nés plus de bruit que les sept trompettes devant Jéricho. — Ui ! hi ! ho ! ho ! ah ! ah ! Mais c'est qu*il a un air d'innocence, ce jeune scélérat! les plus matois s*y tromperaient. Ui! hi! c'est comme Hippolyte devant Thésée. Allons, la main sur votre estomac, le bras en Tair,
Le jour n'eil pas plus pur (|ue le fond de mon coBor.
Hc! romantique, vous voyez que je sais mon Racine. RODOLPHE, à demi-voix :
Vieillard stupidc, il l'aime.
Hé! classique, tu vois que je sais mon Hugo, (liauiy et du ton le plus sépulcral.) Monsieur, votre gaieté est pour le moins intempestive.
MADAME DE m'*'**. — Tu cs iusupportable avec tes rires.
touoLMiB, ~ Faites-nous la grâce de nous communiquer le motif de votre hilarité, afin que nous la partagions.
LK HABi. — Permettez-moi de déboutonner mon gilet, j'ai mal aux côtes. (D'un ton tragique,) Vous voulez savoir pourquoi je ris, jeune homme?
loDOLPiii. — Je ne désire pas autre chose.
LB HAii, du même ton. — Tremblez! (jétec ta voix naturelle.) Approchez, monstre, que je vous dise cela dans le tuyau de Toreille,
■oooLFHB, digne. — £h bien! monsieur?
LB HABi , atec l'accent de J, Prudhomme, — Vous êtes l'amant de ma femme.
MADAHB DB h'*'^*. — Si VOUS continucz sur ce ton-là, je m'en vais ; vous me direz quand vous aurez fini.
BODOLPBB , /oiiaii/ rhomme atterré. — L'amant de votre femme?
LB HABI , «6 frottant le$ maine. — Oui ; vous ne saviez pas cela?
koiioLPBB, naïvement, {ji part.) — J'en ai eu la première nouvelle. (Haut.) Mon Dieu non [ et vous ?
LB HABI. — Ni moi non plus. £t, de cette façon, je serais le dernier > de M. Paul de Kock ; minotaure , comme dit
* Dam deiu oa trois mille ans, les ceinmenuiears pourmirnl être embarrasses dans ee passags, et ils se lorlareraienl iontilement ponr rialcrpréler. Nom» lemr éviterons celle peine. En ee temps, il venait de paraître on roman de M. Paul de Kock, ipliulé U Coem. Ce fut on scandale merveilleui ; une affielie colossale se prélassait effrontément à tous les coins de roe et derrière les carraau de tons les cabinets de lecture. Ce fut un grand émoi fparmi tonte la geni liseuse. Les lèvres pudibondes des cuisinières se refusaienkà prononcer l'éponvantable mot. Toutes les virginités de magasin étaient révoltées; la rougeur monta au front des clercs d'huissiers. Il fallait bien pourtant se tenir an courant, et demander le maudit roman. Alors (admires rescobarderie I ) fut trouvée eelte honnête périphrase : — Aves-vous le dernier de M. de Eock ? — Dernier de M. de Eoek, par celle rai-
M. de Balzac; il a bien de Tesprit, ce garçon-là. Vraimenl, ce serait d'un bouffon achevé.
RODOLPHE, vexé de voir sa scène tourner en eau de boudin, -- C'est d'un bouffon achevé, comme vous le dîtes fort agréablement.
LE MARI. — J'ai dit ce serait, et non pas c*est ; il y a une furieuse différence de l'indicatif au conditionnel. Hi! hi!
RODOLPHE. — Comme il vous plaira, monsieur. Mais comment avcz*vous fait celte découverte importante?
LE MARI. — C'est une lettre qu'on m'a écrite, une lettre anonyme encore. Il n'y a rien que j'e méprise sur la terre comme une lettre anonyme. Gresset, le charmant auteur de Vert-Vert y a dit quelque part :
Un écrit clandestin n'est pas d'un honnête homme.
Jf suis parfaitement de son avis.
RODOLPHE, gravetnent, — Il faut être bien infâme pour...
LE MARI, tirant ta lettre de sa poche. — Tenez, lisez-moi cela. Qu'en pensez-vous? Cela n'est pas médiocrement curieux , c'est un vrai style de papier à beurre ; c'est protMblenient quelque cuisinière renvoyée qui aura fabriqué cette belle missive pour me faire pièce et me mettre martel en télé.
RODOLPHE, MH peu ptqué dans son amour-propre d*muieur, — 11 me semble que le style n'est pas aussi mauvais que vous le dites : il est simple, correct, et ne manque pas d'une certaine élégance.
LE MARI. — Fi donc! il est d'une platitude...
«on, a fcignifir coeu pendant ifuinie jo«r>, et e'eit i ^uot H. de M*** fait alla!>iMi, avrr la finrMr nrdinaire.
MADAME DK M*'^* , impatientée, — Messieurs, laissez là cette sotte conversation; c'est à périr d*ennui.
LE HABi, sans récouter, — Voyez donc à quoi tient la paix des ménages ! A un fil ; c'est effrayant. Hein ! si j'avais été jaloux ; mais , heureusement , je ne le suis pas. Je suis sûr de ma femme comme de moi-même, et d'ailleurs M. Rodolphe est parfaitement incapable...
aoftOLPHE, de l^air d'un grand homme méconnu, — Ah ! monsieur, parfaitement incapable, sans fatuité...
MADAME DE M*'^'*' , à part, — Est-il fat! il grille de raconter toute l'affaire à mon mari, pour lui prouver qu'il est capable.
LE M Ali, avec un clignement dyeux excessivement malin, — Quand je dis incapable, ce n'est pas physiquement, c'est moralement que j'entends la chose, mon jeune ami.
MADAME DE M**^*, d^un ton d'humeur très-marqué, — En voilà assez là-dessus. Jetez cette lettre au feu , et qu'il n'en soit plus question.
LE MARI, je/an/ la lettre au feu et prenant une attitwte des plus solennelles. ^\o\\à le cas que Ton doit faire des lettres anonymes.
EODOLPBE, sentencieusement, — C'est le parti le plus sage.
Décidément, mon pauvre Rodolphe, tu ne pourras parvenir à te procurer la plus petite péripétie; le drame ne veut évidemment pas de toi , et il se sauve aussitôt que tu fais ton entrée; je crains bien qu'il ne te faille rester bourgeois toute ta vie, et après ta mort, jusqu'au jugement dernier; car ta passion d'artiste n'est, il faut bien l'avouer, qu'un menu fait de cocuage bien béte et bien commun; un épicier, un caporal de la garde nationale ne font pas autrement les cocus.
Vrai Dieu ! la vergogoe te devrait prendre d'en user de la sorte. Si j'étais loi, je me serais déjà pendu une vingtaine de fois. 11 n'y a donc pas de corde , pas de fusil , pas de mortier, pas de tromblon, pas de dague, pas de rasoir, pas de septième étage, pas de rivière! Les couturières amoureuses ont donc Tait monter le charbon à un prix excessif et au-dessus de tes moyens, que tu* restes là à fumer le cigare de ta vie , comme un étudiant après avoir joué sa poule !
