LES PANORAMAS
.lamais autant que pendant cette période ils n'excitèrent la curiosité du public. .Jamais ils ne firent autant de progrès.
Panorama de Crt/«/s (déliar((ncineiil de Louis X\'II1).
Panorama de Londres.
Panorama de Jérusalem.
Salon Cosmographique, dans le passage des Panoramas (vues do Babylono, de Sainte-Hélène, etc.).
Panorama d'Alliène.s, par Pi'éyost.
Diupanorama de la Suisse [M\r M. F. Kœnig, rue Si- Marc.
Diorania, boulevard Saint-Martin, à côté du Wauxhall (vues delà vallée de Saarnen, en Suisse, et de l'abbaye de Cantorbury).
Le Diorania fut un très remarquable perfectionnement du Panorama. « Daguerre, ayant fait connaissance avec Bouton ((pii devint son associé) conçut l'idée d'un établissement panoramicpie où l'éclairage interviendrait pour ajouter la mobilité des effets au charme delà couleur. D'après ses plans, un édifice spécial fût bâti par rarchitecte (Miàtelain, sur l'emplacement des jardins de l'hôtel Samson (1); cet édifice reçut le nom de Diorama. La salle était circulaire, et pouvait contenir 3o0 personnes. Son plancher mobile, tournait sur un pivot: à chaque changement de vue, au moyen d'un manège établi dans les fonds, un seul homme mettait en mouvement ce mécanisme, et les spectateurs étaient transportés sans commotion sensible, devant une large ouverture davant-scène, au foiid de laquelle on apercevait le tableau à une distance de douze à (Ux-huit mè-
(1) Samson était un ■•uicien trt''st)rier de la (lliainlire «les deniers. Son liùlel étail >i,ilué derrière le houli-vard Saint- Martin.
très. Le Diorama fut ouvert le 11 juillet i8'22, et eut une grand vogue de 1822 à 1839 (1;. »
Cette vogue, Balzac la signale dans le Père Goriot et il note une de ses conséquences les plus bizarres.
« Le riens constituent, dit-il, chez certaines classes parisiennes un esprit drolatique dans lequel la bêtise entre comme un élément principal et dont le mérite consiste particulièrement dans le geste et la prononciation. Cette espèce d'argot varie continuellement. La récente invention du Diorama, qui portait l'illusion de l'optique à un plus haut degré que dans les panoramas, avait amené dans quelques ateliers de peinture la fantaisie de parler en rama (2)... « Eh bien ! monsieur Poiret, dit l'employé, comment va cette petite santé rama ? »
Panoramas de Rome, Xaples cl Amslerdam.
Diorama (entrevue du duc d'Angoulème et du roi d'Espagne, au port Sainte-Marie).
Panorama de Conslanlinopie, Boulevard des Capucines.
Panorama de Borne, dans le passage des Panoramas,
Europarama, dans le passage de l'Opéra, galerie du Baromètre.
Cosmorama, au Palais-Pioyal.
Géorama, Boulevard des Capucines (par Delanglai'd).
(1) Nouvelle Biographie générale, Paris, Didot, 18,)'), t. XU, p. 778.
(2) Des ateliers de peinture et des salles de rédaction, cette manie ne tarda pas à se répandre dans tous les nii- Ijeux.
« Le Gcorama consiste en une sphère de quarante pieds de diamètre formée par l'assemblage de trente-six barres de fer verticales qui représentent l'équateur et de seize autres barres parallèles à léquateur. Dans l'intérieur de ce globe, est tracée une carte générale et physique de la terre; les mers sont transparentes et éclairent le tableau. Le pôle antarctique est ouvert pour donner passage à un escalier à double révolution qui conduit à trois galeries élevées les unes au-dessus des autres; par ce moyen le spectateur, placé dans Taxe, s'élève au niveau de toutes les parallèles, et il embrasse d'un seul coup d'œil l'ensemble des continents, des océans et des îles; enfin le pôle arctique est ousert pour donner pasbage à l'air (1). »
A^éofama,ruc Saint-Fiacre, (intérieur de Saint-Pierrede-Rome, par AUaux aîné) ouvert le \^' octobre 1827.
