I.e général Eugène Cavaignac
pularité (1) à son devoir civique, sauva, certain
(1) Popularité d'ailleurs très relative et basée sur leslime beaucoup plus que sur la sympathie. Cavaignac avait été nommé, vers 1SB9, commandant d'un des trois bataillons de chasseurs d'Afrique, appelés zéphyrs et qui étaient loimés de soldats ayant passé devant le conseil de guerre pour faute grave contre la discipline. Il en rapporta des habi-
446 LA VIE FAIUSIKNNE
qu'il serait méconnu, calomnié, la patrie. U y a des victoires, des victoires douloureuses mais nécessaires, que ceux même qui en profitent le plus ne pardonnent pas.
« Dans nos jours indécis et troublés où tant de médiocres personnages ont posé devant nous, la figure de Gavaignac se détache isolée, sereine, impeccable, sur le piédestal de l'histoire, comme une statue de marbre antique au milieu de moulages informes — Son intelligence, plus élevée qu'étendue, dédaignait les petits compromis de la politique des ambitieux et regardait vers un objectif très haut placé. Il répétait souvent un adage qui le peint tout entier : « Pour savoir commander, il faut apprendre à obéir. » En effet, il eut pour la légalité un respect religieux ; cela seul lui crée une situation exceptionnelle dans les annales de la France moderne. Le 26 juin 1848, il était le maître ; il eût pu faire tout ce qu'il eût voulu ; la nation entière, qui proclamait en lui son sauveur, l'eût suivi sans hésiter. Il exerça le pouvoir dans des temps difficiles, avec une intégrité et une doiu'eur incomparables. Nul déboire cependant no lui fut épargné, nulle insulte, nulle injure, nulle injustice; il fut condamné un jour à entendre Garnier-Pagès
tudes de sévérité et quelque chose de dur dans le langage et dans l'accent dont il ne se débarrassa jamais. Il était un de ces hommes qu'on respecte plus qu'on ne les aime.
lui reprocher de l'avoir nommé général de division. Il but les fiels et resta ce qu'il était : letvpe même de l'honnête homme, le c//' prohus que l'antiquité eût offert en exemple ; la boussole de sa vie avait été bien réglée, l'aiguille s'en dirigeait naturellement vers le pôle du devoir. Si la République eût été possible en France, il l'eût fondée ; mais l'heure n'était pas venue, et il descendit du pouvoir avec autant de dignité et d'abnégation qu'il v était monté. Il eut à un haut degré ce (|ui fait la véritable g'randeur de l'homme et ce qui manque le plus souvent aux p4us subtils, aux plus intelligents : le caractère [ï). »
L'insurrection avait commencé à mobiliser dans la soirée du 22 juin. Vers 8 heures, la place du Panthéon s'était couverte d'ouvriers. Vers 8 heures et demie, une colonne forte de 4 à 5.000 hommes, s'était avancée drapeau en tête, du faubourg Saint-Antoine, jusqu'au faubourg du Temple, où elle comptait faire sa jonction avec les émeutiers de ce quartier.
Peu de temps après, des convocations partielles de la garde nationale étaient faites à domicile, et des troupes occupaient la place de l'Hôtel-de-Ville et la cour de la Préfecture de police.
(1) Ma\.imë ul Camp, Souvenirs de l'année /iS''/6', p. ^U-l.
448 I-A Ml. PAHISIENNE
Le lendemain, pendant toute la matinée, de quartier en quartier, de rue en rue, on battait le rappel, et, avec un empressement significatif, les gardes nationaux accouraient de tous les côtés.
Des barricades s'élevaient rue Saint-Martin, rue du Faubourg-Saint-Martin, lue Saint-Denis, rue du Faubourg- Saint- Denis, jusqu'à la hauteur de la rue d'Enghien, boulevard Bonne-Nouvelle. Chaque passant était obligé d'apporter un pavé.
Cafés et boutiques se fermaient. En attendant l'issue de la lutte, bien des gens avaient pris le parti de se réfugier dans leurs caves.
Par la rue Saint-Martin s'avançaient des détachements de la garde nationale, chassant devant eux les insurgés qui se repliaient sur la porte Saint- Denis. La barricade qu'on y avait construite était une des plus difficiles à prendre. Un bataillon de la 2" légion vint l'assiéger. Il ne réussit à s'en emparer qu'après une assez longue lutte, vers une heure.
Au commencement de l'après-midi, de ombreuses troupes, le il'' léger, deux bataillons de la garde mobile, plusieurs bataillons de la 2'^' légiou, un escadron de lanciers, une batterie d'artillerie, arrivaient par le boulevard, du côté de la Madeleine, sous le commandement du général Lamoricière. Des combats s'eno^aareaient sur divers points. Un des |>lus meurtriers fut livre place La-
fayette. Deux cents gardes nationaux restèrent sur le carreau, mais les insurgés, après avoir résisté pendant près de deux heures, prirent la fuite vers la N'illette.
Au même moment, le général Lamoricière, à la tète d'une compagnie de la 5'' légion, s'emparait de la barricade de la caserne Saint-Martin.
A la fin de la journée, l'insurrection, chassée des boulevards et des rues voisines, s'était cantonnée et fortifiée dans le quartier de la Cité, où, à cinq heures, une compagnie de la garde républicaine, ayant voulu fraterniser avec le peuple, reçut le feu de deux barricades et fut massacrée jusqu'au dernier homme l'i.
Pendant la nuit du 23 au 24, les émeutiers, élevant à la hâte de nouvelles barricades, avaient concentré la résistance dans la Cité, dans le faubourg Saint-Antoine, dans la rue Saint-Jacques. Le Panthéon était leur quartier général.
Dans les autres quartiers, on attendit toute la matinée avec anxiété. Pas de nouvelles ou des nouvelles contradictoires. Le bruit de la fusillade, le grondement du canon annonçaient que la lutte était terrible. Qui était vainqueur ? On l'ignorait.
Rue Saint-Jacques, les soldats devnnt chaque
(1) Événemenls de l'(iri.<. .lournrc^ des 'J.'i, 'J'i, 'Jô et •J6 juin IS'iS. Paris, s. d. (1848), [.. 7.
barricade livraient un nouveau combat. Des maisons étaient démolies à coups de canon.
A une heure, toute la rue était déblayée, le Panthéon était pris, et, sur la place, 1.500 insurgés se rendaient.
Vers deux heures, le combat contrôle faubourg Saint-Denis, presque entièrement soulevé, prenait fin.
Les insurgés, a la fin de cette journée du 24, ne se montraient plus ({ue dans le clos Saint-Lazare, où on se battait encore à sept heures du soir, et sur la place des Vosges, où, pour se venger d'un discours récent de Victor Hugo contre le socialisme, ils avaient pillé sa maison (1).
Le 25, dans la matinée, la lutte qui semblait terminée — et qui l'était dans le quartier latin — reprit avec violence aux barricades Rochechouart, Poissonnière, Saint-Denis, Saint-Martin, du Temple, à Montmartre, à la ^'illette.
L'émeute occupait la rue Saint- Louis, la mairie du W" arrondissemet, l'église Saint-Gervais, l'église Saint-Merri et les rues voisines.
Au faubourg du Temple le combat était terrible.
(Il « M. \ iclor Hugo était à lAssemblée ; ses deux fils combattaient dans les rangs de la garde nationale. Mme Hugo a eu toutes les peines du monde à s'enfuir, les insurgés voulaient la prendre pour otage. » Précis des événements de Paris pendant l'insurrection des 23, 2'i, '2ô et 26 juin IS'4S. Paris, 1848, p. 41.
Le faubourg Saint-Antoine se liérissait encore de barricades. Défendue par une compagnie de la garde nationale de la 12'^ légion, que commandait le capitaine Amyot, la barricade du pont Saint- Michel, opposait aux troupes qui l'attaquaient — et à qui elle fit perdre 400 hommes — une résistance {{u'on parvint difficilement à vaincre.
A mesure qu'ils se sentaient faiblir, les insurgés devenaient plus violents, plus incapables de contenir leurs haines. L'assassinat du général Bréa (1) fut le résultat de cette exaspération.
Quoi qu'il se trouvât en disponibilité, il était Venu le 23 juin, offrir ses services au général Cavaignac et à l'Assemblée. Le 25, accompagné de son aide de camp, le capitaine Mangin, il avait assisté à la prise de deux barricades, du côté de la barrière de Fontainebleau lorsqu'il s'avança vers la troisième barricade pour engager les émeutiers à cesser le feu. On s'empara de lui et de son aide de camp. On les enferma dans une maison qui servait de quartier général et, après une longue agonie qui dura plusieurs heures, et dont on lira plus loin les détails, ils furent non pas exécutés mais massacrés [2).
