‹ La vie parisienne sous la restaurationChapitre 14 sur 41 · I'OI!TK-SAINT-M AI'.TIN · texte numérisé non relu

I'OI!TK-SAINT-M AI'.TIN

La Porte-Saint-.Mai-liii eut, le 8 ocLubii' l(S'i2, un énorme succès avec un mélodrame de Carmouche, Poujol et Boirie, les Deux Forçnls. On disait qu'elle avait échappé à la faillite, grâce à deux forts sacs.

Pour fêter ce succès, (|iii ai-rivait si bien à }i((iiit, l;i direction du tlii'àtre dounn uu bal et iiu dîner aux acteurs, et deux dîners aux journalistes parisiens, partagés en deux groupes, les libéraux et les royalistes.

La trou[)e comptait en KS*28, parmi ses premiers rôles, Frederick Lemaître et Mme AlUui Dorval(l).

C'est à la Porte-Saint-.Martiu (pfen iS'l'l vint jouer une troupe anglaise qui n'eut pas à se louer de l'accueil que lui lit le jiublic p;iiisien.

Le 31 juillet, elle donna Othello, avec Barton dans le rôle d'O.liello, mistress Penley dans cebii d'Emiliu. <l miss Penley dans celui de Desdemone.

Théodore Muret, dans sou Histoire rucontée par te i/iéâtre {'1), a tracé uu récit très vivant de cette représentation, à laquelle il assista :

« Le ])remiei' acte d'Othello venait do finir.

(1) Frédériclv Leinaitiv liahilail au ii" 8 du buulc\uid Saiiil- Mai'tin eL M. Allan-Dorval au ii" 15.

(2) l'uris, lSii5, t. II, p. 1..J.

PETITE CIIHOMOLE DES TIlEATIiES DE l'AIUS 131

Martaiiiville oceiipait, avec dos personnes do sa connaissance, une loge au-dessus de la |)remière galerie. S'adrcssant à ces personnes, il exprimait un blâme assurément fondé sur ce déchaînement arrêté d'avance contre d'innocents comédiens: il faisait bon marché de leur talent, qui était médiocre, mais il trouvait inique et cruel qu'on les sifflât, qu'on les huât ainsi de parti pris sans les juger; il a\ait vonlu ([u'on les écoutât, ne fût-ce que pour n'avoir pas lairde les condamner uniquement comme Anglais et abstraction faite de leur iiK'rile. A cette réception brutale il opposait l'accueil tout différent que les artistes français trouvaient en Angleterre.

« En ce moment, voici que tout à coup un s|)ectateur, placé au-dessous de la loge de Martainville, intervient sans plus de façons et s'adressant à lui :

« — Iln'yaqu'un Anglaisquipuisseparlerainsi, dit-il.

" — Non seulement, répond Mai'Lainville, je ne suis pas Anglais, nuiis encore je regrettais tout à riieure (1 ètr(! trop novici! dans la langue anglaise pour suivre le débit des acteurs.

« — Moi^ i-eprend h^ monsieur avec violence en frappant du poing, je veux sil'ller. « A bas les An- « glais ! » Je leur fu veux : j ai él('' iiisidli' et jai r.iilli ('Ire assassine" à Londres, [)arce (piOu m'avait reconnu j)oui- franeais.

132 LA VIE PAHISIENNE

« — Si VOUS avez reçu comme Français des insultes et des mauvais traitements, ce ne peut être que de la plus vile populace; c'est une raison de plus pour désirer qu'il ne se trouve pas chez nous de pareille canaille.

