CAFÉS, RESTAURANTS MAISONS DE JEU. BALS ET CONCERTS
Les cafés du Palais-Royal n'avaient pas beaucoup changé et la plupai't d'entre eux conservaient leur vieille réputation. « Le café de Foij^ écrivait en 1825 L. Montigny, n'a rien perdu de son ancienne splendeur; on se repose avec plaisir à la Rotonde auprès de laquelle viennent de s'ét;iblir des bains fort élégants ; on prendra toujours du bon café chez Sabatino (1), et l'on se disputera longtemps encore un coin de table chez Lem- Llin (2). »
Au café du Caveau, fréquenté jadis par des gens de lettres, se réunissaient tous les soirs, de
(1) Celait l'ancien caré Corn//a.
(2) Le Proviiu-ial à Paris, l. 1, [>. W
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dix heures à minuit, des artistes et des amateurs SOUS la présidence de Demarne.
Le propriétaire du café des Mille-Colonnes fut obligé de le fermer en 1817, mais en annonçant une réouverture très prochaine. Elle eut lieu en effet une semaine plus tard et on put voir Mme Romain, la belle limonadière, assise au comptoir sur le trône du roi Jérôme. Mais on se lasse de tout, môme de contempler un trône. La vogue du café des Mille-Colonnes alla en diminuant, et il disparut en 1824, lorsque Romain mourut d'une chute de cheval. Deux ans après, sa veuve, dont les débuts ne laissaient pas prévoir cette détermination, se fit religieuse.
Le café Monlansier avait été fondé en 1813 par Chevalier, dans la salle qui devint le théâtre du Palais-Royal.
C'était un café-concert où on chantait des chansons et où on jouait même de petites pièces. Pendant les Cent-Jours il fut occupé par des officiers qui, avec plus de conviction (pie de talent, entonnaient des couplets antiroyalistes, celui-ci entre autres médiocrement poétique mais qui disait bien ce qu'il voulait dire :
Croyez-vous (|iriiii Bourbon puisse èlre Roi d'une grande nation?
Chfi'iiv (les consoinmitlctirs:
Non, non, non, non, non, non, non.
65 LA VŒ PAIJISIKNNE
Mais il pourra loil bien peiil-ôlrc Gouverner un peUt canton.
Non. non, non, non, non, non, non.
Alors que le dialile l'ent raine Au sombre palais de Platon !
Bon, bon, bon, bon, bon, bon, bon.
Et chantons tous à perthe haleine:
Vive le grand Napoléon !
Bon, bon, bon, bon, bon, bon, bon.
Un jour un officier monta sur l'eslrade et chanta
ceci:
Je me f... du roi
Du comte d'Artois,
Et dn duc d Angoulème
Du duc de Berry
De la duchesse aussi
Et de ceux qui les aiment.
Personne, comme on voit, n'était oublié.
Après la rentrée de Louis X\ III, des représailles se produisirent. Mousquetaires et gardes du corps envahirent le café Montansier et, pour |)rouver qu'ils étaient bons royalistes, démolirent rétablissement et un peu le personnel.
Le Café Lemblin avaitdùsa vogue sousrEnq)ire à rexccllencc des consommations qu'on y buvait, surjoul (hi café', du tlu; et du chocolat.
Après l8L'i, il eut deux clientèles très dilb'-
CAFÉS, RICSTAIRANTS, MAISONS Dl-; JEU «7
rentes : le inaliii, des savanls, des liilérateurs, des at'iistes, des gens paisibles: Cliappe,rinventenr du télégraphe aérien, ]>oeldieu, jNIartainville, Ballanche, Jouy, Brillât-Savarin; le soir, des officiers, fpii faisaient beaucoup de bruit, tenaient beaucoup de [)lace et consommaient considérablement. Cambronne, à qui il suffit pour devenir célèbre de cinq lettres bien placées, le général Fournier, le colonel Dulac, le colonel Sauzet, Dufai, que nous retrouverons plus tard.
Ce café avait, parmi ses garçons, un certain Dupont, cousin germain de Dujiont de FEure. Un s(tir, en 1817, celui-ci, qui venait de diner avec d'autres députés aux Frères-Provençaux, entra chez Lemblin. Son parent, très intimidé, et qui se rendait compte de la distance qui sépare d\m législateur un simple gai"çon de café, osait à peine s'approcher de la table où s'était assis son parent, son illustre parent. Dupont de l'Eure l'aperçut et, lui tendant la main : « Eh ! bonjour, cousin, lui dit-il, je suis charmé de vous voir et de vous apprendre que l'on se porte bien à Neubourg(l). » En 18'i8, le cousin pauvre était devenu presque aveugle. Dupont de l'Eure le lit nommer concierge à l'ilôlel (h- Vilh; (2).