(1) V. Appendice, n° I.
(2) « Le malheureux général, mortellement blessé, a été cruellement mutilé par les sauvages auxquels il s'était fié. Quand la barricade a été emportée d'assaut, et quand les sol-
Un autre épisode tragique de cette même journée, la mort de l'archevêque de Paris, Monseigneur Affre, reste enveloppé de mystère. Essayons de l'exposer clairement, impartialement.
Voici d'abord le récit officiel du Moniteur (numéro du 28 juin).
« Dimanche (25 juin) M. l'archevêque de Paris a quitté l'archevêché à cinq heures et demie, se rendant chez le général Gavaignac pour lui demander s'il lui serait interdit d'aller au milieu des insurgés porter des paroles de paix.
Le général a reçu le prélat avec les démonstrations d'une vive émotion, et lui a répondu qu'il ne pouvait prendre sur lui de donner un conseil en de telles circonstances, qu'une telle démarche était nécessairement très périlleuse, mais qu'en tout cas lui-même ne pourrait qu'en être très reconnaissant, et qu'il ne doutait pas que la population de Paris n'en fût aussi vivement émue.
Monseigneur l'archevêque a annoncé aussitôt que sa résolution était prise. 11 est rentré rapidement à l'archevêché, a pris quelques dispositions personnelles, et, vers huit heures, il se présentait au pied de la colonne de la Bastille.
dais, qui lui étaient très attachés, sont arrivés jusqu'à lui, ils n'ont pas même trouvé son cadavre, mais seulement un tronc informe dont les bras et les jambes avaient été coupés. » Noiv\tvM(Y, nnf Année de Révolution, t. Il, p. 118.
On a dit, par erreur, que le prélat avait dcmanclé ou accepté le secours de plusieurs représentants (1). Monseigneur l'archevêque a bien
Monseigneur Affre, archevêque de Paris.
reçu, il est vrai, plusieurs offres empressées, mais il les a toutes refusées. Pendant le trajet de l'archevêché à la Bastille, il s'entretenait avec une extrême sérénité du texte saint : Pastor bo-
(1) Monseigneur Affre n'avait en elVet demandé le secours de personne, mais trois députés s'étaient joints à lui, MM. Larabit, Galy-Cazalat et Druet-Desvaux.
454 LA VIE l'MUSIRNNE
nus dal aiiimam suam pro ovibus suis. Ses deux grands vicaires seuls l'accompagnaient.
L'autorité militaire a fait cesser le feu. On a cueilli une branche d'arbre sur le boulevard, et cet insigne de paix a précédé seul le prélat et les deux ecclésiastiques (1), qui sont montés ensemble sur la barricade,. où les insurgés avaient accueilli, quelques instants avant, un parlementaire annonçant la démarche de Monseigneur l'archevêque.
Le vénérable pasteur leur avait adressé à peine quelques paroles pleines d'onction, lorsqu'un coup de feu est parti, comme au hasard, sans qu'il soit possible de préciser de quel côté. Ce coup de feu a jeté aussitôt les insurgés dans une extrême agitation. Une décharge est pai'tie de leurs rangs. La garde mo!)ile y a répondu avec énergie. La nature de la blessure laisse supposer que le coup, venu de haut en bas, aurait été tiré probablement d'une fenêtre. Quoi qu'il en soit, Monseigneur l'archevêque est tombé atteint d'une balle dans les reins, et a été relevé par les insurgés. Bientôt ils l'ont transporté dans leur quartier, chez M. le curé des Quinze- Vingts (2). Il a reçu les soins d'un des médecins des insurgés, et, le lendemain matin, lorsque les négociations de trêve ont été
(1) Ses deux grands vicaires, MM. Jacquemef et Ravinet.
(2) Chez le curé de Saint-Antoine.
entamées, on s'est hâté de déposer le prélat sur un brancard et de le ramener à l'archevêché. »
J'ai déjà fait remarquer que les révolutionnaires de 1848 n'étaient pas antireligieux. Dieu ne passait pas encore pour un réactionnaire. Monseigneur Affre, dont on connaissait la sincère piété, la dignité de vie et l'indépendance de caractère, était très populaire à Paris. Les insurgés qui l'avaient vu frapper, au moment où il venait d'accomplir si héroïquement ce qu'il pensait être son devoir (1), le relevèrent, avec les plus grandes marques de respect, et, le transportèrent chez l'abbé Delamarre, curé de la paroisse Saint-Antoine. 11 n'avait pas perdu connaissance. Pendant qu'on le transportait, il remarqua un des gardes mobiles qui faisaient partie de l'escorte, François Delavrignère, dont le visage révélait une vive émotion. Il eut, quoique grièvement blessé, la force de soulever les bras et, prenant à son cou un crucifix, il le tendit à ce jeune homme, en lui disant : « Ne quitte pas cette croix ; mets-la sur ton cœur, elle te portera bonheur. »
(1) Le mot célèbre qu'on lui attribue fut-il prononcé? Un passage dune lettre du général Cavaignac au grand vicaire semble le prouver: " L'archevêque, disait-iL a la double gloire d'être mort en bon citoyen et en martyr de la religion. Demandez à Dieu que, selon les dernières paroles de son digne ministre, « ce sang soit le dernier versé. » (Cité par VÉclnir, n" du 4 juin 1898.)
456 I-A VIE PARISIK-NNE
De la cure de Saint- Antoine il fut transporté à l'Archevêché et c'est là qu'il mourut, le mardi 27 juin.
Les insurgés se défendirent toujours, et, je crois, à juste titre, d'avoir tiré le coup de fusil qui le tua. Ils firent signer par un des vicaires généraux qui avaient accompagné sur la barricade Monseigneur Affre ce certificat :
« Je soussigné, vicaire général de l'archevêque de Paris, qui avais l'honneur de l'accompagner dans la mission de paix et de charité qu'il aA'ait entreprise, atteste, autant qu'il a^été possible d'en juger au milieu d'une grande confusion, qu'il n'a pas été frappé par ceux qui défendaient les barricades.
Jaquemet, vicaire général.
26 juin 1848. »
Les journaux du temps, même les plus défavorables à l'insurrection, voient dans la mort de Monseigneur Affre un accident (i), une « méprise fatale (2) ». La plupart d'entre eux supposent que la blessure se dirigeant de haut en bas, le coup avait été tiré d'une fenêtre (3).
(1) National, n" du 27 juin.
(2) Univers, n° du 28 juin.
(3) « C'est de notre côté qu'il reçut la balle. ■> Farole.-i du député r.h. Beslay, à la séance du 2(i juin lS-18, et celle affirmation fut appuyée par celle de Monseigneur Parisig,
Cette méprise fatale, comment se produisit-elle ? V Univers l'explique daas le numéro du 28 juin où il annonce la mort tragique du prélat :
« Il parait qu'au moment où Monseigneur l'archevêque de Paris parlait aux ouvriers, un garde mobile (i) s'est trouvé engagé parmi eux et plusieurs d'entre eux l'ont menacé de le tuer. L'un des vicaires généraux s'est alors précipité vers le groupe qui, à quelques pas de Monseigneur l'arclievèque de Paris, faisait un tumulte menaçant. Il voulait éviter un conflit et sauver le garde mobile. Ses paroles étaient écoutées, mais l'agitation qui s'était faite de ce côté avait ému les gardes nationaux et les soldats restés à une certaine distance ; on a cru de part et d'autre qu'il y avait un engagement et des coups de feu sont partis, c'est alors que Monseigneur l'archevêque a été atteint. »
Il est probable en effet que les choses ont dû se passer ainsi.
On essaya de découvrir par qui Monseigneur Affre avait été frappé. Toutes les recherches, toutes les enquêtes furent vaines, mais ^laxime du Camp rencontra sur sa route une vingtaine d'années plus tard vin ancien garde mobile qui pouvait bien être l'involontaire meurtrier :
évéque de Laagres, qui invoqua eu faveur des insurgé? un certificat du chirurgien qu'il s'était l'ait donner.
{\j Ce François Delavrignère dont on parlait tout à l'heure.
« Eu 1869, racoiite-t-il, j'étudiais de très près le moude des malfaiteurs et l'orgauisation des prisons de Paris. Presque chaque matiu, je me rendais au dépôt de la préfecture de police, et j'assistais à l'interrogatoire sommaire que le chef du service de la santé fait svdjir aux personnes arrêtées depuis la veille par ses agents. Dans l'étrange troupeau qui a défilé devant moi, je me rappelle avoir vu un homme d'une quarantaine d'années, grêle, nonchalant, incarcéré pour cause de mauvaises mœurs et que tout le personnel du dépôt de la santé, qui le connaissait bien, désignait familièrement par son surnom : l'archevêque. Lorsque je demandai pourquoi on l'appelait ainsi, les réponses reproduisirent les deux opinions opposées qui partagent l'histoire. Pour les uns, c'était l'ancien garde mobile qui soutint dans ses bras Monseigneur Affre mourant ; pour les autres, c'était l'insurgé qui l'avait tué (1) .»