Panoramd voyageur. Boulevard Bonne-Nouvelle (vue de Paris liu haut de Notre-Dame).
Néorumu (Abbaye de Westminster).
Cosmorama (vue de Tombouctou, d'après l'itinéraire de Caillé).
Diovama (vue de Paris prise de Montmartre).
(1) Annuaire de I.ksuiî, année 1825, à la dule du 12 scp- Icinliii'. V
Sous la Restauration, le Palais-Royal — où on construisit en 1817, au milieu du jardin, le grand bassin avec ses dix-neuf jets d'eau — avait vu son importance décroître.
« C'est encore, écrivait, en 1825, un chroniqueur (i), le centre des affaires, le rendez-vous des étrangers, et sui-lout celui des provinciaux, mais le temps de sa grande vogue est passé... Si son jardin est encore fréquenté pendant la belle saison, ses portiques sont déserts et ses beaux magasins attirent bien moins d'acheteurs que de curieux. »
Cependant, les habitués n'y manquaient pas, et Prudhomme, l'ancien directeur des Révolutions de
(1) L. MoNTiGiNY. /e Provincial à Paris, Paris, 182ô, t. I, p. S(5.
Pans, dans li; guide qu'il publia en 18*2l (i), les fait défiler devant nous :
« Dès l'ouverture du jardin, on y aperçoit des hommes et des femmes qui cherchent, dans les endroits où l'on s'est assis la veille, les objets qui pourraient y avoir été perdus. Vers 9 heures, les employés de la trésorerie, etc., le traversent sans s'arrêter, excepté les chefs de division et de bureau qui, moins pressés, prennent le chocolat au café de Foy.
« De 9 à 11 heures, des désœuvrés s'y promènent nonchalamment, ensuite des joueurs en linge sale, l'oèil hagard, le teint livide, et qui ont perdu la veille tout ce qu'ils avaient, rêvent en se; promenant à pas lents, les mains derrière le dos, aux moyens de se procurer de l'argent pour la journée,
« A la même heure, des femmes galantes qui ont passé la nuit en ville, prennent, avant de rentrer chez elles, en été, la carafe de groseille. On reconnaît ces femmes au désordre de leur toilette et
(1) Voyage hislorique et descriptif de Vancien et du nouveau Paris, Paris, 1.S21, t. II. p. IIG. « Après mille elïoi'Ls faits, des dangers sans nombre et des aventures de toute espèce, Prudhomme, caméléon politique, vivait encore sous la Restauration, mais chagrin, gêné, morose et comme un Itàton de houx dilïicilc à ai)order sans qu'on se piquât. » Miellés lilléraires l)ioi/r(ii)lii(iues^el murales... par Fh.\nçois Ghille, l'aris, ISÔH, t. III, p. :{M0.
à leur air fatigué. On remarcjiic qu'elles changent toujours 5 francs; elles vont ensuite acheter un chapeau de 30 francs, qui en vaut 12, donnent les deux tiers comptant, et paient le surplus par tempéraments. Au sortir du jardin, elles se retirent chez elles pour y reposer leurs charmes et prendre de nouvelles forces jusqu'à k heures.
« Vers midi, paraissent sur lat(;rrassedu caveau des négociants, des gens d'aifaircs, qui pro})osent telle ou telle marchandise, ou tel effet à négocier ainsi que des ordonnances. D'autres offrent plusieurs sommes d'argent à prêter à I ou 2 p. 100 par mois, première hypothèque, avec les iutérèts eu dedans.
(( Dans le milieu du jardin, sous les galeries, des femmes honnêtes, des étrangères, viennent faire des acquisitions en chapeaux, en rubans, etc. 11 est rare, lorsqu'elles sont une fois entrées dans uneboutique de marchande de modes, qu'elles puissent résister aux minauderies et aux paroles mielleuses des nymphes de la boutique, qui aiïecteiit di,' faire beaucoup de compliments sur le boa goût des maris ou des étrangers qui accompagnent ces dames. Lorsqu'ils ont acheté, payé, et qu'ils sont sortis, nos nymphes s'écrient en riant : Ah ! que cel homme est gaudiche (sic) !