(1) C/ôlait le lieu dOiiu^ine de la dynasiic dos lliipont.
(2) Vf.ron, Mémoires d'un huurçjeois de Paris, Paris, 18.">S t. Il, p. 8.
En ISlô, jîond.uit riiivasiou, quatre oïliciers étrangers, par bravade ou par ignorance, avaient fi aiiclii le seuil de ce café bonapartiste où é( aient rénnis un certain nombre de grognards, qui revenaient de Waterloo plus ou moins endommagés. On laisse s'asseoir ces intrus et tout à coup retentit un formidable cri de : N'ive l Empereur ! Les grognards s'étaient levés et s'avançaient, en manifestant les intentions les moins bienveillantes. Un capitaine de la garde nationale, d'une taille gigantesque, se précipite au devant des assaillants. « Messieurs, dit-il, vous avez défendu Paris au dehors, c'està nous dele faire respecter audedans. » Puis, se tournant vers les ofiiciers étrangers, il ajoute : « Ce sont des bourgeois de Paris que votre présence ici offense, et c'est un bourgeois de Paris qui vous en demande raison. »
Lemblin était sergent à la garde nationale, mais il était surtout cafetier. Dans lintérèt de son établissement, il se hâta de faire filer les ([iiafic officiers étrangers.
11 savait à quoi s'en trnir sur les résultats ordinaires de ces bagarres. Parfois, les gaidi's du corps venaient provoquer dans leur repaire les officiers de l'Empire. Un jour, ils annoncèrent que le lendemain ils inaugureraient ail-dessus du comptoir un buste de Louis X\'III. Et le lendemain le café fut une citadelle.
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Trois cents oriiciers de TEmpire s'y étaient fortifiés. L'ennemi ne parut pas. La police avait été avertie, et ou peut affirmer, sans crainte d'erreur, qu'elle l'avait été par Lemblin. Lemblin n'aimait la guerre que hors de chez lui.
Le Café des Circassiennes, fondé en 1821, ne devait pas, si on en juge par son titre, s'occuper de politique. 11 offrait à ses clients des distractions d'un ordre moins relevé. Elles ne l'empêchèrent pas de fermer au bout de six mois.
Dans la rue de Richelieu, non loin du P.ilais- Royal, s'était ouvert, pendant l'été de 1817, le Café de P Olympe (1).
On y pénétrait par des avenues souterraines, et on arrivait au bord d'iui lac minuscule. Caron vous transportait à l'autre bord.
Les fumeurs, les buveurs de bière, punis ainsi sans doute de leur funeste passion pour cet amer liquide, étaient relégués dans des gr tt(is, où des hnuinies vêtus d(! rouge et de noir les servaient, tandis qu'assise sur un trône d'ébLue, et la tète ceinte de narcisses, un Proserpine jouait le rôle d infernale limonadière.
Les glaces, les licpu-nis (Uaient servies dans les bosquets d'Idalie par des Hi'b(''S et des Cianymèdcs. fia, le roniptoii- figurait un char allelé de
(n Voir Jnnrttul r/cs DchaU, ir .lu 11 jiiillcl 1SI7.
.70 I.A vu: IWRISIENNF-:
coluiuhcs, ;(V(M' uiio \'(''uus 'assez appiHissaiitf. Il y avait, en outre, au Café de TOlympo, un salou de musique avec une Polynniie, et un salon de danse avec une Terpsichore. 11 est inutile d'ajouter que toutes ces divinités savaient s'humaniser à l'occasion (1),
Sui' le ])0ulevai'd des Italiens, qui tendait de plus en plus à devenir le centre des plaisirs parisiens, voisinaient le Café Anglais, le Café Américain, et le Café de Paris.
Le Café America i/i avait, en 18*25, pour patron, un ancien officie- supérieur, « dont les noudu'cnx amis suffisaient seuls au besoin pour en garnir toutes les tables (2) ».
Le Café de Paris avait été fondé, en 1822, par Angilbert, qui avait acheté, au début de PEmpirc, les cafés du Caveau et de la Rotonde.
Il s'élevait au coin de la rue Taitbout et du boulevard, dans les anciens appartements du comte DemidolL II fut inauguré le 15 juillet 1822, et dans la matinée des affiches placardées un peu partout annoncèrent : « Aujourd'hui, à 5 heures, ouverture des salons du Café de Paris. »
La propriétaire de la maison où était installé le
(1) Les jonrimux du lemps montioiitinil le: Cdlc de Rouen sous la galerie viliéc, non loin du m;n-rhnnd de comestibles, Chevet.