Les trois députés qui avaient accompagné ou suivi l'archevêque de Paris étaient tombés entre les mains des insurgés. Le 26, vers trois heures du matin, ([uelques-uns de ces insurgés les chargèrent d'apporter au Gouvernement des propositions de paix, M. Larabit offrit de s'acquitter de cette mission. Si sa démarche n'aboutissait pas, il
|1) Souvenirs de raniice tS'sS, p. 294.
devait, nouveau Régulus, venir se reconstituer prisonnier. 11 revint en effet, mais les émeutiers furent moins impitoyables que les Carthaginois.
En réalité, ces prisonniers les gênaient. Vers onze heures du matin, ils les aidèrent complaisamment à s'évader.
L'insurrection se sentait vaincue. Dans la matinée, Lamoricière avait déblayé le faubourg du Temple, puis le faubourg Saint-Antoine et la place de la Bastille.
A une heure, il ne restait de l'armée prolétarienne que quelques combattants, retranchés sur les hauteurs de la rue Ménilmontant, et traqués par les troupes du Gouvernement. L'affreuse lutte était terminée.
Que les insurgés n'aient pas tué l'archevêque de Paris, c'est très probable ; qu'ils aient permis aux trois députés dont ils s'étaient emparés de s'échapper de leur prison, c'est certain ; mais si on en concluait qu'ils apportèrent dans ces trois journées de combat une modération, même relative, on se tromperait lourdement. L'acharnement, au coU' traire, nous l'avons déjà dit, fut poussé aux dernières limites.
La misère, la faim, dont ils rendaient responsable une société qui, à ce moment-là, se ruinait pour y porter remède, excitaient, exaspéraient les émeutiers. Ils montèrent sur les barricades avec
leurs femmes et leurs enfants. « Puisque nous ne pouvons plus les nourrir, disaient-ils, mieux vaut qu'ils meurent avec nous. »
On avait abusé de leur crédulité, de leur ignorance, de leurs souffrances, très réelles, en même temps que de leurs haines instinctives, irraisonnées, en leur persuadant que l'amélioration de leur sort ne pouvait être obtenue que par un changement de régime, une révolution sociale. Ils étaient grisés d'utopies et ils croyaient avoir pour eux le droit et la justice. C'est la plus grande force et la pire faiblesse du peuple que de s'estimer infaillible.
Beaucoup de ceux qu'on avait arrêtés, les armes à la main, et qu'on interrogeait, déclaraient qu'ils avaient combattu pour la République démocratique et sociale, et comme on leur demandait ce qu'ils entendaient par là, ils répondaient: « le Gouvernement des ouvriers ».
Il y avait des bandits, assurément (1), mais il y avait aussi des apôtres, des fous, convaincus que leur victoire assurerait à jamais le bouheur du peuple. De là, chez les uns et chez les autres, un courage extraordinaire, une résistance enragée qui ne fut vaiucue que par le manque de munitions.
H) Ce Pasquin par exemple qui, arrêté à Belleville, fut accusé d'avoir coupé le?; deux poignets à un officier, et, loin de le mer, s en vantait.
Tout ce qui avait pu devenir une arme, ils s'en étaient servis. Zincs des marchands de vin, brocs d'étain, plomb des gouttières, ils eu aA'aient fait des balles. Ils avaient fini par eiiarger leurs fusils avec des tringles, avec des écrous, avec des bou-
Projectile!? divers provenant des insurgés.
tous, avec des caractères typographiques, avec des cailloux.
Les femmes, dont l'habituelle hystérie se tournait vers le meurtre, montraient plus d'exaltation, plus de haiue, plus de férocité que les hommes.
Elles ne se contentaient pas d'apporter aux combattants des vivres et des munitions, cachés dans des pains, dans le double fond d'une boîte au lait, ou même dans un ventre postiche. Elles combat-
462 LV VI K PAUISIENNE
talent, elles aussi, et avec acharnement, avec un effrayant mépris de la mort
Le 23 février, on en avait remarqué cinq à la barricade de la porte Saint-Martin , dont une en deuil. Elles étaient armées de sabres et de hallebardes quelles venaient de prendre dans le magasin d'accessoires du théâtre.
Le même jour, une grande et belle femme, très jeune, vêtue d'une robe de barège rayée, coiffée d'une fanchon de dentelle, s'était avancée par la rue Saint-Denis, après avoir franchi la barricade qu'on y avait élevée. Elle portait un drapeau à la main et l'agitait, en provoquant de la voix et du geste la garde nationale. Les soldats hésitaient à tirer. Enfin ils s'y décidèrent. La jeune femme tomba comme une masse.
Une horrible virago, nommée Leblanc, fut accusée et convaincue d'avoir tranché la tête à quatre gardes mobiles avec un couperet déboucher (1).
(1) C'est peut-être elle dont il s'agit dans cette «information » donnée le 25 juin par le Conslilulionnel : « A la place de l'Estrapade, les insurgés avaient fait des prisonnieis. Forcés d'abandonner la barricade, les factieux se sont livrés à des actions barbares. Plutôt que de lâcher les prisonniers, ils les ont lâchement assassinés en leur tranchant la tête. Cinq gardes mobiles ont été victimes de cet acte de cannibalisme. Un représentant a été, pour ainsi dire, témoin d'une de ces exécutions. C'est un homme, habillé en femme, qui, avec un sabre fraîchement aiguisé, remplissait l'office de bourreau. »
M\MFi:ST\T10NS KT KMEUTES jftH
Elle l'avoua eu disaut pour s'excuser : « fui cru rêver ! « Puis, ayant eu le temps de se ressaisir, elle reviut sur ses aveux, arfirnia qu'on la calomniait, que tout ce qu'on lui reprochait était inventé par son mari qui voulait la perdre ( 1 ). Et comme on lui montrait une cicatrice qu'elle avait au doigt et (jui provenait d'une morsure faite par une de ses victimes, elle répondait que c'était au moment où on l'avait arrctét' (ju'iin des soldats l'avait mordue.
D'une manière géiiéi'ale, k-s mutilations que l'on constata sur un assez "M'and nombre de cadavres étaient du ti'avail l'éminin.
La lutte, sans aucun doute, lui alrocei^et nous verrons que des deux côtes on t'il preuve d'une éu'ale fureur), mais comme si la réalité ne suffisait pas largement, la légende s'v ajouta, et U est très difficile aujoardlmi de les distingue!'.
Les insurgés vaincus, la bourgeoisie qui triomphait ne manqua pas d'abuser de sa victoire. Comment être juste à l'égard de criminels et de fous qui venaient de mettre Paris à deux doigts de sa perte ? On multijdia contre eux les accusations. On leur reprocha :
i'' D'être payes par les preleiidiints et par l étranger.
tl) Ce mari t'l;iil un iiisurgi' (|ui as.iil ('{(-. lui aussi, aiTélé.
464 lA V11-: l'M'.ISIENNF.
Eugène Pelletaii écrivait, le 24 juin, dans le Bien public : « Au milieu des causes qui ressortent de la terrible crise que nous traversons, il est impossible de ne pas reconnaître une excitation étrangère. Il est certain que des provocateurs ont distribué de l'argent au nom de divers prétendants et de plusieurs partis 1). Parmi les individus arrêtés, beaucoup ont été trouvés nantis de sommes importantes. »
Le Corsaire assurait que, dans un seul hôpital, à la Pitié, sur 589 individus arrêtés, on recueillit, en numéraire français ou étranger, jusqu'à 159.000 francs.
5" D'avoir compté dans leurs rangs beaucoup de forçats libérés et de repris de justice.
« Parmi les insurgés tués sur les barricades ou faits prisonniers, disait le Constitutionnel dans son numéro du 27 juin, on trouve, comme on devait s'y attendre, la lèpre des forçats libérés et des repris de justice. Sur l'épaule de plusieurs cadavres transportés à la caserne du faubourg Poissonnière, on voit les lettres de la marque, signes indélébiles de la flétrissure morale et de la dégradation ciA^que, Enfin, l'enquête judiciaire qui se
(1) On verra plus loin .\ppendice I) que Louis Blanc accuse un des assassins du général Bréa. Lahr. davoir été un agent bonapartiste — mais si ces agents étaient payés, Louis-Napoléon ne devait pas en avoir beaucoup.
