‹ La vie parisienne sous la République de 1848Chapitre 8 sur 28 · CLUB DES FEMMES · texte numérisé non relu

CLUB DES FEMMES

Au revers, cette phrase extraite d'un discours dune de ces dames :

Im femme a-t-elle pins de [luissance sur l'homme que lorsqu'elle a le dessous ?

La Liberté est une femme, ne laissons pas le pouvoir aux hommes (1). »

Auxiliaires des clubs, quelques journaux féministes s'efforcèrent de plaider la cause des c( oppi'imées ».

La Politique des Femmes^ journal publié pour les intérêts des femmes et par une société d'ouvrières, avait pour principales collaboratrices Désirée Gay, Jeanne Deroin, Marie Dalmay, Augustine Genoux, Henriette Sénéchal, directrice aux Ateliers nationaux. Cette feuille à tendances communistes devait paraître tous les dimanches. Elle n'eut que deux numi-ros, le IS juin et le 8 août 1848. Le premier débutait ainsi : « Notre politique a été toute de ruse et de dissimulation dans le passé, faisons qu'à l'avenir elle soit toute de conciliation

1) l'iuMiN Maillard, la Lé(jcndc de hi Femme émancipée. Paris, S. d., p. 210.

et (le franchise ; cela dépend un peu de nous et beaucoup des hommes. »

UOpinion d>s Femmes, publication de la Soc -été d'éducation mutuelle des F'emnies , fondée et dirigée par Désirée (jay et Jeanne Deroin, n'eut également que deux numéros, depuis le 21 août 1848.

Le seul de ces journaux qui ait eu quelque influence. Lu Voi.i des Femmes, journal quotidien socialiste et politique, organe des intérêts de toutes, débuta le 20 mars 1848 et vécut jusqu'au 10 juin. Il avait comme directrice Mlle Eugénie Niboyet, et il dut au Club des Femmes, qu'il fonda, les quelques lecteurs qui lui permirent de ne pas mourir trop prématurément.

Tout l'état-major du Féminisme collaborait à cette feuille. On y soutenait des théories relativement modérées. En politi([ue, on préconisait le maintien de l'ordre et l'union des classes. Au point de vue des relations sociales entre l'homme et la femme, on admettait que celle-ci devait rester attachée au foyer, mais on réclamait pour elle le droit de voter et même d'être élue. Enfin, on demandait que par une législation plus large, le mariage fût facilité.

A ces théories se mêlaient parfois, sous la plume de certaines rédactrices trop souvent remarquables par leur laideur, et d'autant plus irritées et impitoyables, des jugements sévères sur les

l/i8 LA VIK 1>ARISIENNË

« tyrans » qui se refusaient à les épouser ou les aimaient trop modérément. Ainsi une citoyenne Marie, une vieille fille sans doute, affirmait que l'homme est dénué de sens moral, qu'il n'est pas « pur >> et qu'il déteste la femme parce qu'elle veut lui imposer la chasteté !

La Voi.r des Fe/wwe^ tolérait, sans les approuver, ces exagérations inspirées presque toujours par des déboires conjugaux ou passionnels et des tentatives mal accueillies. Elle se contentait, et c'était plus que suffisant, d'affirmer l'égalité intellectuelle dos deux sexes. Et pour bien prouver que le cerveau féminin valait au moins celui de l'homme, Mlle Eugénie Foa proposait la création d'un Inslitiil nalional des fenuues. « On l'appellera, dit Mme de Girardin, la couronne d'immortelles et aucune femme ne voudra en faire partie. »

Ce journal féministe se vendait peu. Une de ses collaboratrices, qui signait Henriette, se plaignit aigrement de la conspiration du silence organisée par les répidîlicains eux-mêmes contre cette feuille émancipatrice — émancipatrice, mais embêtante.

On eut recours à des souscriptions. Olinde Hodî'igues prit quatre actions de cinquante francs. On le cita élogieusement pour attii-er d'autres souscripteurs, mais ils ne vinrent pas. Ils se méfiaient.

LES FEMMIiS DE 1848 1 ;9

Des adversaires sans scrupules, des maris peut-être, s'efforçaient d'empêcher la vente sur la voie publique. La Voix des Femmes lutta tant qu'elle put. Son agonie se prolongea pendant un mois. Elle mourut le 10 juin 1848, âgée de quarante-deux numéros.

