‹ La vie parisienne sous la restaurationChapitre 26 sur 41 · A M. LE VICOMTE HÉRICART DE THURY · texte numérisé non relu

A M. LE VICOMTE HÉRICART DE THURY

Colonel de la 9'' légion de la garde nationale de Paris.

Monsieur le Colonel,

Pour répondre à votre demande, nous soussignés, nous sommes réunis à l'effet de nous rappeler tous les faits, circonstances et particularités dont nous avons été témoins lors de la naissance de Mgr le duc de Bordeaux; et nous nous empressons de vous en adresser la relation la plus fidèle.

(1) Lellre de M.]J. TriozonSadourny, Peigné, Duuphinul el Laine, grenadiers du -l" balaillon de la 9= légion, du 3 octobre 1880, à M. le vicomte Héricarl de Thury, colonel de la 9° légion, maître des requêtes, membre de la Chambre des députés, officier de la Légion d'honneur, sur la naissance de S. A. R. Mgr Ilenri-Charles-Ferdinand-Dieudonné d'Artois, duc de Bordeaux, le 29 septembre 1820. Paris, de l'imprimerie de J. Gratiot, 1821.

Triozon-Sadourny était capitaine ; Peigné, premier sousli eutenant ; Dauphinot, sergent, et Laine, simple grenadier.

Le 28 septembre 1820, un détachement de grenadiers du k^ bataillon de la 9^ légion, qui devait occuper, ce jour-là, le poste d'honneur assigné à la garde nationale de Paris, au palais des Tuileries, s'y rendit, commandé par M. Rossigneux, chef dudit bataillon, et accompagné de MM. Billion, major de ladite légion, et Moulis, adjudantmajor du 4*^ bataillon.

Ce détachement so composait de MM. Triozon-Sadourny, capitaine; Peigné, premier souslieutenant; Georges, sergent; Dauphinot, sergent; Lutton, caporal; Jacquemard, caporal; Quinard, Pigeon, Duteil, Pierson, Laîné, ChoUet, Pelletier, Populus, Difortin, Baron, Cochois, Neveu, Déal, Debuigny, Quennchen, Ghamouton, Guyard, Matifat, Chérin, L'Enfant, Yerdier, Lebrun, Devilliers, Royer, Échevilliers, Liermet, Schniidt Plassais, tous grenadiers.

Ils eurent l'honneur d'être passés en revue par S. A. R. Mgr le duc d'Angoulême, qui daigna demander à ^L Triozon-Sardouny, capitaine, si c'était an palais ([n'il était de garde; et sur s;i réponse affirmative. Son Altesse Royale nouIuL bien lui en témoigner sa salisf;u-tion. G(; délacliement était alors loin de s'attendre; à riioniuMir insigne que cette garde devait lui procuier.

Le 29, à 2 heures du niatin, le grenadier Laine lut mis en faction devant la porte exté-

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rieure du j>.iviIloii Marsan. Peu de temps après, il s'aperçut qu'il y avait un grand mouvement dans l'intérieur; et, au môme moment, une dame vêtue de noir vint le presser de quitter son poste et de la suivre : sur l'observation qu'il lui fit, qu'il ne pouvait, sans se compromettre, abandonner le poste qui lui était confié, elle lui réitéra l'invitation de la suivre, en lui disant : « Factionnaire, la duchesse de Berry accouche, c'est pour servir de témoin. » Et en même temps elle pria le garde royal qui était également en faction avec lui de répondre, en cas de demande, qu'il aA^ait été requis, par ordre, de monter au palais. Sans y réfléchir davantage, le sieur Laîné remit son fusil au garde royal, suivit cette dame, et après avoir traversé avec elle plusieurs pièces en courant, il se trouva près du lit de Son Altesse Royale.

« Voici an lénioin, s'écria la dame qui l'avait amené, c'est le factionnaire de la garde nationale. » Il trouva auprès de la princesse M. Deneux, son accoucheur, à demi habillé; et, dans la même pièce, une personne qui lui a été désignée depuis comme médecin, et plusieuis autres dames qui allaient et venaient avec empressement.

Aussitôt que Mme la duchesse eût aperçu le sieur Laine, elle le pria de A^érifier le sexe de l'enl'ant. Voyez, lui dit-i4le, monsieur, c'est bien

un garçon: et, en mémo ti^nips, l'accouclicur lui fit r(Mnnr(juer que le cordon ombical n'était point coupé, et que ledit enfant tenait encore à sa mère; ce qu'il vérifia et reconnut en eiïet. Une dame vêtue de blanc, et qu'il a su depuis être Mme la vicomtesse de Gontaut-Hii-on, vint se léliciter avec lui d'un événement aussi heureux, et lui témoigna sa joie, en lui donnant les mains à plusieurs reprises; le hasard lui ayant fait jeter les yeux sur la pendule, il remarqua qu'elle indiquait 2 heures 35 minutes.

