LES OFFICIERS EN DEMI-SOLDE
Au-dessous de ces mondains bien rentes, bien cases, qui trouvaient la vie très agréable, au-dessous de ces jolies femmes qui se pavanaient dans les bals, les théâtres, les concerts, il existait une population qui se cachait le plus possible, qui cherchait l'ombre et s'enveloppait de silence, une population en quelque sorte souterraine qui passait son temps, presque tout son temps, à conspirer. Elle était surtout composée d'ancien soldats de l'Empire, d'officiers en demi-solde. Aux mesures prises contre eux, ils répondaient par des complots.
Ces mesures, qui de ces soldats allaient faire des révoltés, dataient de 1815.
PARIS POLITIQUE 3ô3
« Tout ce qui avait combattu sous les aig-les, écrit Dulaure (1), était traqué par les sbires de l'odieux Despinois, (2) général sans renom, que la Restauration avait mis à même de punir ses frères d'armes de ce qu'ils le tenaient généralement pour un lâche et pour un voleur.
« Ce vil exécuteur des ordres de la Cour appela près de lui, pour le seconder, des agents d'une brutalité assortie à son caractère. On remarquait parmi eux plusieurs forçats libérés, le gendre du bourreau de Nantes et quelques-uns des brigands qui avaient pris part aux assassinats de Marseille. On n'avait pas honte d'attirer de tels scélérats à Paris et de leur faire espérer de meilleurs emplois pour prix de leurs services ; au château, on leur donnait audience, et ils étaient reçus avec une bienveillante distinction parle comte d'Artois et la duchesse d'Angoulême... »
Suspects au gouvernement, surveillés par ces agents provocateurs, dont nous aurons l'occasion
[\) Histoire ik la P/^volulion française depuis 1814 Jusqu'à 1830, Paris, 1838, t. IH, p. 3r)9.
(2) Despinoy, né à Valenciennes, le 22 mai 1764, servait depuis l'âge de seize ans. Commandant de Metz en 1814, il s'empressa de jurer fidélilé aux Bourbons. Il y gagna la croix de chevalier de Saint-Louis, il obtint en octobre 1815 le grade de commandant supérieur à la première division militaire, à Paris, et Louis .XVIH, le 2 mars 1810, lui accorda le titre de comte. Despinoy a laissé plusieurs volumes de vers.
de parler plus longuement, les officiers en demisolde abondaient à Paris, où ils pouvaient mieux qu'en province améliorer leur situation ou cacher leur misère. Beaucoup d'entre eux habitaient au Marais, dont les appartements étaient d'un tiers moins chers que" ceux du centre.
On les reconnaissait facilement, quoiqu'ils eussent intérêt à ne pas trop éveiller l'atlontion, mais la vanité était chez eux plus forte que la prudence. Ces héros en disponibilité ne voulaient pas passer pour de simples pékins. Ils avaient une manière de tenir leur canne qui sentait riiomme habitué à manier l'épée.
Les of liciers en demf-solde portaient, comme un uniforme,, la longue redingote bleue, croisée sur la poitrine, pincée à la taille et boutonnée jusqu'au menton. Une cravate noire, un carcan, faisait plusieurs fois le tour du cou et redressait la face bordée de favoris coupés ras ou barrée d'une moustache à la couleur rajeunie par la teinture, aux pointes aiguisées parle cosmétique. De larges pantalons et un chapeau aux bords un peu recourbés complétaient ce costume de l'ancien soudard relégué par le malheur des temps dans le
Quelques-uns de ces officiers en demi-solde avaient réussi à rentrer dans l'armée. D'autres avaient trouvé des situations dans le commerce ou
l'industrie. Un général, un peu plus instruit que ses camarades, donnait des leçons de mathématiques, d'histoire et de géog-raphie. Un chef d'eseadron régissait une grande propriété. Un colonel de cavalerie arrangeait les montres. C'était aussiun ex-colonel que ce Touquet, l'inventeur des labaiières à la Charte, établi rue delà Huchette, près du Pont-Neuf, et qui publiait en même temps ([uatre éditions de Voltaire, destinées à la grande propriété, an commerce, aux demi-fortunes, à la petite propriété. Un ancien capitaine de dragons de la garde impériale, nommé Dulac, s'était fait débitant de liqueurs, rue des Jeûneurs, et vendait à une clientèle bonapai-tiste, libérale et surtout altérée, ce qu'il appelait des bouleilleslirres, dont les étiquettes portaient : Esprit de Voltaire, Esprit de Rousseau, Esprit de Molière.
