PREMIERES ILLUSIONS. — FÊTES ET BANQUETS. ARBRES DE LA LIBERTÉ
Déjà, sous le règne de Louis-Philippe, les adversaires du Gouvernement, les organisateurs de complots, les membres des sociétés secrètes, ceux (jui l'omentaient les attentats contre le roi et (;eux qui les commettaient, avaient rangé le Glirist dans leur parti. Alibaud disait à l'îtbbé Grivel : « J'admire Jésus-Ghrist. G'était un i-épublicain comme moi, et, s'il Teùt lallu, comme moi il fût devenu régicide (l). »
Accréditée par Lamennais, Pierre Leroux, (jeorge Sand et bien d'autres, cette opinion sur les tendances socialistes du Clii-ist, opposé à Dieu
(1 AbliC GiuvcL, /(/ l'iisoii ilu Lu.reiiihouni suiis le renne île Louis-l'liilippe. Imi'ressiuns et Souveiiir.t. Paris, 18l">2, pp. 1U7 et m. (L'abbé Grivel était aumônier de la prison du Luxerabourfi.)
le Père qu'on jugeait moins libéral (1), était générale, en 1848, dans les milieux populaires. Plusieurs épisodes des journées de Février le prouvent, et celui-ci, entre autres, ra})porté par un des historiographes de ces journées, Henri Dujardin (2), et dont on trouve trace, d'ailleurs, dans les journaux du temps :
« On a cité différemment un trait qui s'est passé aux Tuileries, à l'occasion du crucifix qui était sur l'autel de la chapelle. Je vais le rapporter ici, tel qu'il m'a été raconté })ar M. Henri Delaage (3), qui eut la pi'incipale part à ce fait. M. Delaao-e est membre de la Société de Saint- Vincent-de-Paul et Tun des rédacteurs du Corsaire. « La foule, m'a-t-il dit, se pressait de toutes « parts dans les Tuileries désertes. Je marchais « deA^ant un groupe composé d'hommes du jieuple, « de gardes nationaux et d'une femme. Arrivé à la « chapelle, je me retourne et m'écrie : «Respect à « ce qui est sacré ! » Je prends le crucifix: alors un « ouvrier s'écrie : Voilà le gi-and tribun Jésus I —
(1) Dans sa l'uliliquc tirée de l'Ecrilure suinte, Bosslet en avait fait un parlisau du pouvoir alisolu.
(2) Histoire /jrophétiijue, philosophi(jiLie, comi>lètc et populaire de la Révolution de fécrier Ifi'iS ou la Liherlé reconquise. Pans, 18-18. p. 82.
(3) C'était, un démocrate chrétien qui venait de faire paraître une brochure dédiée au Père Lacordaire et intitulée : Affranchissement des classes déshéritées.
PREMIERES ILLUSIONS Ifil
« un autre : C'est notre maître à tous (1). — C'est i( ((ussi,/)i'ccr/(i/-/'e, notre meilleur nniil — D'au- « très criaient -.C'est le Christ ! Respect au Christ ! « — Je remis le crucifix eutre les mains d'un élève « de l'Ecole polytechnique. Le groupe se remit res- « pectueusenient en marche, le front découvert et « traversant la foule qui criait : Vive Jésus I Vive le « Christ ! — Mais moi je quittai le cortège et allai « à la Chambre des députés. » Tel est le récit que m'a fait M. Delaage, en présence d'une autre personne. Les autres versions ajoutent que le cortège porta solenuellement le crucifix à l'église Saint- Roch. Citoyens^ chapeau bas ! Saluez le Christ ! disait le peuple, et tout le moiidi3 s'inclinait dans un sentiment religieux. »
Les Jésuites eux-mêmes, ces Jésuites que naguère Eugène Sue incarnait dans le sinistre Rodin, avaient bénéficié de cette popularité du Christ. Après le combat, un détachement d'insurgés, si nous en croyons le Corsaire qui relate ce fait curieux, s'était posté à la porte d'un des couvents de la congrégation, pour la protéger en cas d'attaque, et comme les Pères, en voyant arriver ces dangereux défenseurs, ne se montraient pas très rassui'és : « Ne ci-aigncz rien,
(Ij Dans une lithographie qui représente cette scène, ce mot est attribué à un élève de IKcole polytechnique, probablement à celui dont Henri Delaage parle plus loin.
messieurs, leur avait dit le commandant du détachement, la République vient d'être proclamée : il n'y a plus que des frères en Finance. » On le vit bien quatre mois plus tard.
Ce déisme de la Révolution de 1848, au moins à ses débuts, est incontestable. Il existait même chez les chefs.
Le Projet de constitution de Pierre Leroux, dont j'ai parlé dans un chapitre précédent, porte en épigraphe ce verset des Psaumes : « Si Dieu ne construit en vous l'édifice de vos institutions, vous travaillerez en vain à l'élever et à l'affermir » , et il débute par cette phrase : « En présence et sous l'invocation de Dieu, triple et un à la fois qui a créé l'homme : Intelligence, Amour, Activité, parce qu'il l'a créé à son image. »
Un homme dont le républicanisme n'est pas douteux, Lagrangfe, à la séance de l'Assemblée nationale du 18 décembre 1848, s'écriait, dans vin discours pour réclamer l'amnistie : « Dieu qui a toujours favorisé la Révolution, Dieu qui a fait la République de février... » On ne saurait aller plus loin.
Le clergé, i\ jiart de rares exceptions, se montrait très favorable au nouveau régime, et l'archevêque de Paris, Mgr Affre (1), s'y était en
(1) Né le 27 seploinbre 1793 à Saint-Ronie-de-Tarn, il avait élé sacré archevêque de Paris le 6 août 1^40. Marr AlTre s'était
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quelque sorte rallié, dès le 24 février, par cette lettre pastorale reproduite dans un grand nombre de journaux :
« Monsieur le Curé, en présence du grand événement dont la capitale vient d'être le théâtre, notre premier mouvement a été de pleurer sur le sort des victimes que la mort a frappées d'une manière si imprévue ; nous les pleurons, parce que nous avons appris, une fois de plus, tout ce qu'il y a dans le cœur du peuple de Paris, de désintéressement, de respect pour la propriété et de sentiments religieux.
Nous ne devons pas nous borner à répandre des larmes : nous prierons pour tous ceux qui ont succombé dans la lutte ; nous demanderons à Dieu qu'il leur ouvre le lieu de rafraîchissement, de lumière et de paix.
En conséquence, vous voudrez bien faire célébrer, le plus tôt possible, un service solennel, auquel vous donnerez toute la pompe que permettront les ressources de la fabrique...
Ce service aura lieu aussitôt que vous aurez pu en prévenir les fidèles, fût-ce même un dimanche. Pendant la messe, une quête sera faite pour le soulagement des familles pauvres de ceux ([ui sont
plusieur.s fois signalé — cl notamment, en 1831, évêque d'Amiens — par son peu de sympathie pour le gouvernement de Louis-Philippe.
Kil L\ VIK PAHISIKXNK
morts ou qui ont été l)lijssés. Lo j)ro(luit de cette quête sera versé, par MM. les curés, entre les mains du maire de leui- arrondissement...