(2) L. MoNTi(;.\'y, le Provincial à Pans... t. 1, p. 2^1.
CAFKS, UESTAURANTS, MAISONS DE JEU 71
Cnlé de l^ii-is (Ij, lady Yaniioutli, mère di- loi'd Seymour, lui avait imposé l'obligation de fermer tous les soirs à JO heures, afin de ne pas être dérangée dans Tappartement qu'elle occupait ellemême au premier étage.
C'était à la fois un cale et un restaurani, et nul! ■ jiart on ne pré[)arait aussi bien les maiiviellca désossées à In Sdinle-lsabelle, les faisans triilfés à la Sainte-Alliance, la bartavelle des Alpes sur piédestal, les laitances de carpe à la Stuart, les I.Tnmoiiskij et les /ilcls de perdreaux à la Penthièvre.
Le Café Français avait été ouvert au coin de la rue Laffitle.
Al'angle diil)onle\ard Moutmartreetdu passage des Panoramas, le Café Véron avait comme clients assidus des gens de Hourse.
Dans le passage Feydeau, le Café Chéron, que fréquentaient, sous TEmpire, Moreau, l'auteur dramatique, Gosse, Evariste Duuioulin, Cadet Gassicourt, Nicolo Isoard, et bon nombre d'amateurs de théâtre, gardait encore quelques fidèles, attirj'S sans doute par les charmes tenaces de la femme qui occuj>ait le coriiptoir.
« Le Caf('' CImm-ou. dit Brazier (2 , était tenu |ia'
(1) 11 payait 12.0i)() franr-^ fie loyer.
(2) Chronique (les petits théâtres de Paris, Paris, 1S:Î7, t. II, p. 248.
une o-rosse dame, qui avait été, dans sa jeunesse, d'une beauté remarquable; elle en conservaitencore d'assez beaux restes sous la Restauration. C'était une brune piquante à l'œil noir et bien fendu, aux sourcils marqués, aux formes prononcées, remplie de gaieté, d'esprit, d'obligeance, comprenant parfaitement riiomme de lettres, ayant toujours le mot pour rire, ne s'effarouchant pas d'une gaudriole. »
Sur le boulevard du Temple, non loin des Cafés de l'Ambigu, de la Gaieté, et Vincent, fréquenté par des gens de lettres, on avait ouvert, en 1824 ou 1825, à côté de l'ancien Panorama dramatique, le Café Job.
Dans la rue delà Barilleric, le Café Thémis, qui s'appellera plus tard le Café dAguessean, recrutait sa clientèle dans le barreau, et surtout dans le barreau antiroyaliste. L'avocat Philippe Dupin était un de ceux qu'on y voyait le plus souvent, et il fut le premier qui, pour s'y rendre, traversa la rue de la Barilloiie en toque et en robe.
Sur la rive gauche, l'ancien jKiti'on du Café des Aveugles, AHez, avait acheté, en 1827, le Café de Mme Maîhon, qui di^viendra plus tard le Café Vachette.
Le frère (riine actrice du Vaudeville, Desmares, était propriclairo d'un café situé au coin de la rue
CAFES, RESTAURANTS, MAISONS DE JEU
de rUniversitc et de la rue du Bac, et auquel il avait doiuu'' son nom. Do.'* gardes du coi'ps, des
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jlenii vLaïuufMii,
hauts fonctionnaires des ministères s'y réunissaient.
« Le (](il'é Dcsmarc^ avait pour coiimii'ns.d
74 LA VIE PAHISlENNi;
assidu un colon, ancien coinniissaire do guerre, homme d'espiit et grand philosophe; il ne possédait qu'une petite pension pour vivre, mais il comptait beaucoup d'amis. C'était le vicomte Léaumont. Tous les jours son couv^ert était mis à la table de Desnuires. « Ce Desmares est excellent pour moi, « me dit-il, mais j'ai trouvé récemment le moyen « de lui témoigner ma reconnaissance. Ce pauvre « Desmares est très peu lettré, je doute même « qu'il sache lire et écrire. Un de ces matins, « j'entrai dans son café ; il y avait foule, toutes « les tables étaient prises, et du plus loin que « j'aperçus Desmares, je lui criai : « lîonjoui-, « mon cher camarade de collèi>-e. »
Le vicomte Léaumont faisait de petits vers ; mais il ne s'élevait janîais jusqu'à l'alexandiin : ses vers n'avaient que huit syllabes. « Je n'écris mes poésies, disait-ii, que sur mes genoux, et, dans ma misère, j'ai la cuisse si maigre qu'au troisième pied ma table me fait défaut pour écrire (4). »
Les nuirchands de vin, ces cafetiers du pauvre, commençaient à envahir Paris ("2). Autour de leur
(1) VÉRON, Mémoires d'un bourgeois de Paris... t. II, p. 22.