MANIFESTATIONS ET EMKUTES 465
poursuit sans relâche a reconnu déjà dans les rangs des insurgés, et même au nombre des chefs, plusieurs centaines de ces hommes dangereux, ennemis de tout ordre social. »
A ce genre d'accusation qu'on retrouve dans de nombreux journaux la Gazette des Tribunau.c répondit ainsi, le 1''' juillet :
(« Il y a eu quelque exagération dans ce qui a été dit et imprimé sur le nombre des forçats et des réciusionnaires libérés (jui se seraient trouvés parmi les insurgés.
Il n'est pas douteux qu'en ces déplorables circonstances, comme dans toutes celles où l'ordre et la sécurité publiques sont compromis, des repris de justice n'aient tenté de commettre quelques méfaits; mais jusqu'à ce moment, on n'a pu constater d'une manière positive la présence parmi les insurgés que d'une vingtaine de condamnés correctionnels et l'on n'y a reconnu qu'un seul forçat en rupture de ban, nommé I^oulard, et un réclusionnaire libéré. Clément dit Longue- Epée. »
3° D^ avoir commis de nombreux actes de pillage.
4" De s'être montrés féroces pendant la lutte.
Tous les journaux de l'ordre sont pleins de détails, })lus ou moins authentiques, ([ui tendent à prouver cette férocité et je ne doute pas, pour ma
466 LA VIE PAHISIKNNE
part, que certains de ces détails ne soient parfaitement vrais.
Sur la principale barricade du faubourg Saint- Antoine, le cadavre mutilé et éveutré d'un garde républicain, couvert de son uniforme, avait été empalé sur un pieu.
Sur plusieurs barricades, avaient été placées des tètes coupées et coiffées de képis. Une de ces têtes plantée sur une pique avait la bouche pleine de poix. A l'aide d'une mèche on avait mis le feu à cette poix, et autour de cette torche humaine les insurgés avaient dansé en chantant.
Au clos Saint-Lazare, on avait coupé les pieds d'un dragon et on 1 avait ensuite replacé sur son cheval. On avait scié entre deux planches un garde mobile.
Une pompe saisie sur une barricade de la barrière Rochechouart avait son réservoir rempli de vitriol, et à côté se trouvaient des récipients pleins d'essence et de térébenthine, etc., etc.
5" D'avoir coniDiis de nombreux viols.
Un journal racontait que des insurgés avaient pris dans des pensionnats des jeunes filles de l'aristocratie, et les avaient placées nues sur des barricades, pour empêcher qu'on tirât sur eux.
Plusieurs de ces accusations furent reconnues fausses. Ainsi, on prétendait que des femmes
MANIFESTATIO^'S ET EMEUTES 467
avaient vendu aux soldats de l'eau-de-vie empoisonnée. Une vivandière, accusée de ce crime, fut arrêtée : « Deux représentants du peuple, MM. Germain Sarrut et Auguste Mie, ne pouvant calmer l'exaspération de la fowle, dirent à cette femme: « Malheureuse, tu n'es pas digne de périr par le fer mais par le poison, avale ta liqueur! » La pauvre femme boit avec empressement, et, mise en liberté, va rejoindre le régiment de dragons auquel elle appartient (1). » Dix ans après la Révolution de 1848, M. Bastide, qui avait été ministre des Affaires étrangères envoyait au Times une lettre dans laquelle il protestait contre un passage du livre de lord Normanby, passage dans lequel celui-ci, en le prenant comme garant, affirmait que les insurgés s'étaient servis de balles empoisonnées (2) :
(1) Précis des événements de Paris pendant l'insurrection des 'J3, 'Jfi, 25 et 26 juin 18^8..., p. 84. Le Moniteur démentit officiellement ces prétendus empoisonnements de soldats avec de l'eau-de-vie, des cigares, etc.
(2) <( .Nous croyons de notre devoir de déclarer que nous n'avons découvert des traces de poison dans aucune des balles extraites, et que les blessures elles-mêmes ne présentaient aucun symptôme d'aggravation résultant de matières empoisonnées... » (Rapport officiel publié dans la Gazette des Hôpitaux du 14 juillet 1848.)
i68 LA ViË PAhisiËNNË
« A M. le rédacteur du Times.
Paris, le U janvier 1858.
« Monsieur, je lis dans votre numéro du 9 janvier, le passage suivant, contenant des extraits d'une brochure de lord Normanby, brochure que je n'ai pas eu l'occasion de lire :
1 inqiiired of M. Bastide whether... »
Permettez-moi d'emprunter la voie de votre honorable journal pour répondre au noble lord qu'il a été mal servi par ses souvenirs en croyant tenir de moi des renseignements qui lui sont sans doute venus d'une tout autre source. J'ai à cœur qu'on ne croie pas, que le public anglais surtout ne croie pas, que j'ai eu le mauvais goût de faire à son représentant des contes aussi absurdes ; ce qui aurait été une mystification indigne de la position que nous occupions Tun et l'autre.
Tout le monde sait maintenant, en effet, <à quoi s'en tenir sur cette vieille histoire, de balles empoisonnées, qui, après chaque émeute, défraye la conversation de quelques badauds. On sait que, presque toujours, les chirurgiens trouvent des fragments de linge ou de drap dans les blessures ; ces fragments, qui augmentaient le danger, ont été enlevés parles balles aux vêtements des blessés et ne sauraient en aucune façon avoir été lancés par le fusil.
Personne n'ignore aussi qu'à l'époque du solstice d'été, les corps se décomposent rapidement, lorsque surtout la mort les a frappés après plusieurs jours de fatigue et d'agitation fébrile.
Sa seigneurie n'est point chimiste que je sache. Je n'aurais pu, cependant, sans craindre qu'elle crût que je me moquais, lui parler d'une pompe lançant de l'acide sulfurique à la figure des assaillants. Une telle pompe serait dissoute en partie avant de fonctionner ; il faudrait d'ailleurs des insurgés bien naïfs pour supposer que l'on voudrait bien venir à la distance de dix ou douze mètres, afin de recevoir leurs aspersions. Je n'a certainement pu attribuer de pareilles bévues à nos insurgés parisiens.
Quant à la charpie qui aurait été empoisonnée apparemment par quelques insurgés déguisés en sœurs ou en chirurgiens, il aurait fallu, pour faire accepter ce conte à lord Normanby, lui cacher que les blessés, quels qu'ils fussent, étaient transportés dans les mêmes salles et recevaient les mêmes soins, et que par conséquent, l'insurgé empoisonneur aurait risqué de voir appliquer le topique mortel à son camarade, ou peut-être à lui-même.
Mais j'avouerai que j'aurais pu faire mention de balles armées d'une pointe de cuivre, car si je n'ai pas vu de ces balles en juin, j'en avais vu en février 1848, qui provenaient des cartouches distri-
buées aux gardes municipaux de Louis-Philippe tués au château d'eau du Palais Royal. Les insurgés eurent, peut-être, de ces mêmes projectiles pris sur les défenseurs de la royauté...
Je ne dirai rien des anecdotes qui terminent la note extraite du livre de lord Normanby. Je m'étonne seulement de ne pas y trouver celle du fameux docteur scié entre deux planches.
Si je ne connaissais la distinction aristocratique des habitudes de Sa Seigneurie, je croirais qu'elle les a recueillies dans quelques corps de garde de vainqueurs à la suite.
Je le répète : je respecte trop la nation anglaise pour avoir fait des contes ridicules à son représentant, que je nie plaisais, d'ailleurs, à regarder comme un homme de sens et d'esprit.
Jules Bastide.
Ancien rninislre dea Affaires étrangères de la République française (1). »
(1) Celte lettre rectifiait le passage suivant de la première édition du livre de lord NoHMv.Mn, Une Année de Révolution.
« .l'ai demandé à M. Bastide si l'on était assuré de ce qu'il y avait de vrai dans les récils des cruautés que l'on prolendail avoir été commises par les insurgés. Il avait, ni'a-t-il répliqué, le regret de pen-ser qu'il n'y avait pas d'exagération sur ce point : il était paifaitement vrai qu'on avait attaché à beaucoup de balles du linge empoisonné, et que ce linge avait causé la mort dans beaucoup de cas où la blessure elle-même n'était pas mortelle. Les balles aussi étaient fabriquées de manière à faire les blessures les plus
On peut et on doit admettre que les balles empoisonnées n'existèrent que dans l'imagination des journalistes, mais il n'en est pas de même des drapeaux arborés par quelques insurgés, plantés sur quelques barricades, et qui faisaient appel à l'incendie et au pillage. Sur ce point les témoignages sont assez nombreux et formels.