Les mieux conservés, les plus solides, avaient adopté comme nouvelle carrière quelque mariage lucratif avec une veuve un peu mùi-e et d'autant ])lus facile à séduire. C'est un de ceux-là qui disait, dans une pièce de Théaulon, r Artiste ambitieux (1) :
(1) Comédie en liois acles et en vers, jouée à l'Odéon. le 3 juin 1820.
356 T.A VIE PARISIENNF.
Mes uiraircs déjà nall.-iienl vi'aïuicul pas mal, Encor deux ans de guerre et j'étais général. La paix a dérangé mes projets de fortune; Cette calamité (car la paix en est une) A uiis bien des héros dans la nécessité De regarder l'hymen comme une indemnité, El mainte veuve antique a vu sur son douaire AlTecler notre solde et les impôts de guerre.
Malheureuseaiciit les emplois disponibles (bins le commerce et l'industrie étaient aussi rares tpie les veuves antiques disposées à se laisser épouser, pour les beaux yeux de leur cassette, par des soupirants très intéressés. Il en résultait que l.t plupart des officiers en demi-solde étaient réduits à la portion congrue, avec une pension, payée à contre-cœur, et qui ne dépassait guère une soixantaine de francs par mois (Ij.
Ces anciens soldats, habitués dans leur boii temps à boire beaucoup et souvent, ne s'étaient jamais recommandés par un caractère très doux. L;i misère à laquelle on les réduisait n'améliora pas leur humeur. Ils se prenaient pour des victimes d'une mauvaise organisation sociale parce qu'ils n'avaient plus de quoi vivre. Ils détestaient un régime qui supprimait leur ^ \;^ne-pain, la guerre.
(l) Un sous-lieulenanl de lex-garde impcriale publia ch</ Lavocat (dont ce fut le début comme éditeur) un opuscu c en ver.s, l'Emploi de la demi-solde, qui se vendit en peu de temps à plus de 20.000 exempîairea.
Sans compter que presque tous, comme celui que Théaulon mettait en scène dans sa pièce, espéraient bien devenir généraux.
Ils en voulaient surtout, et rien n'est plus naturel, à ces jeunes ofliciers royalistes qui les avaient remplacés, et plus particulièrement aux gardes du corps. Les duels entre eux étaient fréquents et souvent meurtriers. L'n coup de coude donné en passant, un frôlement, un regard, le moindre prétexte suffisait pour qu'on allât sur le terrain, et on n'y allait pas dans le simple but de faire une promenade hygiénique.
Il y avait de terribles sabreurs, des bretteurs quasi invincibles, j)armi ces survivants de l'armée impériale, mais aucun peut-être n'était plus redoutable que l'ex-colonel Barbier-Dufai.
Barbier-Dufai tua un officier des gardes du corps, le colonel de Saint-Morys (l), blessa grièvement le général vicomte de Montelegier, et on raconte de lui un duel épouvantable.
Il avait provoqué, au Palais-Royal, en faisant exprès de lui marcher sur le pied, un garde du corps, âgé de di.x-huit ans. Désarmé par le courage et la courtoisie de celui qu'il avait choisi comme
'1) Quelques jours après, Barbier-Dufai, en rentrant chez lui, fut assailli par deux inconnus, qui voulaient venger le colonel de Saint-Morys, et reçut plusieurs coups de couteau. Un autre en serait moit, mais Barbier-Dulai avait l'âme chevillée dans le corps.
adversaire éventuel, il fit — pour la première fois de sa vie peut-être — des excuses. L'autre ne les accepta pas et pour forcer à se battre le provocateur, qui semblait se dérober, il le frappa au visage.