Avec les journaux et les clubs, les femmes émancipées avaient encore pour exposer leurs griefs et déballer leurs revendications, les banquets plus ou moins fraternels. Celui du 19 novembre 1848 eut une exceptionnelle importance, et la République (1) en donna le compte rendu qu'on va lire — et qui n'est probablement qu'un communiqué officiel :

« Dimanche 19, a eu lieu à midi, à la barrière du Maine, le banquet des femmes socialistes. Douze cents })ersonnes assistaient à cette réunion, qui présentait un véritable aspect de fête. On comptait environ quatre cents dames appartenant aux différentes classes de la société. Les présidents étaient, pour les hommes, Pierre Leroux, liernard et liarbès (absent) ; pour les femmes, Mmes Meisner, D. Gay, d'Expilly.

« Pierre Leroux a ouvei't la séance en lisant un passage de Condorcet sur la liberté des femmes,

\\) La Rriiuhli'iue, journal du ^oir (du 2fi février 1848 au 2 décembre 1851) avait pour rédacteur en chef un ardent féministe, Eugène Barestc.

laO LA V1I-: PARISIENNE

et OÙ il est dit : « Les femmes ont le droit de monter à lu tribune, puisqu'on ne leur conteste pas le droit de monter à l'échafaud. »

« Les autres toasts ont été portés :

« Par Mme Désirée Oay. — A ILiiion de l'homme et de la femme !

« M. Maoé. — A la Ilépiil)lit|iir iimiiiéte et modérée !

« Mme Gandelot. — A ceux (pii les premiers osent prendre la défense des opprimés !

« Mme Fossoyeux. — A la méfiance!

« Stourm. — Au courage moral !

« Mme Desroches. — \ Olinde Rodrigues.

« jNIme François. — Au bonhcnr social, impossible sans le bonheur de la femme !

« Mme (ri']x[)illy. — A Saint-Simon, Fourier, et Louis Blanc.

« Mme Bours2'eois. — A la IVatcniité de riu)mme

et de la femme !

« Bernard. — Aux in;irlvrs de 1 humanité !

« Cette réunion avait un caractère fraternel, religieux et social, qu'on ne rencontre pas dans les réunions d'hommes seuls. Tu des pins grands socialistes des tem})s modernes Ta dit avec raison : « L'individu social, c'est l'homme et la femme. »

« Tout s'est passé d'une manière convenable et avec la plus grande dignilt". L'ordre, le respect, la décence n'ont cessé de régner tout le temps

qu'a duré cette communion fraternelle et sociale.

« Nous espérons que les organisateurs de ce banquet trouveront de nombreux imitateurs et qu'avant peu les banquets socialistes ne seront plus composés que d'hommes et de femmes. — Nos ennemis comprendront-ils enfin qu'ils n'ont rien à redouter de ces hommes qui prcchent l'amélioration du sort des classes laborieuses en présence de leurs mères, de leurs femmes, de leurs filles, de leurs sœurs. »

Il n'est pas inutile d'ajouter, que la plupart des femmes, même en 1848, se trouvaient très satisfaites de leur sort, qu'elles ne se considéraient pas comme des esclaves, que le droit de voter ne les passionnait pas du tout, et qu'elles n'éprouvaient aucun besoin d'être émancipées.

Parmi ces théoricieniies de l'égalité des sexes, surtout devant l'amour, on n'en compte guère qu'une qui ait eu un incontestable talent, et ce talent même, la mettant en garde contre le ridicule, finit par lui imposer une réserve relative, où entrait sans doute beaucoup de désillusion.

Comme la plupart des femmes, même supérieures, George Sand nt^ fut jamais qu'un reflet. Elle ne vit jamais une doctrine politique ou sociale qu'à travers l'homme qui l'exprimait et la représentait. Elle avait besoin, pour croire, d'admirer ou d'aimer.

io-1 L\ VIE PARISIENNE

Elle avait été amenée aux idées de réforme démocratique par son admiration pour Pierre Leroux, quoique celui-ci, qui ressemblait à un porteur d'eau et à un porteur d'eau décidé à user le moins possible de sa marchandise, n'eût de séduisant que son intelligence, mise au service d'une admirable sincérité.

Elle l'avait connu vers 1837 et il fut, comme on l'a dit très justement, « son grand prêtre laïque ^k

Déjà, dans /e Compagiion du tour de France (1840), dans le Meunier d'AngiOault (iS^b), dans le Péché de M. Antoine (1847), sous l'inspiration de Pierre Leroux, elle se révélait socialiste, d'un socialisme philanthropique, un })eu ingénu, qui prêchait le rapprochement des classes et non leur antagonisme.