(2) « Quelque considérable que soit le nombre des restaurateurs et des cafés, il n'approche pas de celui des marchands de vin. Dans de certaines rues, et pailiculièrement aux extrémités de la capitale, il est prodigieux. " L. MoNTiciNY, le Provincial à Pari.^i... t. Il, p. 88.
CAFliS, RESTAI KA.\TS, l^IAISONS DE JEU 7ô
comptoir de zinc se pressait une clientèle populaire, toujours très altérée. Là, on absorbait sans trêve des litres et des subdivisions de litre, un canon, un bastringue, un polichinelle ou un missionnaire.hh aussi, on faisait de la politique, de la politique d'opposition, et, aux époques d'élections plus spécialement, les mouchards n'y manquaient pas.
Dans ses Mémoires d'un bourgeois de Paris (1), rédigés par un g-ourmand et où certaines pages exhalent un agréable parfum de bonne cuisine, Véron assure qu'en 1825 on comptait plus de 900 restaurants.
Beaucoup de ces restaurants étaient, en même temps, comme aujourd'hui, des cafés.
(c Dès 10 heures du matin, la majeure partie des tables de marbre d'un café-restaurant se couvreni d'une nappe t^t d'un service de table. A 1 i liL'ures, les déjeuners sont commencés ; vers l heure après midi, tout est à peu près terminé. Sur les 3 heures, on sert rabsynlhe (sic) apéritive ; à 5, on verse di'jà quelques tasses de café à l'eau ; le règne des rafraîchissements commence au moment où le jour finit; enfin, lorsque les spectacles se ferment, quelques tables sont de nouveau couverti'S d'une nappe.
(1; T. II, p.2H
76 LA VIi: PARISIENNE
« La société change autant de foi-; qu'il se fait (le services différents. A 9 heures du matin, les employés prennent la tasse de café au lait ou la bavai'ûise au chocolat, qu'ils accompagnent d'un nombre de ilùtes subordonné à leur appétit.
« On voit arriver à midi les jeunes élégants qui, douze heures avant, soupèrent au même lieu, bien niuins par appétit que pour reculer le moment où l'un <!oil se livrer au sommeil. Leur lorgnon passe alors, avec une étonnr.nte rapidité, du buffet au comptoir et du comptoir au buffet ; on veut savoir en même temps si le cœur de la divinité du lieu est ouvert aux émotions douces, et si les fdets de bœuf sont tendres. Les plus entreprenants, après avoir pris position auprès de la dame, risquent un geste un peu vif, un mot tant soit peu hasardé, qui passe a la faveur de l'appétit qu'on leur sup[)Ose. 11 n'y a pas moyen de faire la cruelle avec un consommateur (pii [)arle de dépenser 50 francs pour un déjeunei', ipu! partagent deux ou trois de ses camarades.
« Les politesses se règleirt assez connnunément sur l'importance de la carte à payer : celui qiij arrose sa côtelette d'une modi^ste demi-bouteille de vin, qu'il mesure de l'œil, n'a pas de droit aux égards (pie peut léclamer, le Code à la main, le brillant lialuliic (pii dcmanilL-, à la moitié de son repas, de la tisane de Champagne, et [crmiiii- par le madère ou le malvoisie.
CAl-lîS, RKSTAUI'.ANTS, MAISONS DE JEU 77
ft Jo connais des habita(''S (jui évaliieraiont, a un IVanc près, tel regard aimable, telle attention bienveillante de la maîtresse de la maison. Il ïaut bien qu'il en soit ainsi lorsqu'on est jeune et jolie; les gens qui dépensent beaucoup veulent en avoir pour leur argent (1). »
Au Palais-Royal, le restaurant Beauvilliers était encore un de ceux qui avaient su niainlenii leur ancienne réputation. « La maison du restaurateur Beauvilliers, écrivait, en 1823, B. de Rougeniont('2), malgré la mort de ce grand honinio de bdiiche, n'a pas cessé d'être le rendez-vous des gourmands de bonne conqjagnie ».