« 1)(! 3 à !i heures et demie, vous rencontrez beaucoup de jeunes gens à moustaches, des
PEJOAIKNADKS Et JAHOINS D KTE 49
commis et des militaires f\m ont donné rendezvous ;i leurs belles, mises en bourgeoises, pour de là aller dîner aux Champs-Elysées, chez Doyen.
(( On voit (Misuite des parasites qui attendent l'heure du dîner chez les grands fonctionnaires |Mil)lies, et qui se promènent pour gagner de l'appétit.
« C'est de 5 à 8 heures que tous ceux qui ont dîné au Palais-Royal prennent la demi-tasse et le petit verre. Alors les nuances disparaissent, tout est confondu. Vous ne voyez plus qu'hommes, femmes de tous les états, bonnes, enfants, militaires, négociants : c'est une macédoine universelle. Mais enfin, le soleil couché, toutes les nymphes descendent de leurs demeures et se précipitent dans ce jardin, au nombre de plusieurs centaines, divisées en trois classes. Celles qui se promènent sous les galeries de bois et dans les petites allées du jardin sont les demi-castors, ccWes des galeries sont les castors, et celles de la terrasse du caveau sont les castors fins.
« Dans cet instant, raïfluence du monde est immense. Ce sont : 1° des étrangers et autres amenés l)ar la curiosité; "2" les gardes du corps de nos nymphes et que Ton appelle MM. tes Joueurs ; 3" les employésdes jeux ; k" les jeunes gens; ô^ les vieux libertins ; 6° les militaires ; 7° les calculateurs de martingales; 8" les marchands de mouchoirs ; 9" les
marchands (1(3 montres d'oceasion ; JO" enfin, les filous, grands et petits, et dans toutes les parties.
« Cette confusion générale dure jusqu'à J 0 heures que ce peuple vide le jardin et se rejette dans les maisons de jeu, chez les prostituées, et dans tous les repaires qui environnent et avoisin(.'nt l'enceinte de ,ce jardin. »
Les Champs-Elysées n'étaient, pour la bonne société, qu'une avenue qui conduisait au Bois de Boulogne. On ne faisait guère que les traverser. Les restaurants, les cafés, qui s'élevaient çà et là, au milieu de terrains vagues, la boue, la neige, les rendaient, pendant une grande [)artie de l'année, à peu près inabordables. Il n'y avait de véritable animation que sur les pelouses du carré Marigny où se réunissaient les joueurs de boule et de ballon, et où, les dimanches et les jeudis, les écoliers faisaient de bruyantes parties de barres.
Longchamp, au mois d'avril, à la date fixée par le calendrier des plaisirs, prenait un peu l'aspect qu'il avait eu au dix-huitième siècle, mais avec moins d'élégance et de luxe.
« La mode, écrivait Lesur dans son An/maire, le 20 avril 18*21 (1), veut toujours que l'on se montre à Longchamp, mais on ne fait plus de dépenses pour y paraître. Les grands seigneurs n'y envoient
(1) C'est la rnproduclion d'un nrlicle de journal, mais de quel journal, Lcsur ne rindi(iue pas.
plus chaque jour des équipages nouveaux, les étrangers en font presque tous les frais. Quelques petites maîtresses, quelques aventuriers qui ont besoin de tromper leurs créanciers, font encore des efforts pour y paraître. Par exemple, on assure qu'il s'y trouvait une demoiselle dont la brillante calèche avait coûté neuf cents francs de loyer tous les trois jours, et on s'attendait à voir son amant déposer son bilan le lendemain. En total, la promenade du vendredi, plus nombreuse que celle des deux jours précédents, présentait le mélange le plus bizarre : des carrosses du Marais, des fiacres, des coucous, des landaus^ des demi-fortunes, des calèches se suivaient à la file, et des dandys qui couraient à cheval avec une petite canne à la uiain, car la mode a proscrit les cravaches. Une partie de la population s'était portée aux Champs-Elysées, et c'était la plus curieuse partie du spectacle. »
En 182/i, il y eut à Longchamp une exceptionnelle affluence de monde, et les journaux signalèrent comme une nouveauté digne d'attirer l'attention, que plusieurs élégants se tenaient sur le siège, tandis que les domestiques, aussi élégants que leurs maîtres et ]K'ut-être davantage, se prélassaient dans les voitures.