0 lâche ! 6 couard ! jette-toi là où se jeta feu l'empereur Uéliogabale, si tu trouves les autres genres de mort que je viens de te proposer trop ponsifs et trop académiques.
Mon cher Rodolphe, je t'en supplie à deux genoux, faismoi l'amitié de te tuer. Un suicide , quoique la chose soit assez commune et menace de devenir mauvais genre, a toujours une certaine tournure, et produit un effet asseï poétique; cela te relèverait peut-être un peu aux yeux de mes lecteurs, qui te doivent trouver un bien misérable héros.
Puis, ta mort me procurerait l'ineffable avantage de me dispenser d'écrire le reste de ta vie. Je pourrais poser au bas de cette histoire interminable le bienheureux mot nu, qui n'est pas , à coup sûr, attendu avec plus d'impatience par le lecteur que par moi, ton illustre biographe.
D'ailleurs, il fait un temps le plus beau du monde, et je t'assure, 6 Rodolphe, que j'aimerais mille fois mieux m'ai 1er promener au bois que de faire trotter ma plume creinlée et poussive tout le long de ces grandes coquines de pages. Ici , je pourrais faire une vingtaine de lignes en prose poétique, comme les feuilletonistes ont l'habitude d'en faire chaque printemps sur le malheur qu'ils ont d'être
obligés de voir des vaudevilles et des opéras-comiques, et de ne pouvoir s'en aller à la campagne à Meudon ou à Montmorency. Mais je résisterai vertueusement à la tentation , et je ne parlerai ni du ciel bleu, ni des rossignols, ni des lilas, ni des pêchers, ni des pommiers, ni en général d'aucun légume quelconque; c'est pourquoi je demande que l'univers me vote des remerctments , et me décerne une couronne civique.
Et pourtant cela m'aurait été fort utile pour remplir cette feuille, où je ne sais en vérité que mettre, et l'imprimeur est là, dans l'antichambre, qui demande de la copie, et allonge ses griffes noires,. comme un vautour à jeun.
Considérez, lecteurs et lectrices, que je n'ai pas, comme les autres auteurs mes confrères, la ressource des clairs de lune et des couchers de soleil, pas la plus petite description de château, de forêt ou de ruines. Je n'emploie pas de fantômes, encore moins de brigands ; j'ai laissé chez le costumier les pantalons mi-partis et les surcots armoriés; ni bataille, ni incendie, ni rapt, ni viol. Les femmes de mon livre ne se font pas plus violer que la vôtre ou celle de votre voisin : ni meurtre, ni pendaison , ni écarlellement, pas un pauvre petit cadavre pour égayer la narration et étouper les endroits vides.
Vous voyez combien je suis malheureux, oblige tous ies deux jours de fournir , jusqu'à ce que mort s'ensuive, une feuille in-octavo de vingt-six lignes à la page, et de trentecinq lettres à la ligne.
Et, tel soin que je prenne de faire de petites phrases et de les couper par de fréquents alinéas , je ne puis guère voler qu'une vingtaine de lignes et une centaine de lettres à mon respectable éditeur, n'ayant pas eu l'idée de diviser
156 l'ES JEUNES-FRANCE.
mon histoire en chapitres, ou du moins ne l'ayant eue que trop lard.
D'ailleurs, ce qui rend ma lâche encore plus difficile, je suis décidé à ne mettre dans ce volume que des clioses mathcmatiquenicnt admirables. Avec des connaisseurs comme vous , je ne puis farcir ma dinde de marrons au lieu de Iruiïes; vous êtes trop lins gourmets pour ne pas vous en apercevoir tout de suite, et vous crieriez haro sur moi ; ce que je veux éviter par-dessus toute chose.
Rodolphe sortit tout désespéré de la platitude et du peu de tournure de la scène sur laquelle il avait tant compté. Il marchait devant lui, son mouchoir mettant le nei hors de sa poche, son chapeau en arrière, sa cravate démHiée, SOS deux pouces dans les goussets de sa culotte, dans Tattitilde physique et morale d'un homme anéanti.
11 se heurta contre quelque chose de trop flasque pour être une muraille et de trop dur pour être une nourrice, et il vit, à son grand éhahissement, que ce n'était autre chose que son ami Albert.
RODOLPHE. — - Sacrédieu ! tu devrais bien prendre garde quand tu marches à ce que tu as devant toi.
ALBERT. — Voici une morale assez déplacée, d'autant que tu allais le nez en terre, comme un porc qui cherche des truffes.
RODOLPHE. — Merci de la comparaison ; elle est flatteuse.
ALBERT. — Un porc qui trouve des truffes vaut bien , ou je meure! un poëte qui ne trouve que des rimes.
RODOLPHE. — De bonnes truffes ^ont bonnes, ceci est iiicontciilable ; mais de bonnes rimes ne sont pas à dédaigner, surtout par le temps qui court : une bonne rime est la moitié d'un ^ers.
ALBEET. — El qu'est-ce qu'un vers tout entier? Tu a% beau faire, la rime est une viande bien creuse, et, si tu farcissais une poularde de rimes au lieu de trufles, je crois que personne ne goûterait l'innovation.
RODOLPHE. — £t si je mettais une truffe au lieu d'une rime au bout de chaque vers?
ALBERT. — Malgré tout le respect que je te dois, je crois que le débit en serait beaucoup plus sûr que de Tautre manière.
RODOLPBE. — Parlons d'autre chose : voilà assez de concclti dépensés en pure perte. Puisque nous sommes seuls, nous n'avons pas besoin d'avoir de Tesprit; cela est bon devant les bourgeois qu'on veut illusionner, et non autre part.
ALBERT. — Soyons bêtes , puisque tu le veux ; cela est pourtant plus diflicile. Pour y parvenir plus aisément, je ne vais que te servir d'écho.
RODOLPHE. — Où allais-tu?
ALBERT. — OÙ allais-lu?
RODOLPHE. — Chez toi.
ALBERT. — Chez toi.
RODOLPHE. — Te demander de me rendre un service...
ALBERT, vicenieniy et ne faisant plus Vécho. — Mon cher ami , lu ne peux plus mal tomber, je n'ai pas le sou en ce moment-ci; en toute autre occasion , tu peux compter sur moi , mais il y a marée basse dans mes poches : nous sommes au quinze, et j'ai mangé tout l'argent du mois.
RODOLPHE. — Qui te parle d'argent? C'est un service d'homme que je te demande.
ALBERT. — Ah î c'est différent. Faut-il te servir de second dans un duel ? Je te montrerai une botte...
RODOLPHE. — Hélas ! ce irest pas pour cela.
ALBERT. — Faut-il te faire un article laudaiifsur les dernières poésies? je suis prêt. Tu vois que je suis un homme dévoué.