Le restaurant de la mère Camus, dans le passage Fe^'deau, était fréquenté par des commis, des boutiquiers et aussi par des hommes de lettres et des journalistes. Le patron, abonné à l'Epicurien français, fidèle des Soupers de Momus, et grand amateur de chansons, ('tait très fier de son public littéraire, et on l'entendait crier au milieu de ses salons : « Un potage pour M. Désaugiers !... Une anguille pour M. Barré!... Une compote pour M. de Piis ! »
Chez Ferret, rue du PuMupart-Saint- Honoré, dînaient (|iirl([U('l'ois LalTitte, C'asinur Périor, Manuel et labna.
(1) L. MoNTiGNY, le Provincial à Paris... t. I, p. 107.
(2) Le Rôdeur français ou les .Mœurs du jour, Paris, 1S23, \. V, p. ',:>.
78 LA VIE l'AHISIENMC
Sur la place du Chàtelet, quatre traiteurs avaient la spécialité des pieds de cochon et on calcuhiit qu'ils eu débitaient chaque jour plus de âO.OOO.
jNIartin était, de ces quatre traiteurs, le plus connu. Son restaurant, situé vis-à-vis la fontaine et le pont au Change, passait pour le plus vaste du Paris. Un des salons, garni de glaces, pouvait à lui seul contenir plus de 300 personnes.
Bertrand et Goupy étaient à cette époque les principaux restaurateurs du boulevard du Temple, et dans la rue Montorgueil le Rocher de Cancate{]) avait vu s'établir })rès d(^ lui un ('tablissenient rival, la Boche cVElretat.
Les amateurs de matelotes allaient en manger au port de la Râpée, soit Aux Grands-Marron niers, soit A V Ecii-de-France .
Dans la plupart de ces restaurants, une fois par mois ou une fois par semaine, se réunissaient des sociétés. Une des plus curieuses et une des moins inutiles était celle de la Fourchelle. Elle se composait de onze membres qui devaient se faire la courte échelle pour se pousser à de hautes situations et notamment à l'Académie : Daru, Aruault, Picard, Andrieux, Alexandre Duval, Chai'les de
(1) « I^ors de l'entrée des Alliés à Paris, en 1814, quatre Anglais ont dépensé au Rocher-de-Cancale, depuis midi jusqu'à minuit, 2.329 francs. » Prudhomme, Voyage descriptif el hixlorique de l'ancien et du nouveau Paris... t. Il, p. 1(;7.
CAFES, RKSTALliANTS, MAISONS DE JEU 79
Lacretelle, Lcniontey, Jouy, Aignan, Droz et Roger. Ils s'adjoignirent j)lus tard Auger, Parceval de Grandniaison,le chansonnier Emile Debraux et Prévost d'Jvoy. Les déjeuners de la Société de la Fourchette avaient lieu tous les jeudis.
Si la gastronomie, de 1815 à 1830, fut plutôt en décadence, jji-obablcment à cause de la violence des passions poiiliiiucs qui réagit sur les plus solides cstonuics, le goût pour la danse, en revanche, ne paraît pas avoir sensiblement diminué. C'est du moins ce qu'on peut déduire du grand nombre des bals publies, dont j'ai essayé de reconstituer. à l'aide de journaux et de guides, une liste aussi complète que possible :
Bal des Etrangers, au Palais-Royâl, chez Abil ard.
Galerie Corinihienne. au Palais-Royal, cour des Fontaines, n" 1.
Jardin des Bosqiicls, rue des Grès-Saint- Etienuc, chc/ lî.iv.u-d.
Bal des Oiudre-Saisons, rue des Marais, chez Frossard.
Jardin de J\^i/cln\ boulevard dc^ Invalides, chez (luillaumc.
Waiix-hall <r Hiver, rue de Provence.
Bals de rihtlel d'Aligre, rui' d'OrliNins-Saint llonnii'-. I ;;.
S(don de ilure, aux (Juunps-l'Mvsées.
Salon de Mars, aux Champs-Elysées. (Il y avait un autre bal de ce nom, rue du Bac, 75.)
Tivoli, rue Saint-Lazare, chez Baneux.
Cirque des Muses, rue de Grcnelle-Saint- Honoré, 9.
Tivoli d' Hiver, rue de Grenelle-Saint-Honoré, Zi5, chez Pontet. Les bals avaient lieu les dimanches et fêtes, (f On y exécute, écrivait en iS^dVAlmanach des spectacles [i), les contredanses les plus nouvelles ainsi que les quadrilles de ^L Baudouin.»
Bal du Zéphijre, rue Saint-Denis, 195, au coin de la rue Mauconseil.