Les Tuileries, sous la Restauration, étaient la promenade la plus fr(;quentée. Toutes les classes (h; la socic'té — sauf le dimanche réservé au po-
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pulaire et à la petite bourgeoisie — s'y domiaient rendez-vous, mais sans s'y confondre. Il y avait les habitués delà grande allée, ceux de l'allée des orangers, et ceux de la Petite-Provence, oHiciers en retraite ou boutiquiers retirés des affaires, qui se tramaient, parfois, appuyés sur leurs cannes, jusqu'aux Champs-Elysées, où la garde royale faisait Texercice. Belle occasion pour ces grognards du premier Empire de se comparer et de se préférer aux officiers de Sa Majesté Louis XVIII.
Sans doute dans l'intérêt dos nourrices qui abondaient aux Tuileries, l'accès, depuis le Consulat, en était permis aux jeunes troupiers, défenseurs de la patrie, qui, par la brutalité de leurs gestes, amoureux ou autres, abusaient trop souvent de cette tolérance.
« Avant la Révolution, remarque Prudhomme (1), aucun soldat ne pouvait se promener aux Tuileries, ou dans aucun autre jardin public; aujourd'hui que l'habit militaire est honorable, ce serait une insulte de leur interdire la promenade du jardin public; mais nous les invitons à ne pas tenir sous le bras leurs sabres à demi penchés, de manière que les enfants de six à huit ans sont exposés à en recevoir la pointe dans la figure. »
11 n'est pas probable que ces soldats qui por-
(1) Voyage descriptif e! historique de l'ancien et du nouveau Paris.., t. II. p. 42.
PHOMi:N.\ni:s et jardins d ete 53
taient si mal leurs sabres aient tenu grand compte de l'invitation, que leur adressait, au nom des enfants de six à huit ans, Tancien directeur des Bévolutions de Paris, plein de mansuétude sur SCS vieux jours.
Ni aux Tuileries, ni aux Champs-Elysées, ni au Palais-Royal, le petit peuple de Paris, que l'étalage de la richesse offusque, irrite et intimide, ne se trouvait vraiment chez lui. Pour s'ébattre à leur aise, ouvriers, petits boutiquiers, commis, grisettes, se répandaient volontiers dans la banlieue, surtout à Enghien et à Montmorency.
A Montmorency on louait des ânes pour aller à l'Ermitage. C'était l'excursion obligée. D'ailleurs, dans les auberges dont la principale, celle du Cheval-Blanc, étalait une enseigne peinte par Gérard, dans les cafés, dans les restaurants, tout se vendait ou se louait fort cher. Au moindre orage, tous les locaux disponibles étaient envahis, et on payait en conséquence (1). Mais les visiteurs sans prétention, habitués à se contenter de peu, savaient s'amuser sans dépenser beaucoup. Les deux dimanches qui suivaient le 25 juillet, et (pii étaient les deux jours delà fête patronale, hommes et femmes, dans de simples toilettes, savouraient tout ce qu'un bal champêtre peut donner d'agré-
(1) L. MoNTir.NY, le Provincial à Paria, l. I. ]). 150.
54 LA Vlli PARISIKNNE
ment à des âmes peu compliquées. Quelques bouteilles d'un vin médiocre, mais bu avec conviction, augmentaient leur joie, et il leur arrivait souvent de commencer ou de finir cette partie de plaisir par une promenade dans les bois où plus d'une jeune fille, qui ne s'y attendait pas, ou qui s'y attendait, de baiser en baiser, vit le loup. Spectacle qui ne manque pas de charme quand on a vingt ans et même quand on a plus de vingt ans.
Aux jardins publics et aux promenades dans les environs de Paris, où on risquait de coudoyer des gens mal vêtus et d'éducation douteuse, la bonne société préférait les jardins payants, peu abordables aux petites bourses, et qui multipliaient de leur mieux les attractions.