RODOLPHE. — Un plus grand service que tout cela. Ta connais madame de M***?
ALBERT. — Belle question! c'est moi qui te l'ai fait connatlre.
RODOLPHE. — Tu connais aussi U. de M***?
ALBERT. — La moitié au moyen de quoi elle fait iiii tout; vulgairement parlant, Tépoux d'icelle ; je le connais comme le mari de ma mère.
RODOLPHE. — Tu sais aussi que j'ai une passion pour madame de M***?
ALBERT. — Par les tripes du pape ! je le sais. Je fai vue toute petite, ta passion ; elle est venue au monde devant moi, au balcon de TOpcra , ayant pour mère une bouteille de vin d'Espagne et pour père un bol de punch. Je Tai enveloppée des langes de mon amitié, je l'ai bercée, je Tai choyée jusqu'à ce qu'elle ait été grande fille et capable de marcher toute seule ; j'ai entendu ses premiers bégayements et j'ai lu les premiers vers qu'elle ait baves — ils étaient assez méchants, par parenthèse. — Tu vois que je sois parfaitement au courant.
RODOLPHE. — Écoule, ct tàchc d'être sérieux , si tu p«ix, au moins une fois dans ta vie.
ALBERT. — Je le serai celte fois , et une autre avec; seulement, ce sera quand je mourrai ou que je serai marié.
RODOLPHE. ~ Je voulais me donner une tournure artiste, je voulais mêler un peu de poésie à ma prose, et je croyais qu'il n'y avait rien de meilleur pour cela qu'une belle cl
bonne passion bien conditionnée. Je me suis épris de madame de M*** y sur la foi de sa peau brune et de ses yeux italiens; je ne pensais pas qu'avec des symptômes si évidents de fougue et de passion , l'on put être aussi froide qu'une Flamande couleur de fromage, les cheveux roux et les prunelles bleues larges comme des molettes d'éperon ; je m'attendais aux élans les plus forcenés, aux explosions les plus volcaniques, à des allures de lionne ou de tigresse. Mon Dieu ! la femme à l'œil noir, aux narines roses et ouvertes, malgré son teint olivâtre et vivace, sa lèvre humide et lascive, a été douce comme un des moutons de madame Deshoulières, et tout s'est passé le plus tranquillement du monde: pas une larme, pas un soupir; un air calme et enjoué à vous faire sauter au plafond. Je pensais qu'elle me pourrait fournir au moins vingt à trente sujets d'élégies ; à grand'peine, en m'aidant de réminiscences de Pétrarque, ai-je pu en faire cinq ou six sonnets, qui, j'espère, me serviront pour une autre fois; car elle comprend autant la poésie que je comprends le grec, et je regarde les vers que je lui ai adressés comme des vers perdus. Oh! ma pauvre échelle de soie, avec quoi je pensais grimper à son balcon, je vois bien qu'il faut renoncer à se servir de toi, et continuer à passer bêlement par l'escalier, comme monsieur le mari. Enfin, ne sachant plus où donner de la tête pour mouvementer un peu ce drame sans action, je me suis décidé à écrire au mari, sous le voile de l'anonyme, que j'étais du dernier mieux avec sa femme ; j'espérais qu'il prendrait de la jalousie et ferait quelque scène ; tout cela n'a abouti qu'à une citation de Gresset et à une invitation à revenir le lendemain.
ALBERT. — Tout cela est fort douloureux, et je te con-
-HH^Mbi^
seillc d'en faire un roman intime en deux volumes in-octavo : j'ai un libraire dans ma manche; il ne demanderait pas mieux que de le prendre ; mais je ne vois pas autrement en quoi je te puis rendre service.
RODOLPHE. — M'y voici. Tu es mon ami intime.
ALBERT. — C/est un honneur que je partage avec deux oa trois cents autres.
RODOLPHE. — Eh bien ! pour Kamour de moi, fais la cour à madame de M***.
ALBERT. — A ta maltresse ?
RODOLPHE. — Oui.
ALBERT. •— Pardieii! ceci est nouveau. Je présume que tu veux te moquer de moi.
RODOLPOE. — En aucune manière. Ce que je dis est-il donc bouffon?
ALBERT. — Passablement.
RODOLPHE. — Je n'ai pas envie de rire, je te jure.
ALBERT. — Cela peut être, mais tu n*en es pas moins risible.
RODOLPHE. — Qu'est-ce que cela te fait?
ALBERT. — Oh ! rien , absolument. Eh bien ! mets que je fais la cour à la mattrese : après?
RuDOLPHE. — Ainsi, tu consens?
ALBERT. — Je ne consens pas du tout; c*est une façon de parler seulement pour voir où tu veux en venir.
RODOLPHE. — Alors je suis jaloux : tu comprends?
ALBERT. — Pas le moins du monde; mais fais absolument comme si je comprenais.
RODOLPHE. — Je suis jaloux, mais jaloux romantiquement et dramatiquement, de l'Othello double et triple. Je vous surprends ensemble : comme tu es mon ami, le trait *erail
des plus nofrs, et la scène se composerait admirablement bien ; il serait impossible de trouver rien de plus don Juan, de plus méphistophélique, de plus machiavélique et de plus adorablement scélérat. Alors je tire ma bonne dague, et je vous poignarde tous les deux , ce qui est très-espagnol et très-passionné. Qu'en dis-tu?
Ici Albert regarde à trois reprises Rodolphe de la tète aux pieds et des pieds à la tête, après quoi il s'enfuit, en faisant des cabrioles et en riant comme un voleur qui voit pendre un juge.
Rodolphe, très-scandalisé , ravale sa salive, et tâche de prendre une attitude majestueuse.
Voyant qu'Albert court toujours , il entre dans sa maison, aussi en colère que Géronte après avoir été bétonné par Scapin.
Cinq ou six jours se passèrent sans qu'il eût occasion de retourner chez madame de M^^^; il resta chez lui en tétcà-(éte avec ses chats et Mariette.
Mariette, qui, depuis quelque temps, paraissait en proie à quelque souffrance morale, avait perdu ses fraîches couleurs et sa belle galle; elle ne chantait plus, elle ne riait plus, elle ne sautait plus par la chambre, et demeurait toute la journée à coudre dans Tembrasure de la fenêtre, ne faisant de bruit non plus qu'une souris. Rodolphe était on ne peut plus surpris de ce changement , et ne savait à quoi Tattribuer. N'ayant rien à faire, et la trouvant d'ailleurs plus intéressante avec sa pâleur nacrée et ses beaux yeux battus, il voulut reprendre avec elle ses anciennes |>rivautés ; car il est inutile de dire que ses conversations fréquentes avec madame de H^^* avaient dû singulièrement nuire à ses dialogues avec Mariette. Mais celle-ci , loin de
se prélcr de bonne grâce aux caresses de son maître, ainsi qu'elle le faisait autrefois, se débattit courageusement, et, lui glissant entre les doigts comme une vraie cou1ea?re quelle était, elle courut se réfugier dans sa chambre, dont elle ferma la porte en dedans.