Bal du Caprice, rue des Martyrs (un des plus fréquentés).
Jardin du Delta, où on dansait, en 1825, la Romantique, la Solitaire, qui devait son nom à un roman du vicomte d'Arlincourt, et la Rentière, ainsi appelée à cause d'un projet de loi sur la réduction des rentes.
Bat du Cirque, rue de la Monnaie.
Tivoli d'Eié, rue de Clichy, 80, et rue Blanche, /i7. Waux-hatl d'Eté et d'Hiver, derrière le Château d'eau. (Bals les dimanches, lundis et les jours de fête. Le prix d'entrée était de 1 franc pour les hommes et de 0 fr. 50 pour les dames. Chef d'orchestre : Marchand.)
(Ij P. 2C8
CAFES, RESTAURANTS, MAISONS DE JEU
SI
Idalie, passage de l'Opéra.
(Jolijsée cV Hiver, ancien Théâtre Molière, rue Saint-Martin.
Galerie Pompéi, r. i\euve-des-Petits-Ghamps, 36. Bugcjieri d'Hiver, salle Mont-Thabor.
Pour s'entendre, un bon argument C'est de trinquer joyeusement.
Prado, ancien Théâtre de la Cité, place du Palais-de-.Justiee (chef d'orchestre : Rubner),
(irande-Chaumière, boulevard Montparnasse.
Grande-dhaumière d'Hiver, rue Dauphiné.
Les Corybanies, avenue de Vincennes, après la barrière du Trône, fréquentés surtout par les soldats d'une caserne voisine Ti.
(1) « Un avis affiché porte que les cavaliers devront garnir de linge la molette de leurs éperons, par égard pour les
La /'onle-Noire, fondée à Montmartre, en 1822, p.ir uni; l'ciunio qui avait été, dit-on, une des maitresses de Barras, et ([u'on appelait la Belle-en- Guisses. C'est le premier nom que porta ce bal. A la mort de la Belle-en-Cuisses, son établissement fut aclioté par un certain Bécuzet, qui plaça sur le portique — future entrée du concert de la Cigale — une boule en verre, éclairée par un quinquet. Cette boule fut bieiiUH noircie par la poussière et la fumée et donna son second nom au bal. C'est à la Boule- Noire, fréquentée par un public populaire, que sera inauguré, en I8ô7, le quadrille des Lanciers.
Prés de la place de la Nation, sur le boulevard de Cliaronne, un Auvergnat, nommé Pouberel, ouvrit en 1825 le premier bal-musette, qui portait pour enseigne : Au Pelit-Chapeaii (1), et où, au son de la musette, on dansait la bourrée (2).
Souvent, dans les grandes salles do bal que nous
robes des dames. » L. !\Ionti(;ny, le Provincial à Paris... t. I, p. 81.
H) Ce bal-inuselle n'a disparu qu'en 1902. Voir l'Éclair, n" du 6 janvier 1902.
(2) Il y avait, en outre de nombreux bals de société : cliez Tliomas, à la Glacière, — chez Thierry, au Marais, rue du Paradis, — chez Peyre neveu, rue de Greiiclle-Sainl- Honoré, — chez Groumaire, rue Chanteieine, etc. On dansaU dans certains cafés du Palais-Koyal, chez Fitz-Iames, Palle, Tliillard, Liari'ey, au café Monlansier, chez Lalanne, au boulevard du Temple, chez Delaunay, aux Théalnis, chez Hacqueville, boulevard des Italiens, chez Lunelle, au Pelit-Ponl, etc.
CAFES, nRSTAl'HANTS, MAISONS DK JKLX 83
venons d'énumL'i'er, dans les plus ('légautes, lu danse était précédée par un concert. Les concerts se multiplièreiil pendant Thivor de 1817 à 1818 (1). Mme Gatalani, a elle seule, en donna deux, le 21 décembre 1817 dans la salle des Menus-Plaisirs, et le 28 nuii-s 1818 n rOjiéi-a.
Les artistes les plus réputés étaient alors, parmi les chanteurs, Boucher, Mazas, Hippolyte Larsonneur, Mme Gatalani, ^Ille Cinni, et, parmi les musiciens, le pianiste Pixis, le hautbois Vogt, le violoniste Lai'ont, le flûtiste Tulou, le guitariste espagnol Mucrla, qui donna, le l 'i novembre 1823, un concert chez M. Pfeiiïer, rue ^lontmartre, 18, (juehpies jours avant celui qui eut lieu le 18 novembre, et dans lequel Rossini exécuta plusieurs morceaux de piano.