Le duel eut lieu immédiatement dans une petite rue voisine du Louvre. Le jeune garde du corps avait plus de bravoure que de connaissances en escrime. Quatre fois de suite, Barbier-Dufai fit sauter son épée. Visiblement, le vieux bretteur se sentait ému.
— Je ne suis pas un assassin, s'écria-t-il en abaissant son épée, et pour égaliser les chances, il chercha un autre mode de duel.
Au pistolet, c'était impossible diins une i-ue très courte, et on avait d'ailleurs grand intéi-èt à ne pas faire trop de bruit.
Sur ces entrefaites, un fiacro passe. Barbier- Dufai l'arrête, et voici ce qu'il propose. Les deux adversaires, attachés l'un à l'autre, n'auront qu'une main libre, la main droite, armée d'un poignard, et ils se frapperont jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Deux des témoins se placent sur le siège, les deux autres à l'arrière-train. Le cocher ferme la portière, le fiacre se met en marche.
Quand il s'arrêta, après avoir deux fois traversé la place du Carrousel, au pas, le garde du corps
P.\niS POr.ITIQUE 350
était mort. Barbier-Dufai, couvert de sang, du sien et de celui de Tliomme qu'il venait de tuer, avait reçu dans la poitrine quatre coups de poignard, et sou adversaire lui avait déchiré, avec les dents, tout le bas de la figure. Il en réchappa et ne s'en porta pas plus mal (1).
Voilà comment on se battait sous la Restauration.
En somme, tous ces demi-solde conservaient, en pleine paix, leurs habitudes belliqueuses. Ils continuaient à faire la guerre. Ils la faisaient aux gardes du corps, à la police. Ils la faisaient aux passants, qui ne se rangeaient pas assez vite sur leur chemin. Ils la faisaient à leurs créanciers. Ils la faisaient au garçon de restaurant ou de cale, qui ne les servait pas avec assez d'empressement. Leur humeur martiale, qui ne trouvait plus sur les champs de bataille son déversoir naturel, se dépensait comme elle pouvait, au petit bonheur.
Ils étaient agressifs, susceptibles et insolents. Toutes les victoires, où ils avaient joué un bout de rôle, ils s'imaginaient les avoir personnellement gagnées. Ils racontaient leurs campagnes
(1) Le 7 août 1818, un ancien soldat, David, caissier du journal l'Indépendant ((jui deviendra plus tard le Conslilulionnel) fut tué en duel, dans une petite rue du fauboury du Houle, par un yarde du corps.
comme César écrivit les siennes, et même avec moins de simplicité, La vanitj française s'aggravait en eux de la vanité militaire. Admirables dans leur cadre, alors que leurs gestes démesurés et héroïques s'accompagnaient du sifflement des balles et du grondement lointain des canons, ils devenaient, pondant la paix, au milieu de gens tranquilles et qui ne cherchaient qu'à s'occuper sans bruit de leurs alTaires, dangereux, intolérables et presque ridicules.
La colère, depuis Waterloo, était leur état normal. Ils ne s'humanisaient, ils ne s'adoucissaient jusc^u'à l'attendrissement que lorsque dans la petite chambre, meublée d'un lit. d'une armoire et de deux ou trois chaises, leur regard, qui avait vu tant de pays, se posait, entre la croix d'honneur et le sabre d'ordonnance, sur une gravure niiil coloriée, sur une statuette de plâtre brunio, et l'image sacrée de V Ancien faisait soudain apparaître devant eux la fumée des combats, la gaîté du bivouac, les beaux coups d'épée, les chevauchées héroïques, les entrées triomphales dans les capitales ennemies, tout ce qu'ils avaient vécu, tout ce qu'ils avaient aimé.