Rodolphe tenta d'entamer des négociations à travers le trou de la serrure; mais ce fut une peine perdue, Mariette resla muette comme un poisson. Rodolphe, voyant que ses belles paroles n'aboutissaient à rien, abandonna la partie, et reprit la lecture qu'il avait interrompue.
Au bout d'une heure, Mariette rentra; elle était habillée, et portait sous son bras un paquet assez gros. Rodolphe leva la tête, et la vit qui se tenait debout adossée ao mur, sans proférer une seule parole.
RODOLPHE. — Que signifie tout ceci, Mariette, et pourquoi avez-vous un paquet sous le bras?
HARiETTB. — Gcla siguific que je m'en vais et que je vous demande mon congé.
RODOLPHE. — Votre congé? et pourquoi donc? N'élesvous pas bien ici, et mon service est-il si pénible que vous ne puissiez en venir à bout? Alors prenez quelqu'un pour vous aider, et restez.
MARIETTE. — Mousicur, jc n'ai pas à me plaindre, et ce n'est pas là le motif pourquoi je vous quitte.
RODOLPHE. — Est-ce quc j'aurais oublié, par hasard, de te payer ton dernier quartier de gages ?
■ARIETTE. -— Je ne m'en irais pas pour cela, monsieur.
RODOLPHE. — Alors, c'cst quc tu as trouvé une meilleure maison que la mienne.
MARIETTE. -- Nou ; car je m'en retourne chez nous, chez ma more.
CELLE-CI ET CELLE-LA. • Uï3
RODOLPBB. — Tu ne l'en retourneras pas , car je veux te garder, moi. Quel est donc ce caprice ?
■ARIETTE. — Ce n'est pas un caprice, ô mon maître! c'est une résolution immuable.
RODOLPHE. — Une résolution immuable! c*est un singulier mot dans la bouche d'une femme, Tétre le plus variable qui soit au monde. Tu resteras, Mariette.
■ARIETTE. — Je n'ai pas l'esprit qu'il faut pour disserter avec vous ; mais tout ce que je sais, c'est que je ne coucherai pas ici.
RODOLPHE. — C'est ce qui te trompe, ma toute belle; tu y coucheras, et avec moi encore !
■ARIETTE. — Pour ccIr, non, ou je ne m'appellerais pas Mariette.
RODOLPHE. — Eh bien ! appelle-toi Jeanne, et qu'il n'en soit plus parlé. Sais-tu, Mariette, que tu deviens monstrueusement vertueuse! Si cela continue, on te pourra mettre au calendrier, comme vierge et martyre. C'est pourtant quelque chose de bien ignoble et de bien rococo que la vertu, et je ne comprends pas à propos de quoi tu t'avises d'en avoir, étant passablement jolie et n'ayant guère que vingt ans. Laisse la yertu aux vieilles et aux difformes, celles-là seules font bien d'en avoir, et Ton doit les en remercier ; mais avec de beaux yeux comme ceux-ci et une gorge comme celle-là, tu n'as pas le droit d'être vertueuse, et tu aurais mauvaise grâce à vouloir l'être. Allons, mauvaise, jette là ton paquet, et ne fais plus la bégueule; embrassons-nous, et soyons bons amis comme par le passé.
■ARIETTE. —Je ne vous embrasserai pas; laissez-moi, monsieur; allez embrasser madame de M***.
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1A4 t£S JEUNES-FRANCE.
RODOLPBE. — J'en viens, et n'ai guère envie d'y retourner.
MARIETTE. ^ Oh! les hommes! voilà comme ils sont, celle-ci et celle-là, tout leur est bon, et celle qui se trouve au-devant de leurs lèvres est toujours la préférée !
RODOLPBE. — Tu philosophes avec une profondeur tout à Tait surprenante, et ces hautes réflexions ne seraient pas déplacées dans un opéra-comique. Or, tu te trouves audevant de ma bouche, donc je te préfère.
MARIETTE, laisêatit aller son paquet et se défendant faiblevient. — Monsieur Rodolphe, je vous en prie, n'allez plus chez madame de M***; c'est une méchante femme.
RonoLPHE. — Tu ne la connais pas, comment peux-tu le savoir?
MARIETTE. — ('/cst égal, j'cu sui's sùrc ; jc ne peux pas souffrir cette femme. Oh! n'y allez plus, et je vous aimerai bien.
RODOLPHE. — S'il ne faut que cela, petite, pour te rendre contente, c'est bien facile; mais explique-moi un peu comment cette idée t'est venue d'être jalouse de moi. Voilà assez longtemps que tu es à mon service, et tu ne t'en étais pas encore avisée.
MARIETTE. — Commc VOUS parlez de cela, monsieur! Vous riez, et j'ai la mort dans l'àme. Ah ! vous croyex que, pour être votre servante, j'ai cessé d'être femme ; si vous avez compté sur cela, vous vous êtes trompé, et bien étrangement. Je sais que cela est bien hardi et bien audacieux à moi de vous aimer, vous, mon maître; mais je vous aime, est-ce ma faute à moi ? je ne vous ai pas cherché, au contraire, et j'ai bien pleuré pour venir avec vous. Vous m'avez prise toute jeune à ma vieille mère, et vous
m'avez aiiience ici : ine trouvant Julie, volis iravez pas (icdaigiié de me séduire. Cela ne vous a pas été difficile : j'étais isolée, sans défense aucune ; vous abusiez de votre ascendant de maître et de ma soumission de servante ; et puis, a quoi bon le cacher ? si je ne vous aimais pas encore, je n'avais pas d'autre amour; vous avez le premier éveillé mes sens, et cet enivrement m'a fait supporter des choses que je ne supporterai plus. Je vous le déclare, je ne veux plus être pour vous un jouet sans conséquence, qu'on prend et qu'on jette là, une chose agréable à loucher comme une étoffe ou une fourrure; je suis lasse de tenir le milieu entre vos chats et votre chien. Moi, je ne sais pas, comme vous, séparer mon amour en deux : Tamour de Tâme pour celleci, Tamour du corps pour celle-là. Je vous aime avec mon âme et mon corps, et je veux être aimée ainsi. Je veux ! c'est un étrange mot, n'est-ce pas, de moi à vous,, de moi servante à vous mailre ? mais vous m'avez prise pour être votre servante et non votre maîtresse; si vous Tavez oublié, pourquoi ne l'oublierais-je pas ?
AODOLPBS, à part. — Par la virginité de ma grand'mère, voilà qui se pose assez passionnément. (Haui et d'un ton caresêant.) Pauvre Mariette! (J part,) C'est décidé, je quitte Faulre.
MARi&TTE, pleurant. -* Ah! Rodolphe, si vous pouviez savoir combien est douloureuse la position où je suis, vous pleureriez comme moi, tout insensible que vous êtes.
MODOLPHfi, buvant ses larmes êur ses yeux. — Allons donc, enfant, avec tes pleurs; tu me fais boire de l'eau pour la première fois depuis que j'ai atteint l'âge de raison.