Le 28 avril 182(3, les dames de Paris donnèrent, dans la salle (la Waux-llall, un concert au profit des Grecs. Mme Beaulieu, la conitesse Morlin et la colonelh; Dubignon chantèrent des sûlos. finies de Massa, dt^ Tracy, xXui-vius de Montbicton, La Roquette, Garvaiho, Boudouville, Joseph Périer et Barllichli, l'aisaicnl partie des chœui's. On entendit les |)reniiers clianli.'ut's du Théâtre-Italien, (ialli, Zuclmlli, |»urdogni, ■ Graziani. Grasset conduisait l'orchestre.
(1) Le Concerl Jcs Anidleuru, ;ui ("oly^cc, en Imoc du t^liàleau doiiLi, av;iit Ijcuicuiip de vuguo.
84 LA VIK PAUISIENNË
Le cuncert se terniiua pai- un chœur gfe6 (paroles de Philarète Gliasles, musique de Gésari). La recette atteignit 30.000 francs.
En 18'28, Habeneck et Ghérubini fondèrent la Société des Concerts du Gonservatoire.
On chanta beaucoup sous la Restauration, des couplets politiques comme des airs bachiques (ju des romances sentimentales, et une multitude d'associations, surtout populaires, s'étaient créées, sans «^e proposer d'autre Imt que celui-là, qui en valait bien un autre. Là comme ailleurs, la policé avait ses représentants.
« En 1815 et 181(3, il y eut dans Paris ungiand hombre de réunions chantantes connues sous le nom de goguettes. Ges espèces de souricières politiques se formèrent d'abord sous les auspices de la police, qui les peupla de ses agents. C'était là qu'en trinquant avec les ouvriers, ces agents les travaillaient, afin de les envelopper dans de fausses conspirations. J'ai vu plusieurs de ces rassemblements prétendus patriotiques ; les individus qui s'y montraient les plus exaltés étaient toujours des mouchards, et il était aisé de les reconnaître; ils ne. respectaient rien dans leurs chansons; la haine et les outi'ages les plus grossiers étaient prodigués à la famille l'oyale... Et ces chansons, payc-es sur les fonds secrets de la rue de Jérusah^u, étaient l'œuvre des mêmes
tAFÉS, Ur.STAUIiAS'TS, MAl.-ONS Di: JEUX Sb
auteurs que les liyimies de l;i Saiul-Louis cl do la Saint-Charles. Depuis l'eu M. le chevalier de Piis^ feu Esméuard, et feu l'inévitable M. Chazet, on sait que les bardes du quai du Nord ont le privilège des inspirations contradictoires. La police a ses lauréats, ses ménestrels et ses troubadours ; elle est, comme on lo voit, une institution très gaie ; malheureusement elle nest pas toiijouis en Irain de chanter ou de faire chanter (1 ... »
Parmi ces gog'uettes, politiques ou non, la plupart s'étaient affublées de titres bizarres, que ceux qui les avaient inventés s'obstinaient à croire très comiques. Citons, par exemple, la société des Ecureuils, fondée par l'ex-bijoutier Cousin et qui se réunissait au café Dupré, rue Saint-Denis, les sociétés des Lapins, des Joyeux, des Flambants, du Chat-qui-Pisse, etc.
Lorsque le Caveau, en 1817, à la suite de dissentiments politi([U('s, Fut dissous, pi-esquc tous ses membres, qui n'admettaient pas qu'on put vivi'c sans chanter, se réunirent à la société /t'.s Sou/jci-s de Momiis, (ondée quelques années au- })ariivaiit et qui tenait ses assises à la Grande-
(1) Mémoires de Vidocq (rédigés pai' l.'IIérilier dt; l'Ain;, Paris, 182!), t. III, p. V,:,:t. L'IIéiilioi' de l'Ain, comme ce passage l'indique suffisammenl, appartenait au parti de l'opposition, cl il le montra plus d'une lois en déversant ses altafiucs contre la police dans les prétendus Mémoires d'un Policier.
S(i LA VIE PAHISIEXNE
T(ivci-nc, lue do liichelieu. Une cliansoii diiu des Monmsicns^ M. Lélii, nous rap[)rend :
1! csf un réduit dans Paris
Oa'oii nomme la Taverne Là s'assemblent vingt beaux-esprits
Et Momus les gouverne.
Imi sablant le vin des Rémois (1), On y chante au moins une fois
Par mois :
()h, oli, oh, oh ! ah, ah, ah, ah La cour de Momus se tient là, • Là, là.