Le Jardin Beaujon ouvert le 8 juillet 1817, et dans lequel, le 1®"" juillet, les directeurs, pour lancer leur établissement, aA^-iient offert un banquet à la presse parisienne, donnait des fêtes militaires (1).
Tivoli restait fidèle aux ascensions, (pii avaient
(1) <■ On donnera jeudi i)rocliain. à Beaujon, une nouvelle action militaire « l'Entrée de Henri IV à Paris. » La.première partie s'exécutera sur le grand théâtre, et la seconde sur les montagnes. Tous les tableaux et combats sont tirés du dixième chant de la Jlenriade.
« Un feu d'artifice, la statue équestre du bon roi, formera le dénouement de cette fête parisienne. » La Foudre, n" du 30 juillet 1822.
PROMICNADES HT J.\r<l)I.\S D ETE 55
enlaiil de succès sons l'Empire. Lo 29 juillet 18*2'i, à 7 heures et quart du soir, raérouaule Mar<^at s'éleva dans les airs, et très haut, à califourchou sur un cerf qui répondait au nom de Coco, et Coco, qui débutait ce jour-là, montra un courage intré- ]»i(le. Un orage abrégea cette expérience sensationnelle, qui avait attiré un nombreux public, et Margot descendit à trois quarts de lieue de Tivoli, dans la plaine des Bruyères.
Les bals, plus ou moins élégants, formaient le principal divertissement aux Promenades Egypliennes, rue du faubourg Poissonnière, 205, au Jat'din de Psyché, boulevard des Invalides, 29. Le nom (hi Jardin des Montagnes Busses, aux Thermes, barrière du Roule, 18, indique sa spécialité, dont nous parlerons tout à Theure.
Le Ranelagh (l),que la duchesse de Berry, diton, « honora de sa présence » et qui en 1815 avait été transformé en hôpital, conservait sa vogue.
Il avait cependant failli disparaître, au début de cette période. Un ouragan l'avait dépouillé de sa toiture et à moitié démoli. Son propriétaire, Morisan, étant parti pour un monde meilleur, la veuve sY'tait installée dans l'aile gauche du bâtiment, où subsistaient le café et la salle de bal. L'intérêt qu'elle inspirait lui avait valu bien des sympathies.
(1) L(i lîaiiolni^li ;i\iiiL élé ouvci'l,en 177U, i»;u' Moiis;iii dans le Bois (le riOUlOLMlO.
Le Ranelag'h, qiioiqu il n'en restât que jtcu <le chose, continua à attirer danseurs et danseuses. La comtesse Corvelto, femme du ministre des Finances, reconstitua celte association de bals, formée au dix-huitième siècle et qui avait compté jiarmi ses membres Marie-Antoinette (1).
Sur ces entrefaites, l'intendant de la couronne, en se basant sur ce que la concession de Morisan n'était et ne pouvait être que viagère, ordonna aux propriétaires du Ranelagh de le démolir et de faire place nette. C'était un nouvel ouragan, un ouragan administratif, plus terrible que le premier. Heureusement, les héritiers Morisan trouvèrent des défenseurs très dévoués, presque tous les habitants de Passy intéressés au maintien d'un établissement qui animait et enrichissait leur quartier, et surtout les dames qui faisaient partie de Tassociation des bals. Aucun intendant de la couronne, quelque puissant qu'on le suppose, ne saurait résister à une ligue de femmes. Le Ranelagh fut sauvé. Un acte officiel en assura la propriété à la famille Morisan.
Dans un quartier moins mondain, au boulevard du T(!mple, le Café et le Jardin Turc n'avaient pas perdu et devaient garder longtemps encore leur
(1) Ces bals ne devaient plus avoir lieu le jeudi, mais le samedi. Ils étaient fréquentés par l'élite de la société parisienne.
clientèle de bourgeois et de bourgeoises du Marais. Ce qu'était devenu à cette époque le Café Turc et son minuscule jardin, rajeunis, mis à la mode du
Musée Carnavalet, l'ctile soUc ! lu mérilei'airi...