« On apporte à la Commission d'enquête nommée par l'assemblée, écrivait à la date du 27 juin V Almanach historique de la République française \\.\ , un drapeau des insurgés sur lequel sont inscrits en lettres rouges ces mots :
Vainqueurs, le pillage.
Vaincus, l'incendie (2).
danfiereuses possible; ((uelquefois un morceau de cuivre y avait été planté. ■>
A la rectification de l'ancien ministre des Affaires étrangères, lord Normaiiby répondit dans sa deuxième édition par celte note :
" M. Bastide, depuis ijue ces pa^es ont été publiées, a adressé aux journaux une lettre écrite avec la pensée mal fondée que je prétendais avoir recueilli de sa bouche tous les détails contenus dans ce paragraphe, tandis que le premier alinéa (celui que nous venons de citer) seul se réfère à sa communication. 11 ma suffi d'ailleurs de lui signaler cette circonstance pour qu'il m exprimât le regret d'avoir commis cette méprise. »
Le second alinéa parlait de la décomposition rapide des cadavres, de paquets de charpie empoisonnée dont on s'était servi dans un hôpital, etc.
(2) Lord .\unM\Miv ^C'fif Anaé<: de révolulion, t. Il, p. 121;, le
Sur un autre drapeau, enlevé par le capitaine Bonnemain, on lisait :
Honneur aux proi»riétaires qui ne font pas payer leurs loyers !
Morts a ceux qui les font payer !
Maxime du Camp, réactionnaire, antidémocrate mais observateur très précis, très exact, porté et habitué à ne pas se payer de phrases vagues et à se rendre compte par lui-même, raconte qu'un drapeau rouge planté sur un tas de pavés portait ces mots : « Deux heures de pillage et de robes de SOIE » et il ajoute : « Le fait est invraisemblable mais il est positif ; J'ai vu cette guenille immonde chez un chef de bataillon de garde nationale qui la conservait comme un trophée enlevé par ses hommes à l'une des barricades du faubourg du Temple (1). »
Ceci prouve simplement qu'il y avait parmi les insurgés un certain nombre de bandits.
journal le Mois, dans son numéro du Hl juillet, font mention de ces drapeaux. En revanche, on peut lire dans le Précis des événeinennls pendant Cinsurrection des '23, '2'i, l'i"* el '2lt juin /S'/S (p. 54) : « Pendant la suspension de la séance (le 25 juin), les huissiers déploient, derrière le Président, les drapeaux pris aux insurgés. Tous sont tricolores, à l'exception d'un rouge et d'un noir. On lit sur plusieurs : « Moût m \ voi.EiiKs ! Mort m \ i'ii.lahds ! Respect de la i'uoi'iuété ! » (1) Souvenirs de l'année 18U8, p. 299.
Du reste, la férocité des soldats, pendant la lutte, égala, dépassa peut-être celle des émeutiers.
Louis Blanc remarque (1) qu'on avait su persuader à l'armée qu'elle devait se trouver humiliée de s'être si facilement laissée vaincre en février 1848 et qu'elle avait une revanche à prendre.
Cette revanche, elle la prit aussi complète qu'on pouvait le désirer.
Les gardes mobiles, surtout — des gamins de quinze à vingt ans — se signalèrent à la fois par leur courage et leur cruauté (2).
On a prétendu qu'avant de les envoyer au feu on leur avait distribué dans les casernes du vin et de l'eau-de-vie (3). C'est possible mais c'était inutile. Le sang devait leur suffire pour se griser.
Pourquoi, nés presque tous dans le peuple, se montrèrent-ils si acharnés contre une insurrection populaire ? D'opinions politiques ou sociales, quoique beaucoup d'entre eux eussent manifesté des sentiments religieux (4\ ils n'en avaient pas.
a) Histoire de la RévoMion de 18i8, t. II, p. 143.
(2) « C'étaient surtout les enfants de la mobile qui parurent avides de sang, emportés par l'enthousiasme du carnage. » Daniel Stern.) — <• Ces petits hommes à épaulettes vertes ressemblaient à des fouines trempant leur museau dans le sang. -> iHippolyte Castille.) lis ne faisaient pas de prisonniers. Ils fusillaient à tort et à travers. Les journaux rouges leur reprochèrent d'avoir fusillé des gens qui n'étaient rien moins que des insurgés.
(3) Victor Mabrouk, Juin 18'i8, p. 3:^.
(4) .. Ceux qui ont fréquenté les éa-li-^os de Paris durant
47i l>A VIK l'VKISIK.NNE
Ce qui les dominu, je pense, dans ces trois journées de guerre Fratricide, ce lut, unie à la cruauté de l'enfant, la vanité de se battre comme des hommes.
Prenons un exemple, celui de Louis Vart, fils d'un serrurier du faubourg Saint-Denis . Il avait une quinzaine d'années et appartenait au 9" bataillon :
« Je ne suis pas content, disait-il à ses camarades, après avoir épuisé toutes ses cartouches et brûlé le bois de son fusil. J'en ai descendu une douzaine, je veux avoir maintenant un drapeau. Si je ne le ramène pas, je trouverai là-bas un linceul. » Disant ainsi et fredonnant : « Mourir pour la patrie !.. » il se glisse le long des bouticjues du faubourg Saint- Antoine, se jette à plat ventre, à la manière vendéenne, quand il voit les fusils s'abaisser sur lui, se retire après avoir essuyé la décharge, reprend sa course, s'efface encore une fois ventre à terre, se relève de nouveau, s'élance sur la barricade et s'empare du drapeau 1). ^)
On peut l'affirmer sans aucune exagération. C'est par ces gamins féroces et héroïques, c'est
les premières heures de cette m;itinL-e du dimniiohe (2.") juin ont pu voir un assez grand nombre de gardes mobiles agenouillés sur les dalles el priant avec lerveur. .. C. I.otvLT, Souvenirs de l'Assemblée conslitiianle de IH<iS.
(1) Ar.PHuNSE BaliilYdieh, Hittohe de la Garde moliile ilrpiiis les barricdde:^ de février. Paris, 1848, p. 57.
MANIFESTATIONS ET EMEUTES 47o
par Gavroche que furent vaincus les insurgés de juin.
Quel fut le nombre des morts ? 50.000 d'après les journaux anglais, 3.035 d'après le préfet de police Trouvé-Ghauvel, dans sa déposition devant la commission d'enquête, 1.380 d'après le préfet de police, Ducoux, dans sa proclamation du l^"" août 1848, 12.000 environ, d'après les renseignements les plus exacts.
Il restait peu de familles où on n'eut à pleurer la fin tragique de quelques victimes de la guerre civile. Paris était consterné et exaspéré.
Sur certains points, les rues étaient encore gardées militairement. Les ménagères qui allaient faire leur marché circulaient au milieu des baïonnettes.
Peu à peu, la vie normale reprenait. Les fenêtres commencèrent à se rouvrir. Des bourgeois sortaient de leurs caves. On enlevait, avec précaution, les volets des boutiques.
De longues files d'équipages se rendaient journellement au faubourg Saint-Antoine. Des curieux, des femmes surtout, allaient voir dans ce quartier populaire (où leur présence risquait de réveiller les anciennes haines), la trace des combats qui s'y étaient livrés.
On chantait dans les rues un Chant funèbie sur la mort de inonseigiieur Varchevêque de Paris :
476 L\ VIE PAHISIENNE
« Entre chaque couplet il y en avait six ) et pendant que le chanteur offrait ses feuilles, les ouvriers échangeaient entre eux quelques réflexions. Il y en avait un qui portait dans ses bras une petite fille de trois à quatre ans, et donnait la main à un jeune garçon. 11 montrait à ses camarades une médaille pendue au cou de l'enfant, et je l'entendis dire : « Elle a touclié les mains de l'archevêque ; ça portera bonheur à ma fille. « Et il embrassa l'enfant.
Cet homme avait une de ces figures caractéristiques qu'on n'oublie pas. Je le reconnus pour l'avoir vu la veille de l'insurrection, le 22 juin au soir, sur la place du Panthéon, quand les ouvriers se donnaient rendez-vous pour le lendemain matin » (i .
On chantait aussi, mais au faubourg Saint-xA.ntoine, au faubourg Saint- Denis, une sorte de complainte intitulée : les nobles martyrs des 22., 23,2k et 25 Juin 18^(S, dont ce couplet surtout excitait l'émotion des auditeurs :
S'ils sont tombés sur ce champ de bataille, Nos chers enfants, pour défendre Paris, S'ils ont bravé les boulets, la mitraille, C'est qu'ils croyaient défendre leur pays.