La fidélité à l'Empereur, le culte fervent de son crénie, de sa g-loire, voilà le beau côté de ces demi-solde, et il doit nous rendre indulgents pour leurs travers.
C'étaient au fond et malgré leurs allures tnpa- ,:^euses, des natures simples et méthodiques. Ils restaient soldats par la régularité de leurs habitudes, par la correction de leur tenue, par la proj)reté qui, 6 défaut de luxe et de confortable, régnait dans leur cambuse, par le soin qu'ils mettaient à nettoyer, à entretenir leur garde-robe, à astiquer leur fourniment. Ils allaient à heure fixe au café, au restaurant. Ils se mettaient à la même table et y lisaient, chaque jour, le même journal. On les voyait, été et hiver, sur les mêmes promenades, brandissant leur canne, le chapeau sur l'oreille, et la moustache en bataille. Quand ils s'asseyaient, c'était invariablement sur le même banc. Personne n'eût osé s'y asseoir à côté d'eux. Ce banc, quand ils l'occupaient, prenait l'aspect d'une redoute.
L'élément romanesque, dont ils semblaient au premier abord complètement dépourvus, n'existait chez eux que sur un point. Ils conspiraient.
Détruire ce gouvernement odieux qui les tenait à l'écart, qui ne savait plus les utiliser, c'était leur but, c'était leur rêve. Ils étaient possédés par cette idée fixe. Ils la traînaient partout avec eux. Elle était leur consolation, leur revanche, leur raison de vivre.
Jusqu'en 1821, ils croyaient fermement qu'ils réussiraient, de complot en complot, à rétablir l'Empereur sur son trône. Après sa mort, toutes
leurs espérances se portèrent sur le duc de Reiclistadt, sur celui que beaucoup d'entre eux avaient vu aux Tuileries ou à Fontainebleau, quand il était — enfant déjà chargé d'une couronne trop lourde pour sa tète — le petit roi de Rome.
Ils conspiraient sans cesse, ces officiers en demisolde, et la police, de leurs espoirs, de leurs projets, n'ignorait rien. J'ai noté, dans des ouvrages du temps, les noms de quelques-uns de ceux que plus particulièrement elle surveillait :
Le colonel Barbier-Dufai, dont j'ai déjà parlé. Les agents le surveillaient d'un peu loin puisqu'il portait toujours un solide gourdin et qu'il le maniait avec une remarquable vigueur. Il aurait battu la charge sur le dos d'un mouchard sans la moindre hésitation.
Le colonel Fabvier.
Le général Belair, qui habitait, en 1822, rue Meslay, n° 50.
Le colonel Laine, major de la gendarmerie de la ville de Paris.
Delatour, chef d'escadron de gendarm rie.
Le chef de bataillon Caseneuve.
Mathieu, officier en retraite, qui demeurait quai aux Fleurs.
Miilard, à moitié fou, et qui se donnait le grade (le colonel. Il fit partie de ceux qui allèrent au Champ d'Asilo, en 1817, et publia une brochure
sur ce sujet. Il fut arrêté pour une prétendue conspiration. Il avait eu, disait-on, l'intention de répandre dans la chapelle des Tuileries, pendant que Louis XVIII assisterait à la messe, une poudre asphyxiante. Cette poudre asphyxiante le fit condamner à dix ans de bannissement.
Berthier de Sauvigny, colonel du 3® régiment de la garde royale.
Maziau, chef d'escadron de l'ex-garde impériale. Il fut compromis dans la conspiration de 1820.
Le général Priant, qui habitait rue Vendôme.
Dans tous les complots qui eurent lieu sous la Restauration, on trouva d'anciens officiers ou d'anciens soldats de l'Empire.
Dans Xaffaire des Patriotes de 1816 (1), sur vinfft-huit individus traduits devant les assises de la Seine, il y en avait huit qui rentraient dans cette catégorie :
Louis-François Despommiers-Desbaunes, âgé de trente ans, officier de cavalerie en demi-solde.