Elle se croyait républicaine. Elle était hostile au gouvernement de Louis-Philippe et à ce roi trop bourgeois et trop vieux qu'elle appelait « un homme vulgaire, pour ne rien dire de pire ». Jeune, ardent, passionné et aventureux, Barbés lui plaisait davantage, quoiqu'elle n'approuvât pas, les jugeant inopportunes et dangereuses, ses équipées politiques. Détachée des prêtres mais pas de la religion, sous sa forme la plus large et la moins gênante, le Déisme, elle mêlait, comme presque t(jus les républicains en ce temps-là, au

culte (le h\ République le culte du Christ. L'égoisme des riches, très réel sans doute mais auquel correspond un égoisme aussi réel, celui des pauvres, la conduisait à un vague communisme dont la valeur philosophique paraîtrait aujourd hui, surtout aux communistes, très médiocre.

La révolution de 1848 la prit un peu à l'improviste. Elle la jugeait nécessaire et ne la jugeait pas possible. La campagne de banquets n'avait eu pour elle, au début, aucune signification, aucune importance. Le résultat, si imprévu, si disproportionné, la remplit de surprise et de joie.

Elle vint aussitôt mettre à la disposition du pouvoir sa plume de romancière démocratique. Elle débordait d'ardeur, d'enthousiasme et de généreuses illusions. « Tout va bien, écrivait-elle le 9 mars, au poète-ouvrier de Toulon (plus ouvrier que poète), Charles Poney. J'ai vu le peuple grand, sublime, naïf, généreux, le peuple français, réuni au cœur de la France, au cœur du monde ; le plus admirable peuple de l'univers. » Voilà vraiment beaucoup d'épithètes. VA\e devait plus tard en supprimer quelques-unes.

Les ouvriers, on en était sur, mais ces mots de «socialisme», de «communisme», effrayaient les paysans. Il fallait éduquer et conquérir les campagnes, et aussi ceux des habitants des villes, petits artisans, boutiquiers, qui s'obstinaient à ne pas

loi LA VIK l'AHISIENNK

avoir confiance. C'est dans ce l)ut que George Sand publia ses Lettres au Peuple^ vendues au profit des ouvriers sans travail, et ses Lettres de Biaise Bon?iin, destinées surtout aux paysans. En même temps elle remplissait de sa prose intarissable le /?^</Ze^//î c/r' /« /^<7J///ViV/;/e 1 .Et elle continuait à attribuer au peuple toutes les vertus, pent-ùtre poui' lui ius|)ii'cr le désir de les acquérir.

Pour le bataillon des Féministes, c'eût été une excellente recrue. On essaya de l'y enrôler. La VoL.v des Femmes, sans la consulter, posa sa candidature à l'Assemblée nationale. Elle ne réussit qu'à s'attirer cette réponse peu aimable qui parut dans la Réforme :

« Un journal rédigé par des dames a proclamé ma candidature à l'Assemblée nationale. Si cette plaisanterie ne blessait que mon amour-propre, en m'attribuant une prétention ridicule, je la laisserais passer.

« Mais on pourrait croire que j'adhère aux principes dont ce journal se fait l'organe...

« 1" J'espère bien qu'aucun électeur ne voudra perdre son vote en prenant fantaisie d'écrire mon nom sur son bulletin ;

11) Inspiré par Ledru-Rollin. il parut tous les deux jours, du 13 mars au (î mai, sous ce titre : BuUelin de la liépuHique française. Ministère de VlnUrieur.

2" « Je n'ai [)as l'hoiineur de connaître une seule des dames qui forment des (•lul)s et rédigent des journaux ;

3*> Les articles (jui pourraient être signés de mon nom ou de mes initiales dans ces journaux ne sont pas de moi (1). »

On n'a jamais beaucoup goûté en France les femmes (jui s'adonnent à la politique. George Sand s'efforçait de fuir le ridicule, mais le ridicule ne la fuyait pas. Vue petite feuille, le Miroir drolatique, la représentait habillée en homme, le coude appuyé sur une colonne portant ces inscriptions ; ('hai)ibre des Députés, Chainbn' des Mères. Au-dessous de la gravure se lisait un quatrain, qui n'est ni très méchant ni très spirituel :

Si de George Saud ce portrait Laisse l'esprit un peu perplexe, C'est que le génie est abstrait Et, comme on sait, n"a pas de sexe.