Monsieur voudrait-il s'en défaire ?
jour, un chroniqueur du temps, que j'ai souvent cité (l), va nous le dire.
M A coup sur, ce n,'cst pas un peintre ordinaire
(Ij L. MuMi(..NV, le l'rui'inciul à Prris, l. 1, p. 188 à 143.
quia dessiné les ornements du brillant Café Turc : quel qu'il soit, il est certain qu'il ne s'est traîné sur les traces de personne. On n'a vu nulle part encore rien qui approche de la beauté du comptoir, de celle de certains ornements, du poêle et du délicieux candélabre qui le surmonte. Sous le rapport du goût, rien n'est moins turc que l'ensemble de ce café ; on peut hardiment défier les oppresseurs de la Grèce de rien produire d'aussi séduisant...
« Il faudrait, pour ce bel endroit, un public fait exprès ; celui qui le fréquente, jusqu'à présent, n'a rien de séduisant ; il sent son Marais d'une lieue.
« A la suite du salon principal est une arrièresalle où l'on a, sans pitié, relégué les politiques et les joueurs de dominos ; une glace sans tain, placée derrière la dame du comptoir, les sépare du public, qui consomme et s'en va ; car rien n'est stationuaire comme un amateur do doubleblanc.
« Les travaux qui s'exécutent dans k; jardin forcent les habitués, qui datent du beau temps de Nicolet et d'Audinot, à traverser la nouvelle salle ; on s'aperçoit qu'ils peinent et ne se trouvent pas à leur place : leur allure, le costume dont ils sont revêtus n'a rien de l'époque actuelle ; un observateur pourrait jtn'ndro note en ce lieu de
PROMENADES ET JAKDINS n ETE 59
toutes les formes de chapeaux qui ont successivement été de mode depuis 1789 jusqu'à nos jours. Par un hasard assez singulier, le chapeau à la Bobinson, qui a la forme d'un pain de sucre tronqué à son extrémité supérieure, domine essentiellement ; les habits ont, en général, une ampleur à laquelle se gardent bien d'atteindre nos tailleurs à la mode ; et l'aile de pigeon partage, avec la perruque de chiendent, l'honneur d'orner agréablement le chef de ces monuments animés, vraies pyramides du Marais.
« Le nouveau café atteste ce qui est ; l'arrièresalle constate ce qui fut. A la suite de ce muséum d'antiquités vivantes, sont deux beaux billards où se réunissent, à certaines époques, des joueurs d'une force éprouvée et célèbre ; la galerie, partie obligée du personnel de ces endroits, se compose de spectateurs désintéressés qui sont là à poste lixe, depuis le lever du soleil jusqu'au coucher des garçons, et que le temps a, pour ainsi dire, agglomérés avec les banquettes ; appuyés »ar leurs cannes, juges inamovibles, ils prononcent sur les coups, et si quelquefois un joueur exigeant ne les déi'angeait, on pourrait croire qu'ils sont cloués à la muraille ou placés en ce lieu comme les momies qui décorent l'intérieur des tombeaux des anciens rois d'Egvptf^. »
Vers 1757, un Anglais, nommé Tinkson avait
fait construire sur le boulevard Montparnasse (1) jusqu'à Tangle du boulevard d'Enfer, aujourd'hui Raspail, de petites cabanes, couvertes de chaume, où on buvait du vin d'Argenteuil ou de Suresnes, où on dansait au son de deux violons, d'une basse et d'un flageolet. C'était le Bal des Chaumières.
Un restaurateur, qui était le voisin de Tinkson, s'associa avec lui. On démolit les cabanes, on les remplaça par une vaste salle, et l'établissement, formé des deux locaux réunis, prit le nom de Grande-Chaumière. Lorsque vint la Révolution, peu favorable aux étrangers et surtout aux Anglais, Tinkson se hâta de regagner son pays pour ne pas s'exposer à monter sur l'échafaud. Le restaurateur avec qui il s'était associé devint seul propriétaire, et le gendre de celui-ci, un certnin Benoiste, lui succéda.
