‹ La vie parisienne sous la République de 1848Chapitre 2 sur 28 · I.A VIK l'\HI>IKN\K · texte numérisé non relu

I.A VIK l'\HI>IKN\K

EriVavés });ir i-ette atlitmlcdu pnuv(tir.nu. |(eiitêtre, animés de dispositions coiit-iliantcs, la j)lupart des députés de l'opposition, sous l'influeui-e d'Odilon Barrot, s'étaient résolus — et on l'avait annoncé dans les joui-naux: — à ne pas assister au l>aii([U('t.

J.e 2'J f'i'vrler.

Sous un ciel bas cl lourd tonilx' une pluie i;lacéc. Monotone et silencieuse, elle luinhc ddticcment, sans arnH. l'n soleil transi agonise di-rricrc des nuages (|in saccuinulent et, lentement, sendtleiit se vider, ('/est une (le ces idUruces d iiue tristesse enei'vaute. d une ithsi'dante nndancolie, ([ui détrenipent toutes les énergies, remplissent d'ombi'e et de IVoid toutes li-s âmes.

\\\^'\\ di' moins excitaul. v\r\\ de uiolus l'avoridile a un soidèvemeul |)o[»id;iire ipu' ce UKU'ose 22 Icvriei- IS'iS. C.ependant des ouvriers, en all.iut. \ers le lever du jour, à leur travail, stationnent «levant les ari'iches comminatoires (pie le gouvernenu'ut a l'ait |)laearder. 11 v a. dans clia([ue groupe, des exclamations, des commenliiires. Des orateui-s im|>rovisés, parmi les((U(ds les agents des sociétés secrètes ne sont pas iMres. pronom-ent de gramls mots: droit... loi... liberté!

D'intention réellenu'ut aggresslvc et de plan

CO.MMKNT ON FAIT UNK HKVUF.UTION 5

bien déterminé, il ne semble })as en exister dans la masse du peuple ou, du moins, on les dissimule — mais le noïiibre des badauds, leur agitation, augmentent sans cesse, et beaucoup de curieux, venant de tous les points de Paris, sortant pour la majeure partie des ateliers et des usines, où on n'a pu les retenir, se dirigent, joyeusement, malgré la pluie, vers les Champs- Elysées, vers le spectacle qu'on leur a promis.

« Depuis ({uinze jours, les Faubourgs avaient les oreilles étourdies du ban([uet. On y verrait défiler des députés et des pairs ; puis des patriotes faineux, l(\s crânes delà Réf'oime, les muscadins du XalionaL M. Ledru-Rollin, M. Marrast, (4 de grands lioinnu's de toutes sortes à la douzaine ; il lall.'iit voirrela. Ou vint sur la |)laee de la ('oiicorde où devait passer le cortège, comme on va voir un sjxn-tacle. L'idée d'une atta<[ue n'était nulle part (1 '. »

\'ers 10 heures, des étudiants en droit et eu médecintî si; réunissent sur la place du Panthéon au nombre de près de deux mille, se groupent, et, l'ormant deux rangs, s'avancent, dans la direction des boulevards, sons le commandement d'un jeun(; homme (pi'a (h'sigiu' comme chel' une taille gigan-

(1) La Naissance de la Hêinihliquc en février IS'iS. par Lli:ii;n 1)1-; LA HoDDE. Paris, 1850, p. 50.

tesque. Sur les quais, ils rencontrent une l)ande d'ouvriers. Les deux colonnes fraternisent, et s'associant, continuent IiMir marche.

On arrive à la place de la Madeleine vers laquelle s'étaient dirigés la plupart des curieux. \'ers 11 h. 12, une foule immense attendait, surprise de ne voir se former aucun cortège, de ne voir apparaître aucun grand homme. La place et les rues voisines étaient remplies d'innombral)les badauds inoffensifs, mais il fallait peu de chose |>our les translormcr en manifestants. Ils (•oMimiTicérciit à s'irriter ([uand ils apprirent, quand ils comprirent que le banquet n'avait pas lieu. On cria : V/\'e la Réforme! et. natui-ellement. .4 htis Giiizot ! On chant;! la Marseilldisc. Quehpriin pi'O- |>osa : « Piiis(|U(» les députés ne viennent pas, allons les cherclu'i' ! » et un groupe se dirigea a ers le Palais Bourbon, où la grille du péristyle fut arrachée. D'autres groupes poussaient des cris hostiles deviint la maison d'Odilon Hari-ot, accusé d'avoir trahi le peuple, ou jetaient des pierres aux fenêtres de l'hôtel des Affaires étrangères, boulevard des Capucines, en répétant le cri par lequel dcA'ait débuter la RéA'olution : .1 Ixis Guizol !

Peu à peu, ce qui n'était qu'une manifestation de curiosité tend à devenir une émeute.

Toujours à l'avant-garde, quand il s'agit de détruire ou de tuer, cette A^ermine, le gamin de

Paris, fils d'alcoolique et de tuberculeuse, le Gavroche, ([ui a plus de pus que de sang dans les veines, commence à jouer s(in voie de révolté cruel , — cruel comme tous les faibles, comme tous les dégénérés, — et de meurtrier gouailleur. C'est lui qui, aux Champs-EWsées, avec des chaises, avecles débris des baraques renversées, élève les premières barricades.

On renverse les réverbères. .V coups de pierres, on oblige les municipaux ([ui ont leur poste au grand carré Marigny à s'y réfugier et à s'y renfermer.

Des soldats, fantassins, cavaliers, ont été envoyés pour démolir les barric;uies des Champs- Elvsccs et (lis[)erser les attroupements. On les accucMlIc aux cris de: IVi'C /a ligne!

D'autres barricades, plus sérieuses, sont élevées près du marché Sainl-Ilonoré et dans la rue (h^ Rivoli. Des ouvriers envahissent le magasin d'accessoires de la Porte Saint- Martin et en sortent avec toutes les armes r[u'ils ont pu trouver, depuis la pique du tape-dur ]us(pi'à l'épée de Lagardère.

Il y a déjà des morts. Deux femmes ont été tuées dans la rue Sainl-flonoré, et un capitaine de la ligne au faubourg Saint-^Iarce;iu.

A la Chambre, les dé[)utés affectent de s'intéresser à une discussion sur le pi"ivilège des ban([ues. Consulté par (pielqiies-uiis d'entre eux.

8 LA VIK l'MUSIENNE

(iui/ot l'ait cette déclai'atioii : « Je puis n'jxnidrr de la journée, mais ]»• ne suis pas sans iiKjuiétudt* pour la nuit. »

Vers 4 heures, ïhiers, (jue ces monotones débats ennuient, quitte la séance pour aller se mêler aux curieux, et s'offrir, trop certain de l(^s rencontrer sur sa route, aux acclamations du peuple. Il arrive aux Champs-Elysées, et, comme il l'espérait, ne tarde pas à être reconnu. « Des enfants et de jeunes ouvriers s'emparent de lui, cl. p;ir maligne plaisanterie, beaucouj) plus (jur par impulsion j)<)litique, ])r<''tendent lui imposer une tumultueuse ovation. M. Tliiers, dont la sae^acitc^ ne se me]irend pas sur li' luoltile réel de cet élan pojmlaire, se débat viveiuenl eiiln- les bras (|ui le soulèvent, reprend pied sur le sol a f(»i'ce d'efhu'ts, réussit enfin à s'ecliap[>er des mains qui le pn'ssent. et, j)ar une fuite prt'cipitée, avise à si' soustraire à ces caustiques lioiuiuages. 500 de ces enfants le poursuivent en courant, traversent les allées sur ses pas, l'accablent de leurs huées, et provoquent par leurs folles jilaisanterips le l'ire et les applaudissements de 1.000 spectateui-s. L'infortuné triomphateur n'atteint (piavec j)eine l'hôtel Poïitalba. dont les étrilles, par bonheur, s'ouvrent pour lui donner passage et se referment immédiatement dei'rière lui (i . »

(1 Histoire de I rente heures.... p. 47.

Ce devait être un spectacle très g"ai, mais sur d'autres points de Paris, on s'amusait ])oauc(»up moins.

Quatre cents hommes d'infanterie et cent cavaliers gardent les abords de l'hôtel des Affaires étrangères, particulièrement menacé par toutes les haines.

Le rappel bat dans les rues pour rassembler la garde nationale. Des ouvriers, des enfants, escortent les tambours, en chantant la Marseil- Idise. Les gai'des nationaux rejoignent leurs postes sans trop savoir encore s'ils défeiuli'ont h' gouvernement contre le peuple ou le peuph^ contre le gouvernement. Renverser la monarchie, ils n'y songent pas. Ils veulent simplement lui donner une leçon. Sur la place du Panthéon, où elle bivouaque, la 12" légion a pris parti. Elle crie : \'ive la Réforme ! Le pouvoir n'a pour lui, en réalité, que les gardes municipaux, trop peu nombreux, mais il n'éprouve aucune appréhension (i).

Le 5^ régiment d'infanterie légère, un escadron

(1) « Ce qui fui le plus remarquable, ce jour-là, c'est bien moins l'agression populaire que la réserve du pouvoir; mais celte réserve s'explique. Aux yeux du Gouvernement, l'émotion n'était qu'un feu de paille qui tomberait de lui-même, el qu'il fallait craindre d'aviver. » La Xaissancr de lu Hépiihlique en février IS'iS..., p. .59.

Quelques jours avant le 24 février, Louis-f^liilippe adressait ces paroles au général Hadowitz, qui parlait en congé: « Dites bien à volie maitre (|ue deux choses sont désor-

10 LA Ml". PAIUSIK.NNK

(lo drjtgoiis, un escadron (le cliuss<'ui'.s,t't dcuxlnitteries d'artillerie campent sur la place du Cancjusel, où la circulation est interdite. 10.000 hommes y étaient réunis dans la soirée, et, vers 8 heures, Louis-Pliili[)pe, acconi|ia^^nc de ses deux l'ils, les passait en revue.

Dans les rues du centre, sur le houlcvard, circulent des patrouilles à pied et à cheval.

Les émeutiers de leur côté ne restent pas inactifs, pendant qu'à la Chand)re, travaillant pour eux, deux députés, Odilon Harrotel M. (le(jenou(le, déposent sur le bureau deux demandes de mise en accusation contre, le ministère.

Le [)oste du cari'e Marigny est incendié. Les municipaux qui y étaient enl'ermt's trouvent, (|iielques instants, un abri dans un poste voisin, mais on se dispose à v metti-e le l'eu et ils réussissent à g'rand'peine à s'écliappi'r sains et saui's.