Au même instant, est arrivé un officier de la garde royale : M. Deneux lui fit observer qu'il était de la Maison, et qu'il ne pouvait être présentement témoin ;• mais que le service le plus important qu'il pouvait rendre était d'aller promptement chercher M. le maréchal duc d'Albuféra (1).

MM, Peigné, sous-lieutenant, et Dauphinot arrivèrent ensuite, ayant été avertis, ainsi qu'il va l'être dit. A '1 heures 30 minutes environ, le sieur Peigné venant de terminer sa ronde, était à fumer un cigarre (sic) devant la porte du poste de la garde nationale, auprès de \l. Piorson, marchand de meubles, alius en faction, lors((u'un officier accourut à lui ; ce dernier, qui était à demi habillé, et la tête encore coiffée d'un mouchoir, lui dit d'une

(1) Suchet.

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voix très animée : Monsieur, vile, deux gardes nationaux pour servir de témoins ; dépêchez- vous^ il n'y a pas un instant à perdre.

M. Peigné lui demanda s'il fallait deux simples grenadiers ? Cet oflicier lui répondit que cela n'y faisait rien ; qu'il pouvait venir lui-même, s'il voulait, et appeler avec lui un autre garde national. A ces mots, ledit sieur Peigné rentra au poste, appela M. Dauphinot, sergent de garde, le pressa de le suivre, et, en même temps, s'élança dans la chambre des officiers, où se trouvait M. Triozon- Sadourny occupé à lire ; il y prit son bonnet à poil, redescendit promptement, en appelant une seconde fois le sieur Dauphinot ; il rejoignit rofficier qui était venu le requérir, et qui était resté en dehors du poste, près du factionnaire ; il le suivit et tous deux traversèrent la cour des Tuileries ; à moitié chemin, ils furent rejoints par le sieur Dauphinot, et arrivèrent au pavillon Marsan, où les sieurs Peigné et Dauphinot remarquèrent, non sans beaucoup d'inquiétude, un grand mouvement et une grande agitation parmi les gardes et les domestiques.

Ils avaient à peine monté quelques marches d'un escalier, qu'une dame vêtue de blanc A'int à eux, leur prit la main, et en les entraînant avec elle, s'écria : Ces messieurs sont les témoins ; venez vite, nous vous attendons.

Ils arrivèrent auprès d'un lit sur lequel était couchée une dame qu'ils reconnurent bientôt pour S. A. R. Mme la duchesse de Berry.

Voilà messieurs les gardes nationaux qui seront témoins, leur dit la dame qui les avait amenés, et qu'ils surent depuis être Mme de Gont;iut-Biron l'I).

Aussitôt Son Altesse Royale leva elle-même le drap qui la couvrait, et leur montrant l'enfant qu'elle venait de mettre au monde, elle dit au sieur Peigné : Monsieur' Vofficier de garde, voyez si cesl bien un garçon.

Ce dernier examina l'enfant, et répondit à la princesse: Mais, madame, il nij a pas le moindre doute. L'enfant tenant à sa mère était, dans ce moment, couché sur le dos.

Les sieurs Peigné et Dauphinot remarquèrent alors, pour la première fois, le sieur Laine qui leur apprit plus tard comment il se trouvait là.

Dans le même moment, M. Deneux prit le cordon ombilical, et leur dit à tous : « Messieurs, vous voyez que le cordon est bien entier, et que l'enfant tient encore à sa mère. Pour ne leur laisser aucun doute, il développe la longueur du cordon, eu exerçant une sorte de tension vers \o jdacenld. M. DiMieux s'était de nouveau assuré cpie

(1; Gouvcrnaiile des Liiliinls de France.

les témoins avaient bien reconnu le sexe et la naissance légitime de l'enfant, il demanda à la mère la permission de la délivrer entièrement ; mais Son Altesse Royale s'y refusa encore en disant qu'elle voulait qu'on attendit au moins l'arrivée de Mgr le maréchal duc d'Albuféra, l'un des témoins désignés par Sa INIajesté, qu'on était allé chercher.

Tout en nous parlant, Son Altesse Royale, qui montrait le plus grand calme, paraissait soulïrir beaucoup, et nous la voyions sans cesse se frictionner, probablement à cause des douleurs qu'elle éprouvait.