La Grande-Chaumière offrait à ses habitués un vaste jardin, planté de beaux arbres. Au centre un espace sablé pour l'orchestre et les danseurs. A l'entrée du jardin un passage voûté qui, tapissé
(1) Des numéros actuels 114 à 122. Au n" 114, un hôtel porte encore pour enseigne ; A la Grande-Chaumière. Le n" 120 est une vieille maison, à côlé de laquelle une petite porte s'ouvre sur un jardin. Peut-être cette porte et celle maison sont-ils les derniers vestiges de la Grande-Chaumière.
Au n" 80 de la rue Notre-Darae-des-Champs s'élevait une petite boutique de marchand de vin, récemment démolie. C'était, (lit-on, le poste où Ton enfennail les tapageurs.
de verdure, se donnait des airs de grotte. Ce passage se continuait par une allée que dominaient, de chaque côté, des talus couverts de gazon et semés de fleurs. Un sentier sablé, éclairé par des quinquets placés dans le feuillage des arbres, conduisait au terre-plein où se donnaient les bals.
Benoiste eut pour successeur le père Lahire qui, taillé comme un hercule, se chargeait luimême de maintenir le bon ordre, et il le faisait d'autant plus volontiers que les étudiants, assidus à la Grande-Chaumière, supportaient mal l'intervention et même la présence des sergents de ville « les mains derrière le dos, dit un ouvrage du temps, dans une attitude napoléonienne, l'air pensif, le ventre proéminent, le père Lahire avait l'aspect imposant et paternel d'un monarque de féerie. »
Les divertissements abondaient à la Grande Cliaumière : bals, jeux de boules, escarpolettes, billard chinois, tir au pistolet. Aucun n'avait autant de succès que les Montagnes Russes.
C'est en 1818 ([u'une société de spéculateurs étiiblit, dans le quartier du Roule, sous le nom de Montagnes Russes, cette nouvelle distraction qui allait bientôt passionner Paris (1). Ce jeu
(1) Pronienddt'H acriciines: hicvcl i\o c\u(\ an^. piis en ]^^7 par M. l'illoL clo lîcaiiiuoiil. — Jd., Lievcl de cinq aiii.-, |>ii6 eu
plaisait aux femmes pareo qu'il n'était pas sans dant^'er. Il leur plaisait aussi [tour d'autres raisons.
De nombreuses imitations surgirent : Montagnes Suisses, Montagnes de Belleville, de Tivoli. En 1817, le jardin Beaujon inaugura ses « Px-omenades aériennes « ou Montagnes Françaises (1). Les Montagnes Russes fij-ent un procès pour concurrence déloyale aux Montagnes Suisses de la Grande Chaumière, et ce procès héroï-comique donna lieu à une pièce de circonstance, jouée aux Variétés, le 1*^'' juillet 1818, le Combat des Montagnes, vaudeville en un acte par Scribe et Dupin (^2).
Il y eut, comme on devait s'y attendre, des accidents. Le 1"' juillet 1818, au jardin Beaujon, Dutrène, ancien commissaire des guerres, sa iille, âgée de seize ans, et son neveu, qui avait huit ans, liirciit projetés du char qui s'était arrèti' trop
1817 par M. Brison. — Promenades di'daliennes, ou machine pour faire courir quinze chars à la lois; brevet de dix ans, pris en 1817 p;ir M. Lcsit;ne. — Promenade suisse et Jeu de bcujue; hrcvol de cinq ans, pris «n 1817 par M. Benoisle. — Mécanisme à bascule, appelé Promenade de sociale: l)rcvel d'i cinc] ans, pris en 1817 par M. Audin.
(1)11 y avait, en 182i), des Montagnes françases à la barrière des 1 roi- -Couronnes.
(i) On avail joué, aux Variétés cgaiemenl, le 29 octobre 18!(j, les Montagnes russes, un acte par Bhazieh, Lakonte- ^El.LE, Mor.F.xu et Mi:i:i,b:,
PHOMENADES flT JAliUINS IJ KTE C3
bi'usquement. Dufrène et sa lille inouruicnt clans la soirée.
La vogue des Montagnes Russes n'en fut pas diminuée. Elle devait se pi-olonger encore poisdant trois ou quatre ans.