Une autre caricature, faite à lioiirges, l'appelait « la Gigogne politique de 1848 ».

La liberté de ses mœurs fournissait aux publicistes de l'opposition de trop faciles attaques : « liisuni teneatis ! écrivait dans son numéro du 5 novembre 1848, V Echo des Journaux-, George

(1) Des articles étaient signés G. D., et c'étaient réellement les initiales d'une des collaboralrices de la l'uix des Ffinmcs.

lo6 I-A Nil-; l'MUSIKNNK

S;ind a loué aux environs de Tours une maison de eampagne où a résidé la Pucelle d'Orléans! » Le l'ait était probablement inventé de toutes pièces, mais on n'y regardait pas de si près.

Pendant les premiers mois de la révolution, pendant cette période de lune de miel où la Bourgeoisie a tant flagorné le peuple, je ne crois pas qu'aucun homme politique, aucun littérateur, lui ait prodigué des éloges aussi démesurés que ceux qui abondent dans les œuvres de George Sand. Un exemple suffira, je l'espère, pour on donner l'idée.

Dans une pièce de circonstance ^1) composée pour le Théâtre Français devenu le Théâtre de la République^ et jouée le 9 avril 1848, elle mettait dans la bouche de Molière, transformé en orateur de club, cette profession de foi :

« Je vois bien le roi, mais il ne s'appelle plus Louis XI \'; il s'appelle le peuple! le peuple souverain! C'est un mot que je ne connaissais point, un mot grand comme l'éternité ! Ce souverain-là est grand aussi, plus grand (jue tous les rois, parce qu'il est bon, parce qu'il n'a pas d'intérêt à tromper, parce qu'au lieu de courtisans, il a des frères... »

Ces frères n'allaii-iit pas tarder à se changer

(1) Le Roi attend. Cette picce, pleine de déclamations niaises, n'eut aucun succès.

en frères ennemis. Les journées de juin diminuèrent dans de fortes proportions l'enthousiasme de George Sand, comme celui de bien d'autres admirateurs de la démocratie. De quel côté étaient la Vérité et la Justice ? Qnj aAait-il de plus odieux, la férocité de l'attaque ou celle de la répression? Elle ne le savait pas et elle n'osait ni condamner ni absoudre. Réfugiée à Noliant, elle écrira, le 30 septembre, à Mazzini : « La majorité du peuple français est aveugle, crédule, ignorante, ingrate, méchante et bête... » Ceci, Molière aurait pu l'écrire.

Elle s'était montrée particulièrementsévère pour Lamartine, « toujours abondant en phrases, toujours ingénieux en appréciations contradictoires, toujours riche en paroles et pauA^re d'idées et de principes (1) », mais de ce grand homme en carton-pàte, de Ledru-RoUin qu'elle avait sincèrement admiré, en février et en mars 1848, elle traçait, quelques mois plus tard, le portrait ironique et désabusé que j'ai déjà cité dans un autre chapitre (2).

L'application d'une nouvelle forme de gouvernement est le plus sur moyen d'en dégoûter — quand ils n'en tirent pas un profit personnel, quand elle ne flatte pas leurs passions — ceux qui l'avaient le plus

(1 LeUre à Ma/zini, le 4 jidi'iI IS.jn. (2) Le.' Hoiniiii'i (la .Imir.

158 i-\ \ii-: rviusiKNNK

ardemment désirée. George Saiid on fit l'expérience. Dans le désarroi de ses opinions politiques, dans le naufrage de ses illusions, Louis-Napoléon, qui s annonçait à la fois comme un défenseur de l'ordre et comme un ami du peuple, fut pour elle un recours et un refuge (1). En réalité, après avoir vu de trop près ce ([ue deviennent au pouvoir tous les hommes, les hommes de tous les partis, elle finissait par le scepticisme. C'est par là (ju'il faut commencer.

(1) Elle lui disait, le 2ii Jnîivier 1852, dans une lettre où e'ie lui demandait une audience : « l'rince, je vous ai toujours regardé comme un génie socialiste. » Dans la victoire de Louis Napoléon, aux élections du 10 décembre, elle vit une victoire du socialisme el de la démocratie contre (lavaignac qui représentait pour elle l'esprit rétrograde et bourgeois, — et la répression impitoyable des émeutes de juin.

Page 1