Dems, archevêque de Paris.
ft Nota. — ^ Dans le cas où il serait nécessaire ou utile d'établir dos ambulances dans vos églises, vous n'hésiteriez pas à les offrir, alors même que l'office du dimanche devrait être supprimé. Si cet office peut avoir lieu, vous chanterez, après la messe de paroisse, le verset : Domine Salvain fdc Ffuncoriun genleni... et Toraison : Deus a qiio Sancla desideria , recta et consilia^ etc. »
Plus sio'uificativG encore est cette lettre d'un simple curé de chef-lieu de canton :
A. M. de Lamennais président de la commission des dons patriotiques.
Monsieur,
« L'honneur que la Commission des dons patrioti(^ues vient de faire au clergé, le témoignage public de confiance qu'elle lui donne en réclamant son concours, m'a éic personnellement très agréable. Vous aviiz deviné juste, Messieurs, quand vous avez [)ensé que le clergé s'était associé de grand cœur à notre République nouvelle. Le prêtre chrétien ne voit dans les révolutions politiques et
dans nos différentes transformations sociales qne le bonheur ou le malheur de ses concitoyens. S'il se préoccupe de ses propres destinées, s'il les place dans la balance, c'est qu'il est persuadé que ses destinées sont inséparables de celles de ses frères, essentielles à leur bonheur. Tout le monde le sait, la charité chrétienne, qui a enfanté tant de prodiges, qui a créé, pour ainsi dire, des cœurs nouveaux, la charité chrétienne est le chef-d'œuvre du sacerdoce : c'est le prêtre chrétien qui a allumé ce feu sacré, qui l'a attisé, que Ta réveillé quand il était près de s'éteindre. Aussi la société chrétienne a-t-elle toujours voulu que ses membres les plus faibles et les plus souffrants fussent placés sous les yeux du prêtre, déposés entre ses mains, confiés à sa tendresse. Cela étant, se pouvait-il que le clergé ne s'associât pas de grand cœur à la forme d'un gouvernement qui s'élève pour prendre en main la cause du pauvre et de l'indigent, qui, respectant dans la société les conditions les pins élevées et tous les droits acquis légitimement, fait un appel à tous les riches en faveur des pauvres, et marche ainsi à la réalisation d'une pensée évangélique.
Je m'empresse donc de déposer mon offrande sur l'autel de la patrie, et je vais remettre au maire de ma commune la somme de cent francs pour être ajoutée à la masse des dons patriuti-
ques. Je regrette de ne pouvoir mettre quelque proportion entre mon don et les besoins pressants de la patrie.
Vctiillcz agréer.,,
Vo.sseaii\, KS ;n ril 18-18.
G.VILIIALD Curé Je Vesseaux (ArJèche).
La République n'ayant pas encore versé dans l'anticléricalisme, beaucoup de prêtres, fils de paysans, influencés par leurs origines, étaient républicains. Les légitimistes voyaient sans regret et ^mème avec plaisir la chute de l'homme qui avait, disaient-ils, volé le trône aux Bourbons de la branche aînée. Si les petits rentiers, éternels trembleurs, cachaient leur bas de laine, ne pouvant plus le remplir, si l'industrie et le commerce manquaient de confiance, étudiants, avocats, médecins, gens de lettres, la plupart des Français qui appartenaient à l;i bourgeoisie cultivée, se laissaient séduire par ce débordement de phrases humanitaires, par ces grands mots de Liberté, de Fraternité, dont l'inévitable mensonge n'apparaîtra clairement que plus tard.
Il y eut donc une première période de généreuse illusion et de patrioti([ue ivresse. Les adversaires les plus irréconciliables de cette République, née de l'émeute et que l'émmli' lucra, sont obligés de
constater combien, à ses débuts, elle fut populaire. « Cette révolution, profondément sotte, dit Philarètlie Cluisles dans ses Mémoires (1), enthousiasma quelques âmes. » Non pas quelques âmes, mais beaucoup d'âmes, les plus jeunes, les plus ardentes, les plus naïves, celles qui n'avaient pas encore appris à connaître l'humanité ou qui ne devaient jamais l'apprendre.
(1) T. II, p. 123. Il ajoute quelques pjiges plus loin : « lUeii ne fut plus hideusement atroce et plus elïVoyable que cette grande révolte que j'ai vue tout entière. Elle attaquait la propriété. Elle réalisait Rabœuf et Proudhon, les non-possesseurs attaquant les possesseurs à Paris, elle était fanatique, religieusement convaincue. Dans les cerveaux populaires, dans les âmes populaires, il n'y avait pas seulement le crime, mais la foi. Les bras populaires agissaient, conspiraient, barricadaient, tuaient, massacraient, non seulement pour le pillage mais sous 1 influence d'une croyance absurde et nouvelle qui ne laissait subsister aucune fraternité entre les hommes, aucune sympathie entre les classes, aucun lien entre les conditions. Les pauvres avaient souffert ; ils souiTraient encore; les femmes, les enfants, les familles, quelquefois sans pain, souvent sans ouvrage et sans asile, avaient entendu les philofO[»lies *>t les orateurs leur prêcher légalilé et le vol. A la conquête! Réalisons l'égalité 1 Tuons les riches ! Prenons leurs biens. Les habiles sont avec les riches 1 Tuons tout 1 Les forçats et les assassins soufflaient le feu, et Paris, quatre jours entiers, roula dans le sang, parce que lou'es les leçons de ruses, d'intrigues et d'iniquité avaient été données depuis \lt\), et écoutées. »
Ce tableau, un peu poussé au noir, se r.qi|»orte surtout aux journées de juin. .Je le cite par aidicipalion, pour montrer le chemin parcouru en quatre mois, et comment, grâce au.v clubs, aux journaux, etc., les haines de classes allaient tout dominer.
Dominé par un instinctif cabotinage, le peuple, que le silence effraie et que le calme ennuie, a besoin de traduire son enthousiasme par des manifestations extérieures. Une des formes que prirent ces manifestations fut la plantation des arbres de la Liberté.
Cette idée d'associer la [)olitique à l'arboriculture n'était pas nouvelle. Pendant la guerre d'Amérique, des arbres {inay pôles) avaient été pris comme emblèmes commémoratifs de l'indépendance qu'on venait de conquérir. En France, le premier arbre de la Liberté fut planté, au mois de mai 1790, dans le département de la Vienne, et bientôt presque toutes les communes en eurent un. Les abus qui résultèrent de ces plantations civiques, et les violences qui, sous prétexte de fraternité, les accompagnaient souvent, donnèrent lieu au décret du 3 pluviôse an II (22 janvier 1794).
Quelques jours avant le 14 juillet 1831, des journaux annoncèrent que pour célébrer l'anniversaire de la prise de la Bastille on planterait, sur divers points de Paris, des arbres de la Liberté, mais une ordonnance du préfet de police, Vivien, s'y opposa.
Il fallut attendre une troisième révolution pour le rétablissement d'un usage que la première avait inauguré. Pierre Leroux le considérait
comme très important et l'article 100 de son Projet de Constitution disait :
« Des Peupliers seront plantés et entretenus avec soin dans toutes les communes de la République. »
Le Clergé présidait presque toujours à ces manifestations. Il bénissait solennellement (1) les arbres pris le plus souvent dans les jardins des congrégations et offerts au peuple par les religieux, jésuites, carmes ou capucins, avec des guirlandes et des banderoles. •
« Les Serviteurs de l'Église, en livrées galonnées d'or, en chapeaux à cornes et en bas de soie, moitié laquais et moitié bedeaux, étaient les objets d'une grande admiration pour la foule déguenillée des gamins qui les suivaient, et qui les auraient houspillés s'ils les avaient vus derrière une voiture. J'ai souvent entendu les propos dédaigneux du pauvre bourgeois, observant le cortège, du seuil de sa boutique, que pas un chaland n'avait franchie depuis des semaines ; en prêtant l'oreille au commentaire dont il ne cessait d'accompagner cette parade burlesque, et qu'il adressait à sa compagne, assise, dans une inaction obstinée, derrière son comptoir déserté, j'ai été porté à
{\) On prétendit plus tard que c'était avec de l'eau bénite empoisonnée, et que la plupart des arbres en crevèrent.