MARIETTE, luî pussunt timidement le bras autour du col.
166 LES JEUNES-FRAMCE.
— Aimer et ne pouvoir le dire, sentir son cœur gros de soupirs et prêt à déborder, et ne pouvoir cacher sa tête sur le sein bien-aimé pour y pleurer à son aise, et n'oser risquer une caresse ; être comme le chien, Foreille au guet, Tœil attentif, qui attend qu'il plaise au maître de le flatter de la main : voilà quel est notre sort. Oh ! je suis bien malheureuse !
RODOLPHE, éinu. — Tu es bête comme plusieurs oies. Qui t'empêche de me dire que tu m'aimes, et de me caresser quand l'envie t'en prend? Ce n'est pas moi, j'espère.
MARIETTE. — Qu'out donc Ics autrcs femmes de plus que moi ? Je suis aussi belle que plusieurs qui ont la réputation de l'être beaucoup. C'est vous qui Tavez dit, Rodolphe; je ne sais si j'ai raison de vous croire, mais je vous crois. On ne prend guère la peine de flatter sa servante ; à quoi bon ? on n'a qu'à dire «je veux, » cela est plus commode. Voyez mes cheveux, ils sont noirs et à pleines mains : je vous ai souvent entendu louer les cheveux noirs ; mes yeux sont noirs comme mes cheveux : vous avez dit bien des fois que vous ne pouviez souiï'rir les yeux bleus ; mon teint est brun, et, si je suis pâle, 6 Rodolphe ! c'est que je vous aime et que je souff're. Si vous avez fait la cour à cette femme, c'est parce qu'elle avait un teint brun et des yeux noirs. J'ai tout cela, Rodolphe, je suis plus jeune qu'elle, et je vous aime plus qu'elle ne peut vous aimer; car son amour est né dans les rires, et le mien dans les larmes, et cependant vous ne faites pas attention à moi; pourquoi? parce que je suis votre servante, parce que je veille sur vous nuit et jour, parce que je vais au-devant de tous vos désirs, et que je me dérange vingt fois dans une heure pour satisfaire vos moindres caprices. Il est vrai que vous me jetez au bout de
l'année quelques pièces d'argent ; mais, croyez-vous que de l'argent puisse dédommager d'une existence détournée au proGt d'un autre, et que la pauvre servante n'ait pas besoin d'un peu d'affection pour se consoler de cette vie toute de dévouement et d'amertume? Si j'avais de beaux chapeaux et de belles robes, si j'étais la femme d'un notaire ou d'un agent de change, vous monteriez la gardesous mon balcon, et vous vous estimeriez heureux d'un coup d'œil lancé à travers la persienne.
lODOLFHs. — Je ne suis pas assez platonique pour cela. Je t'aime plus, étant ce que tu es, que la plus grande dame de la terre. C'est convenu, tu restes?
MàiixTTX. — El madame de M***? vous savez ce que j'ai dit.
lODOLFHE. — Qu'elle aille au diable ! je romps avec elle. (,4 part.) Il y a plus de passion véritable dans cette pauvre fille que dans vingt mijaurées de cette espèce, et d'ailleurs elle est plus jolie.
HABiETTE. — Yous mc promettez donc...
RODOLPHE. — Sur tes yeux et ta bouche.
MARIETTE, Gvec cxploston, — Jc rcstc!
RODOLPHE. — Çà! notre chambrière, maintenant que vous voilà promue au grade de notre matlresseen titre, cherchez quelqu'un qui vous remplace et fasse votre ouvrage.
MARIETTE. — Nou, Rodolphc, jc veux être ici seule avec vous, et d'ailleurs je vous aime trop pour laisser le soin de vous servir à une autre.
RODOLPHE. — Tu es uue bonne fille et je suis un grand sot d'avoir été chercher si loin le trésor que j'avais chez moi. Je t'aime de cœur et de corps, je me sens en humeur tout à fait pastorale, et nous allons refaire à nous deux les
amours de Daphnîs et Chloé. (// la prend sur ses genoux, ei la herce comme un petit enfant,)
Intrat alrert, l'homme positif. — Voilà an groupe qui se compose assez bien; mais je doute fort qu'il fût du goût de madame de M"^^*, si elle le voyait.
BODOLPHE. — Je voudrais qu'elle le vtt.
ALBERT. — Tu ne Taimes donc plus?
BODOLPBE. — Est-ce quc je l'ai aimée ?
ALBEBT. — A vrai dire, j'en doute. Et ta passion d'artisle?
BODOLPBE. — Au diable la passion ! je courais après elle, clic est venue chez moi.
ALBEBT. — C'est toujours rinsi. Je suis charm<^ de le voir revenu à des sentiments raisonnables. Je vote des remerclments à Mariette pour cette cure importante.
vABiETTE. — Ce n'est pas sans peine, monsieur Albert, que je l'ai opérée.
ALBEBT. — Je le crois, le malade était au plus mal : gare les rechutes!
MABiETTE. — Oh ! j*en aurai bien soin, soyez tranquille.
BODOLPBE. — N*aie pas peur, ma petite Mariette, lu es trop jolie et trop bonne pour qu'il y ail le moindre danger.
ALBEBT. — 0 mon ami ! il faut être bien fou pour sortir de chez soi dans l'espoir de rencontrer la poésie. La poésie n'est pas plus ici que là, elle est en nous. Il y en a qui vont demander des inspirations à tous les sites de la terre, et qui n'aperçoivent pas qu'ils ont à dix lieues de Paris ce qu'ils vont chercher au bout du monde. Combien de magnifiques poëmes se déroulent depuis la mansarde jusqu'à la loge du portier, qui n'auront ni Homère ni Byron!