Des barricades sont rapidement construites dans les (juartiers poj)ulaires. Les rues Ti»pn'tonne, Bourg-l'Abbé, (Ireneta, Transnonain, oii abondent les ouvriers, se sienaleiil par leur résistance à la troupe.

Des petits combats ont lieu un peu partout, l'ne

m.iis impossibles en Fram-e : la révolution et la i^uerre. » La Rt'rolution de ISffH racontée par un témoin, {ficviic hebdonuufaire, 1909. Etude d'HENRi W'elschingeu, d'après les Souvenirs d'ADOLPHE r>E CiKcoLnr, publiés en 1909.)

ambulance a été établie rue Saint-Houoré, u" 291. On n y apporte que des blessés. L'action n'est pas encore engagée sérieusement. De part et d'autre, on hésite.

Cependant des chefs qui, au début, se cachaient, semblent sortir de terre, et on ne se contente plus d'armes de théâtre.

Sur le quai de la Mégisserie, dans la rue Montmartre, on a pillé des boutiques d'armuriers, et comme l'un d'entre eux, un des plus connus, Lepage, a cru devoir fermer et veri'ouiller sa porte, on l'a tout simplement enfoncée, en lançant contre elle une lourde voiture. Quelques heures plus tard, dans la nuit, aux Batignolles, des émeutiers entraient dans les maisons, et priaient les bourgeois de leur livrer toutes les armes qu'ils pouvaient posséder. Aucun de ces pacifiques bourgeois n'ayant résisté à cette prière, la petite troupe, composée de 30 ou 40 hommes très décidés, se trouvait bientôt en possession de fusils de chasse, ou de pistolets, dont elle se servait immédiatement contre les patrouilles qui parcouraient les boulevards extérieurs. Elle allait ensuite, pour prendre un repos bien gagné et se préparer à la journée du lendemain, bivouaquer dans le chantier d'un marchand de bois.

Ceci se passait entre li heures et minuit. A ce moment-là, le premier acte de ce drame qu'est la

RéA^olution de février touche à sa fin. Çà et là retentissent encore, mêlés à des coups de feu, des refralus de chants patriotiques. Puis,[)euà peu, le silence se fait, et Paris s'endcti-t, ;inxii'ux, enfiéA'ré.

Le 'J',) février.

nilcl csl.ail (Ichill (le cctlc jourut'c, ([iii va v\vr (Ircisivc, la sitnalioii des (\v\\\ partis?

D'un ('(')t('', aïK'une entente, une série d'actions isolées. Des tiiailleurs (pii font le coup de feu et plient au moindre choc. Des barricades élevées à la hâte, mal construites, mal défendues.

De l'autre, un parti pris de modération et de douceur, et une confiance absolue dans la victoire finale.

Le commandement su[uéme des trouj)es chargées de rétablir l'ordre a été confié au maréchal Bugeaud. Vers 8 heures du matin, pour la seconde fois, le rappel bat. Les gardes nationaux endossent leur uniforme, et descendent dans la rue, également ennuyés par un service trop matinal et par une émeute trop prolongée.

On se cominuniipn-, de groupe en groupe, de porte en [)orte, les nouvelles. On les commente, on les exagère ou on li's invente, pour paraître bien infoi'uié. Vax t;"enéral, on se montre sévère

pour le gouvernement qui a résolu, assure-t-on, d'écraser sans pitié l'insurrection.

Le vent balaie les nuages, qui annonçaient la pluie, et le ciel s'éclaire.

C'est une bande d'une centaine d'ouvriers qui, à la première heure, donne le signal de la reprise de la lutte. Précédée par un tambour et conduite par un homme à longue barbe, qui tient à la main un drapeau tricolore, elle apparaît, d'abord, dans le quartier Poissonnière. Elle arrive aux Halles, et essaie d'élever une barricade dans la rue des Prouvaires. Dispersée par un petit corps de troupes, envoyé à sa rencontre, elle se reforme à la pointe Saint-Eustache, continue sa route par la rue Montmartre, jusqu'au bas de la rue Poissonnière. Elle construit là une barricade, puis une autre rue de Gléry, et s'y immobilise, attendant les événements.^

Recrutées, formées dans les quartiers populaires ou commerçants, des bandes semblables — celle-là peut servir de type — procèdent de la même manière et tendent vers le même but.

Mais bientôt une sorte de plan d'ensemble se dégage, nécessité ou provoqué par les circonstances. Entre ces petits combats, livrés un peu au hasard, l'intervalle diminue et des communications s'établissent. Les émeutiers commencent à se compter. Il est évident que leur nombre a considérablement augmenté, depuis la veille. Beau-

14 i\ NIK i'vhisiknnh:

coii|» irciiti'e eux (jui iravjiiciit |t;i.s iritriiics, .s'en sont procurées, de nuiison eu maison. Vers 2 heures, ils seront maîtres de toutes ces rues • 'troites et tortu(!US('s du centre, sifaciles àdélendre, si l'avoi'uhles a une i^uerre civile'.

Le gouvernenuMit a piis des |ireeautioiis, ([ue rendent stériles le man([ue d'énergie clie/, les chefs, le man<|ue de zèle chez les soldats.

Une véritable armée évolue dans Paris. Il y a des pièces de canon sur la place du (lai'rouscd. sur la place des Victoires, sur les places de Grèvi' et de la Bastille, à la pointe Saint-Eustache, aux Halles, dans les rues Saint-Denis, Saint-Martin, etc.

Des engagements se produisent sur divers points entre les municipaux — odieux à la population parce que, seuls, ils ïont loyalement leur devoir de soldats — les chasseurs d'Orléans et les insurgés. Presque partout, la garde nationale, sous prétexte de jouer un rôle de conciliation, entrave la répression et favorise l'émeute (1). Voyons à l'œuvre, en nous bornant à trois exemples (2), ces Sabines a bonnets à [)oil.

(l) L.ucion (ic hi lk)d(l(' ai'liiinc \lii yalssuin-r dr In liriaildi- (juc .., |i. (i3) (jue des cliefs r.'iiublicains, llocon, Arago, etc., avaient en l'idée de liéguiser en garde» nationanx des énieuliers de lenr p.nli, ponr qn'ils pussent agir pins eflicaceinenl sur le p(>n|ile. (lest vraiment difticile à croire.

l2) lliMiL i)i ivKDiN, llislilirc jiniiilicliiiiir, /)/ii7i).S()/i/ii'/(it", ciiin-

« Au cours de ia rue Lepelletier, M. IJelaborde, chef de bataillon de la deuxième léo^ion. à la tête d'un fort piquet, s'est opposé énergiquement au passage d'un escadron de cuirassiers. Tenant son épée par la pointe, il s'avance et dit à l'officier commandant : « Monsieur, vous ne passerez pas, le quartier est tranquille, nous n'avons que faire de votre présence. « En même temps tous les gardes nationaux présents poussent les deux cris : TiVfi la Réforme ! A bas Giiizot ! La troupe s'éloigne sans observation.

La troisième légion, venue en assez grand nombre sur la place des Petits-Pères, a chargé son colonel de se rendre à l'état-major, pour déclarer qu'elle ne déposerait les armes qu'après le renvoi des ministres. Ses compagnies se détachent successivement, et vont tlans différentes directions, criant : Vive laRéf'orDie! ei faisant cesser les hostilités sur leur passage.

Deux pièces de canon étaient braquées dans la rue Saint-Martin. L'ne compagnie de cette légion s'est présentée devant la bouche de ces canons. MM. Dubochet et Sanche, officiers de cette compagnie, se sont écriés : « Ne tirez pas ! à moins ([ue vous ne vouliez tirer sur nous. Nous ferons la police chez nous, et nous arrêterons l'effusion du

plèle et jKJiinluirc ili' lu Hévoliitifiii de février IS'iS on tir la Liberté reconqui.fe. r*aiii~, 1848, p. 31.

16 l'A VIE PARISIENNE

sang. » Ces paroles produisirent un effet immense.

Une véritable union, née surtout d'un malentenilu, s'était effectuée entre une grande partie du peuple, qui voulait une révolution, et une grande partie de la bourgeoisie, qui ne voulait que la réforme.

En dépit de sentiments religieux très sincères et d'une bonté, que dissimulaient, malheureuse ment, la raideur de l'attitude et l'exagération de l'orgueil, Guizot avait été amené par l'étude assidue de l'histoire à un résultat qu'elle produit presque toujours, quand on n'y apporte pas d'idée pi'éconçue : le mépris de l'humanité, dans son ensemble, et une extrême défiance de la démocratie. De là sa résistance à l'élargissement du suffrage électoral qui ne pouvait, pensait-il, aboutir qu'au suffrage universel, de concession en concession, et la faiblesse de la veille entraînant inévitablement celle du lendemain.

Ce que devait faire du droit de voter une plèbe imbécile, ignorante et jalouse, nous ne le savons que trop, puisque notre pays en meurt, proie offerte d'avance à des nations robustes, disciplinées, que domine une hiérarchie et que gouverne une élite — mais en 1848. et avant l'avènement de la Révolution de 1848, on l'ignorait. On croyait à la générosité du Peuple, au désintéressement du

Peuple, au bon sens du Peuple. On était plein des plus touchantes illusions.

Elles expliquent, ces illusions, qui ne survivront pas aux journées de juin, pourquoi, pendant les journées de février, du début jusqu'à la tin, Guizot, qui ne partage pas l'erreur commune et s'oppose, avec acharnement, à cette erreur, a contre lui la presque unanimité de la population parisienne, y compris ceux dont il défend, sans qu'ils s'en doutent, la cause.

Il s'aperçoit bientôt que, malgré toute son énergie, et n'ayant pour précaire appui qu'un roi trop menacé lui-même, sa situation devient intenable. A la Chambre des députés, dont l'émeute, comme une mer déchaînée, assiège et bat les murs, après une scène orageuse, a})rès de violentes attaques qui n'entament ni ses convictions ni son orgueil, il démissionne.

Rapidement, de bouche en bouche, vers quatre heures de l'après-midi, la nouvelle se répand dans les rues. L'opposition modérée, l'insurrection légale, si on peut unir ces deux termes, obtiennent ce qu'elles désiraient. Le calme semble renaître, l'émeute hésite et recule.