« Déjà les gestes très animés du quidam anglopliage avaient attiré Tattention sur ce colloque. Les derniers mots : pareille canaille^ sont entendus du parterre, qui croit sans doute en être l'objet. Des cris s'élèvent ; on a reconnu Fauteur du Drapeau blanc. Son nom jeté dans lardente arène soulève aussitôt une véritable tempêjie Les apostrophes, les insultes pleuvent contre bii sans le faire sortir du froid silence qu'il leur oppose. Toutefois, on la vu hausser les épaules, et ce mouvement rend les menaces et les cris encore plus furieux. « A la « porte ! à la porte ! » C'est son expulsion qui est réclamée, qui est exigée. Les gendarmes (c'était la gendarmerie qui faisait alors le service des speccles) viennent se placer dans le corridor, devant la porte de la loge où était ^lartainville. Le commissaire de police et le chef de la force armée l'engagent à sortir, pour ôter prétexte au tumulte, mais il s'y refuse : u Je suis sous la sauvegarde de « l'autorité, répond-il; si je suis assassiné^, j'aurai « fait mon devoir, vous n'aurez pas fait le vôtre. » Enfin, il consent seulement à se placer moins en vue. D'ailleurs, la toile se relève, et l'ouragan,

reprenant son premier cours, se retourne vers le théâtre.

« C'est seulement au second acte qu'entrent en scène les deux femmes qui figurent dans la pièce, Desdemona et Einilia. « J'espère encore, disait c< dans la coulisse un des pauvres acteurs; nous w connaissons les Français, et nos femmes vont « paraître. » Vain espoir, illusion trop flatteuse ! 11 était bien question de galanterie ou seulement de pitié... Les actrices ne furent pas mieux reçues que leurs partenaires masculins.

« Cependant, les malheureux luttaient contre ce ]»arli pris impla able avec un courage vraiment digne dun meilleur sort. Barton, qui remplissait le rôle d'Othello, et qui avait peu prévenu en sa faveur môme les spectateurs impartiaux, eut d'assez beaux moments d'énergie pour se faire apphiudir deux fois à triple salve. Ces bravos ne firent qu'exaspérer l'acharnement du parti hostile. Malgré une voix qui crie : « Ne vous battez pas pour « des Anglais ! » une rixe à coups d(î poings éclate dans le parterre. Les gens paisibles prennent l'cprmvantc, bon nombre escaladent le théâtre pour y chercher un refuge. Des femmes, des femmes pressées et renversées poussent des cris (le d('*tresse. On baisse le rideau, une haie de gendarmes vient nrainii' 1 avanl-sci-nc, comme une rampe supplémenlaire. Un acteur du tln-àtre, un

l34 LA VÎE PARiSIIîXXÊ

acff'iir français, Pierson (1), les engage et les décide à se retirer, et de vifs applaudissements sîiluont leur r(;traite. Le même acteur demande au publie s'il faut continuer la pièce : « Oui, oui ! » répond la majorité, quelques-uns dans une intentioQ favorable, les autres pour ne rien perdre de la cruelle exécution. Afin d'arriver plus vite au dénouement, les Anglais passent le surplus du troisième acle et le (juatrième en entier. La scène liardie du Ut et de l'oreiller était susceptible d'effarouclKM^ à cette époque, les habitudes réservées et classiques de tout auditoire français et on juge de ce qu'il eu dût être dans une soirée comme celle-là. D'indécents quolibets se mêlent au vacarme, et c'est ainsi que la tragédie se termine.

<( Néanmoins, on essaya de jouei-la petite pièce, qui était une imitation, presque une traduction de l'opéra-comique des Rendez-vous bourgeois ; mais les infortunés acteurs y furent encore plus maltraités que dans la tragédie. Ce que les femmes avaient d'anormal et d'étrauo-ci' dans la

tua

(1) Voici ce (lue dit, 'iur cet acleur, In Pclilc Hùxjrap/iie dnialique, par ViL.vrN de Saint-IIilaiiu-: et CuARLiis Maurick, l'aris, 1821, p. 200 : « Pierson est un des artistes qu'on voit avec le plus de satisfaction au théâtre de la Portè-Saint- Mnrlui. Il fait preuve de talent dans tous ses rôles, et il prouve à chaque représentation qu'il n'y a pas de mauvais rôles pour un bon acteur. »

l'IiniK CHRONIQUE DES THÉÀTHES DE PARIS 135

démarche, tlans les manières, iiit l'objet de rires sans pitié, de parodies grossières. L'une, miss Gastrill, qui jouait la suivante, avait deux couplets à chanter : l'air anglais, avec son exotique saveur, fut accompagné par un impitoyable orchestre de sifflets et de mirlitons. Ce ne fut pas tout, et l'acharnement alla jusqu'à des violences qu'on se figure à peine : des pommes, des fourneaux de pipes, des croûtons de pain furent lancés sur le théâtre. Miss Gastrill, atteinte au-dessus de l'œil par un gros sou, tomba évanouie, et le rideau se baissa sur ce déplorable épisode, sur ce digne complément d'une pareille soirée. »