(Il Albert Mauki>, Journées révolutionnaires des 22, "23, 24, 2.ï et -JC) juin /S^iS (Avant-propos : Une promenade dans la rue Saint- .Jaciiues, p. VIII.)
MANU KSTATIONS KT KMF;UTES 477
La Liberté, cette mâle tléesse,
Ils la croyaient en danger de périr ;
Et c'est alors ([ue, dans leur folle ivresse,
Ils sont tombés, tons ces nobles martyrs !...
Dès le lendemain de la victoire, la répression avait commencé. Ceux; ([ui avaient eu le plus peur des insurgés, tous ces petits boutiquiers parisiens qui ont des âmes de lièvres, se montraient les plus acharnés contre eux.
Partout on faisait des perquisitions (1). On arrêta 25.000 individus sur lesquels 11.000 fui-ent relâchés. Ceux qui s'étaient réfugiés dans la banlieue n'avaient pas tardé à être pris. « Les habitants autour de Par^s, écrivait E. Pelletan dans le Bien public du 30 juin, sont à l'affût et ti'aquent les insurgés comme des bêtes fauves. » Pour ces paysans, tous braconniers, la chasse à l'homme devait avoir beaucoup de charme.
Sur 10.948 insurgés jugés par la commission militaire qui s'était installée aux Tuileries, puis au Palais de Justice, 6.000 furent mis en liberté, 4.348 furent condamnés à la transportation, mais on en recommanda 901 à la bienveillance du Gouvernement (2 .
(1) Pendant ces perquisitions, il y eut des vols. Ainsi un certain caporal Chain he, du 2ît' de ligne, fut condamné par le 1"' conseil de guerre, à cinq ans de réclusion, poui- avoir volé, dans ces conditions, de rargenlerie {Droil, w du 30 juillet 184S .
i2| Il y eu! un assez, grand ncnnhre de iiràces (notanimeid
Les premiers convois de transportés partirent en août 1848.
Les conseils de guerre frappèrent durement quelques-uns des chefs de l'insurrection et entre autres :
Legénissel, artiste graveur, condamné à dix ans de travaux forcés ;
Edouard Touchard, ex-montagnard, chef des barricades de la rue de Jouy, condamné aux travaux forcés à perpétuité ;
Léon LacoUonge, rédacteur en chef de V Organisation du travail, condamné à vingt ans de détention ;
Emmanuel Barthélémy, mécanicien, qui avait commandé les barricades de la rue Grange-aux- Belles, condamné, le 8 janvier 1849, aux travaux forcés à perpétuité (1).
pour la promuleafion de la Oonstitutioni mais l'Asi^emblée. le 1" février 1849, repoussa une proposition d'amnistie générale.
(1) Le 7 février 1849, Daix, Nourrit, ("hoppart, Lahr, Vappreaux jeune, furent condamnés à la peine de mort ; Vuens. Gautron, Lebelleerny, aux travaux forcés à peri^étuité : Monis, Goué, Duga=, Naudin. à dix ans de travaux forcé.s ; BouUey. Paris el Brassa, Bussières et Vappreaux aîné, à dix ans de détention; Goin, à deux ans de prison: Beaude et Masson, à un an de prison.
Nourrit, Vappreaux jeune et Choppart eurent leur peine commuée en celle des travaux forcés à perpétuité (Xourrit était encore au basue en 1880). Le 17 mars 1849, Daix et Ldhr furent guillotinés à la barrière de Fontainebleau.
MAMFR.STATIO>S ET K.MEUTES ^79
C'est ce Barthélémy (déjà condamné aux travaux forcés à perpétuité, en 1839, à dix-huit ans, pour avoir tué un sergent de ville) qui, à cette audience du 8 janvier (i) fit la déposition suivante :
« Après avoir séjourné quelque temps à la mairie du V« arrondissement, je fus transféré à l'Ecole militaire, on me mit dans une cave avec d'autres prisonniers; nous y étions sans pain, sans eau, la chaleur était suffocante, car nous étions beaucoup; on se plaignit. Lu officier se promenait de long en large devant le soupirail de cette cave; il nous entendit:
— ■ Qui se plaint? dit-il.
— Nous avons faim, faites-nous donner du pain.
— Attendez !...
Aussitôt il prit le fusil d'un factionnaire et le déchargea sur nous par le soupirail. Un des nôtres tomba.
Qui a encore faim ? dit-il en ricanant. Je vais le servir (2) »...
L'exaspération des esprits, le sentiment des dangers qu'on avait courus, la haine croissante contre le socialisme, le désir de lui porter un coup
(1) Audience du 2" conseil de guerre, présidée par le colonel (.ornemuse. du 14' de ligne.
(2; Peuple, w du 14 janvier 1849. La veille du jour où paraissait ce compte rendu, le 13 janvier, Barlhi'-leniy avait réussi à s'évader.
i80 LA VIK IWUISIKN.NK
dont il ne se relèverait pas, aident à expliquer — sans les excuser — de pareils actes de brutalité.
C'était bien en effet une insurrection socialiste qu'on venait de vaincre, uniquement socialiste.
Flocon avait dit, le 23 juin, à la Chambre des députés: « La sédition n'arbore aucun drapeau. C'est la ligue de tous les partis contre la Uépubli({ue ; mais que cette ligue se formule au nom d'un prétendant, ou au nom du nécessiteux, on trouvera toujours au fond des choses la main de ICtranger. »
Or, d'un tableau affiché, le 12 septembre, j)ar la préfecture de [)olice, il résultait que sur 3.423 transportés à cette date, 2.771 étaient français, 151 étrangers i^et 501 d'origine inconnue).
Dans son rapport, lu le 3 août à la tribune, Quentin- Bauchard avait déclaré, au nom de la Commission d'enquête, qu'après les plus minutieuses recherhes on n'avait pu découvrir, ni dans les émeutes de mai ni dans celles de juin . la moindre complicité du parti dit réactionnaire.
Et un témoin, ({ui ne parait pas suspect, Proudhon, avait fait cette déclara lion, dtn'ant la commission d en([uète :
« Le 23 juin, j'avais ci'u que c'était une conspiration de prefenilants s'appuyant sur des ouvriers des atelieis nationaux, .l'étais trompé comme les
autres. Le lendemain, j'ai été convaincu que l'insurrection était socialiste. »
Victorieuse, cette insurection socialiste, eût achevé la ruine du pays par l'application des théories les plus absurdes et les plus périlleuses. Sa défaite, que déplorait George Sand [l), tua la République mais sauva la patrie (2).
(1] Elle écrivait de Xohant, ;iu mois de juillet l!s48, à Mlle Marliani : « Je suis novice... Je ne crois plus à l'existence d'une république (|iii commence par luer ses prolétaires... J'ai honte aujourd'hui d'être Française, moi qui naguère en étais si heureuse. » {Nouvelle Hevue, t. XII, p. 449.)
i"i) Sur les sentiments éprouvés par les insurgés après leur défaite. \oir Appendice III.
La mort du géncrdl Bréa (1).
Le général Bréa, qui, le 24 juin, avait succédé dans le commandement des Forces de la rive gauche au brave général Damesne, mortellement blessé à l'attaque des banicades du Panthéon, était parvenu, à suite d'une lutte cruelle et sanglante, à s'emparer de toutes les positions précédemment occupées par les insurgés et à les rejeter hors des murs de Paris.
Le désir et l'espoir étaient d'amener, par des moyens pacifiques, la cessation complète des hostilités ; ce l'ut pour \^ parvenir que, le 25, dès le matin, accompagné du capitaine d'état-major Mangin, son aide de' camp, et de deux chefs de bataillon, Gobert et Desmarest, il visita successivement les barrières Saint- Jacques, d'Enfer, de la Santé.
(1) Aiulieiice du Ihjdiwicr iS'i'J mi -'■ cmiscH de ijucnc. Rajipiirl officiel.
Bien accueilli d'abord sur [son passage, il se dirigea vers la barrière Fontainebleau.
Sur ce point, quatre barricades fermaient les deux côtés des boulevards intérieurs et extérieurs ; ces remparts protégaient les insurgés réunis sui*
Assassinat du général de Bréa.
la route de Clioisy et sur celle d'Italie. Quant à la barrière, elle était fermée par une masse de pavés. Un étroit passage avait seul été conservé sur la droite de la barricade.
Le corps de garde de l'octroi était rempli d'une faule armée. Parmi ces hommes, les uns, épuisés de la fatigue de la veille, dormaient sur la pierre;
484 I-A vit I' UilSIKNNK
les autres, furieux encore, préparaient des cartouches ; quelques-uns se distribuaient le vin, le pain. ]a charcuterie que les ordres des chefs faisaient apporter ; le plus grand nombre attendaient la fin du combat.