La chute de ce ministre détesté est considérée comme la plus glorieuse et la plus féconde des victoires. Partout, sans même attendre le coucher du soleil, on illumine. Une foule immense enva-

hit les boulevards, où l'on adiùte, qu.ntre ou cinq fois son prix ordinaire, la Patrie., joanuil du soir (i). Ceux qui tout à l'heure se battaient, ou se cachaient derrière des barricades, se répandent dans les rues, avec des torches à la main, mais sans abandonner les sabres ou les fusils. Ce ne sont plus des armes, ce sont encore des trophées.

Tout Paris est dehors, tandis que dans les théâtres, victimes du devoir professionnel, les acteurs jouent devant les banquettes. Soldats et gardes nationaux, bourgeois et pri)létaires fraternisent. Plus d'une jeune citoyenne profite de cette occasion pour se faire embrasser. Les plus timorés se rassurent, reprennent courage. La Marseillaise et V Hymne des Girondins planent sur la ville joyeuse et apaisée.

Et c'est à ce moment que se produit la catastrophe qui va réveiller l'émeute, exaspérer les haines, et faire succéder, j)ar une sorte d'arrêt du destin, au renversement d'un ministre le renversement d'une monarchie.

Ecoutons 1(^ ivM'it d'un ti'moin, Théodore Muret (2 .

(1) « .le payai, je meii souviens, citniuante centimes le numéro au niarciiand, qui prit mon arijent en grommelant, ([unique <;e lui trois fois le prix iuibituel. » Un Aniilais à Paris. IS'ùfrs et Souvenirs, l'.-u'is, ]s\y.\, |. |, |). 287.

(2) .1 travers cluimps. l\iris, 1S.-)S, l. I. p. 237.

C0M:S]E.NT on fait une HKVOLUTION 19

'.< Il était neuf hmires un quart environ. Sur les boulevards, raïfluence et l'animation n'avaient pas diminué.

A la hauteur de la rue INIontmai-tre, je vis une troupe (1) qui en débouchait, i)ortant des torches et marchant au son de l'hymne des Girondins. Dans ses rangs, mi [lartie di' l)louses et de pah^tots, on i-emarquait quelques uniformes de la srarde nationale. Du reste, cette colonne était sans armes (2\ Elle se dirio-eait vers la Madeleine, occupant le milieu du boulevard. J'étais bien aise de voir où tendait cette promenade, d'ailleurs mon chemin me conduisait du même côté. Je marchais donc parallèlement en suivant à droite la contreallée.

Une halte eut lieu à l'eutrée de hi rue Lepelle-

(1) « On voit s'avancer, venant de la Bastille, une troupe remarquable entre toutes celles que l'on a vues passer. Elle est conduite par un homme vêtu seulement d'un pantalon bleu et d'une chemise ; de ses bras nus il élève au-dessus de sa tète et de celles de ses compagnons un drapeau rouge , à ses cotés sont deux hommes avec des loiches ; derrière lui, un quatrième porte, empalé dans un long bâton, un manntNiuin de paille enduit de i)oix ; le mannequin brûle, et après le drapeau de sang fait un drapeau de feu. Deux cents hommes du jieuple à peu près suivent cette double bannière. » Le l/'</.s (joiirn.il d'Alexandre Dumas , n" 1. mars 1S48, p. 22.

(2) « Des relations disent ([ue ces iiommes étaient sans armes; d'autres, que nous croyons plus exactes, disent qu'un certain nombre avaient des fusils et autres armes. » IIknrI Dli.\iu>in, Histoire... fie la Réviihition en IS'iS, p. 43.

tier, où étaient les bureaux du National. Quelqu'un parut à la fenêtre et harangua la fouh; ; mais je ne pus m'approcher assez pour distinguer l'orateur (1) ni pour entendre ses paroles. La colonne reprit ensuite sa marche.

Le ministère des Aïiaires étrangères s'ouvrait au confluent des rues des Capucines et du Luxembourg avec le boulevard. La haute porte par où l'on y entrait, était tournée comme celle du magasin d'Alphonse Giroux, qui occupe une partie de l'emplacement delà cour (2) ; une autre porte donnait sur la rue des Capucines (3) là où l'on a ouvert la rue Saint-Arnaud (4). L'hôtel avait un jardin dont le mur, de médiocre hauteur, bordait le boulevard jusqu'à l'endroit où finissent les grandes maisons qui l'ont remplacé.

Il était 10 heures. Comme on arrivait presque vis-à-vis l'endroit où commençait le mur du jardin, un arrêt eut lieu sur toute la largeur du boulevard. Un bataillon du 14'" de ligne 5) gardait le ministère.

(1) Ar.ma.sd Mahuaït. — V. National du 24 février.

(2) Ce magasin n'existe plus.

(3) Rue Neuve-des-Capucines, n 16. C.'élait la principale entrée.

(4i Cette rue, qui devait son nom au maréchal Saint-Arnaud, mort en 1S.">4, est aujourd'hui la rue Voiney.

(5) « Arrivé depuis quelques heures, étranger par conséquent à la garnison de Paris. » He:<hi Dcjahois, Histoire... du la Révolution de I8'i8, p. 43.

A l'approche de cette foule, éclairée par ses torches aux lueurs fantastiques, on avait conçu des craintes, et les soldats barraient complètement le passage (1). Autant qu'il me semble, je pouvais être à vingt-cinq pas.

Il n\ eut pas de collision, pas de cris, pas de tumulte menaçant (2). On se demandait pourquoi ce temps d'arrêt que rien ne semblait justifier. Après un instant, tout à coup, éclate une fusillade roulante. Aussitôt, c'est un sauve-qui-peut général. En un clin d'œil, il n'y eut plus personne devant moi. Par une bonne inspiration, car les balles vont plus vite que le meilleur courj'ur — je ne pris pas la fuite, je me courbai jusqu'à terre.

(1) Pour comprendre ce qui va suivre, il faut se rendre compte que les soldats étaient énervés par l'attente, par les cris menaçants, par les coups de feu tirés un peu partout, par la crainte d'une attaque : « Un fait reste hois de contestation : c'est que partout les troupes étaient sur la défensive, tandis que les émeutiers formaient de toutes parts, dans l'ombre, des colonnes d'assaillants. Lisez leurs relations écrites le lendemain des journées de février; lisez celle même de M. de Lamartine ; vous y verrez ces colonnes parties de points différents, s'emparer de leurs postes de combat, marcher, en se recrutant, vers les boulevards ; se rencontrer à l'heure dite, rue Lepelletier et rue Montmartre, devant les bureaux du National et de la Réforme: là, haranguer, exciter, poussant des cris, trouvant ou faisant reconnaître leurs chefs; ensuite, poursuivant leur route jusqu'à la rencontre de celte collision souhaitée autant qu'inévitable. » A. Chameiolle, Retours sur Ut vie. Paris, 1912, p. 240.

(2) Ceci n'est pas exact, comme on le verra plus loin.

22 I-*^ VIK rvitlSIEiN.NE

.ri'tais tout prés du gardc-IOu de la i'U(.' iiassodu- Hempart ; ses barreaux croisés auraient exigé, pour passer au tnivers, plus de temps et de sangl'roid que n'en avaient les fuyards. Plusieurs s'élancèrent par-dessus, mouvement qui les mettait en plein à la hauteur des fusils, et qui dut être fatal à plus d'un. En effet, la fusillade balayait le boulevard, non seulement dans sa longueur, mais encore dans sa largeur, comme en témoignèrent les trous que l'on put voir ensuite dans des portes de la rue Basse-du-Hempart, entre autres dans celle de la maison portant alors le n° 50, où MM. Laffite et Blount avaient leurs bureaux. C'était un feu croisé qui me passait pardessus la tête.

Dans la position oii j'étais, quelques secondes paraissent longues. Quand la fusillade eut cessé, je me relevai. Je jetai les yeux autour de moi: toute cette foule s'était comme "évanouie : le boulevard était sombre et désert. Il n(^ restait que les morts et les mourants, gisant devant le front de la troupe, et bien nombreux, hélas ! On se figure le résultat foudroyant dune fusillade à bout poi'lanl . dans cette presscM-oinpacte. On ronq)tait au moins soixante j)ei'sonnes mortes ou grièvement blessc'es ; il ne pouvait guère v avoii'. dans ces conditions, de blessures légères. •>

La |»lupart di^s journaux du t»Mnps, et (Mitre

auti'es le National (i), la plupart des Mémoires publiés par lesacteursou les témoins de la Révolution de 1848, parmi les([uels ceux de lord Normanby (2), supposent ou affirment qu'un coup de fusil oude pistolet fut tiré — certains ajoutent par un agent proA'Ocateur, quelques-uns précisent, par Lagrange (3) — sur le lieutenant-colonel et qu'aussitôt celui-ci commanda le feu.

Daniel Stern, généralement bien informc'e et chez laquelle la curiosité de l'historien s'accroît de la curiosité de la femme, parle ainsi de cet épisode di^s journées de février.

« De nombreuses versions ont circule sur cette

ill " M. de Coui'Iais. député de l'opposition, s'est empressé de courir au l)Oulevard des Capucines, pour aller s'informer des cau.;es de l'indigne tuerie de ce soir. Voici la version qu'il nous rapporte : Il a trouvé le colonel du régiment qui a fait feu, tout consterné de ce qui était arrivé, et voici commeni ce chef de corps explique ce qu'il appelait lui-même une déplorable imprudence. Au moment où le ra.-^semblement arrivait, un coup de fusil parti par mégaide du jardin de l'hcMel, a cassé la jambe du lieutenant-colonel. L'oflicier commandant le détachement a cru que c'était une attaque, et aussitôt, avec une irréflexion coupable, il a commandé le feu. Cet officier a été aussil("it mis en prison. » N" du 28 février.

(2j Une Année de révoliilion..., t. I, p. 119. « Ouelques personnes affirment que l'incident avait été préparé par les communistes, en désespoir de voir la ciise se tenniiier ::^i paisiblement. » W., p. 229.

(3) « Lagrange, depuis représentant du peuple, s'est vanté, m'a-t-on dit, d'en être l'auteur. » Docteur Polmiks de i,\ Si- BOUTiE, Souvenirg d'an Médecin de Paris.

catastrophe mystérieuse. Aucune n'a acquis un degré suffisant d'authenticité pour que l'historien se prononce. Selon l'explication de l'officier envoyé par le lieutenant-colonel au café Tortoni (1), le commandant aurait donné l'ordre de croiser la baïonnette pour repousser l'aggression populaire. Dans la précipitation de ce mouvement, un fusil armé serait parti, et les soldats, prenant ce coup isolé pour le signe habituel du feu de file, auraient fait feu.