Martin-Charles Lejeune, ex-lieutenant de douanes.
(1) Le cambreur Plaignier, un des chefs de cette conspiration, avait inventé sous l'Empire, en 1812, des botles à la hussarde, qui étaient plissées. On les avait adoptées pour la cavalerie légère, mais, après la seconde Restauration, les bottes à la hussarde parurent peu pratiques et 1« ministère de la Guerre les supprima. Plaignier devint iramédiatcmont un adversaire des Bourbons. C'est ce qu'on appelle une opinion politique.
Jean-Louis Dervin ou Dervien), aubergiste, ancien capitaine de cavalerie. C'était lui qui avait copié une carte où se trouvait un plan d'attaque des Tuileries.
Jean-Justin Descubes de Laseaux, ancien chef de bataillon d'état-major.
Jean-Louis-Prosper Carlier et les trois frères Oseré — dont deux exerçaient la profession d'écrivain public, et le troisième de praticien, — anciens militaires.
Gantilion, qui dans la nuit du 10 au 1 1 février 1818, à 1 heure du matin, tira sur la voiture dans laquelle se trouvait Wellington un coup de pistolet, était un ancien sous-oflicier de hussards (4).
C'était un ex-capitaine de F Ancien, ce Gravier, qui, en 1820, dans la nuit du 28 au 29 avril, alluma un pétard, rue de rÉchelle, sous les fenêtres de la du Jiesse de Berry (2).
(1) Napoléon, par son testament daté de Longwood, le 2:) avril 1S21. LuissaàceCantillon unesommede 10. Ouo francs.
(2) Arrêté le 7 mai, au moment où il se disposait à allumer un second pétard, Gravier fut condamné à mort le 30 octobre. Louis XV'III commua celte peine en celle des travaux forcés.
Le 7 septembre de la même année, un individu décoré, probablement un officier en demi-solde, fut arrêté pour avoir tenu « des propos déplacés » devant la duchesse de Berry, qui était sortie sur la terrasse, au bord de leau, pour voir l'éclipsé de soleil.
Du 20 au 31 janvier 1S2I, il y eut sept attentats qui se proposaient tous de provoquer cheic la duchesse de Berry
Chez l'Avocat
PAniS POI.ITIOIK 365
La même année, au mois de juillet, Saussay, colonel en demi-solde, ouvrait, pour que ses camarades en mal de conspiration pussent s'y rencontrer sans éveiller l'attention de la police, le Bazar Français, rue Cadet. Les journaux signalèrent la création de cet établissement et ne se doutèrent pas, au début, du but qu'il se proposait. Lesur écrivit dans son Annuaire, à la date du 15 juillet : (( Le bazar qui se tient à Londres dans Soho- Square est un lieu de rendez-vous pour la bonne compagnie. Tous les jours, de 2 à 5 heures, la place est couverte d'équipages, les salles remplies d'élégantes, et il est de bon ton de s'y presser pour acheter mille petits objets de parure qui s'y vendent moins cher que dans les autres boutiques.
« On vient de former un établissement de ce genre, rue Cadet, sous le nom de Bazar Français, On y voit depuis les plus sublimes productions des artsjusqu'auxplus simples produits de l'industrie. »
Malheureusement pour lui, Saussay était depuis longtemps soupçonné, et à juste titre, d'opinions bonapartistes. La police ne le perdait pas do vue. A la suite, dit-on, de la dénonciation d'un oITicier, un agent secret, nommé Luitte, fut chargé par
une fausse couche. Le plus imporlaiil fut (le 27 janvier l'explosion d'un baril de poudre placé .sur un escalier intérieur des Tuileries.
l'inspecteur général Fondras de se renseigner sur ce bazar suspect. Lnitte s'y présenta comme voyageur de commerce. Ce jour-là, Saussay (qui habitait vis-à-vis de son établissement) était allé faire un voyage à Vitry-le-François. Un commis donna au faux voyageur de commerce des renseignements sur l'emplacement des marchandises qu'on désirait exposer, les droits de lo3er, de vente et de commission. Ces renseignements furent confirmés et complétés par Saussay, le lendemain.