1711 LA \iK i>\insii:>M-:
croire que cette maseurade sera un puissant élément de réaction à venir (i). »
Une de ces plantations, mais dans laquelle un bal populaire remplaça la bénédiction, a été décrite par Le Mois (2) (N" du 3L mai 1848) :
« Ce soir ('23 mars), il y a eu g'i'aude fête au boulevard du Temple : Texemple donné, le 20 mars, par la population du Gros-Oiiliou, a successivement été suivi par tous les quartiers de Paris. Chaque place, chaque carrefour, chaque coin de rue a voulu avoir son arbre de la Liberté, et le Théàtre-Histori({ue (3) a réclamé son droit, que personne ne lui a contesté.
En effet, le Tiiéàtri'-Ilistori({ue avait eu sa barricade littéraire; elle datait delà première soirée où fut joué le Chevalier de Maison-Rouge (4), et où se fit entendre pour la première fois ce C liant des Gi/ondins, devenu si populaire depuis.
(1) XoRMAMiY, Une Année de récohUiun, [. I, p. 30U.
(2) Le .l/oîs, journal d'Alexandre Dumas;, avait commencé à paraître en mars, avec celte épigraphe : " Dieu dicte et nous écrivons, i) C'est une nouvelle transformation de Dieu, publiciste et collaborateur dAlexandre Dumas.
(3) Le Théûlre-Hialorique, dont nous parlerons plus longuement dans un autre chapitre, avait été construit en 1847, sur le boulevard du Teiu|)le, prescjue à langle de la rue du Faubourg-du-Teniple. Alexandre Dumas en avait, avec quatre associés, parmi lesquels Vedcl et Ilostein, le privilège.
(4j Le Chevalier de Maison-RoïKje, drame en ô actes et 12 tableaux, d'Ai.EXA\n«E DiMAs et Aucuste MvyLEï, fut joué pour la première fois le 3 aoùL 1^!47.
l'IîEMlKUES ir.I.USIONS m
Il eu résulta (juc la plantatiou de sou inhre l'ut, pour le Théâtre-Historique, uue solennité (1).
« La façade fut éclairée à giorno, comme on dit en Italie. M. Varuey ^2), l'auteur de la musique des Girondins^ se plaça, avec tout son orchestre, au balcon, et immédiatement après la sortie de Monte-Cristo^ le concert commença.
« La foule s'amassa devant le théâtre ; puis, comme à cet endroit le boulevard est dallé d'asphalte et présente une surface aussi unie qu'un parquet, elle comprit bientôt qu'elle pouvait se faire du boulevard une vaste salle de bal.
« La foule demanda donc une contredanse.
« L'orchestre s'empressa d'obéir.
« Aussitôt le bal s'organisa, avec l'arbre de la liberté pour centre, la voûte étoilée du ciel pour dôme, la population des maisons voisines pour spectateurs.
« Le café Monte-Cristo et le café du Théâtre- Historique portaient les rafraîchissements.
« Le bal dura jusqu'à 4 heures du matin. »
Deux jours plus tard, le 25 mars, on plantait un arbre de la Liberté sur la place de Grève, à
(1) Une solennité-réclame.
(2) Pierre-Joseph-Alphonse \ .uiu-y, qui devint en 18.")7 chef d'orchestre des HoulTes-Parisiens et, en 18(i2, directeur du même théAtre. C'est le père de 1 auteur de la niusitiue des
Mousquetaires nu C.oueenl.
rendi'oit oii avaient été exécutés (1) les quatre sergents de la Kochelle, llaoïilx;, Goubin, Pommier et Bories.
Celui qui l'ut planté, le 3 avril, à Argenteuil, donna lieu à un incident assez dramatique.
LJn nommé Lebas, au moment où était tirée une salve en l'honneur de ce peuplier patriotique, abattit une branche, parce qu'il avait mis par mégarde une balle dans ^on fusil. La ïoule se précipita sur lui. Les plus échauffés parlaient de le fusiller. Pour le sauver, en donnant un semblant de satisfaction à ceux qui l'entouraient en vociférant, on se hâta de l'incarcérer. Le lendemain, la foule, qui n'était pas encore calmée, vint assiéger la prison, et, quand on voulut emmener le malheureux Lebas à Versailles, elle le força à descendre de voiture et à faire la voniQ pieds nus (2).
Généralement, ces petites fêtes civiques se déroulaient d'une manière moins tragique, mais il arrivait très souvent que les « planteurs » éprouvaient l'impérieux besoin non pas d'arroser leur arbre de la Liberté, mais de s'arroser eux-mêmes. Ils allaient quêter de maison en maison, et quand les « offrandes » leur semblaient suffi-
(1) Le 20 septenil)re l!S22.
('/) Coup d\vil rétrospectif Mir lea tjuaire premiers mois île la Révolution de février IS'iS. Extrait du journal le Pays. Paris, 1850, p. 27.
rREMlÈHES ILLUSIONS 17H
santés, ils s'installaient dans le cabaret le plus proche et ils n'en sortaient qu'en proie à une ivresse dont on peut affirmer sans crainte qu'elle n'était pas exclusivement patriotique.
Les bourgeois admis, même quand ils se cachaient soigneusement chez eux, à paj^er ces libations les trouvaient d'autantpluscoùteuses qu'elles se répétaient trop fréquemment. La plantation des arbres de la Liberté tendaient à devenir une nouvelle profession à l'usage des ivrognes républicains.
Ce fut une cause certaine, incontestable, de l'impopularité des arbres de la Liberté (1), mais il V en eut d'autres qu'indique Emile Thomas, dans son Histoire des Ateliers nationaux (2) :
« iV. cette époque (en mars), naquit l'engouement des arbres de la Liberté. Je fis tout ce que je pus, et mes camarades m'y aidèrent, pour le coml)attre-, nous y avions même si bien réussi, (juc, pendant les premiers jours, pas un seul de ces arbres ne fut planté par nos ouvriers, à qui nousavions fait comprendre que si le but en était noble, que si la pensée qui y présidait était généreuse et pa-
(1) De l'impopularité dans la buurgeoi&ie mais pas dans la classe ouvrière. Au mois de mai 1850, lorsque le préfet de police, Carlier, ordonna d'arracher un assez grand nombre d'arbres de la Liberté, il y eut de sérieuses menaces de iSoulèvement.
(2) Paris, 1818, p. ICI.
174 L.V VIE PARISIKNNE
triotiqac, les conséquences, malheureusement, en étaient fatales pour la confiance publique, que rien ne détruisait mieux que ces éternelles promenades dans les rues, que ces éternels discours jetés au vent.
« Malheureusement, le Gouvernement, qui avait déjà sanctifié le prétexte, y joignit l'exemple, en autorisant par la présence de certains de ses membres, MM. Ledru-Rollin, Flocon, Caussidière, surtout, bon nombre de ces cérémonies. Elles eurent pourtant, grâce au clergé qui s'y associa, au moins cet excellent effet de rappeler à l'idée religieuse le peuple si facile à émouvoir, à entraîner par les sentiments purs et élevés.
«Je dus donc renoncer désormais à arrêter l'entrainement , pour tâcher au moins d'en régulariser l'effet. Toutes nos compagnies voulaient planter leur arbre dans leur quartier. l^Ues avaient à cet égard les prétentions les plus tristement bouffonnes que Ton puisse imaginer. Non content de décorer ainsi le centre de toutes les places, on voulait que chaque carrefour, même les plus fréquentés, «dissent leurs arbres; on voulait en planter jusque dans l'angle des rues, «;t on choisissait les plus gros et les plus grands par un esprit de rivalité facile à comprendre. Quant aux éléments de la fête, on allait les prendre partout où il yen avait, jusque dans les jardins publics, jusque
PREMIERKS ILLUSIONS 17o
dans les propriétés particulières. Les ouvriers avaient été jusqu'à s'ingérer qu'on leur payât comme un jour de travail celui qu'ils avaient consacré à satisfaire cette manie d'un reboisement général.