« Selon d'autres officiers, un coup de pistolet, tiré par les insurgés, aurait fracassé le genou du cheval du commanda ut, et la troupe, se voyant attaquée, aurait usé du droit de légitime défense. Le fait positif est qu'un soldat, du nom de Henri, fut tué par un coup de fusil parti on ne sait d'où et que le coup de feu fut immédiatement suivi de la décharge.

« Il est encoreune autre version, pendant quelque temps très accréditée, entre autres par M. de Lamartine, dans son récit fantastique. C'est elle qui accuse M. Charles Lagrange d'avoir traîtreusement provoqué la troupe en tirant à bout portant un coup de pistolet à un soldat. Le silence qu'oppose M. Lagrange à cette accusation, et cette circonstance que, deux jours après, il fut saisi à

(1) Pour se faire soigner.

l'Hôtel de Ville, d'un accès de fièvre chaude, parurent à beaucoup de personnes une présomption très forte contre lui. Mais le caractère de M. Lagrange, aussi bien que le témoignage de personnes dignes de foi, repousse ces allégations (1). »

La vérité ne devait être divulguée qu'une trentaine d'années plus tard. Exactement renseigné par l'auteur du coup de feu. que le hasard d'une rencontre lui avait fait connaître, Maxime du Camp reproduisit son récit et fixa son témoignage dans ses Souvenirs de Vannée 18^8, publiés en 1876:

« A l'heure où on l'accusait de décharger un pistolet sur les troupes, afin d'amener une collision dont le parti révolutionnaire pourrait profiter pour chasser la royauté, au profit de la République, Lagrange était au Gros-Caillou, cherchant à soulever les ouvriers de la manufacture des Tabacs, qui ne répondaient guère à son appel. Le fait qui produisit la catastrophe fut inopiné, et la responsabilité tout entière en incombe à un obscur sous-officier du 14'" de ligne.

« Le régiment était caserne à Courbevoie. A la

(1) Histuire de la BéooliUion de IS'iS, t. I, p. 200. Daniel Stern ajoute plus loin : <• Un certain nombre de républicains avaient bien, à la vérité, le désir de recommencer la lutte, et de saisir ie premier préte\te de réengager le combat, mais quant au lieu et au moment, ils n'avaient et ne pouvaient avoir aucune détermination précise. »

2(; LA VIK PAHISIKN.NK

lin du jour, il reçut l'ordre de venir prendre dans Paris des positions désignées ; il était sous le commandant immédiat du lieutenant-colonel Courand, car son colonel, M. Ortoli, était retenu malade à Tinfirmerie du Val-de-(irâce. Le régiment se composait de trois bataillons : l'un fut envoyé sur le quai aux fleurs, près du Palais de Justice ; l'autre sur la place du Palais-Royal ; le dernier enfin, celui qui nous occupe, conduit par le lieutenant-colonel et commandé [)ar le chef de bataillon de Bretonne, vint s'établir, a 7 heures du soir, devant le ministère des Affaires étrangères. Il était composé de huit compagnies et avait avec lui la musique du régiment.

(( Les ordres transmis au colonel Courand lui enjoignaient de protéger la demeure de M. Guizot et d'intercepter toute circulation sur le boulevard. A 8 11. et demie, un bataillon de la 2*^ légion était venu, sous la direction du colonel Talabot, se placer devant le détachement du 14»^ qu'il couvrait complètement, faisant face vers la Bastille. Si ce bataillon avait reçu le premier choc de la bande qui parcourait les boulevard?^ pour faire illuminer les maisons, il est fort probable <[ue tout se fût passé en poui-parlers, ol (pinn accident de si grave conséquence eût été évité.

Malheureusementun autre grnu})e insurrectionnel s'était [)orté place Nendùme, devant la ( ihancellerio,

criant : « A bas Hébert ! » — qui était alors ministre delà Justice et Fort peu populaire — exigeant impérieusement que l'on illuminât l'hôtel et menaçant d'y mettre le feu, si l'on n'obéissait pas. Il y eut un moment de trouble parmi les soldats du poste de l'état-major, voisin de la chancellerie, et l'on fit demander du secours au colonel Talabot; celui-ci au lieu d'envoyer deux ou trois compagnies pour maintenir la foule, que la vue de quelques lampions placés en hâte sur le balcon du ministère avait, du reste, déjà calmée, mit tout son bataillon en marche, se rendit place \'endôme par la rue des Capucines et découvrit le 14" de ligne, qui, dès lors, formait tête de colonne et semblait protéger les dragons massés derrière lui. <( Les compagnies étaient disposées en une sorte de bataillon carré, au centre duquel s'ouvrait un vide où la plupart des officiers étaient réunis autour du lieutenant-colonel, qui était à cheval ; les soldats avaient l'arme au pied ; quelques vedettes indiquaient aux curieux et aux promeneurs les passages libres de la rue Saint- Augustin, de la rue Basse-du-Reinpart, de la rue Caumartin, de la rue de Sèze ; on obéissait à la consigne donnée et nul n'y faisait résistance.

« A 'J II. et demie, la colonne que nous avions dépassée se trouva face à face avec les soldats; ceux-ci avaient serre les rangs et portaient l'arme

au bras. Au cri de : « On ne passe pas ! >> la bande lit halte ; la queue, marchant toujours, poussa la tête et il y eut quelque confusion. Les sentinelles s'étaient repliées devant la foule. Le lieutenantcolonel fit ouvrir la première division de son détachement, et seul, s'avança: « (^ue voulez-vous.? — Nous voulons que le ministère des Affairée étrangères illumine ! — Ça ne me regarde pas ! — Laissez-nous passer ! » Le lieutenant-colonel répliqua avec beaucoup de douceur : « Mes enfants, je suis soldat, et je dois obéir ; j'ai reçu la coU' signe de ne laisser passer personne, et vous ne passerez pas. Si vous voulez aller plus loin, prenez la rue Basse-du-Rempart. » La foule cria : « Vive la ligne ! » M. Gourand reprit : « Je suis très touché de votre sympathie, mais j^e dois faire exécuter les ordres supérieurs ; je ne puis vous laisser passer ! »

(' A ce moment, l'homme barbu qui tenait une torche et semblait guider la colonne fit un pas vers le colonel et \m cria : « Vous n'êtes tous que de la canaille, je vous dis que nous passerons ; c'est notre droit. » 11 v eut un murmure parmi les soldats ; le lieutenant-colonel étendit la main, comme pour les calmer, et répondit sans se troubler : « J'ignore quel est votre droit, mais je sais quel est notre devoir, et je n'y faillirai pas. « L'homme alors dit: « Toi, tu n'es qu'un blanC'bec, je vais

te griller la moustache. » Et, criiii geste rapide, il porta sa torche au visage du lieutenant-colonel, qui rejeta vivement la tète en arrière. Un sergent de grenadiers, qui était en serre-file, fit un bond en avant et coucha en joue l'homme qui tenait la torche.

«Ce sergent était un Corse et s'appelait Giacomoni ; c'était un excellent soldat, très ponctuel, très dévoué, absolument soumis à la discipline, et ayant pour le lieutenant-colonel Courand un de ces attachements passionnés qui ne sont pas rares chez les hommes de son pays, quoique le lieutenant-colonel fût « un continental », comme l'on dit du côté d'Ajaccio. Le fusil était à peine abaissé qu'il fut énergiquement relevé par le capitaine de Ventiny, qui s'écria: « Etes-vous fou? Qu'est-ce que vous faites?» Giacomoni, tout en conservant son arme dans une position menaçante, répondit : « Puisqu'on veut faire du mal au lieutenantcolonel, je dois le défendre, n'est-il pas vrai ? » Le capitaine répliqua : « Restez tranquille ! » Trois ou (juatre fois de suite la même scène se renouvela, et M. de Ventiny écarta le fusil du sergent, qui continuait à dire : « Mais puisqu'on veut faire du mal au colonel ! »

« Cependant les curieux entassés sur les trottoirs criaient: « Ils passeront! Ils ne passeront pas ! » Letumulte était excessif ; les cris se mêlaient :

« A bas Guizot ! Vive la réi'orme ! Allons-nousen ! Vive la ligne ! Laissez-nous passer ! Illuminez ! illuminez ! » Toutes ces clameurs confuses bruissaient comme un ouragan. L'homme barbu s 'adressant au lieutenant-colonel lui cria : « Une dernière fois, veux-tu nous laisser passer ? — Non ! » L'homme fit un nouvel effort pour frapper M. Courand au visage avec sa torche. Le lieutenant-colonel se retira derrière sa première division, massée sur trois rangs et commanda : « Croisez la baïonnette ! >\Giacûmoni ajusta riiomme et fit feu ; l'homme s'effondra sur lui-même ; comme disent les chasseurs, il avait été brûlé à bout portant. Voilà quelle Fut la détonation que Ton entendit avant les autres et qui fit croire à un couj» de pistolet intéressé tiré par des émeutiers.

« Le coup de fusil du sergent ( liacomoni fut une sorte de commandement pour ces malheureux soldats pressés par la foule et se croyant menacés d'un danger réel ; deux compagnies firent machinalement feu ; cinquante-deux personnes tombèrent, mortes ou blessées... »

Lucien de la Uodde assure que des tombereaux avaient été d'avance préparés et postés dans les environs de TIkHcI des Capucines pour la traditionnelle promenade des cadavres, devant la foule pleine dépouvante, d'indignation et de fureur. Il convient de croire sur ce point Daniel Stern qui

raconte (1) — et son récit est confirmé par d'autres historiens et notamment par Maxime du Camp (2), peu suspect de complaisance pour les insurgés et leurs chefs — qu'on réquisitionna une voiture de messageries qui passait par là pour transporter des bagages, les bagages d'une l'amille d'émigrants, à la gare de l'Ouest. On y plaça une vingtaine de cadavres, et le lugubre cortège, laissant sur sa route une traînée de sang, s'avança lentement, entouré de torches, conduit par un ouvrier. Un détachement de dragons, posté dans la rue Royale, l'aperçut de loin et, sans distinguer comment il était composé, se précipita à sa rencontre. Les chevaux touchaient presque la voiture, lorsque l'ouvrier qui était en tête, dans un geste de défense et de protestation, leva les bras, en s'écriant: « Respect aux Morts ! » L'officier donna ordre de faire halte, et les dragons se retirèrent. Si les chefs du parti républicain n'avaient pas provoqué et machiné cette catastrophe, ils surent du moins en tirer un excellent parti. A partir de ce moment, les événements vont se précipiter. Le fameux cri qu'on entendit dans toutes les révolutions. « On assassine nos frères ! » se répand de rue en rue, de maison en m;tison. Les plus indif-

(1) Histoire de la Réuuliition île IS'iS, t. I, p. 202.