combien d'humbles coeurs se consumehl en silence, el •t'éleignent sans que leur Hamme ait rayonné >u dehors ! que de larmes onl coulé que personne n'a essuyées! que de passions, que de drames que l'on ne connaîtra jamais I que rie génies avortés, que de plantes étiolées faute d'air! Cette chambre où nous sommes, toute paisible, toute calme, toute bourgeoise qu'elle est, a peut-élre vu autant de péripéties, de tragédie* domeMiqueset dedrames intérieurs, qu'il s'en est joué pendant un an à la forte-Saint-Marlin. Ttes époux, des amants, y ont échangé leurs premiers baisers ; des jeunes femmes y ont goûté les joies douloureuses de la maternité ; des enfants y ont perdu leur vieille mère. On 8 ri et l'on a pleuré, on a aimé cl l'on aéléjnloui, on a sonlTert et l'on a joui, on a râlé et l'on est mort entre CCS quatre murs : toute la vie humaine dans quelques pieds. Et les acteurs de tous ces drames, pour n'avoir pas le leinl cuivré, un poignant et un nom en i ou en o, n'en avaient pas moins de colère et d'amour, de vengeance cl de haine, et leur cœur, pour ne pas battre sous un pourpoint ou un corselet, n'en baltait pas moins fort ni moins vite. Les dénoOments de ces tragédies réellen, pour ne pas être un coup de poignard ou un verre de poison, n'en étaient pas moins pleins de (erreurs et de larmes. Je le le dis, A mon ami, la poésie, toute fille du ciel qu'elle est, n'est pas dédaigneuse des choses les plus humbles; elle quitte volontiers le ciel bleu de l'Orient, et ploie ses ailes dorées au long de son dos pour se venir seoir au chevet de quelque grabat sous une misérable mansarde; elle est comme le Christ, elle aime les pauvres et les simples, et leur dit de venir à elle. La poésie est partout : cette chambre est aussi fmêtiqiie que le golfe de R.-iîa, l^chia, ou le lac Majeur, ou
tout enrlroil réputé poétique ; c'est à toi de trouver le filon et de Tcxploiter. Si tu ne le peux pas, demande une place de surnuméraire dans quelque administration, ou fais des articles de critique pour quelque journal, car lu n'es pas poêle, et la muse détourne sa bouche de ton baisen Regarde, c*est dans ces murs que s'est passée la meilleure partie de ton existence ; tu as eu là tes plus beaux r^ves, tes visions les plus dorées. Une longue habitude t'en a rendu familiers les coins les plus secrets : tes angles sortants s'adaptent on ne peut mieux avec leurs angles rentrants, et. comme le colimaçon, tu t'cmboUes parfaitement dans ta coquille. Ces murailles t'aiment et te connaissent, et répètenl (a voix ou tes pas plus fidèlement que tout autre; ces meubles sont faits à toi, et tu es fait à eux. Quand tu entres, la bergère le tend amoureusement les bras et meurt d'envie de l*cmbrasser; les fleurs de ta cheminée s'épanouissent et penchent leur tôle vers loi pour te dire bonjour; la pendule fait carillon, et l'aiguille, toute joyeuse, galope ventre i terre pour arriver à Theure dont le son vaut pour toi toutes les musiques célestes, à Theure du dtner ou du déjeuner; ton lit te sourit discrètement du fond de Talcôve, et, rougissant de pudeur entre ses rideaux pourprés, semble (e dire que tu as vingt ans et que ta maltresse est belle; la flamme danse dans l'âtre, les bouilloires bavardent comme des pies, les oiseaux chantent, les chats font ronron; tout prend une voix pour exprimer le contentement; le tilleul du jardin allonge ses branches à travers la jalousie pourte donner la main et te souhaiter la bienvenue ; le soleil vient ou-dcvant de toi par la croisée et les atomes valsent plus allègrement dans les rais lumineux. La maison est un corps dont lu os Tômc et à qui tu donnes la vie : lu es le
CELU-CI ET CBtlK-LA. 171
cenlre de ce microcosme. Pourquoi donc vouloir se déplacer et devenir accessoire, lorsqu'on peut être principal? 0 Rodolphe ! crois-m'en, jette au feu toutes les enluminures espagnoles ou italiennes. Une plante perd sa uneur & être changée de climat, les pastèques du Midi deviennent des citrouilles dans le Nord, les radis du Nord des raiponces dans le Hidi. Ne le transplante pas toi-même, ce n'est que dans le sol natal que l'on peut plonger de puissantes et profondes racines : d'un bon et honnête garçon que tu es, ne cherche pas è devenir un petit misérable bandit, i qui le premier chevrier des Abruzies donnerait du pied au cul, et qu'il regarderait & juste titre comme un niais. Aime bien Mariette, qui t'aime bien, el, sans le soucier si tu as ou non une tournure d'artiste, Tais tes vers comme ils te viendront; c'est le plus sage, et lu te Teras ainsi une eustence d'homme qui, sans être très-dramatique, n'en sera pas moins douce, et te mènera par une route unie et sablée au but inconnu où nous allons tous. Si quelqu'un te fait insulte, bats-toi en duel avec lui , mais ne l'assassine pas à la mode italienne, parce que Ton te guillotinerait immanquablement, ce qui me fâcherait fort, car tu vaux trop, quoique lu sois un grand Tau.
En faveur de l'amitié que je te porte, pardonne-moi la longue tartine que je viens de te Taire avaler, et sur quoi j'étale depuis une heure les confitures de mon éloquence ; passe-moi, en outre, une allumette pour allumer ma pipe, et je te voue une rcconpiaissance égale au service.
Rodolphe fit ce qu'il demandait, et bienlùi un nuage de Tumce emplit la chambre. La soirée se passa on ne peut plus joj'eusemeal, et Albert se retira fort tard.
Narielte, le lendemain, n'eut (|''un lit i faire, et de
nouvelles couleurs commençaient à poindre sur ses joues rondes et potelées.
Et madame de M^^, que devint-elle? Elle avait di'jà pris un amant quand Rodolphe la quitta, le tout par craiuted*eii manquer.
Et M. de M'^*^? Il resta ce qu'il était, c'est-à-dire le plus dernier de M. Paul de kock qu'il soit possible d'être, si les façons de plus font quelque chose à laffaire.
Rodolphe et madame de M'*'*'*' se rencontrèrent quelquelois depuis dans le monde; ils se traitèrent avec toute la politesse imaginable, et comme des gens qui se connaisseut à peine. La belle chose que la civilisation!
Enlin, nous voilà arrivés au bout de cette admirable épopée, je dis épopée avec une intention marquée ; car vous pourriez prendre tout ceci pour une histoire libertiue, écrite pour TcdiOcalion des petites flilcs.
11 n'en est rien, estimable lecteur. Il y a un mythe trèsprofond sous cette enveloppe frivole : au cas que vous ne vous en soyez pas aperçu, je vais vous l'expliquer tout au long.
Rodolphe, incertain, flottant, plein de vagues désirs, cherchant le beau et la passion, représente l'àme humaine dans sa jeunesse et son inexpérience; madame de M*** représente la poésie classique, belle et froide, brillante et fausse, semblable en tout aux statues antiques, déesse sans cœur humain, et à qui rien ne palpite sous ses chairs de marbre ; du reste, ouverte à tous, et facile à toucher, malgré ses grandes prétentions et tous ses airs de hauteur; Mariette, c'est la vraie poésie, la poésie sans corset et sans fard, la muse bonne fille, qui convient à l'artiste, qui a des larmes et des rires, qui chante et qui parle, qui remue et
palpite, qui vil de la vie humaine, de nuire vie à nous, qui se laisse faire à toutes les Tantaisies et i tous tei caprices, et ne Tait la pelite bouche pour aucun mot, s'il est sublime.
H. de M***, c'est le gros sens commun, la prose bêle, fa rai.wn bulorde de l'épicier ; il est marié à la fausse poésie^ à la poésie classique : cela devait être. H est iiirérieur à sa femme; ceci est un sous-mythe etcessivemenl ingénieux, qui veut dire que M. Casimir Delavigne est inférieur ■ Racine, qui est la poésie classique incarnée. Il est cocu, H. de H***, cela généralise le type; d'ailleurs, la fausse poésie est accessible à tous, et ce cocuage est tout allégorique.