« Les instructions que je donnai alors à tous mes camarades furent, non plus de s'opposer à un engouement devenu invincible^ mais d'assister eux-mêmes à chaque plantation, de veiller à ce que Tordre le plus grand y régnât, que, les choses achevées, chacun se retirât, qu'on ne fit pas de quête surtout pour arroser la cérémonie : ils parvinrent ainsi à dissuader aux ouvriers de boiser les rues de Paris, et leur firent choisir au moins les lieux les plus écartés; ils leur persuadèrent même, dans bon nombre de cas, d'aller replanter où ils les avaient pris, des arbres qu'ils avaient exigés. Pour donner enfin plus d'innocuité encore à la chose, je fus voir le conservateur des pépinières du bois de Boulogne, et j'obtins de lui qu'on délivrerait, sur mes bons, des peupliers, qui, s'ils devaient par leur transplantation nuire à la circulation publique, au moins ne causeraient aucun préjudice par leur arrachage, soit à la propriété, soit à l'agrément des jardins ou des promenades publiques.
« Les ouvriers me témoignèrent aussi le désir que, sous mes auspices, un arbi'c de la Liberté fût
17G LA VIE PARISIIÎNNE
planté à Monceaux. J'y consentis, à la condition expresse que, de leur part au moins, ce serait le dernier.
«Un peuplier colossal, situé au milieu d'une des pelouses du parc, fut choisi par nos hommes; leurs délégués l'ornèrent de fleurs, de drapeaux et de rubans; ilsconvièrent à cette solennité leurs femmes et leurs enfants, les deux postes de gai'de nationale mobile et sédentaire, la musique d'un régiment de ligne, et le clergé de Saint-Josephdu-Roule...
« Les ouvriers me tinrent parole, et les planta^ tions d'arbres à la Liberté cessèrent de ce moment, sauf le lendemain pourtant, à l'Opéra ; mais celuilà n'était pas de leur fait, car MM. Ledru-Rollin, Gaussidière et Etienne Arago y présidaient, bien qu'une vingtaine de nos délégués eussent été appelés pour y représenter les classes ouvrières(J)... »
Paneiii cl ci i censés ! C'est ce que la plèbe de Rome réclamait et obtenait, comme salaire de son asservissement, des maîtres qu'elle s'était donnés. La plèbe de Paris, qui se croyait libre, ses maîtres, qui étaient aussi ses valets, ne pouvant
(1) Un des derniers arbres de la Liberté de celte époque (jui aient survécu, le dernier peut-être, est celui du square Louvois, aujourd'hui dépouillé de toutes ses branches. Il avait été planté le 20 mars 1S48 et béni parle curé de Saint- Roch.
PIIKMIERKS ILLUSIONS 177
pas la nourrir, seriorcùrcut de l'amuser. Us prodiguèrent les fêtes. Et ces manifestations d'un civisme déclamatoire, ces cortèges interminables, convenaient admirablement à un peuple de badauds imbéciles, toujours en quête de quelque nouveau spectacle, et de prétentieux M'as-tu-vu, avides de s'exhiber, de défiler, de parader, avec des fleurs, des rubans, des cocardes ou des plaques de métal à la boutonnière, avec des galons sur les manches, avec des chapeaux empanachés, avec des uniformes chamarrés d'or ou d'aro-ent.
La première de ces fêtes, la seule dans laquelle il y ait eu autant d'émotion que de curiosité, la cérémonie funèbre du 4 mars, ce fut en quelque sorte la clôture des journées de février(l).
« Le 4 mars, Paris tout entier était réuni sur la ligne des boulevards, de la ^ladeleine à la Bas-
il) Le Moniteur en donna, dan.s son numéro du ô mars, un succinct compte rendu où se mêlait un panégyrique un peu trop anticipé du icouvernement provisoire et de la République de 1848 : « Hier, c'était l'ivresse du triomphe ; aujourd hui, c'est le calme dans la force. Une foule qui ne peut se compter que par centaines de mille attendait sans bruit et en bon ordre la pompe des funérailles. Tout Paris était dans les rues ou aux fenêtres. Des travailleurs de toutes les professions étaient venus se ranger, non plus, comme au moyen ■•'ige, sous la batmière de la superstition, mais sous les drapeaux intelligents de la fraternité républicaine, attendant inipalienimenl le Gouvernement provi^ soire qui, après la famille (ie:^ victimes, semblait représenter leur i'ainille adoptive, la l'rance entière... »
I7S LA VIK PAIUSIKNNE
tille ; le peuple des trois journées de février rendait les derniers honneurs aux victimes. Dès le matin, le tambour rappelait dans tous les quartiers, et les gardes nationaux allaient occuper les postes qui leur avaient été assignés.
« C'était à l'église de la Madeleine que le service funèbre devait être célébré. L'église était toute tendue de noir à l'intérieur et à l'extérieur.
« Sur la tenture de la façade principale on lisait : Aux Citoyens morts pour la Liberté. L'église était éclairée à l'intérieur par quinze lampadaires funèbres. Entre le chœur et la nef était dressé un immense sarcophage de style égyptien, auquel on arrivait par une rampe de huit degrés, et dans lequel étaient placés quinze cercueils renfermant les dépouilles mortelles de quinze victimes. Sur les côtés du sarcophage on lisait : Morts pour la Patrie.
« Les corps des autres victimes avaient été placés la nuit précédente dans les caveaux de la colonne de Juillet.
« A midi un quart, les membres du Gouvernement provisoire, les ministres, suivis des membres des municipalités, entraient dans l'église et prenaient place au banc d'oeuvre. Les députations diverses et les parents des victimes se plaçaient immédiatement après eux. Les degrés de la façade principale du temple étaient occupés par le
PKKMIERES ILLUSIONS 179
chœur, hommes et femmes, du IhéàtiH! de l'Opéra, des Italiens et de TOpéra-Comique, et le péristyle par l'orchestre instrumental de l'Opéra.
« A l'arrivée du Gouvernement provisoire les chœurs entonnèrent la Marseillaise, l'orchestre exécuta ensuite une marche funèbre de Cherubini; puis, concurremment avec les choristes, le chœur du Serment de Guillaume Tell, un morceau de la CréatioJi d'Haydn, et la Prière de Moise.
« L'exécution de ces divers morceaux eut lieu en présence d'une foule immense, qui avait envahi entièrement la place de la Madeleine et la rue Royale, jusqu'à la place de la Révolution. Toutes les fenêtres étaient garnies de curieux ; on en remarquait même jusque sur les toits et les cheminées.
« La ligne des boulevards, depuis la Madeleine jusqu'à la Bastille, était occupée par une foule compacte ; les contre-allées étaient bordées de chaque côté, sur la chaussée, par un cordon tricolore continu, coupé, d'intervalle à intervalle, par des écussons sur lesquels on lisait : Respect aux
MANES DES VICTIMES DES 22, 23 ET 24 FËVIUEil.
« La chaussée était occupée par une haie mobile composée de détachements de la garde nationale et de la troupe de ligne.
«Après la cérémonie religieuse, qui fut célébrée à i heure un quart, le cortège se mit en mar-
ISO I.\ VIK PMUSIK.NNF.
che et se dirigea vers la colonne de Juillet en suivant la ligne des boulevards dans Tordre suivant :
En tète un escadron de la garde nationale à cheval, suivi d'un escadron de dragons, d'un escadron de cuirassiers et d'une compagnie d'artillerie; venaient ensuite, précédés du maître des céi'émonies des Pompes funèbres, le corps de musique des six; premières légions de la garde nationale, tambours en tète, puis une compagnie des le"" et 2'' bataillons de chaque légion, entre lesquelles se trouvait une compagnie d'infanterie de l'armée.