Luitte savait sans doute à quoi s'en tenir, car le 19 août plusieurs des habitués du Bazar Français furent arrêtés (i). On fit des perquisitions chez Tex-colonel Saussay, et quoiqu'elles n'eussent donné aucun résultat, il fut conduit à la Préfecture de police. Il y resta quelques jours et on fut obligé, faute de preuves contre lui, de le relâcher.
\jQ Bazar Français avait été fermé. Peu de temps après, Saussay, ayant voulu se rendre en Espagne, se scrA'it d'un passe-port falsifié. 11 fut condamné pour ce fait à deux ans de détention.
Enfermé à Sainte-Pélagie, il ne tarda pas à y donner des marques d'aliénation mentale. Il fut mis en liberté, et depuis on n'en entendit plus parler.
(1) La légion de la Meurthe, casernéeà la Nouvelle Krance, faubourg Poissonnière, et où les partisans de l'Empire étaient nombreux, fut envoyée en provinée.
PAIIIS POLITIQl-'R 367
Anciens soldats, olficiers en demi -solde, simples civils, bonapartistes ou républicains, la plupart de ces conspirateurs faisaient partie de sociétés secrètes (1), dont quelques-unes n'eurent guère qu'un nom et dont d'autres, créées par la police, lui servirent de souricières.
On comptait notamment, parmi ces sociétés, qui atteignirent à la fin de la Restauration un très grand développement et qui, souvent très bien organisées, composées d'hommes résolus, contribuèrent pour une large part à la Révolution de 1830 :
Les Patriotes de 1816;
L' Epingle Noire;
Le Lion Dormant;
Les Vautours de Bonaparte;
Les Chevaliers du Soleil;
Les Chevaliers du Poignard, qui se réunissaient chez un marchand de vins de la rue Montmartre, et dont un des membres était ce Gravier, dont j'ai parlé ci-dessus;
(1) « Toutes ces sociétés s'accordaient sur le but de leur institution : c'était de former une ligue des peuples contre l'autorité légitime ; c'était de conquérir la licence à main armée, pour la faire asseoir sur les débris des trônes et des autels. Brochures, discours, pétitions, adresses, lithographies, souscriptions, réimpressions de mauvais livres distribués à vil prix ou gratuitement, jusque dans les hameaux, tout, depuis certaines éditions compactes, jusqu'à certains couplets, depuis les cris séditieux jusqu'aux toasts, pouvait en e.Tot concourir à ce but. » La Fondre, n" du ."> soplembre 1822.
Les Patriotes Européens réformés;
La Compagnie franche des Ecoles, qui se rattachait à la log-e des Amis de la Vérité, fondée en septembre 1818;
Les Chevaliers de la Liberté, fondés au commencement de l'année 1821, à Saumur, parle chirurgien Grandmenil, et recrutés en partie dans l'Ecole de Snumur. Ils eurent bienlôt un comité directeur à Paris.
Des cafés, des restaurants, certaines boutiques de marchands de vins, étaient les quartiers généraux de ces organisateurs de complots : le Café de Mars, quai Voltaire, fréquenté par Barbier-Dufai; l'établissement du marchand de vins, Lebel, rue de l'Université, dont la clientèle se composait presque uniquement d'officiersen demi-solde; V Estaminet de l'Univers, au Palais-Royal, où venaient souvent le capitaine Bacheville et Manuel, frère du député; le cabaret qui avait pour enseigne : Au Sacrifice d'Abraham, dans la rue de la Barillerie, et au coin de la rue de la Calandre. C'est Au Sacrifice d'Abraham que se réunissaient les Patriotes de 1816. C'est là que l'agent provocateur Scheltein avait proposé de faire sauter les Tuileries.