Albert, qui ramène Rodolphe dans le droit chemin, est la véritable raison, amie intime de la vraie poésie, la pro:>e fine et délicate qui retient parle bout du doigt la poésie qui veut s'envoler, de la lerrc solide du réel, (tant Les espaces nuageux des rêves et des chimères : c'est d«n Juan qui donne la main à Child-llarold.
J'espère que voilà une superbe explication S laquelle vous ne vous attendiez guère, garde ualional de lecteur que vous êtes.
Je ne sais pas, avec tout cela, si l'hisloire de Rodolphe sera de voire goût, mais j'ai asseï bonne opinion de tous pour croire qu'en pareille occurrence vous n'eussiei pas hésité entre celle-ci et celle-là.
ELUS WILDMANSTADIUS
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(.'HOMME MOYEN AGg
... Landalor leaiporit icti.
BoucB.
|<a cathédrale ro|ae«M était sa ara|»act.
Vicroa Bflflo.
Parmi les innoinbrables variétés de jeuDes^Françe, «ne iles plus remarquables, sans contredit, es( celle dool nons allons nous occuper. Il y a le jeune-rFrance byrooieo^ le jeuiie-Fraqce artiste^ le jeune-France passionné, le jeune-f France viveur, cbiqueur, fumeur, avec ou sans barbe, que certains naturalistes placent entre les pachydermes, d'aatrès dans les palmipèdes, ce qui nous parait également fondé. Mais de toutes ces espèces de jeane8«>Fraiioe, le jeune-France moyen âge est la plus nombreuse, et les individus qui la composent ne sont pas médiocrement cariem
ELI\S WILDIANSTADIUS. 175
à eiaroiiter. J'en chercherai un entre tous, ami lecteur; il irourra te donner une idée dû genre, si tu n'as pas eu le Itonheur d'en voir un vivant ou empaillé. Comme il est mort, je puis te dire son véritable nom : il se nommait Elias Wildmanstadius; celait un très-beau riom pour un bomme moyen âge, d'autant que ce n'était pas un pseudonyme. Je vous prie, lecteur, de^ ne pas trop rire de lui , car c'était mon ami, et il fut sincère dans sa folie, bien diiïéreni de tant d'autres, qui ne le sont que par mode et par manière.
J'espère que tous me pardonuerct l'espèce de teinte sentimentale répandue sur ce récit. Songei qu'Elias Wildmanstadius fut mon plus cher camarade, el qu'il est mort, et d'ailleurs j'ai besoin de faire reposer un peu mes lèrres, qui, depuis trois cents pages environ, se tordent en ricanements sardoniques.
L'ange chargé d'ouvrir aux Ames la porte de ce monde, par la plus inexplicable des distractions, n'avait livré passage à la sienne qu'environ irais cents ans après l'époque Qice pour son entrée dans la vie.
Le pauvre K'ias Wildmatistadius, avec cette Ame du quiniième siècle au dii-neurièaie, ces croyances et ces sympathies d'un autre dge au milieu d'une civilisation égoïste el prosaïque, se trouvait aussi dépaysé qu'un sauvage des bords de l'Orénoque dans un cercle de fashionables parisiens.
Se sentant gauche et déplacé dans cette sociclc pour laquelle il n'était pas fait, il avait pris le parti de s'isoler en lui-même et de se créer une existence à part. Il s'était bAli autour de lui un moyen ége de quelques toises carrées, à peu près comme un amant qui, ayant perdu sa maîtresse,
170 LES JEUMES-FRANCE.
fait lever son masque en cire, et babille un mannequin des \ éléments qu'elle avait coutume de porter.
 cet effet, il avait loue une des plus vieilles maisons de S***, une maison noire, lézardée, aux murailles lépreuses et nioisies, avec des poutres sculptées, un toit qui surplombe, des fenêtres en ogive, aux carreaux en losMige, tremblant au moindre coup de vent dans leur résilie de plomb.
Il la trouvait un peu moderne ; elle ne datait que de 1530 tout au plus. (^)uelques bossages vcrraiculés, quelques refends, quelques essais timides de colonnes corinthiennes, où le goût <ie la Renaissance se faisait déjà sentir, gâtaient, â son grand regret, la façade de la rue et altéraient ta pureté toute gothique du reste de Tédifice.
C'était d'ailleurs la maison la plus incommoile de toute la ville.
Les portes mal jointes, les châssis vermoulus laissaient passer la bise comme un crible. La cheminée au manteau blason né, sous lequel toute une famille se fût assise, tùi avalé un chêne entier à chaque bouchée de sa gueule énorme ; il eût fallu deux hommes pour changer de place ses lourds chenets de fer, ornés de grosses boules de cuivre.
Les tapisseries de haute lisse, représentant des passes d'armes et des sujets de chevalerie, s'en allaient en lambeaux ; les murs suaient à grosses gouttes à force d'humidité; quelques tableaux noirs et enfumés éUienI pendus ci et là dans leurs cadres poudreux.
Pour compléter Tillusion , Elias Wildmanstadius avait rassemblé à grands frais les meubles les plus anciens qu'il eût pu trouver : de grands fauteuils de chêne k oreillettes, cou\erts de cuir de Cordoue avec des rious â grosses têles»
ELIAS WILDHANSTADIVS. 177
des tables niaMiTcs aux pieds torlus, des tits à estraiie et i . baldaquin, des bufrels d'ébène, incrustés de nacre, ra}cs de fliets d'or, des panoplies de diverses époques, tout ce bagage rouillé el poussiéreux, qu'un siècle qui s'en va laisse ■ i l'aulre comme témoin de son passage, et que les peintres disputent aux antiquaires chez les marehands de curiosités.
Alin d'èire assorti à ses meubles et de ne pas faire dissonance, it portait toujours chez lui un costume du niojen ige.
Rien n'était plus divertissant que de le voir, ce bon Elias Wildmansiadius, avec un surcot de samit armorié, des Jambes mi-parties, des souliers â la poutaine, les cheveux fendus sur le front, le chaperoti en léte, la dague et l'aumOnière au cAté, se promener gravement, à travers les salles désertes, comme une apparition des temps passés, ^uelquefois il se revêtait d'une armure complète, et il prenait un grand plaisir i entendre le son de fer qu'il rendait en marchant.
Cet amour de l'antiquité s'étendait jusque sur la cuisine : il fallait mettre sur sa table des drageuirs et des faaiiaps : il ne voulait manger que faisans avec leurs plumes, paons rAlis, ou toute autre viande chevaleresque. Dès qu il voyait paraître quelque mets plus bourgeois et plus confortable, il entrait eu fureur, et il aurait presque battu Uarlhe,sa vieille gouvernante, lorsqu'elle lui versait du faro ou du lambick, au lieu d'hydromel et de cervoise.