« Immédiatement après, les corps des victimes placés dans six corbillards, précédés des ordonnateurs et du clergé de la Madeleine, suivis par les membres du (jouverncment i)rovisoire et les ministres, escortés de faisceaux de la Républiipie. Derrière eux la famille des victimes, hommes, femmes et enfants, suivis par la municipalité centrale à la tête des municipalité d'arrondissement, des députations d'ouvriers de tous les corps déf.it, de la presse, des écoles, de la magistrature, de la Société des gens de lettres, etc., de la première division militaire de la place.
« Après diverses députations on rejn:u'(|iiail. sur un char magnifi([ue, traîné par huit chevaux rich>'m.'ut caparaçonnés, le synd)ole de la llépahliqui' ai ni' lieu de faisceaux et de drapeaux tricoh^res.
« Deux escadrons de cavalerie de la garde nationale et de l'armée fermaient la marche.
« Le cortège arriva sans encombre à la place de la Bastille au cri de : Vii^e la République / aux chants de la Marseillaise et des Girondins^ et auxs3"mphonies delamusique de lagarde nationale et des régiments de ligne.
« La partie du cortège où se trouvaient les parents des victimes attirait particulièrement Vattention de la foule, ainsi que deux ou trois cabriolets qui contenaient les détenus politiques de la monarchie mis en liberté la veille.
Dans le premier de ces cabriolets on remarquait ^IM. Auguste Blanqui et Huber, qui dirigèrent plus tard le mouvement de la funeste journée du 10 mai (1). M. Barbés, nommé colonel à la 12« légion par le Gouvernement provisoire, était à la tête de sa légion.
A 3 heures, la tête du cortège arrivait au pied de la colonne de Juillet; il était 4 heures quand on aperçut le clergé qui précédait le char mortuaire ; les troupes présentèrent les armes ; et
(1) " A la suite du cortège, les détenus polititiues se firent surtout remarquer par leurs excentricités. Iluber était dans un cabriolet entouré de ses amis Juchés sur le sièf;e, sur le cliin al, et jusque sur la capolc (jui portail cette inscription : l iriiiiies ii'iHli<iucx. Ils parcoururent ainsi toute la longue ligne des boulevards, faisant des allocutions, poussant des cris, et se donnant en spectacle. » A. CiiiiNU, les Conspiraleurg, Paris, 18.50, p. loy.
\H~1 LV VIE PAKISICNXE
le clergé descendit dans les caveaux de la colonne, où 138 cercueils avaient déjà été descendus.
MM. Dupont (de l'Eure) et ( j^émieuv prononcèrent quelques paroles qui lurent accueillies par le cri de Vive la République !
Les membres du Gouvernement provisoire se retirèrent, accompagnés d'une multitude qui faisait retentir l'air de ses acclamations (1)... »
La République de 1848 n'avait pas à sa disposition pour organiser matériellement ses fêtes un David, mais le décor, la mise en scène, les cortèges rappelaient celles de la Révolution, ([u'on s'efforçait d'imiter.
Pour la fête delà Fraternité, le 20 avril 1848 (2), qui se déroula dans les Cbamps-Elysées, il y eut, le long de l'avenue, des canons dont la gueule était cachée sous des guirlandes de fleurs, et. dans le cortège, des branches de lilas et d'aubéi>ines fixées à l'extrémité des fusils, et des roulements de tambours, et des musiques et des hymnes patriotiques. C'était une fête du Printemps plus encore que de la Fraternité, mais du printemps [)ari-
(1) Journées illustrées de la dévolution de ISliS, p. 83.
(2) « La fête de la Fraternilé a été la plus belle jouinée de l'Histoire. Un tuilUon dûmes, oubliant toute rancune, toute dilTérence d'intérêts, pardonnant au passé, se moquant de l'avenir, et sembrassant d'un bout de Paris à l'autre au cri de: Vive la Fraternilé .' C'était sublime. » Lettre de George Sand à Maurice Sand, le 'Jl avril tS'iS {Nouvelle Revue, n- du 15 septembre 1881).
sien. Le soleil boudait. De pâles rayons apparaissaient parfois dans un ciel couvert, pour disparaître aussitôt.
L'estrade réservée au Gouvernement provisoire avait été élevée au pied de l'Arc de triomphe de l'Etoile. A côté de Lamartine, de Ledru-Rollin, de Louis Blanc, et des autres membres du Gouvernement, la foule contemplait avec émotion un chien, un simple barbet, de race indécise.
Ce chien, qui appartenait sans doute à quelque société secrète, avait eu, pendant les journées de février, une })atte traversée par la balle d'un garde municipal. Il boitait, il boitait j)Our la patrie. Recueilli par des soldats de la garde républicaine, il en avait reçu le glorieux nom de Barricade. A cette occasion les journaux parlèrent de lui, et quelques-unes de ces feuilles, faisant valoir qu'il était entré un des premiers à l'Hôtel de ville, le 24 février, demandaient (|u'on lui accordât une pension.
Le 20 avril. Barricade, en descendant de l'estrade, rassasié de gloire, disparut. On ne le revit jamais plus. Les mêmes journaux prétendirent que les réactionnaires l'avaient fait assassiner (1).
(1) Quelque absurdes que paraissent ces grotesques détails à ceux qui les lisent aujourd'hui, nous pouvons al'firmer (ju'ils sont dune exacfilude scrupuleuse, et nous avons sous les yeux cinq ou six journaux (jui les raiiporlcnt. » Coup (Tœil rélruspectifsur les (luulre prcmittr/. mois delà Révolution (la tS'fS..., p. 3:5.
|8i LA VIE PAUISIKNNK
Il y eut encore, jusqu'aux journées de juin, quatre ou cinq fêtes : celle du 4 mai, longuement décrite par Charles Monselet ([ui y assista et (jui est une des plus curieuses (1) ; celle du 14 mai, dans laquelle figurèrent 500 jeunes filles coiffées gratuitement dans la grande salle de la Bourse ; celle du 22 mai, où des membres de l'Institut, ([ui S(.' rendaient, vêtus de leur liahil Y(M't, au Gliamp-de-Mars, furent accueillis par des cris de fureur : A bas les aristos ! A bas les marquis ! Poursuivis par des coups de pierre, ils hâtèrent le pas, courbant récliiiic, par habitude professionnelle. On les avait pris, avec leurs figures vieillotes et leur uniforme démodé, pour des contemporains et des courtisans de Charles X.
La dernière fête (pie donna la Republique de 1848 fut celle de la Constitution, au mois de novembre.
On avait planté autour de la place de la Concorde des mâts vénitiens reliés entre eux par des guirlandes de chêne et ornés d'oriflammes tricolores et portant chacun un écusson avec le nom d'un des départements de la France. Quatre de ces mâts, plus hauts que les autres et placés aux angles de la place, avaient de grandes oriflammes en soie sur lesquelles ou lisait les dates des journ «es de février.
(1) Une Année de révo'ution..., t. I, p. 3G5.
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Sur lo pont de la Concorde s'élevaient des trépieds et quatre colonnes de granit égyptien auxquelles étaient attachées des banderoles avec la devise : Liberté^ Egalité, Fraternité.
L'obélisque disparaissait presque sous des faisceaux de drapeaux, et à son pied, s'érigeait la statue d'une Vierge qui représentait la Constitution. Cette vierge ne devait pas tarder à être violée.
Vis-à-vis s'élevait un autel de trente mètres de haut, surmonté d'une croix dorée. Cet autel, drapi' de velours rouge et d'étoffe d'or, avait déjà servi, mais drapé de noir, pour la fête funèbre du 4 mars. Sur chacune des quatre faces ou avait inscrit le précepte de l'Evangile : « Aimez -vous les uns les autres. » Une plate-forme avait été disposée pour la lecture solennelle de la Constitution.