(2) Souvenirs de l'année IS'iS, p. 6!).

H2 LA VIK PAHISIKNNK

férents s'irritont et s'exaltent. Celui qui n'était qu'un spectateur et un eiirieux devient un insurgé.

Le '^fi février.

Pendant toute la nuit, l'émeute s'est préparée à une lutte qu'elle estime décisive. On s'est procuré des armes. Dans tous les quartiers populaires, on a élevé des barricades. Dès le lever du jour, elles sont garnies de ccmibattants. D'ailleurs la troupe ne mettra pas bi^iucoup d'ardeur à les attaquer. Jugez-en par ce détail que donne l Histoire de Trente heures ^1).

« Dans le quartier Saint-Martin, un bataillon de la ligne, passant devant des patriotes insurgés, s'apprêtait à faire feu. Un ouvrier se détache aussitôt, court à l'officier qui dirigeait les soldats et lui dit : « Voyez, commandant, notre barricade n'est pas terminée, et nous ne serions pas en mesure de nous défendre: mais acceptez notre rendezvous dans une heure. » L'officier le regarde sourit, l'ait defilei' sa troiqx'. Il ne revint pas. »

Cette faibl(\sse, cette complicité de la troupe (|iii iTavail ;iiiciine confiance ni dans la justice de la cause <[u"on la chargeait de def('n(b'e ni d;ins Féniu^gie de ses chefs. Ions les tciucins les consta-

COMMENT ON FAIT UNE KEVOLUTION m

tent. L n des plus clairvoyants, un des plus avides de vérité, Maxime du Camp rap}>orte qu'il vit, devant la boutique d'un marchand de vin, deux soldats qui laissaient des gamins fouiller- dans leur gib(M'ne et en tirer des cartouches. Et comme il manifestait sa surprise, un des soldats lui dit : « Oui, mon bourgeois, c'est comme ceUi : puisqu'on nous lâche, nous lâchons tout i ij ! » Cet état d'esprit était général.

Quant à la garde nationale, à qui il suffisait que les intérêts bourgeois ne fussent pas menacés, elle continuait à fraterniser avec l'émeute ou à rester tranquillement au logis, pendant qu'on se battait dans la rue (2 .

Pour la première fois, pendant cette nuit du 23 au 24 février, la royauté s'est sentie menacée. A trois heures et demie du matin, Louis-Philippe, essayant par une concession nouvelle, de desarmer l'émeute, a faitappeler Thiers et l'a chargé de former un ministère, oii entrerait — mais trop tard — des partisans de la réforme électorale : Odilon Barrot, Duveri;ier de Hauranuc

(Il Souvenir.^ de l'année IS'iS, p. 71».

(2) « .M. Delesseit iprcfet de pnlicei, à qui on rendait compte (le 22 ou le 23 février du petit nombre de t^ardes nationaux descendus dans la rue, sécria : « Je saurais bien les y forcer, si je voulais ; je n'aurais quà laisser piller cmquanle boutiques. •> Docteur Poumiks de la Sidoutii;, Souvenirs d'un Médecin de Paris.

34 J\ VIK PAHISIENNK

Une proclaiii;ili(jii (jiii .s(! t(3rmiii(! par ces mots : « Liberté! — Oidi(i! — Union! — Réforme! » annonce aux Parisiens qu'un nouveau ministèi'e a remplacé le ministère Mole, que l'ordre a été donné de cesser le l'eu, et ({ue le général Lamoricière est nomme commandant en chel' de la gai'de nationale.

Sur les bouleviirds, de la rue Montmartre à la rue Saint-Denis, Odilon Barrot, qui est monté à cheval })Our augmenter son ju'estige sur les masses, Lamoricière, Horace Vernet, s'agitent, prononcent des discours, multiplient les appels à la conciliation, adjurent, avec des phras(;s pathétiqu(!S et pati'i(»li([iies, les eolonnes des insurgés qui passent, noires de poudre, échaulTées pai- le combat, certaines de la victoire, à rebrftusst'r chemin et à déposer h;s armes.

Literprète des sentinienls de ses compagnons, un des émeutiers répond en s'adressa ni à la l'oule où se cachent sans doute des amis de Tordre et des timbrés : « Pas de Ircvc.'... Citoyens^ gardezvous des endormeurs et des blagueurs ! »

Deux autres tentatives d'apaisement — de Lamoricière et du g«'néral Saint-Yon, ancien ministre de la Guerre, d(;vant le Théâtre- Français, du général (lOurgaud et d'un officier d'ordonnance du roi, rue de llohan — n'ohlieimeiit pas plus de succès.

Par la faildesse de ses advtu'saires et leur

manque de décision, par la lassitude et le découragement des troupes, par l'imprudente complicité de la garde nationale, le peuple est A^ainqueur, et il le sait. Il ne lui reste qu'à abuser de sa victoire. Il apprend, au commencement de l'aprèsmidi, l'abdication de Louis-Philippe en faveur du comte de Paris, et elle ne lui suffit plus ou plutôt elle ne suffit plus à ses chefs, dont il suit désormais l'impulsion.

C'est Emile de Girardin, et plus encore l'émeute dont les flots assiègent les Tuileries, qui ont arraché à Louis-Philippe son al)dication.

La Chambre des députés s'est réunie. Après une longue et orageuse séance, que domine l'éloquence de Lamartine, elle repousse la régence de la duchesse d'Orléans, et, sous la poussée de la foule qui a envahi la salle des séances et dicte ses lois, elle élit un gouvernement provisoire.

Pendant ce temps, deux voitures, dont l'une appartient au marquis de Graves et l'autre à un député, escortées par des gardes nationaux, des cuirassiers et des dragons, emportent vers l'exil le roi... et la royauté.

Le peuple a remplacé le roi aux Tuileries. A la suite de quels glorieux faits d'armes y est-il entré ? Comment y a-t-il exercé sa souveraineté imprévue et sans lendemain ? C'est ce que nous allons essayer de montrer en revenant, avec phis

30 LA VIK PMUSIKNNE

de détail, sur «{uelques épisodes de la journée du 24 février.

Vers onze heures du matin, une colonne armée dans laquelle abondaient les gardes nationaux et portant un drapeau sur lequel on pouvait lire : A bas Guizot , s'arrêta devant le Théàtre-F'rançais. Elle semblait se demander vers quel point de Paris elle se dirigerait pour prendre part à la lutte. Des voix crièrent : Aux Tuileries! Aux Tuileries! et la colonne, comme si elle n'attendait que cette indication ou cet ordre, se remit en marche.

A la hauteur de la rue Saint-Honoré, laplujiart de ceux qui la composaient se mêlèrent aux insurgés qui essayaient de s'emparer du poste du Château d'Eau, situé au coin de la rue Saint-Thomas du Louvre, et défendu par le 14" de ligne. Deux barricades venaient d'être consti-uites, aux deux angles du Palais- Royal.

Les défenseurs du poste, du haut de la plateforme, faisaient pleuA-oir une grêle de balles sur les assaillants. Beaucoup de ces assaillants trouvant la place trop chaude, reculèrent, et le cri : Aux Tuileries! ayant retenti de nouveau, ils suivirent avec empressement la colonne, en partie reformée, qui continuait sa marche vers la place du Carrousel. Là il y avait moins de danger, et sans doute, pour certains (j'ciilrc eux, plus de prulit.

Presque toutes les troupes chargées de défendre la place du Carrousel l'avaient abandonnée. La cour d'honneur des Tuileries était à peu près vide. « Quelques serviteurs subalternes couraient effarés; des hommes du peuple, des gardes nationaux, en petit nombre, passaient les uns près des autres, riant, échangeant des plaisanteries, et se dirigeant paisiblement du côté du pavillon de l'Horloge (1). »

Les assaillants entraient par la rue de Rohan et par le guichet du pont du Carrousel. Ils ne marchaient plus avec le même entrain. On aurait dit qu'ils hésitaient à s'engager. Ce qui les effrayait sans doute, c'est que les grilles de la cour des Tuileries étaient fermées.

A ce moment celle du milieu s'ouvrit pour donner passage à un piqueur qui venait de l'hôtel des écuries du roi, rue Saint-Thomas du Louvre.

« A midi et demi, l'ordre était arrivé du château de faire avancer les voitures. Le porteur de cet ordre, vêtu de sa livrée, avait été inquiété par les bandes de combattants qui se disposaient à attaquer le corps de garde du Château d'Eau, sur la place du Palais- Royal.

A l'instant où le sous-piqueur Hairon montait

(l) MvMMt: UL (IvMi'itéiiloiM oculaii-e), Souvenirsdc Tannée IS^iS , p. 93.

;i clieval pour partir à la trtc du coinoi, je leur dis qu'il serait prudent de mettre son carrick bleu pour couvrir la livrée rouge.

— Eh ! que voulez-vous qu'on nous lasse, à nous autres qui ne voulons de mal à personne? D'ailleurs vous savez qu'on ne peut faire le service du roi en bleu.

On ouvrit la grande porte pour taire sortir les équipages. A peine les deux premières voitures l'ui-ent-ellcs dehors, que force fut de la refermer. Une troupe armée accourait en désordre ])Oui' s'introduire dans la cour des écuries.

Le convoi ainsi coupé, nous entendîmes bientôt après d'affreuses détonations rt'tentir de toutes parts, notamment une espèce de feu de peloton qui sortait de la place du Carrousel : nul doute qu'il n'eût été dirigé sur les é([uij)ages du roi.

Cen'était que troj) vrai, l' ne bande de vingt-cinq à trente brigands s'étaient embusqués derrière l'hôtel de Nanties, à l'entrée de la rue de Rohan, et c'était elle qui venait de faire feu sur les voitures.

Deux chevaux d'attelage restèrent sur le pavé; deux autres, grièvement blessés, succombèrent quelques jours plus tard. Quant au jeune piqueur sur lequel le feu de ces forcenés avait été plus particulièrement dirigé, son cheval tomba raide mort, criblé de douze à quinze balles, mais, par

un miracle providentiel, le cavalier n'avait nullement été atteint.

Eperdu, il se dégage de l'animal qui venait de s'affaisser sous lui, et court vers l'arc de triomphe pour y trouver un refuge. Vain espoir, lui monstre altéré de sang arrive à sa rencontre, et lui décharge à bout portant son fusil en pleine poitrine. L'infortuné Hairon chancelle et tombe : la balle lui avait fracassé la clavicule droite et coupé l'artère carotide.