En attendant l'arrivée de M. le maréchal, nous nous occupâmes de divers détails de ménage ; pendant que l'un de nous fit le feu, les autres veillaient aux mouvements ou se charg-eaient de nous transmettre les demandes.

Nous débarrassâmes ensuite la chambre de la princesse de plusieurs meubles inutiles, tels que fauteuils, toilettes, tables, que nous portâmes dans la pièce voisine, ou que nous plaçâmes derrière les rideaux, dans l'embrasure de la croisée.

Après ces divers détails, nous nous rapprochâmes du lit de la princesse. Une de ses dames apporta alors et posa sur une table un vase de la hauteur de (3 à 8 pouces, couleur fauve, ayant un couvercle et une petite anse. Le sieur Peigné

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vit uno gousse d'ail dans ce vase, qu'on lui a dit depuis avoir servi à notre bon roi Henri IV, et avoir été envoyée de Pau. Au moment où cette dame l'ouvrit, Son Altesse Royale dit : Siirloiil n'oubliez pas le vin.

C'est à ce moment à peu près qu'arriva Mgr le duc d'Albuféra. A peine sa présence futelle annoncée, que Son Altesse Royale dit, en se découvrant de nouveau : Vous voyez, monsieur le maréchal, que l'enfant me lient encore, et que je nai pas voulu que l'on coupât le cordon avant votre arrivée.

M. Deneux fit constater, par M. le maréchal, les faits déjà reconnus par les gardes nationaux, appelés comme témoins par la princesse ; et M. le duc d'Albuféra ayant dit qu'il reconnaissait que l'enfant n'était point détaché de sa mère et qu'il était du sexe masculin, M. Deneux se mit en devoir de délivrer Son Altesse Royale.

Lors de cette opération, tous les témoins se trouvaient placés autour du lit de la princesse ; à sa gauche, le sieur Laine, M. Dauphinot ensuite, puis M. Deneux, M. Peigné derrière ; ce dernier se trouvait au pied du lit et à côté de la table de nuit, sur laquelle était une lumière qu'il remit au sieur Dauphinot, afin xju'il éclairât ]\L Deneux au moment où il opéra la section du cordon ombilical. Leur attention étant tout entière à l'objet qui

les occupait, les soussignés n'ont point remarqué comment se trouvaient placées les autres per^ sonnes qui étaient dans la même pièce.

Après l'opération, l'enfant fut remis entre les mains d'une dame, qui le porta près du feu, où il reçut de Mme la vicomtesse de Gontaut les premiers soins qui lui étaient nécessaires.

Le sieur Triozon-Sadourny, capitaine, qu'un garde du corps de Monsieur avait été requérir comme chef du poste, arriva au moment où M. Deneux venait de remettre l'enfant à Mme de Gontaut. Il l'examina avec soin et en vérifia aussi le sexe qu'il reconnut être masculin.

Dès ce moment les gardes nationaux qui déjà s'étaient éloignés du lit de Son Altesse Royale, ne s'en rapprochèrent plus ; ils voulaient même se retirer immédiatement, mais on les invita à rester en les prévenant que leur témoignage était néces^ saire.

Ils restèrent d'après cette invitation, et ils eurent le bonheur d'être les premiers témoins de tous les tableaux de famille et de toutes les scènes touchantes qui se passèrent successivement à l'arrivée de S. A. R. Monsieur, de LL. AA. RR. M. le duc et ^Mine la duchesse d'Angoulême qui le suivirent de près, et enfin, à l'arrivée de Sa Majesté.

Ils furent les premiers que Monsieur aperçut

en entrant dans la chambre de l'accouchée. Son Altesse Royale accourut à eux, les félicita, et, en leur donnant la main, elle leur exprima, non seulement sa joie d'un événement aussi heureux, mais aussi sa satisfaction qu'ils en eussent été les premiers témoins. Ils reçurent de LL. AA, RR. M. et Mme la duchesse d'Angoulème les mêmes témoignages de bonté et les mêmes félicitations. LL. AA. RR. voulurent bien, à plusieurs reprises, leur répéter qu'ils étaient, non seulement les premiers témoins, mais encore les témoins nécessaires de ce grand événement.

Lors de l'arrivée de Sa Majesté, ils eurent l'honneur de lui être présentés, et ils en reçurent l'accueil le plus gracieux et le plus favorable.

Quand on transporta l'enfant de la bibliothèque, où il était, dans le grand salon, S. A. R. Madame, duchesse d'Angoulème, nous engagea à la suivre et nous dit : Suivez, messieurs les témoins, suive: votre enfant.