Deux tribunes étaient réservées aux députés, au corps diplomatique, aux principaux dignitaires.
Les personnes munies de billets remplissaient quatre antres tribunes.
A neuf heures, l'Assemblée nationale sortit du palais Icgislntif et, ])ar le pont di*- la Concordi', garnie d'une double haie de gardes nationaux, se dirigea vers la place.
Elle était précédée par son président, Armand Marrast, par le général Cavaigiuic chef du pou-
188 LA VIE I»AIUSIENNE
voir exécutif, qui portait sur son uniforme le burnous des officiers d'Afrique, et par le Conseil des ministres.
De son côté, à la même heure, le clergé partait de l'église de la Madeleine. Il formait un immense cortège de 800 prêtres ou séminaristes en tête desquels s'avançaient l'archevêque de Paris, Mgr Sibour, les évêques de Langres, d'Orléans et. de Quimper, membres de l'Assemblée, et Mgr Monard, préfet apostolique de Madagascar.
Les cinq prélats se placèrent au-devant de l'autel, tandis qu'Armand Marrast, le général Cavaignac et les ministres montaient sur la plateforme et s'asseyaient sur les fauteuils dorés qui y avaient été disposés, autour de la grande table recouverte de velours rouge.
(^uand le silence se fut fait peu à peu dans la foule, plus intéressée qu'émue par ce spectacle, le président de l'Assemblée se leva et donna lecture de la Constitution.
Il avait neigé pendant une partie de la malinée, et le temps continuait à glacer l'enthousiasme de ces milliers de spectateurs qui remplissaient la place. Jamais fête, au propre et au figuré, ne fut plus froide, ce jour-là comme le lendemain.
« La foule, dit Lord Normanby dans son. j'oiunal, était considérable aux Champs-Elysées. Je
FKEMIÈKES ILLUSIONS 189
m'y suis promené pendant quelques instants... On n'y discernait pas le plus léger enthousiasme. Je n'y ai pas entendu, et je n'ai pas appris que personne ait entendu dans tout Paris ce qu'on pourrait appeler un cri patriotique. J'ai vu dans la soirée deu\; représentants ([iii, comme secrétaires à rAsseml)lée, assistaient au grand dîner de rilùtel de Ville. Ils m'ont dit que le (ioayernement et eux-mêmes avaient été hués sur la place, à leur entrée et à leur sortie, par la foule, qui les appelait « les lainéants (1)».
Les journées de juin avaient irrité le [)euple et épouvanté la bourgeoisie. Les déceptions, les rancunes, les inquiétudes, tous ces oripeaux de costumier et de décorateur ne suffisaient plus à les dissimuler ou à les endormir.
Moyen de propagande très apprécié par les restaurateurs, et peut-être aussi par les médecins, les banquets lassèrent le public beaucoup moins vite que les fêtes civiques. Ils répondaient à un double besoin, celui de manger et celui de pérorer. 11 y en eut en grand nombre pendant cette période de notre histoire, et jusqu'à la fin. Je citerai sans commentaire, et pour méuioire, les plus importants de l'année 1848, imi plutôt des derniers ukus de cette année, en indi(|uant
1) lut- Aiiitce de ltci:,liili<,ii. I. I, j». Ht).').
190 I^A NII'^ l'vniSlKN.NE
simplement, al'iu de préciser les tendances et le but, cenx qui les présidèrent et les toasts qu'on y porta.
2'2 octobre. — 13an([uet dit de Passy, présidé par le comte d'Alton-Sliee (1^. Toast de Proudhon, qui y assistait : « A V avènement prochain du Socialisme. »
31 octobre. — ■ Banquet populaire aux Batignoiles, présidé par Pierre Leroux. Un millier de convives à 1,50 par tète. Toasts: « A l'association universelle. A la prompte abolition du salaire. A Louis Blanc, qui le premier, après février, a organisé le travail. A Barbes, le martyr de la Lifo jrté. »
i" novembre. — • Banquet dit des Marchands de vin., à la barrière du Maine : 700 convives à 2 francs par tète. Toasts : « A l'abolition des octrois. A Tabolition du salaire. A la réforme locative. ))
5 novembre. — Banquet de la Fédération des peuples de l'Europe, à la barrière Montparnasse : 800 convives à 1 franc par tète. Le citoyen Saint- Just (c'est probablement un pseudonyme) portt' un
(1) Edmond d'Alton-Sheo, né en 1810, enlré à la Chaniltre des pairs en 1836, élail devenu hiusquemenl démot-rale en 1847. En 1848, il se signala par sa conviction ou ses altitudes révolutionnaires. Cet aristocrate socialiste, que le peuple refusa de prendre au sérieu.x, disparut en 1841» de la vie politique.
toast : « Aux hommes forts, aux hommes courageux et vaillants pour la cause de l'humanité ; à ceux dont le nom sert de guide, d'appui et d'exemple aux êtres abâtardis ; à tous ceux que l'histoire appelle des héros!... A Brutus, à Gatilina, à Jésus-Christ, à Julien l'Apostat, à Attila... (singulier assemblage!). A tous les penseurs du moyen âge!... Aux penseurs malheureux!... A J.-J. Rousseau, à son élève Maximilien Robespierre ! »
12 novembre. — Banquet offert par les artilleurs de la garde nationale de Paris à leurs camarades de Lille et de Valenciennes. Les artilleurs de Lille protestent contre des toasts socialistes et il se produit une bagarre.
13 novembre. — Banquet des Délégués du Luxembourg, à la barrière du Maine : 1.400 convives à 1 franc par tête. A défaut de Louis Blanc absent (il s'était réfugié à Londres), Pierre Yinçard(l) préside... On boit : « A l'Association. A Louis Blanc et à tous les martyrs de la République démocratique et sociale. »
16 novembre. — Banquet dit du 2*^ arrondissement, présidé par Cabet. Toasts : « A la patiencel A l'union intellectuelle et morale par les clubs. A la République universelle. »
(Il IMerre \inçaid, né en 1808, était soinl-s;iiiionicii. II a plilili»'" des Mémoires d'un Siiinl-Siinoiiien, «jui sont foil riii'icuX.
19 novembre. — Banquet des femmes démocrates socialistes, à la Barrière du Maine. 1.200 convives.
Le même jour, au Château-Rouge. Banquet de la Presse socialiste, présidé par Lamennais, 2.000 convives à 3 fr. 50 par tête. Beaucoup de députés y assistent, parmi lesquels Ledru-Rollin qui prononce un discours.
23 novembre. — 2« banquet des Marchands de vin à la barrière du Roule. 700 convives à 2 francs. Discours de Ledru-Rollin.
26 novembre. — Banquet dit de famille, du 12'^ arrondissement à Montrouge. 2.000 convives, les hommes à 1 fr. 25, les femmes à 1 fr., et les enfants à 0 fr. 25. Pierre Leroux préside, assisté de son fidèle Greppo et de Lagrange. Toasts : « A la politique pacifique fondée sur le sentiment. A l'union indissoluble des ouvriers et des étudiants. A la communion des peuples. A l'avantgarde révolutionnaire du monde, aux faubourgs. »
21 novembre. — Banquet socialiste à l'Association des cordonniers, à la barrière du Maine. 800 convives à 1 fr. 25. Pierre Leroux préside. Il fait un long éloge de saint Grépin et s'écrie : K Un grand ])enseur, un membre de l'Institut, un Lamartine, un Napoléon n'est pas plus qu'un cordonnier! » Des cordonniers répondent, avec quelques cuirs.
2 décembre. — Banquet des Enfants de Paris, présidé par le député Poupin (1), qui boit à la République démocratique et refuse d'employer le mot « sociale » « parce que, dit-il, selon moi, il semble indiquer une pensée d'esclavage, plutôt qu'une pensée d'humanité ».