L'assassin s'empare du chapeau galonné en or de sa victime. 11 l'élève en l'air comme un signe de triomphe, en appelant les complices de son horrible forfait à venir partager les dépouilles du malheureux jeune homme, gisant sur le pavé dans une mare de sang. Cet acte de brigandage fut immédiatement accompli par tous avec une dextérité qui montrait assez que ses auteurs n'en étaient pas à leur coup d'essai. Le cadavre ne conserva bientôt plus que la chemise (1). »

Tandis qu'avait lieu cet assassinat, l'affaire du

(1) La République dans les carrosses du Boi... Scènes de la Révolution de IS'iS, par Louis Tikel, ex-contrôleur des équipages de S. M. Paris, 1850, p. 59. L'auteur ajoute que l'assassin du piqueur Hairon « eut l'audace de se présenter au citoyen Ledru-Rollin, apportant le chapeau galonné de sa victime comme certificat de civisme ; il demanda et obtint immédiatement une place de gardien du musée du Louvre... », p. 62.

40 L\ VIE l'AHISIENNE

poste da Château d'Eau touchait à son dénouement. Là aussi, il faut se défier de la légende. Lucien de la Hodde prétend que la résistance des soldats se prolongeant beaucoup trop — cette résistance fut acharnée, héroïque — un des insurgés proposa d'aller chercher des bottes de foin et de griller les quelques combattants que les balles avaient épargnés dans leur petite forteresse. Cette idée, ajoutet-il, fut accueillie avec enthousiasme, et immédiatement réalisée. Pour ne pas être brûlés savants, les assiégés s'élancèrent hors du poste, et furent tués jusqu'au dernier. La vérité est moins dramatique et moins odieuse. Un seul des combattants fut tué, le lieutenant Peresse, qui sortit le |>remier. et, pour sauver ses camarades, s'offrit à la mort. Les autres furent épargnés. 11 ne restait d'ailleurs qu'un très petit nombre de soldats, 16 hommes avaient été tui's et il blessés.

Le gouverneur des Tuileries qui était venu, à la porte du château, parlementer avec les assaillants et à qui on avait donné l'ordre d'aller faire cesser le feu au poste du Château d'Eau, obéit sans résistance. Les troupes qui se trouvaient dans la cour d'honneur l'évacuèrent. Toutes les portes s'ouvrirent, et le peuj)le entra. 11 était I heure et demie environ.

« Le château n'opposa aucune résistance. Une foule armée s'y précipita par toutes les j)Oi'tes,par

tous les escaliei'S. Les salles, les galeries, les chambres furent si encombrées, raconte le Docteur Fournies de la Siboutie (1) q.u'un moment je craignis d'y être étouffé. Tout annonçait une fuite précipitée : la table du déjeuner était encore servie, des vêtements d'homme et de femme étaient en désordre dans les chambres à coucher, les meubles étaient ouverts ou garnis de leurs clefs.

Alors les chants, Torgie commencèrent. Les armoires furent fouillées; les livres, les papiers, les débris, les fragments de toute espèce jonchèrent bientôt le parquet ou furent précipités dans la cour. Les bouteilles brisées, les pièces défoncées dans les caves répandirent une telle quantité de vin, qu'on en avait jusqu'aux chevilles : des hommes y furent noyés, et j'en vis retirer plusieurs qu'on eût beaucoup de peine à rappeler à la vie.

Les élèves de l'Ecole polytechnique firent tous leurs efforts pour arrêter cette fureur, cette rage de dévastation. De nombreux placards, écrits à la hâte, furent apposés dans les lieux les plus appa-

(l) Souvenirs d'un Médecin de Pnris. « Le 20 février, dit-il plus loin, je parcourus tout l'intérieur des Tuileries au moment où on enleva les cadavres qui s "y trouvaient. Ils étaient au nombre de douze, savoir quatre municipaux (jui avaient reçu de^7 coups de l'eu, sept individus ne présentant aucune blessure, une femme tenant encore un couteau-poignard à la main ; elle avait rendu beaucoup de vin et baignait dans une mare sanglante. Il est à présumer <[ue cette femme, devenue ivre, avait été foulée aux pieds. »

rents : « Les voleurs sont punis de mort. — Respect à la propriété publique. » Tout fut inutile : la destruction, le pillage continuèrent. Meubles précieux, glaces, porcelaines, lustres, tableaux, furent brisés et jetés dans la cour, oii l'on fit d'énormes feux de joie. Bientôt les escaliers, les appartements furent remplis d'hommes et de femmes ivres-morts, étendus sur les dalles, les parquets, les tapis. Qu(;lques-uns dans cet état furent foulés aux pieds, pressés par la foule et étouffés. Les vêtements trouvés dans les vestiaires ou dans les appartements servirent aux travestissements les plus bizarres. Je vis des femmes vêtues de robes lamées d'or et d'argent, des jeunes gens de 15 à 18 ans couverts de brillants uniformes.

Le trône devint l'objet des plus grossières plaisanteries. Chacun voulut s'y asseoir à son tour. C'était un fauteuil en velours cramoisi, bien passé, et qui n'étaitni beau ni imposant. Il futenfinbrisé comme le reste et jeté par les fenêtres.

Malgré les précautions prises à la hâte, il y eut bien des vols, bien des soustractions... La dévastation fut telle que, lorsqu'on voulut débarrasser les appartements et les cours de tous ces débris, il fallut un grand nombre fl'ouvriers travaillant du matin au soir, plusieui-s jours de suite. Ces débris furent amoncelés tout le long de la grille qui sépare la cour des Tuileries du Carrousel; ils consistaient

en tessons de bouteilles, morceaux de porcelaines et de carreaux de vitres, fragments de lustres, lambeaux d'étoffes, de tapis, cendres. Ils formaient un tas occupant toute la longueur de la grille, s'élevant à la hauteur du mur d'appui, sur une épaisseur de plus de 2 mètres. Il fallut de nombreux tombereaux pour enlever ces tristes témoignages de la colère du peuple. »

Par un décret du 24 février, le gouvernement provisoire avait nommé commandant supérieur des Tuileries (le titre de gouverneur sentant un peu trop son ancien régime) le citoyen Saint-iVmant, négociant en vins, capitaine en second de la première légion de la garde nationale, grand joueur d'échecs, ce qui lui avait permis de se procurer quelques notions de stratégie, et d'ailleurs fort brave homme. Il devait faire de louables efforts pour protéger le château. Il commença par appeler des pompiers qui réussirent, avec peine, à empêcher des tentatives d'incendie, notamment dans la salle de spectacle et sur la scène, où quelques bandits avaient mêlé à des débris de décors des matières inflammables.

A des badauds, à des ouvriers plus désireux de visiter les Tuileries que de les piller ou de les détruire, s'étaient joints, et en assez grand nombre, des gens sans aveu, cette écume que toutes les révolutions font monter à la surface, et pour qui

elles ne sont qu'une occasion de tuer ou de voler, de se venger aussi d'une société qu'ils accusent de leur misère et de leur déchéance (1).

On les reconnaissait facilement et on se défiait de leurs mains avides. On écrivit sur les murs : Moft aux voleurs! et plusieurs de ces malandrins, pris sur le fait, furent immédiatement fusillés par le peuple. Au bas des escaliers qui débouchaient sur la cour, on plaça des postes de vérification ([ui exigeaient la restitution des objets volumineux et apparents, mais, le plus souvent, sans sanction aucune. Mais beaucoup de menus objets, et bibelots précieux, disparurent. Ces vols de détail, si aisés à commettre, si difficiles à réprimer, furent très nombreux (2). J'aurai l'occasion d'en reparler à la fin de ce chapitre.

(1) « Toute la racaille mâle et femelle, au grand complet qui logeait dans les rues adjacentes — et quelles rues! — semblait s'être donné rendez-vous. » Un Anglais ù Paris. Notes et Souvenirs. Paris, 1893, 1. 1, p. 297. — « Il est vrai que lorsque le torrent fut grossi, au point dolTrir à quelques misérables une cliance de disparaître dans la foule, et de se cacher, pour ainsi dire, dans le tumulte, des excès d un caractère partiel furent commis. » Louis Blajîc, Hi.<toire de la liévolution de /eS'//,s*. Paris, 1S70, t. I, p. 51.

(2) Quelques-uns furent commis par des serviteurs du palais. Tirel cite le cas d'un garçon lampiste qui avait été blessé très légèrement d'un coup de baïonnette et qui ne mangeait que très diflicilement. Il mourut au bout dune ([uinzaine de jours, sulloqué. l.a maladie parut bizarre. On fit l'autopsie, et on trouva le pylore presque entièrement obstrué par un gros diamant à pointe el à lleurons.

Dans la toule (jui avait pénétré aux Tuileries, il se trouvait un assez g-i-and uoni])re de soldats de la garde nationale, mais ils avaient rompu leurs rangs, et ils se préoccupaient beaucoup plus de visiter le château que de le protéger.

L'invasion avait d'aboi'd commencé par les appartements qui touchaient au pavillon de Flore. C'est peut-être là qu'on découvrit ce perroquet, dont parlent certains journaux, ce vieux perroquet démocratique (1 ^ qui criait avec obstination : « A bas Guizot ! ». On l'acclama.

Dans la plupart des immenses pièces, tout i-évélait une intimité brusquement troublée et un départ liàtil". Dans la -aile de jeu « une grande table ronde et numérotée se trouvait a côté de la cheminée, couverte d'un tapis vert; le bois de la cheminée était à moitié consumé, et de grands fauteuils se trouvaient disposés en demi-cercle. On voyait sur d'autres tables des livres, entre autres le Dictionnaire du Commerce, une plume, au milieu de la table, et teinte d'encre (2). »

Au pavillon de Marsan, l'appartement du duc d'Orléans, devant la porte ducpiel, pour le protéger, se tenait un poste comiuandt' par M. l'avre,

il) I! va eu beaiHoup do vieux perroquets démocratiques à cette époque.

l2t Le Peuple aiu: Tuileries et à lu Chunihre cle^ députés, ])aiV l.\n Italien, témoin nctiljiire. Paris, s- d. 11848;, p. 7,

18 I-A VIK PAIUSIENNE

ancien élève de l'Ecole Polytechnique, et M, Legentil, lieutenant de la 2^ légion, n'avait pas changé depuis 1842. Lord Normanby qui le visita, quehjue temps après les journées de lévrier, (m donne cette description [l) :

« Sur le parcjuet, de chaque côte du lauteuil sur lequel le prince s'était reposé, sont éparpillés les journaux du soir, tous portant la date significative du 13 juillet 1842. Sur la table, à sa portée, se trouvait une assiette avec des restes de pain. Ce pain, roni|»u, [»orlait encore les ti-aces dés doigts qui l'avaient brisé... Sur une commode, contre le mur, on voyait une rangée de chapeaux, aAec des gants placés sur les bords, tous laissés |)Our qu'il put les choisir, et un vide restait encore à l'endroit où avait été celui dttut il s'était servi... Sur une table, plus près de la porte, était une |velite ciavache, comme si, l'ayant prise dans lintenlion d'aller àf cheval, on l'avait ensuite jetée là mtnchalamment, après avoir changé d'avis, «

Le peuple respecta ces appartements, sur lesquels planait encore la mort, et il resjiecta aussi — relativement — ceux du duc de Nemours, mais dans la salle du Trône il se donna libre carrière.