Par le même motif, il n'admettait dans sa bibliothèque aucun livre imprimé, à moins que ce ne fut en gothique: car il délestait l'invention de Guttemberg autaut que celle de l'artillerie.
En revanche, les rayons élaienl chargés de force beaux
diables et des draguris, et croya surde qu'elle rùt,^pourvu que 1* que ligaturée et le titre en graii
£n peinture , ses opinions éta des tableaux du quinzième sied n'aimait que Mabuse, Jacquema rugin et quelques peintrt^s de < çait à être trop nouveau pour lu
De la musique telle que Toi Weber^ il ne connaissait rien ; a
il chantait :
• Tout Mt verlore,
^ La linlclore,
3 Tout est Trclore, I
f^ de la défaite des Suisses à Ma
quin, ou quelque autre air d'0< sello, de Constantio Festa ou plus loin.
Pour les instruments dont on
ELIAS WILDMANSTADIUS. t7ll
Parlhënopeus de Blois, Huon de Bordeaux, Atys el Hrofilas, le Saint<Graa1, Dolopalhm, Perceforest, et mille autres; il ne se doutait pas de Byron et de Gœthe. Il vous eût raconté de point en point la chronique de tel roitelet breton antérieur à Grfllon et à Konan, et tous l'eussiei Tort surpris en lui parlant de Napoléon.
Lorsqn^il était rorcé d'écrire A quelqu'un, c'était dan« un style si plein d'archaïsme, arec un caractère si hors d'usage, qu'il élait impossible d'en dcchifTrer un mol, et qu'il fallait en déférer au chartrier de la ville.
Sa conversation était hérissée d'expressions vieillies, de tours tombés en désuétude, si bien que chaque phrase élait une énigme, et qu'il y fallait un commentaire.
Ponrlant, avec tout cela, il avait une âme aimante et pieuse; il comprenait l'art, mais l'art naïf et qui croit i son œuvre, l'art gothique, patient et enthousiaste, qui fait des miniatures géantes, des basiliques travaillées en hijou, de* clochers de deux cents pieds, finis comme des chatons de bague. Il sentait admirablement bien l'architecture; il eût trouvé Notre-Dame el la cathédrale de Bourges, si elles avaient été à faire. Trois cents ans plus lAt, le nom d'Elias Wildmanstadius nous fût parvenu, porté par l'écho des siècles, avec ces quelques noms rares qui surnagent et ne meurent point; mais, comme beaucoup d'autres, il avait manqué son entrée en ce monde, il n'était qu'une espèce de fou ; il eût été un des plus hauts génies, sa vie eOt été pleine et complète ; il était obligé de se créer une existcnre factice el ridicule, et de se jouer lui-même de lui.
Choqué de la tournure bourgeoise et mercantile des habitants, de la monotonie anti-piltoresquc des maisons neuves, il en était réduit i ne pas sorlir , on, s'il te fainil.
180 LKS JEUNES-FRANCE.
ce n^élait que pour visiter et pour fureter dans fous se« coins sa bonne vieille cathédrale. C'était le plus grand plaisir qu'il eut; il y restait des heures entières en conteinplttion. Le clocher dcH^liiqueté à jour, les aiguilles évidces, les pignons tailladés en scie, les croix à fleurons, les guivre» el les tarasqucs montrant les dents à l'angle de chaque toit, les roses des vitraux toujours épanouies, les trois porches avec leurs collerettes de saints, leurs trèfles mignonnernenl découpés, leurs faisceaux de colonnes élancées et fluettes, les niches curieusement ciselées et toutes folles d'arabesques, les bas-reliefs, les emblèmes, les figures héraldiques la plus petite dentelure de cette broderie de pierre, la plus imperceptible maille de ce tulle de granit, il aurait tout dessiné sans rien voir, tellement il avait présent à la mémoire jusqu'au moindre détail de son église bien-aimée. 1^ cathédrale, celait sa maltresse à lui, la dame de ses pensées ; il ne lui eût pas fait infidélité pour la plus belle des femmes : il en rêvait, il en perdait le boire et le manger; il ne se trouvait à l'aise qu'à l'ombre de ses vieilles ogives; il était la chex lui : le fond était en harmonie avec le personnage. A force de vivre avec les colonnettes fuselées, au milieu des piliers sveltes et minces, il en avait «d quelque sorte la forme.; à le voir si maigre et si long, on TeAtpris pour un pilier de plus, ses cheveux bouclés ne ressemblant pas mal aux acanthes des chapiteaux.
il avait étudié à fond l'histoire de la basilique et de sa construction ; il vous eût dit précisément à quelle année avaient été bâtis le chœur et l'abside, le maltre-autel et le jubé, la nef et les chapelles latérales; il avait constaté l'âge de chaque pierre; il savait combien avait coûté la menuiserie dos stalles, du banc de l'œuvre et de la chaire, ce qu'il
EI.HS WII.DMANSTADtCS. 181
avait fallu <>« temps pour poser la clef de voûte, suspendre la lancette el le pendentiT; il lisait couramment les inscriptions de toutes les tombes ; il eipHquail les blasons ; il connaissait le sujet de tous les tableaux et de toutes les peintures des Titrages; il vous eût conté comment l'orgue, don d'un empereur d'Orient, était le premier qu'on eût vu en Europe; et bien d'autres, si vous l'eussiez laissé faire, car il ne tarissait pas sur ce sujet, et, quand il en parlait, sa figure s'animait singulièrement, ses yeux, d'un bleu terne, brillaient d'un éclat eitraord inaire.
Cette pauvre dme, oubliée dans un coin du ciel par «on ange gardien, amoureux sans doute de quelque Elon, et jetée ensuite dans un mondedonlloutes ses sœurs s'en élaieni allées, nageait alors dans une joie inelTableet pure: elle se croyait en ISOO.
Pour tromper son ennui, le bon Elias Wjldmanstadius sculptait, avec un canif, de petites cathédrales de liège, peignait des miniatures à la manière gothique, transcrivait de vieilles chroniques, et faisait .des portraits de vierges, avec des auréoles et des nimbes d'or.
Il vécut ainsi fort longtemps, peu compris et ne pouvant comprendre. .Sa fin fut digne de sa vie. Il y a dcui ans, le tonnerre tomba sur la caihéilrale, et j fit de grands ravages. Par l'effet d'une sympathie mystérieuse, le bon Elias mourut de mort subite, précisément i la même heure, dans sa maison (c'est celle qui fait l'angle du vieux marché, et où Ton voit une madone), assis dans un grand fauteuil, au moment uii il arhevait un dessin de la cathédrale. On l'enterra, comme il l'avait toujours demandé, dans la chapelle oij il avait passé tant d'heures de sa vie, sous la pierre qu'il avait usée de ses genoux. II est maintenant li-haut,
en compagnie des chérubins , de la Vierge et des saint qu'il aimait tant , dans son beau paradis d'or et d'azur, i sans doute il ne manquerait rien à son bonheur, si Pépita phe de son tombeau n'était pas en style et en caractèn évidemment modernes.