Ils furent encore les témoins de l'allégresse extraordinaire de tous ceux qui furent admis à voir le jeune prince et ses augustes parents.

Et ils ont même peine à se persuader que ce n'est point un songe, quand ils se rappelent d'avoir vu la foule qui se préc'ipitait pour jouir du bonheur de voir renfant à tous ; et au milieu de cette foule, des princes et une princesse s'empressant d'enga-

IG

o-er chacun aie contempler librement. C'est particulièrement dans ces moments d'abandon, (jue LL. AA. RK. prenaient du vrai plaisir à désigner elles-mêmes à tout le monde les gardes nationaux qui avaient joui les premiers du bonheur de voir le jeune prince.

Ils ne sauraient rendre la touchante confusion qu'ils remarquèrent dans les app-artements : rangs, dignités, étiquettes, tout avait disparu pour faire place à une confiance s:ms borne, à une joie sans mélange. Dans cet espèce de délire, soldats, généraux, grands dignitaires, tous se coudoyaient sans distinction, pour arriver pins tôt auprès de l'auguste nouveau-né.

Sans doute, il leur serait difficile de bien dépeindre le bonheur que chacun paraissait éprouver dans ces moments ; mais il leur serait tout à l'ait impossible de bien exprimer toute l'ivresse dont ils se sentirent transportés en voyant LL. AA. HW. oublier ainsi leur rang et descendre jusqu'à eux, pour se féliciter avec eux du bienfait que la Providence venait d'accorder à la France. Rien ne saurait égaler l'enthousiasme dont ils se sentent et se sentiront toujours transportés au souvenir de cet heureux événement, si ce n'est, toutefois, leur profonde reconnaissance et leur sincère amour pour des princes qui ont bien voulu leur prodiguer des témoignages aussi éclatants de leur bienveillance.

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A 5 heures du matin environ, ils quittèrent les appartements, et se rendirent, sur l'invitation qu'ils en reeureni, auprès de S. Exe. Mgr le chancelier, entre les mains duquel ils firent leurs déclarations. A 9 heures, on les rappela pour en entendre la lecture.

A midi et demi, ils montèrent dans la salle des Maréchaux, pour y attendre le moment où ils seraient admis à l'honneur designer leur déclarations, ainsi que Mgr le chancelier les en avait prévenus ; et ils reçurent encore dans cette salle un nouveau témoignage de la bienveillance dont ils n'ont cessé d'être honorés par LL. AA. RR.

Mme la duchesse d'Angouléme, qui précédait Sa Majesté au retour de la messe, les ayant aperçus, eut la bonté de les faire remarquei" à la dame d'honneur qui était près d'elle on disant : Voici les gardes nationaux qui ont clé témoins.

Peu de temps après, un officier supérieur vint les chercher pour la signature.

Après avoir trav(!rsé la salle du Trône, qui était remplie de personnages de la plus haute distinction, ils lurent admis dans le cabinet de Sa Mnjesté.

Le roi était assis près d'inie table et entouré de princes et princesses de sa famille et des grands dignitaires de la courbnne.

Mgr le chancelier se plaça pn-s du roi et lit la lecture du procès-verbal.

Au moment où il fut aux déclarations des témoins, Son Excellence les fit approcher tous quatre et placer devant Sa Majesté. Mme la duchesse d'Angoulême eut l'extrême bonté de les présenter elle-même.

Après la lecture des déclarations et de l'acte de naissance, Mgr le chancelier demanda à Sa Majesté si elle voulait signer les actes. Le roi répondit : Faites signer les témoins. Les soussignés passèrent alors auprès de Sa Majesté et signèrent leurs déclarations.

Tels sont, monsieur le colonel, les détails que vousnous aviez demandés. Il nousseraitimpossible de vous rendre compte de l'émotion et des sentiments que nous avons éprouvés dans cette dernière circonstance ; mais nous pouvons vous assurer que nous étions entièrement hors de nousmêmes en apposant nos signatures, et qu'il en était de même des grands dignitaires qui ont signé avec nous.

Sa Majesté, en se retirant, a daigné nous donner de nouveaux témoignages de satisfaction et de bienveillance.

Nous sommes avec un profond respect, Monsieur le Colonel,

Vos très humbles et très obéissants serviteurs

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Les grenadiers de la 9*^ légion de la garde nationale de Paris, témoins de la naissance de S. A. R. Mgr le Duc de Bordeaux :

ïriozon-Sâdourny, A. Peigné, Dauphinot, Lalné.

Le mardi, 3 octobre 1820.

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APPENDICK II

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