3 décembre. — Trois banquets, ce jour-là : Banquet de la République démocratique et sociale des Vlll'^ et IX^' arrondissements, du village de Grenelle.
Banquet démocratique et social des Ecoles.
Banquet des Travailleurs socialistes des deux sexes : « à l'Association des cuisiniers, barrière du Maine. Toasts : « A la Montagne de 1793. — A la Calomnie. »
7 décembre. — Banquet des Républicains démocrates et socialistes du III'" arrondissement, à la salle Valentino, présidé par Pierre Leroux et Proudhon.
9 décembre. — Banquet des Démocrates socialistes de Montmartre. Toasts : « A la Méfiance, sœur de la N'igilance. Aux prisons, les liùtclleries du progrès de toutes les tyrannies, le berct-au de toutes les libertés. A Jésus-Christ. »
10 décembre. — Banquet socialiste de la Ser-
(1) Poupin, ancien ouvrier hoilo£?er, avait ('■té élu député de la Seine. Il appartenait au parti des républicains modérés et il se rallia à l'Empire.
rurerie et de la Mécanique, à la barrière du Maine.
23 décembre. — Deux banquets anniversaires de la naissance du Christ.
Banquet des femmes démocrates socialistes, salle Valentino.
Banquet religieux et social présidé par l'abbé Ghatel (1).
24 décembre. — Banquet des Démocrates socialistes français et allemands, à la barrière du Maine. Toast : « A l'alliance des peuples. A l'Allemagne démocratique. »
25 décembre. — Deuxième banquet des femmes démocrates socialistes, salle Valentino (en l'honneur du Christ, comme celui du 23 décembre). Pierre Leroux y assista. On y boit : i< A Marie, première propagatrice du socialisme ».
Deuxième banquet religieux et social, présidé par l'abbé Chatel, à la barrière de Sèvres.
(1) Le même jour les démocrates socialistes célébraient ranniveisaire de la naissance du Christ dans une fête donnée au Jardin d'Hiver.
La fcte du 4 mai 18 'iS (1).
« Dès 7 heures du matin, Paris tout entier sort de chez lui. Le ciel s'est levé superbe. La garde nationale s'échelonne sur le boulevard , et, dans une heure, ce cortège, qui prend naissance à la Bastille pour aboutir au Champ-de-Mars, va s'ébranler et onduler magniliquement comme un serpent aux anneaux d'or.
Autour de la colonne de Juillet, des ouvriers s'occupent à installer un immense décor, représentant la sombre forteresse de' la Bastille. Rien n'y manque, ni le pont-levis, ni les soupiraux, ni les étroites croisées masquées de noirs barreaux de fer. Cette toile théâtrale, cette masse haute et large qui remplit la moitié de la place, ferait il-
(1) CiiARLKS Mo>sELET, .Wffioi/v'.s d'uii fiussctnl. Tableau (/c Pari en IS'iS Itfviw <lf Paris, if du 2<' nnvonilire 1864).
lusion à iiii octogénaire, (^est ce soir, ([iie doit être démolie la Bastille pour la seconde fois.
11 est encore de bonne heure; les corporations, sachant qu'elles se trouvent à la queue du défilé, s'organisent avec lenteur. Le mouvement et l'animation ne sont sensibles que devant la Madeleine, dans l 'ex-rue Royale, et surtout en face du ministère de la Marine, où l'on voit arriver, en souliers blancs, en robe blanche et couronnées de chêne, les jeunes filles dont il est question dans le programme. A part quehpies exceptions gracieuses, la majorité ne paraît pas répondre d'une manière satisfaisante aux exigences du ministère de l'Intérieur.
11 est 8 lieurcs et demie, et les représentants du peuple, convoqués pour 7 heures, ne sont pas encore en nomljre. Les Parisiens eux-mêmes, peu accoutumés à ces solennités matinales, n'encombrent })as autant ([u'on pourrait le croire, la place de hi Concorde et les aljords du i)aUiis de l'Assemblée. Plus couipactc est la foule le long du quai d'Orsay. Là, des échafaudages en phuu'hes, des bancs, des échelles sont disposés, moyennant réli'ibution,pour faciliter au piihlir la vue du cortège.
A chaque extrémité du pdnt dlena, deux poteaux d'une hauteui' extraordinaire font flotter dans les nuées de riches banuièi-es dorées, où se lisent les dates des 23 et 24 février.
Deux pyramides s'élèvent à l'entrée du Champde-Mars, ayant chacune à leur base trois statues de dimensions gigantesques. Ce sont : autour de la pyramide de gauche, l'Allemagne appuyée sur une lyre ; la France avec le coq gaulois à ses pieds, la main sur une table de pierre où sont écrits ces mots : Abolition de la peine de mort, suffrage universel^ liberté de la presse; l'Italie, tenant la tiare et l'épée. — Autour de la pyramide de droite, la Liberté avec une massue et des fers brisés, l'Egalité avec un niveau, et la Fra ternité. Au-dessus de la Liberté, on lit les maximes suiA'antes : « La Liberté consacre la justice pour règle, les droits d'autrui pour bornes, la nature pour principe et la loi pour sauvegarde. » Au-dessus de la Fraternité : « Unissez-vous les uns les autres ; aimez votre prochain comme vousmême ; chacun pour tous, tous pour chacun. » — Et enfin, au-dessus de Vhlgalité : « La nation règne, la loi gouverne; la loi est le niveau rigide de l'égalité; le [)euple est souverain, ses mandataires administrent. » — Entre ces deux pyramides flotte un cord(jii de neuf bannières brodées d'or; celle du milieu lait ondover au sohnl ces lieux vers deBéranger : Peuples, lonne/ une Sainte alliance et donnez- vous \;\ main.
Quelques pas plus loin, se lidiivent deux statues, debout, sans [)ié(lestal, et assez mal degros-
sies : V Agriculture, la serpe à la ceinture et couronnée (le feuillage; V Industrie, tenant l'olivier d'une main et le caducée de l'autre, reposée sur des ballots de marchandises. A partir de ces figures commence une double ligne de trente-deux piédestaux, placés de distance en distance, portant à leur sommet une sorte de réchaud triangulaire dans le mauA'aisgoùt empire. Ces piédestaux se continuent jusqu'au devant de l'Ecole militaire avec des bannières et des trophées dans leurs intervalles.
A leur centre s'élève la statue colossale de la République, par Clésinger. C'est une femme aux traits sévères, coiffée du l)onnet phrygien, vêtue d'une robe à longs plis. Sa main droite, horizontalement étendue, pèse l'olivier et le glaiAe ; sa gauche, abaissée, tient des couronnes de chêne. Quatre lions sont posés aux quatre coins de son piédestal, qui lui-même repose sur une estrade circulaire disposée à recevoir une foule nombreuse sur ses gradins. Des drapeaux, des vases antiques imitant le bronze, complètent la décoration de ce morceau principal auquel la perspective donne une sorte de majesté grandiose.
Enfin un immense amphithéâtre, sans doute le Cirque antique dont parle le programme, s'étale devant l'Ecole militaii-e, et est déjà presque tout fouriuilhuil de femmes parées, quelques-unes en
cheveux, qui attendent patiemment, ombrelles en tête, le commencement de la cérémonie. On remarque les sièges destinés à la représentation nationale. — Faisant face à l'amphithéâtre, deux statues de haute dimension, représentent l'une V Armée de terre ^ l'autre V Armée de mer.
Le Ghamp-de-Mars est enceint de guirlandes dé lanternes tricolores, reliées entie elles par des poteaux surmontés d'oriflammes, avant à leur base des trophées dessinés en verres de couleur.