Les drapeaux furent disti-ibués, comme un tro» phée, à la foule. Tn vieillard en reçut un pour sa

(1) Une Année de révolution..., t. I, p. 237.

part de victoire, et il s'écria : « Brigand, va, tu n'auras plus ni trône ni drapeaux (1) ! »

Pendant ce temps, « lui homme assez bien vêtu s'éLait assis sur le grand fauteuil doré recouvert de velours rouge. On faisait toutes sortes de mômeries autour de lui, on le saluait jusqu'à terre; il dit : « ^lessieurs, c'est toujours avec un nouveau plaisir que je me trouve au milieu de vous. » On éclata de rire, car cette phrase qui avait souvent servi d'exorde aux discours du trône, était depuis longtem[ts l'objet (\r la raillerie des petits journaux (2). »

Au début, la badauderie et la Q^aminerie avaient dominé, mais le peuple se sentait déplus en plus altéré et les Tuileries possédaient des caves bien garnies. On les découvrit, on les visita, on s'y attarda, malgré les ol)jurgations du commandant supérieur Saint-Amant. Ce marchand de vin s'indignait qu'on put tant boire. Les ivrognes com})lets, couchés sur le sol, entre deux tonneaux ou dans un amoncellement de bouteilles cassées, ne présentaient aucun danger, mais les demi-ivrognes étaient beaucoup plus redoutables. L'alcool redou-

(1) Le Peuple aux Tiiilerii-s..., p. <S.

(2) MwrME DL ('.A\U', Sotivciiirs ite Cannée iS'iS, p. 9ô. Oiiand cette parodie eut assez duré, le trône fut porté à hr.is sur la place de la Bastille et hrùlc' au pied de la colonne de .Juillet.

r,(i LA VIE i'AHISIKNNE

blait leur patriotisme et les rendaient inquiets et agressifs.

De nouveaux a visiteurs » arrivaient sans cesse et beaucoup d'entre eux avaient des arrière-pensées de destruction et de pillage. Il y avait trop de fusils dans cette salle et trop de gens désireux de s'en servir. Un déplorable état d'esprit animait bon nombre de citoyens grisés par leur victoire et frémissants encore du combat : une haine stupide contre tout ce qui rappelait la loyauté ou avait appartenu au roi.

Dans la salle des Maréchaux, on cribla de coups de fusils les portraits de Soult et de Hugeaud, et, au bas de chacun de ces portraits, on inscrivit ces mots vengeurs : l'inhir à la patiic Mis (I iiiuri pou r ses c fi mes.

Dans 1 appailement du rez-de-chaussée qu'avait occupé ]M me Adélaïde, on perça de coups de baïonnette le tableau d'Alfred Johannot qui représentait Lr)Uis-l'hilij)pe sauvjiiit jt.ir une saignée laite dans toute la règh; de l'ait le courrier Vernet (^1'.

Dans le grand salon du premier étage, une statue en bronze du roi fut brisée, et la tête jetée dans un brasier.

Dans la grande galerie cpie Louis-Philippe

ll| La pluparl des tybleauv avaient été, lieuieusement. grâce à Sainl-.\inanl, Iraiisporlés au Lmnro par la porte qui cominuniiiuait à la grande galerie.

avait fait construire se trouvait, sur une immense cheminée, le plan d'un bas-relief destiné à être plus tard exécuté en marbre et reproduisant un des principaux épisodes delà Révolution de 1830 : Louis Philippe se rendant à cheval le 31 juillet, à l'Hôtel de Ville. On tira des coups de fusil sur ce plan et on le couvrit d'inscriptions plus ou moins civiques, parmi lesquelles celle-ci : Dumoulin. — Je Lui ai foutu — le premier coup (sic). JBD. »

Cette longue promenade de salle en salle, ces cris, ces discours, ces déploiements d'un bruyant patriotisme, inspiraient naturellement au peuple souverain (chez lequel le ventre, et le gosier sur tout, ont toujours joué un rôle prépondérant) le besoin impérieux de boire et de manger le plus possible. Il était chez lui aux Tuileries, Une des premières manifestations de sa souveraineté d'un jour fut de transformer la Galerie de Diane en un grand restaurant, démocratique et gratuit. L'Anglais dont on publia, en 1893, lesA'o^e^ et Souvenirs assista à un de ces repas. Il le décrit ainsi (1).

« La galerie de Diane était une des grandes salles de réception du premier étage, qui servait en général de salle à manger à la famille royale (pour le dîner.) Le couvert avait été dressé pour

trente ou quarante personnes, car Louis-Philippe avait coutume d'inviter les principaux membres de sa maison civile et de sa maison militaire à partager son repas. L'émeute avait interrompu les préparatifs. Lorsque j'entrai dans la pièce, soixante ou soixante-dix bandits des deux sexes s'étaient attablés, tandis qu'une vingtaine d'entre eux s'occupaient à les servir... Ils se donnaient ou du moins ils croyaient se donner des .lirs de bonne compagnie, et, en toute autre occasion, l'effet eût été d'un comique irrésistible pour un homme bien élevé; mais, dans les circonstances, les larmes en montaient aux yeux.

La cuisine des Tuileries, sous h^ règne de Ijouis Philippe, était en général exécrable et h' vin assez bon. Si médiocre que pût êti-e le menu abandonné sur cette table, il était sans contredit infiniment supérieur à celui qu'avaient l'habitude de consommer les convives qui Amenaient ainsi remplacer le roi et les princes fugitifs, ('eux-là pourtant n'en jugeaient pas ainsi; ils critiquaient les mets, ordonnaient aux serviteurs improvisés de leui' donnera quelque chose d'autre )),et, se tournant vers leurs compagnes, r(>mplissaient leurs verres et leur faisaient mille compliments.

Le repas se serait prolongé indéfiniment sans l'apparition d'unt^ autre bande n'claniant son tour avec une impatience avide; les provisions du

palais baissaient déjà, et l'on fit apporter un supplément du dehors. Puis, l'estomac bien réconforté, on invita les dames à faire un petit tour dans les appartements, en attendant qu'on leur servit le café et les liqueurs.

La préparation du moka présenta quelques difficultés : les ustensiles indispensables pour en offrir à une réunion aussi nombreuse ne se trouvaient pas sous la main et, de plus, les ingrédients nécessaires étaient sans doute renfermés quelque part dans les offices du palais. Nullement découragé, l'un des étranges convives se leva et dit à haute voix : « Permettez-moi d'offrir le café à la compagnie, w Motion qui fut accueillie par une tempête d'applaudissements. Joignant l'action à la parole, il tira de sa poche une petite bourse en étoffe et en sortit deux |)ièces de cinq francs : « Qu'on aille chercher du café et du meilleur » dit-il à un des convives qui s'était avancé pour recevoir des ordres; car c'étaient bel et bien des ordres, et je me demandais comment ces champions enragés de l'égalité ne l'invitaient pas à aller chercher le café lui-même.

Il ajouta : « Et pendant que tu y es, citoyen, apporte des cigares pour nous et des cigarettes pour les dames. » Ledit citoyen partait déjà pour remplir sa mission, lorsque l'autre citoyen le rappela : « Ecoute, lui dit-il, tu n'achèteras rien

54 LA VIE PAHISIEiXNE

à moins d'y être forcé. Je crois que tu n'auras qu'à demander à la première épicerie venue ce qu'il te faut; fais de même pour le tabac. Ces sales bourgeois ont si peur qu'ils n'oseront pas te refuser. En tout cas, prends un fusil, on ne sait pas ce qu'il peut arriver ; mais ne t'en sers qu'en cas (le nécessité. » Ce qui voulait dire assez clairement : « S'ils te refusent le café et le tabac, tire leur dessus. »

Je ne puis pas dire comment on se procura ces deux denrées; mais j'ai tout lieu de croire que le messager n'eut qu'à demander pour aA^oir, sans même montrer son fusil. 11 n'y a pas dans les temps troublés pire couard que le boutiquier parisien, i'n gamin suffit pour le terrifier... Quoi qu'il en soit, lorsque je rentrai après une absence d'une quarantaine de minutes, il était évident qu'on s'était procuré le café et le tabac demandés ; la galerie de Diane, si vaste qu'elle fût, était plein(! de fumée, et trois casseroles remplies d'eau chauffaient sur le feu, tandis qu'on en avait placé deux ou trois plus petites sur la cheminée, sans souci de souiller le marbre qui était de toute beauté. Une autre fournée de faméliques avait pris place à table, tandis que les premiers venus trompaient la longueur de l'attente on faisant la cour aux « dames ». Quelques-unes d'entre elles s'occupaient plus utilement, à dévaliser les vi-

COMMENT ON FAIT LNK RKVOLUTIOX à.",

trines et en sortaient les inestimables porcelaines de Sèvres, tasses et soucoupes, pour servir le café des citoyens. Je me demandai comment elles avaient pu mettre la main sur ces trésors artistiques, car j'avais remarqué une heure avant que les ciels des armoires qui les renfermaient avaient été prudemment enlevées : on avait tranquillement enfoncé les portes avec le marteau de la grande horloge des Tuileries. »

Il y eut en réalité deux bandes (renvahisseurs. La seconde (1) chassa la première et s'installa dans le palais comme en pays conquis. Une trentidne de maris firent venir leurs femmes, et leurs enfants. Quand les vivres découverts dans le château furent épuisées, cette petite garnison exigea qu'on lui en délivrât comme aux troupes régulières. On eut toutes les ])eines du monde à les déloger. Exhortations, sommations étaient également inutiles. Ils ne partiront que vers le 15 mars. « Quelques-uns furent trouvés nantis d'objets précieux; une vingtaine furent arrêtés comme contumax ou ]»our rupture de ban (2). »

Les ('crivains hostiles à la révolution de 1848 ont exagéré les excès populaires, pendant cette période, ceux qui lui étaient favorables les ont

(1) Elle comptait deux cents hommes environ.