Celui qui veut prendre parti
Dans la joyeuse bande, Doit se tenir pour averti
D'en former la demande l'^t jurer, foi de bon vivant, Uu'i! sera de ce dieu servant
f'>rvenl.
Oh, oh, oh, oh ! ah, ah, ah, ah !
Un règlement prescrit cela.
Là, là.
Soyez pauvre comme saini Hoch
Ou riche d'héritage ; Soyez aussi sec qu'un vieux coq
Ou dodu comnu; un mage:
(1) Le vui des lîéinois, c'est le cliam[i;)i;ne.
CAIKS, nKSTALUANTS, MAISONS DE JELX 87
Si vous avez de la gaîlc Là, vous serez choyé, ielé,
GùLé :
Oh, oh, oh, oh ! ah. ah, ah, ah!
Joijeuselé réside là,
i à: là.
Caressant bouteille et tendron,
Amant et gastronome, Tel doit être ce franc luron
Que Momusien on nomme.
Regardez-le, sans hésiter.
Rubis sur l'ongle et sans compter,
Piuter :
Oh, oh, oh, oh 1 ah, ah, ah, ah !
On le reconnaît à cela, Là. là.
Tout chansonnier est prévenu
Par le présent message Qu'il sera toujouis hii'ii venu
Dans cet aéropage :
Car pour peu qu'on tourne un couplet Comme Collé, Piron, Gallet,
On plaîl.
Oh, oh, oh, oh ! ah, ah, ah, ah !
On n'exige rien que cela, Là, là.
Monius ira[)pelle en ce réduit
Au nombre des adeptes Que gens inenanl joyeux dcdiiil
Et suivant ses préceptes;
88 I-A VIE PARISIENXI-
N'approchez pas, frondeurs jaloux.
La porte est fermée aux verrous
Pour vous.
Oh, oh, oh, oh ! ah, ah, ah, ah 1 Méchants, on vous proscrit de là,
Là. là.
Va raconter ce que tu vois,
0 Renommée accorle !
Et que l'éclat de tes cent voix
Redise, à chaque porte, Aux amis des gais oremus, Ou'on fête toujours chez Cornus
Momus.
Uli, oh, oh, oh ! ah, ah, ah, ah !
An)ateurs, retenez cela, Là, là (i).
Celle chanson n'est ni très gaie ni très spirituelle. Elle peut passer en cela pour un modèle du genre. On aurait tort de trop croire aux prouesses qu'elle enregistre. La plupart de ces Momiisiens et la ])ki]turt des goguettiers étaient de bons bourgeois qui buvaient plus modérément qu'ils ne voulaient en avoir l'air. Ils s'enveloppaient de flanelle, évitaient les excès, sauf dans leurs petits
(1) Les Soupers de Momus; recueil de chansons noui'eîîes pour 1S17, qualriènie année de la collection, Paris, chez Arthur Bcrlrand,rue llaulefeuille,23,p.lô0. — Celte chanson a pour litre ; Avis au public. Elle se chantait sur Tair : // était un roi d' Yvclot.
CAFES, UE'ïTAUUAXïS, MAISONS DE JEUX 89
couplets, ci si l)al)('t, à l'occasion, leur préparait un lait de povilo, ils auraient été bien en peine de lui demander autre chose. Ces amoureux en retraite, ces volcans relVoidis, n'elTrayaient guère les tendrons. Ils n'avaient de dangereux que leurs vers.
Les goguettes, sauf quand on y frondait le gouvernement, rentraient dans la catégorie des plaisirs innocents et peu dangereux. Le jeu faisait beaucoup plus de victimes, dans toutes les classes.
Le gouvernement l'encourageait parce qu'il en profitait. « La cour palpait annuellement une somme de 2./i00.000 francs sur les bénéfices du biribi, du creps, de la roulette et de la rouge et de la noire. Charles X ne dédaignait pas de toucher à cet or souillé de sang et de larmes. C'cUait ini valet de chambre qiu, à la fin de chaque mois, venait chercher 200.000 francs nets (1). »
Au mois d'octobre 1818, la ferme des jeux à Paris avait été donnée à Boursault pour 6 millions 526.000 francs (2). Les autres frais s'(''levaienl à
(1) A.-G. Claveau, la Police de Paria el xes ahiis, Paris, 1831, p. 220.
(2) Boursault avait, sous l'Euipire.ronlreprisc des vidaniics de Paris, et comme il possédait des serres très belles et adorait les fleurs, ce rapprochement permit au comte de Montrond de lui donner le surnom de Merdi/lore, dont il ne put jamais se débarrasser.