Il est à remarquer que jusqu'à 10 heures, c'està-dire jusqu'au moment où les tambours commencent à annoncer l'entrée du cortège, les ouvriers sont occupés à mettre la dernière main aux travaux. Force leur est d'abandonner les deux pyramides inachevées. Des femmes recouvrent, à la hâte, avec des morceaux de toile, l'échafaudage de la statue de la République.
Les statues secondaires sont oubliées dans la vase qui baigne leurs chevilles, et c'est avec les figures les plus étranges et les plus barbouillées du monde, que s'offrent V Industrie et Y Agriculture aux yeux des arrivants. Quant au terrain, on n'a pas pris la peine de le déblayer et c'est un amas de pierre à mettre en pièces un brodequin de femme dès les premiers pas. Tout ferait croire à une fête improvisée, si Ton ne savait pas que cette improvisation à coûté trois semaines.
A ce moment, on voit apparaître la tête du cortège, qui se dirige vers l'Kcole militaire, sans fanfares et sans vivats, à travers une haie très claire de curieux. Ce n'est ([u'un quart d'heure environ après son entrée, que tonne le canon de Chaillot et que lui ré})ond le canon des Invalides. Les académiciens et les magistrats sont en petit nombre; nous croyons remarquer aussi beaucoup de bannières absentes dans les délégués des départements. Sur la plupart de ces bannières on lit la date du l'^'"' mai, qui n'a pas été effacée; la bannière de Saint-Etienne porte cette inscription : Abolition du monopole liouiller ; il y a des bannières exaltées et des bannières modérées, celles qui sont surchargées de protestations et d'emblèmes, et celles qui n'étalent que le nom de leur département, rien de plus; — des bannières de la veille et des bannières du lendemain.
Vive VEnipereur! tel est le cri de quelquesuns en présence des soldats de la vieille garde qui ont sorti du coffre leurs anciens uniformes pour s'en revêtir une fois encore avec w\\ fantastique orgueil. — La Pologne et l'Italie, représentées par de nombreuses députalious, oiitieiuicnt des marques de vive sympathie sur leur })assage; voici la liarpe d'Erin avec son laurier d'or sur fond verl, cl Ton crii; : ^'ive l'Ii'Iande! — Les ouvriei's des aleliers natioiuiux passent eseortiml un
char rustique sur lequel se dresse une statue de fière venue, élevant le triangle égalitaire au-dessus de sa tète. Des femmes vêtues de deuil suivent des hommes encore pâles et dont quelquesuns portent le bras en écharpe : ce sont les veuves et les blessés de février. Il y a peu de noirs, peu d'hommes de lettres, mais les chanteurs abondent. On remarque également plusieurs députations toutes de fantaisie; une d'elles fait lire sur sa bannière : Les enfants de la France confient leur destin à la République .
En avant des corporations marche, pesamment ébranlé, le char de TAgriculture. Mais de quelle imagination souffrante est sorti ce flot de papier doré, de coquelicots, de charrues, de poignées de main en relief, le tout surmonté dun arbre ! On ne sait si l'on devait siffler ou rire; on rit, on rit encore. — Derrière, viennent les Orphéonistes, et derrière les Orphéonistes les cinci cents jeunes filles, sur lesquelles le public s'est déjà fait une Ojunion dans la cour du ministère de la Clarine. — Le char s'avance et entre dans le Cham[>-de- Mars, le canon tonne, et un énorme aérostat s'élève en ce moment dans les airs, où il finit [>ar se dérober complètement au bout de vingt minutes.
Ici s'arrête le cortège officiel proprement dit, pour donner place au cortège de l'industrie pari- •àii'nue. La cuiicisile est vivement et justement ex-
citée pur la vue des chefs-d'œuvre (style du })rogramme) promenés par chaque corporation. Le premier objet qui se préscsnte est le Temple de Salornon^ par les ouvriers menuisiers, coni|)agnons du devoir de la Liberté ; ensuite un projet de palais, datant de 1844, par les tailleurs de pierre; des jeunes filles vêtues de blanc escortent ces produits; les compagnons leur offrent à chaque halte des verres de vin, qu elles vident en riant ^i pour fraterniser. La plupartd'ontre elles détachent des fleurs de leur bouquet pour en fleurir les gardes nationaux qui font la haie. Ou les prie de chanter la Marseillaise, et elles la chantent. La joie et la cordialité régnent sur toute la ligne.
Le chef'cVœui^re des débitants de tabac est un oigare-monstre sous un palanquin en velours rouge frano'é de feuilles de Virofinie et de Marvland. Le chef-d'œuvre des boulangers est une couronne que supporte un faisceau de flûtes et de pains à café. Le chef-d'œuvre des serruriers est une toiture. Les fleuristes et les marchands de plumes promènent un dais de rose et de satin qui chatoie doucement au soleil et caresse la vue. Un lit fermé, un lit à ramages s'avance, soutenu sur les robustes épaules des imprimeurs d'étoffes; puis une selle signée Amiard, et une machine à vapeur pour défricher Ut lerre^ signée Kientzy,
Chose incroyable! avec un amas de gibecières.
APPKNIHCE '203
de [>ara[jlLiics, Je panloul'Ies, de l'ileLs à papillons, d'objets plus étranges encore, le Bazar du voyage esl [larvenu à constituer un édilice ravissant, d'une léarèrctè et d'un nitu'veilleux au delà de toute expression.
Il faut aussi rendre justice au char niunumental des facteurs dinstrunicnts de musique. Sous nu pavillon de toile, échafaudé dans un pêle-mêle harmonieux, s'élevaient un orgue de Debain, des pianos, des basses, des cors, des lyres, mille voix de cuivre et d'argent; les cordes des violons frémissent à la brise; les cymbales résonnent balancées.
De temps en temps, un musicien se met au piano et joue. Sur le devant du char, des enfants couronnés de fleurs portent les bannières de l'art : sur la bannière de l'éloquence sont les noms réunis de Bossuet et de Berryer ; sur celle de la comédie, les noms do Molière et de Scribe; sur celle de la déclamation, Talma et Rachel. Les maîtres primitifs, Palestrina, Angoulvant, Lulli, etc., ont leurs banderolles à part, qui flottent aux quatre coins, dans le bruissement mélodieux des roues. Ce char ingénieux et som[)tueux, comme aurait dû l'être celui de l'Agriciilture, termine le cortège des corporations.
Cette fois, tout Paris est dans le Champ-dc- Mars. La foule est ai .ivée ; elle couronne les liau-
leurs de Chaillot, d'où l'on voit descendre, à travers mille détours, les cuirassiers étineelants, les chasseurs et les dragons. Femmes et enfants se sont groupés sur les gradins de la statue de la République, qui semble surgir d'un piédestal de têtes. Alors lu défilé couuneiice. 11 y a du monde jusque sur les toits de l'Ecole militaii'e.
Les lanciers de la garde nationale, rangés devant l'estrade, assoient galamment sur leurs selles les dames ({ui n'osent les en })rier; cliacun d'eux rappelle ainsi le groupe connu de la Esméralda et de Phébus de Chateaupcrs, dans Notre-Dame de Paris. Les cris de : Mve la Iié[»ublique! se font entendre ; démocratique I essaj'ent d'ajouter quelques-uns; mais leurs voix restent sans écho.
Tout a une fin cependant. Après avoir décrit un cercle brillant dans le Champ-de-!Mars, le cortège se retrouve au i)oint d'où il est parti. La retraite commence ; aux premières étoiles elle est presque terminée.
C'est le tour des illuminalions ; Paris flamboie comme un phare. Les Champs-Elysées, parés de lustres et de girandoles, ressemblent à un vaste Casino, plein de musique et de danse. Les ileux rives des quais resplendissent avec une régularité aveuglante; on dirait les feuillets ouverte d'un livre écrit en lampions. ^)