Ce fut dans ces circonstances que le général Bréa se présenta en dehors de la barrière, proclamant le décret de l'assemblée qui accordait aux misères ouvrières trois millions de francs. Quelques acclamations accueillent ses paroles. La foule s'était dispersée à l'approche des troupes ; il ne restait que peu d'hommes préposés à la garde de l'octroi. Sur l'invitation qui lui est faite, le général, suivi de MM. Mangin, Gobert et Desmarest, pénètre au delà de la barrière. Il fait quelques pas vers le perron de l'octroi : aussitôt il est suivi et devient le prisonnier des insurgés.
Des clameurs sinistres s'élèvent et bientôt, se propageant dans la foule qui grossit sans cesse le bruit se répand que c'est le général C.avaignac qui vient d'être fait prisonnier ; on entend crier : A mort le général ! à mort Cavaignac ! à mort l'assassin de nos frères ! à mort l'exécuteur du Panthéon ! Dans tous les cœurs de ceux qui se précipitent et se ruent, il n'y a plus qu'une passion, celle de la vengeance.
Cependant, aucune main ne vient saisir le général. « Ce n'est pas Cavaignac, c'est un vieux
Al'PEMdCE 485
brave, « s'écrient quelques voix. Plusieurs hommes qui veulent épargnei* un crime aux forcenés qui profèrent des paroles do mort, font entrer le général et son état-major dans le poste de l'octroi. Les cris, suspendus un instant, redoublent, éclatent menaçants, et bientôt, pour sauver le général, il faut avoir recours à un nouveau moyen. On propose de le conduire chez M. Dodelin, maire de la commune, qui occupe l'établissement du Grand- Salon. On s'avance, entourés d'une escorte tumultueuse. Le général échange des paroles de paix. Interrogé par eux, il répond à tous et se fatigue en vain pour dominer les clameurs.
Arrivés au Orand-Salon, le général entre avec quelques-uns des hommes qui l'accompagnent : les portes se referment sur la foule, qui s'agite à l'extérieur et fait entendre de nouvelles imprécations. On entraine le général au fond du jardin : là existe un mur peu élevé ; on l'engage à le franchir et à [)rendre la fuite ; il hésite, on le presse on lui propose de revêtir une blouse. Mais les cris des hommes qui sont restés hors de la maison redoublent ; les portes sont ébranlées avec violence.
C'est à ce moment que les insurgés pénètrent dans la maison. A la vue du général qui ya fuir, ils franchissent l'espace qui les sépare de lui, ils le saisissent, l'entraînent, et bientôt, sur la propo-
486 I..\ Vit PARISIENNE
sition de plusieurs d'entre eux, ils le conduisent au second étage de la maison.
Là, au milieu des cris de mort, des vociférations et des tumultes, ceux des insurgés qui se sont montrés déjà les plus animés contre l'infortuné général, lui présentent une plume et une grande feuille de papier dit à écolier, et, malgré la résistance qu'il oppose d'abord, ceux qui menacent sa vie obtiennnent de lui qu'il trace d'une main mal assurée les lignes suivantes que contre-signe le capitaine Mangin :
« Nous, soussigné, général Bréa de Ludrc, déclarons être venu aux barrières pour annoncer au bon peuple de Paris et de la banlieue que l'assemblée nationale a décrété qu'elle accordait trois millions en faveur de la classe nécessiteuse, et qu'on a crié :
Vive la Uépublique démocratique et sociale !
Général Buéa de Ludre.
Le capitaine aide de camp, Mangin. »
Ces lignes, destinées à calmer l'irritation croissante de la foule extérieure, à laquelle elles devaient être lues, étaient à peine écrites qu'un cri s'élève de ses rangs, cri impérieux, implacable, qui demande, sous peine de mort, que le général ordonne le renvoi des troupes.
En ce moment le commandant Gobert entre
dans la cour, et aussitôt lu fureur des plus furieux [sic) se tourne contre lui. Menacé par un pavé qu'on dresse sur sa tête, saisi à la gorge par une main de fer, ses épaulettes, son épée, sa croix, lui sont arrachées ; il n'échappe à la mort que par son courage, son énergie. On le conduit auprès du général, qui, pour calmer la tempête qui rugit autour de lui, consent à ajouter à l'écrit qu'il a déjà tracé, et sur la même feuille, les lignes suivantes :
« Je n'ai trouvé à la barrière de Fontainebleau que de braves gens républicains et dé::iocrates socialistes.
Vu : GoUKIU', CjKKMAXD, PaNCALIKU, BUSSIKRES. »
Cependant les dangtîrs que courait le général, loin de s'amoindrir, devenaient plus imminents.
Le deuxième étage était euA'ahi, les cris de haine et de vengeance redoublaient. Le général et le capitaine Mangin étaient entourés d'un groupe de furieux qui, au milieu de leurs menaces et de leurs vociférations, exigeaient de lui un ordre pour le départ des troupes.
Le général, succombant à la violence morale et physique qui lui était faite, écrivit d'une main mal assurée, ces derniers mots :
« J'ordonne à la troupe de se i etir [sic], qu'elle retourne par la même route.
Général Bréa. »
Le papier sur lequel étaient tracées ces lignes fut aussitôt saisi par un des individus présents, qui annonça qu'il allait en donner lecture à la foule qui entourait la maison en criant : « A mort ! à mort, Cavaignac ! » Mais lorsque cet individu parvint sur le seuil, l'écrit du général lui fut arraché par un furieux qui, le montrant aux groupes s'écria : « C'est de Tallemand, je ne puis vous le lire, mais soyez tranquilles, tout sera l)ientôt fini ! »
Pendant ce temps, le commandant Desmarest subissait aussi de cruelles épreuves : lui aussi avait perdu son épée, ses épaulettes. Sa tunique arrachée servait d'étendard à un enfant ; entraîné par la foule, il avait été conduit au grand poste.
11 y était depuis <|uelques minutes, lorsque le général y arriva, avec MM. Mangin et Gobert.
Reçus dans le poste, ils trouvèrent là encore quelques défenseurs ; mais l'ennemi était à la porte, rugissant toujours, demandant sa proie. On fit pour sauver le général une dernière tentative ; on cliercha à percer le mur du violon, où un jeune mobile avait trouvé un asile contre la mort.
On allait réussir ; une ouverture était déjà pratiquée, lorsqu'un enfant de quatre ans dénonça cette tentative ; un témoin, le sieur Girard, entendit cet enfant crier : « Ah ! on veut les faire sauver ! » Les auteurs de cette généreuse tentative prennent aussitôt la fuite ; ceux qui jusqu'alors
APPENDICK 489
avaient protégé le général se dispersent. Le moment fatal approchait.
Assis avec le capitaine Mangin près de la table du poste, le général disait à ceux qui les entouraient, et au nombre desquels se trouvait le pauvre de Bicètre, Daix, l'un des principaux accusés : « Où sont donc mes bous amis de tout à riunire ? »
Puis, levant les yeux au ciel : « Prisonnier, s'écriait-il, et fusillé le jour de ma fête ! »
Epuisées par cette lutte affreuseet sans cesse renaissante, les malheureuses victimes demandaient la fin de leurs souffrances.
Le brave capitaine Mangin se levant alors, et croisant ses bras sur sa poitrine : «Que veut-on faire de nous ? dit-il ; veut-on nous fusiller ? voilà nos poitrines, dépêchez-vous ! » Et il serrait la main à son vieux général
Quelques hommes, à ce moment, essaient de faire évacuer la salle; un d'eux, un enfant de dixsept ans, dit au général : « Ecrivez, général, donnez-moi un de vos insignes et je vous sauve, j'irai montrer aux troupes que vous êtes prisonnier. »
Le général regarde autour de lui, et finit par donner sa dernière épaulotte, refusant son épée et sa croix.
L'enfant part, et presque aussit('»t des voix nombreuses et exaltées par la liiiciir, répètent avec
490 \.\ vil". 1'M!Isii;nnk
une énergie sauvage : « A mort ! à mort ! il faut en finir ! »
En même temps, des cris d'effroi se font entendre du côté de la barrière. On voit fuir des femmes et on entend ces mots : X'oilà la mobile !
Etait-ce là le signal de l'exécution tant de fois annoncée ? On devrait le croire, car un témoin, dont la déposition faite dans l'instruction est lue à l'audience par le greffier, déclare avoir entendu plusieurs accusés dir-- qu'il fallait aller à la barrière, puis re\enir an poste pour y donner une fausse alerte, afin de le dégager des curieux et d'être plus libres pour fusiller le général et son aide de camp.