Le lendemain de cette représentation orageuse, le l^"" août, la troupe anglaise donna r Ecole de la médisance, de Sheridan, et Vlntrigiie de la route, de Bath, comédie en un acte.

Les mêmes manifestations, aussitôt le rideau levé, éclatèrent. On jeta sur la scène des pierres, des sous, des œufs pourris. Une actrice s'évanouit. Un des spectateurs se leva, dans le parterre, et demanda qu'on substituât à ces comédies étrangères et, qui pis est, anglaises, une pièce empruntée au répertoire national. Le public applaudit, et c'était pour la première fois dans cette soirée. Les acteurs français commencèrent à jouer les Ensorcelés.

Sur ces entrefaites, arriva nu ordre de la pré-

136 LA VIE l'ARISIENNE

fectiire do polico enjoignant au ])iil)]ic d'écouter les Anglais ou d'évacuer la salle. Au milieu d(>s cris, des protestations, la toile st- leva. C)n aper»7nt sur la scène une haie de gendarmes, chargés ce; soir-là de protéger l'art dramatique. Leur intervention parut abusive, et des petits bancs A'olèrent sur la scène. Quelques instants après, les gendarmes se précipitaient sur les manifestints, et <à coups de crosse de fusil faisaient évacu(>r la salle.

Cba-^sée du théâtre, la l)ataille continua jusrpi'à minuit dans la rue, tandis que les boutiquiers, eiïrayés, se hâtaient de fermer leurs volets.

Cinq ans plus tard, une autre troupe anglaise, bien meilleure que la précédente et qui comj)tait paimi ses artistes Chippendale, Burnet, Kemble, Kean, Macready, Power, Liston, miss Foote et miss Sniitlison, joua, avec l^eaucoup de succès, à Paris, du 6 septembre 18*27 au 26 septembre 18*28, d'abord à rOdéon, puis au Théâtre-Italien. Hamlet fut la dernière pièce qu'elle représenta.

^liss Smithson, qui devait épouser Berlioz, resta en France, et elle expliqua ainsi sa détermination dans une lettre adressée à une de ses amies, le 6 octobre 1828, lettre que reproduisit le Times dans le numéro du II octobre et dont il j)arut cette traduction dans V Almanach des spectacles de 1829 (1) :

PETITE CHIiOMOUE DES THEATRES DE PARIS 137

Paris, 6 octobre.

« Je ci'ois qu'il est utile de vous expliquer les motifs du refus (|ue j'ai opposé aux brillantes sollicitations de M. Kemble, qui m'offrait vingt ij;'iiia('es pour chaque soirée pendant vingt représentations. Londres sera toujours pour moi en Angleterre, et je ne trouverai pas toujours, peuttMre, en France, une occasion aussi belle d'y faire applaudir des pièces ; nglaises. Vous avez, ma chère amie, des préventions fort injustes contre le public parisien ; le goût qui a formé des artistes tels que Talma, Mlle Mars et Mme Pasta, ne saurait être méprisé avec raison. Je ne serai probablement pas de retour à Londres avant un an; et, je vous l'avoue, je tiens beaucoup, par une alFectiou que vous concevez, à un pays où je suis arrivée sans connaître même la langue de mes hôtes, et où mes efforts ont été accueillis avec bienveillance. Ici, je vois une terre où Ton a daigné ranimer, si j'ose le dire, la vie d'un talent que mon [)r()pr(' pays avait laisse; languir dans l'obscurité. »

Page 1