(2) Docteur Poumiks de l\ Siboltie, Souvenirs d'un Médecin de Paris.

niés OU atténués le plus possible. La vérité est entre ces deux partis pris.

Il est certain que parmi ces envahisseurs des Tuileries les honnêtes gens ne manquaient pas, et je crois même (pi'ils étaient va\ majorité. (Ju cita de nombreux traits de probité et, évidemment, on ne les connaît p;is tous. Le 25 mars, un tailleur de Montrouge, qui habitait rue de Chàtillon, 4, vint déposer à l'Hôtel de Ville un iusil en argent iiiassil" trouvé aux Tuihu'ies, le fusil du comte (h' Paris ; ou lui en avait offert deux mille francs.

llien de plus facile que de multiplier les anecdotes de ce genre.

Il l'st également ccirtain que dans 1a foule deccs bonnétes gens se glissèrent d'assez noml)reu\' filous.

Beaucoup de vols furent constates, plus ou moins offici(dlement.

Saint-Amant prétend que sur les objets précieux a[)partenant à la Couronne, parmi lesquels l'argenterie re})résentait trois millions, il n'en disparut que pour une dizaine de mille francs. Cette assertion est inexacte..

L'argenterie fut en grande i)artie sauvée, et un article du Moniteur (le 11 mars) nous raconte comment elle fut sauvée.

« Quelques misérables avaient trouvé le moyen de pénétrer dans les cuisines et jusque dans la pièce

OÙ était déposée l'argenterie du château. Le citoyen Moessard, préposé à la conservation de cette argenterie qui se composait d'un nombre considérable de pièces de grande valeur, fit un appel à leur loyauté pour la sécurité des objets précieux dont il avait la garde, et, en même temps, il leur offrit du vin et des comestibles; mais Tappàt du trésor qu'une simple nappe dérobait à leurs yeux excitait leur avidité, et déjà les plus hardis, soulevant la nappe, dérobaient quelques pièces d'argenterie, lorsque le citoyen Roy, armé d'un fusil, et un invalide, habillé en bourgeois, montent sur la table, résolus à défendre, au péril de leur vie. le dépôt confié à la garde du citoyen Moessard. Une femme, Elisabeth Gablot, s'arme égah?ment d" une baïonnette , et n'hésite pas à f i'ap[)er les mains qui se glissent furtivement sous la table, en criant : On ne touche pas là ! Toutefois ces généreux efforts allaient devenir inutiles, lorsque la garde nationale intervint et fit évacuer la salle.» Si l'argenterie échappa presque entièrement au pillage, parmi les pierres précieuses qui appartenaient à la Couronne, plusieurs, mentionnées dans l'inventaire, ne furent pas retrouvées : un bouton de chapeau en diamant, évalué 240.700 fr. etdix pendeloques en l'Oses, évaluées 55.000 fr. (1).

ili Procès-verbal publié au mois d'avril 1649.

58 I-^ MK l'AlilSIKNNE

La caisse qui conlciinit ce bouton et ces pendeloques avait été transportée des Tuileries à la Salle de l'état-major de la ^"arde nationale et de là au Trésor. C'est pendant ce voyage qu'on les égara — ou qu'on les vola.

Les boutiques de brocanteurs se remplirent de bibelots soustraits, mais on détruisit plus (pi'on ne vola, non seulement aux Tuileries, mais beaucoup plus encore à Neuilly, au Palais-Royal.

AuxTuilei-ies, Saint- Amant, ([ui était vdiu, dans l'après-midi du '1\ l'i-vrier, prendre le commandement du Palais, ])ut avec l'aide du pin'sonnel subalterne, et notamment du régisseur en second, M. Gally, empêcher bien des dégâts (l). il n'en fut pas de môme à Neuilly et au Palais-Royal.

A Neuilly, où les ouvriers parisiens ne se trouvaient qu'en très petit nombre, les paysans, venus de tous les villages A^oisins, se chargèrent du jiillage du château.

Au Palais-Royal, des brutes ignorantes s'acharnaient, avec une rage incompréhensible, sur les livres qui rem[)lissaient la bibliothèque particulière de Louis-Philippe et celle (h' ?iluie Adélaïde, on les arracha de leurs rayons, on les decliira page par page, et. au risque de inettrt- le leu au château, on les jeta dans un brasier.

(1) La Bi-\>nhV\i\nc dans /es cavvnssci. du lioi. p. ".").

Un passage de la brochure de Tirel donne une idée des dégâts qui lurent commis :

« On a recueilli, dit-il, aux Tuileries et au Palais- Royal, 25.000 kilogrammes de fragments de glaces et de cristaux, n'ayant plus que la valeur de la matière brute à jeter au creuset, et il en a été sans doute perdu davantage en parcelles broyées. Dix tombereaux ont été chargés de débris des plus belles porcelaines de Sèvres, Telle était leur valeur matérielle, qu'on a pu retrouver encore pour plus de 20.000 francs de l'or dont elles étaient ornées. Quant à leur valeur artistique, on conçoit qu'elle était immense. Le nombre des pièces de cristaux de table brisés, s'éleva seul à 23.000 ; celui des pièces de porcelaine excéda 45.000.

Les riches tentures des Gobelins et de Beauvais furent impitoyablement trouées, déchiquetés, effilées; les velours et les soieries de Lyon, qui brillèrent d'un si bel éclat aux expositions de l'industrie, où elles avaient presque toutes figuré, ont été découpées en lanières pour faire des écharpes, des ceintures, et discrètement emportées pour de plus utiles usages. »

Mettons en regard de ce bilan, un autre document, plus général, qui le complète. Il est officiel. Il est extrait du 14'" BiiUetiii de Ui lie pu OU <j ne (N"duli avril).

« Les 23 et 24 février, il a été élevé dans Paris

(ÎO LA VIE P.VKISIKNNE

1.512 barricades. On a calculé que chaque barricade a employé, en moyenne, 845 pavés ; de sorte que le peuple a arraché en quelques heures, 1.277.648 pavés. On a, en outre, renversé 4.013 arbres, on a brisé ou endommagé 3.704 appareils d'éclairage, savoir: 227 candélabres, 11 consoles, 890 lanternes brisées, et 2.576 lanternes dont les verres ont été cassés. Enfin on a brûlé ou détruit 53 corps de garde, 71 bureaux de surveillants des voitures de place, 41 bureaux d'octroi, 41 guérites, 104 colonnes d'affichage, 192 bancs, total 605. Dans ce calcul ne sont pas comprises les grilles qui ont été arrachées pour faire des armes et compléter des barricades, comme à la Bourse, à l'Assomption, au ministère de la Marine, à Notre- Dame-de-Lorette, etc. »

La colère du peujjle, ([uand il éprouve le besoin de changer de maîtres, et ses périodiques accès de vandalisme, coûtent cher.

Le commaiiddut Dumoulin et la statue du duc d'Orléans (1).

« Je lis dans votre numéro du 4 de ce mois une lettre de M. Alexandre Dumas, incriminant la conduite du gouverneur du Louvre, qui a fait enlever la statue du duc d'Orléans.

Cette lettre d'un ami du prince, honore son auteur, quand toutes les adhésions que nous lisons aujourd'hui nous montrent des républicains plus fervents que ceux qui ont jeté le trône par la fenêtre. Il ne m'appartient pas de vouloir contredire tous les éloges qu'il adresse à la mémoire du duc d'Orléans ; je me renfermerai dans les faits qui m'ont mis dans la nécessité di' l'aire

(1) La lettre qui suit, à propos de reiilcvenient de la statue du duc d Orléans, répondait à une courageuse protestation d'Alexandre Dumas, et a été reproduite dans le journal de celui-ci, le Mois (n" du 16 mai 1848).

62 I-V VIE l'AUISIENNE

procéder à reulèvcineiit de ce bronze, qui, sous le rapport de l'art, était même très secondaire.

C'est après avoir conduit M. de Saint-Amand au commandement des Tuileries qu'à 2 heures et demie du matin ]';ii occupé le Louvre en qualité de commandant supérieur.

A 1 heure de l'après-midi, au milieu de la foule immense stationnant dans la cour du palais, un garde national s'écria :

« Ah! voilà le royal mannequin, à qui je vais adresser une carte de visite... Et aussitôt il déchargea son fusil, dont la balle vint frajtper la tête de la statue ; quelques acclamations se firent entendre. Je craignis aussitôt de A'oir cette statue devenir une cible. Je donnai immédiatement des ordres pour faire entourer la statue de gardes nationaux, en blous(î, pour enipècher(pie ce coup de fusil ne pût se répéter. Dans cette circonstance, je n'ai eu qu à me louer de M. Adolphe Dumas, homme de lettres, et du brave chef de bataillon, M. ^lorens, qui m'ont secondé dans cette grave circonstance.

Je fis immédiatemeiil appeler M. de Gailleux, conservateur duMusée, etrarchiteete,M. Fontaine, leur annonçant (jue j'étais décidé à faire enlever la statue cette nuit, pour éviter dans l'intérieui" ilu Louvre une collision entre ceux qui voulaient démolir la statue et eeux (jui auraient voulu la protéger.

D'après mes instructions, M. Dubay, maître charpentier du Palais, fit apporter dans la cour une grue e't des madriers. Le Louvre l'ut interdit à la circulation, à 6 heures du soir ; il pleuvait beaucoup, et, sur l'observation de M. Dobay, que l'abondance de la pluie rendait cette opération impossible, je crus devoir lui répondre que ce mot, pour des Français, était rayé du dictionnaire. Je mis donc à sa disposition tous les hommes nécessaires, et qui, par une pluie battante, se relayaient au besoin.

A 5 heures du matin, la statue, avec ses basreliefs, sans aucun accident, roulait hors des portes du palais. Ce bronze a été immédiatement et soigneusement recouvert d'une grande toile et déposé dans le chantier du Louvre, sous un hangar construit à l'instant même pour le recevoir ; à 6 heures, ce piédestal devenait un monument expiatoire à la mémoire des victimes de février, par l'inscription que j'y ai fait apposer en ces termes :

An.r citoyens de Pmis

iiioris pour Ui PdtrieH!

La République reconnaissante

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