Quoi qu'il en soit, au moment où le cri : voilà la mobile ! se fit entendre, six coups de fusil éclatèrent à la fois, et le général Bréa tomba mortellement frappé, ainsi que son aide de cam[) Mangin. Les misérables qui venaient de commettre cet assassinat pénétrèrent dans le corps de garde ; l'un d'eux enfonce sa baïonnette dans le ventre du général, un autre lui fracasse le crâne avec sa crosse; un troisième, croyant que c'est le général Gavaignac qui vient d'être tué, lui palpe la poitrine pour s'assurer s'il portait, comme le bruit s'en était répandu, une cuirasse sous ses vêtements.
Le crime était consommé, les meurtriers prennent la fuite.
MM. Desmarest et Gobert, qui avaient échappé à la mort en se plaçant sous le lit de camp, et qui avaient assisté à la scène affreuse que nous venons de raconter, quittent leur retraite et parviennent à s'éloigner de ce sanglant théâtre.
Les pièces de l'instruction n'établissent pas d'une manière tout à fait précise la part qui doit incomber à chacun des accusés dans cette horrible scène de meurtre ; plusieurs témoignages cependant, dont il est donné lecture, élèvent des charges accablantes contre plusieurs d'entre eux, et surtout contre Daix ( le pauvre de Bicétre i, et contre le jeune Noury.
C'est ainsi que le .témoin Vielle déclare qu'ayant vainement cherché à désarmer Noury dans le poste où il se trouvait avec le g'énéral et son aide de camp, il le vit i^ Noury ) sortir du poste et, un instant après, se placer extérieurement à la fenêtre du côté de la porte du corps de garde, d'où il tira le premier coup de feu sur le pauvre général : Je l'affirme très bien, dit ce témoin, car je l'ai vu tirer commsje l'ai entendu un instant auparavant crier : Voilà la mobile ! Nous sommes trahis : faites feu !
Je déclare en outre qu'il retourna son fusil la crosse en l'air et enfonça sa baïonnette dans la j)oitrine du général, pour l'achever. »
Paris (//jrl's les Joiir/iécs de juin [V]
Paris présente un aspect des j)liis curieux.
Sur tous les points la circulation est rétablie, celles des barricades qui sont encore debout ont été ouvertes pour laisser passer les voitures.
Un véritable Longchamp est établi sur tous les points où la lutte a été acharnée, des femmes du monde, dans des calèches découvertes, sillonnent le boulevard au pas, et à la queue, monti'ant du bout de leurs doigts gantés les déchirures des balles et les elFractions (h's boulets.
Voici le chemin que suit la file :
On prend le boulevard au faubourg Poissonnière, lieu on s'est arrêtée, ou plutêtt où a été arrêtée l'avant-ffarde de ririsurrectiou . on le suit
1) /.-• Moi^, Il (lu 31 juillet 1S48.
jusqu'à la porte Saint-Denis, où commencent les premières traces des balles.
La porte Saint- Denis est légèrement piquetée, mais aucun des bas- reliefs n'est sérieusement endommagé.
En se retournant, on a derrière soi la maison du restaurant de l'Œil-de-Bœuf, dont tous les carreaux sont brisés.
L'angle de la rue de Cléry, dont quelques maisons sont écorchées par les balles...
A mesure qu'on avance les traces de combat sont plus visibles.
- Au coin de la rue du Faubourg-du-Temple, que les piétons encombrent et que les barricades obstruent, on est forcé de quitter sa voiture, on continue à pied.
En arrivant sur le canal, le spectacle commence à devenir plus intéressant.
Le pont, qu'on a devant soi, a et élongtemps disputé, vainement les insurgés ont tenté de l'abattre, tous leurs efforts ont été inutiles.
On découvre alors devant soi tout le faubourg du Temple.
Au premier plan, les maisons du quai du canal criblées de balles ;
Au second plan, les premières maisons de la rue Fontaine-au-Roi, criblées de balles comme celles du quai ;
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Au second plan, à droite, une maison écroulée à moitié, toute noircie, l'umante encore.
Derrière cette maison, un grand pignon troué par huit ou dix boulets.
On a devant soi :
La maison du Bélier- Mérinos, peinte en couleur chocolat. Les trois Fenêtres sont tellement éventrées par les boulets, que leur ouverture tient toute la façade et que l'on ne comprend point par quel miracle d'équilibre la maison se soutient.
A droite est la rue de Gharenton ; la Fusillade l'a criblée, c'est une véritable petite vérole de balles qu'ont eue ses deux ou trois premières maisons.
A gauche, à l'entrée de lu rue de la Ro({uette, les pompiers sont debout et à l'œuvre sur un monceau de ruines. C'est tout le devant de la maison de la Petite- Jardinière qui s'est écroulé, laissant debout et intact le mur du fond snr lequel se détachent trois cheminées pareilles à trois étagères.
Sur l'une de ces cheminées est une glace parfaitement intacte.
A l'angle de la cliemiiiei^ pendent à un clou, une corne et un petit balai.
Trois petits tableaux restent clnut'^s à la muraille.
Cette maison elail celle d'un conFeetionnaiie {sic) d'habillements ; des lambeaux de drap, tirés
Al'l'KNDICK 4-9o
des décombres, .sont déchiquetés par les chilTonniers et par les gamins.
En face de ce })oint les voilures stationnent.
Plusieurs dessinateurs sont occupés à faire des croquis...
On reprend la marche et l'on pénètre dans la rue Saint- Antoine.
Là on retrouve à chaque pas la trace de la lutte, mais on est gâté par la vue du faubourg. Rien qui vaille la peine de s'arrêter ne se présente jusqu'à ce qu'on arrive en face (ki petit café Momus et à l'angle de la rue Cloche- Perce.
Douze ou quinze boulets tirés de la place Baudoyer ont broyé le premier et le second étages de la maison ; le mur n'est que poussière, et l'on se recule involontairement, de peur qu'en s'écroulant, la maison ne vous écrase.
En face est un tuyau de fonte qui rampe du pavé au toit d'une maison. On essaie de compter les balles qui l'ont troué, puis on y renonce, la tâche est trop difficile.
On comprend que la lutte ait été acharnée sur ce point. Cinq cents pas encore, et les insurgés étaient à rH<)tel de Ville.
Trois de ces boulets ont assez distinctement dessiné un coq gigantesque.
Tout le côté gauche de la rue du Faubourg est labouré par les boulets et les biscaïens.
En se retournant on a derrière soi et de l'autre côté du canal un mur de cinquante pas de long, mis à jour par l'artillerie.
Après avoir remonté jusqu'à la moitié du faubourg on le redescend, on prend le quai du canal en remontant du côté de la Bastille : on trouve alors un pont tournant, ce pont a été témoin d'un de ces actes d'héroïsme qui ont immortalisé la garde mobile.
Un escadron de dragons était passé, la garde m<>bileallaitles suivre, quand, toutà coup, des hommes sur lesquels on avait cru pouvoir compter, se précipitent sur le pont et lui impriment un mouvement de rotation.
La garde mobile est séparée des dragons, les dragons, isolés sur l'autre rive, sont perdus.
— A moi les nageurs ! crie un jeune soldat. Cent nageurs, à peu près, se présentent, on tire les baïonnettes des canons, on laisse les fusils aux camarades, on passe le canal la baïonnette aux dents, on aborde l'autre quai, et l'on tombe sur les insurgés à coups de baïonnettes, devenues des poignards.
On traverse ce pont, on entre dans la rue d'Angoulème, qui conduit jusqu'au boulevard, au bout de la rue on retrouve sa voiture avec laquelle on va jusqu^à la place de la Bastille, tout en suivant les boulevards, devenus un camp, occupé par les
APPENDICE i97
cuirassiers, les lanciers, la garde mobile et la ligne.
Tout cela donne à Paris, non seulement l'aspect d'une ville en état de siège mais l'aspect d'une ville assi(égée.
En arrivant à la place de la Bastille, la foule est telle, que des sentinelles forcent les piétons à suivre les trottoirs, tandis que les voitures sont invitées à ne pas s'écarter de la file.
Là, en effet, est unsiles aspects les plus effrayants qu'ait jamais laissés au front d'une cité la guerre civile.
En sortant de la rue Saint-Antoine on reprend les quais, on les suit jusqu'au pont Notre-Dame, on le traverse ainsi que le pont de l'Hôtel-Dieu, et l'on se trouve en face de la maison des Deux- Pierrots.
Un enfant ne mettrait pas sa main sur toute l'étendue de la maison, sans couvrir la trace d'une balle.
Puis Ton revient, on n'a pas tout vu, mais on a vu le plus curieux !
Nous sommes ainsi faits, ce qui était il y a trois jours une douleur, est aujourd'hui une distraction..