Il y avait des imprimeries clandestines, chez le sieur Branville, ancien officier d'artillerie devenu entrepreneur de blanchissage du linge des
prisons, boulevard des Gobelins ; chez Audiat jeune, rue Montorgueil (1), etc.
Un certain nombre de commerçants parisiens, que la police parvenait souvent à prendre sur le fait, vendaient secrètement des gravures, des bibelots et des bijoux séditieux, qui parfois, comme « l'Épingle Noire », servaient de signes de ralliement.
Perrotin, boulevard Poissonnière, vendait des gravures représentant l'apothéose de Napoléon et des encriers de bronze qui avaient pour accessoires son épée et son chapeau.
Des gravures du même genre étaient vendues chez Ganier, éditeur, rue du Petit-Lion-Saint- Sulpice, 11, et chez les frères Delaroque, marchands d'estampes, boulevard Poissonnière. Ces derniers s'étaient entendus avec un marchand de porcelaine, leur voisin, et dans son magasin, contigu au leur, ils cachaient leurs gravures antiroyalistes. La police sut les y découvrir.
Lafoige, fabricant de cannes, rue Saint-Martin, 177, en vendait dont le pommeau portait Teffigie de Napoléon.
Desprès, fabricant de cristaux, rue des Maures, ;iu faubourg du Temple, vendait des têtes de Napoléon en argent incrustées dans du cristal.
(1) (les imprimeries existaient .sous la préfecture de Delà vau. '
370 LA VIE PARTSIt'NNE
Visment, tourneur en bois, rue du Roule, n° 10, vendait des coquetiers de buis, sur lesquels était peint le portrait de l'Empereur.
Gouesnon, fondeur en cuivre, rue aux P'èves, avait un assortiment de bustes de Napoléon, et on en trouvait aussi, mais en plâtre et pour bonapartistes pauvres, chez un modeleur de la rue de Seine.
Martineau, fabricant de bronzes, rue du Faubourg-Saint-Denis, avait dans ses ateliers, mais visibles seulement pour les initiés, plusieurs modèles de la colonne Vendôme.
Touquet débitait ses tabatières, sur lesquelles était imprimée la Charte et qui servaient de signes de ralliement. Les royalistes leur opposèrent des tabatières sur lesquelles on lisait le testament de Louis XVL
On l'aiir'upiait, pour les ennemis du gouvernement, des bretelles tricolores et des liqueurs qu'on pouvait boire avec excès, par patriotisme, la Liijueur des Braves ou les Larmes du Général Foy, dont la bouteille était ornée du portrait du général.
Les industriels qui débitaient des objets séditieux firent souvent connaissance, et sans l'avoir désiré, avec les juges de la Restauration.
Le 2 juillet 1817, le bijoutier Marvy et l'émailleurCotteau lurent condamnés à trois mois de pri-
son pour avoir fabriqué ou vendu des bagues à chaton tournant, dont un côté présentait une pierre et l'autre le portrait de Napoléon.
Le 28 février 1822, comparurent devant la cour d'assises le bijoutier Cellier et Mlle Chardin, peintre sur émail.
Cellier avait fabriqué une breloque en or (peinte par Mlle Chardin) qui avait cinq faces. Sur une de ces faces on lisait celte inscription : Pleurez, Français, le grand homme nesl plus, et sur une autre : En vain Diogène rallumerait sa lanterne. Sur les trois autres faces étaient peints : un tombeau en forme de pyramide, ombragé d'un saule pleureur; un enfant enveloppé dans un drapeau tricolore ; une pensée entrelacée d'une immortelle.
Cellier prétendit que tout c-'^la s'appliquait au duc de Berry, que le duc de Berry était un grand homme digne d'exciter d'éternels regrets, que Diogène n'en trouverait plus aucun qu'on put lui comparer, que l'enfant tricolore ne portait pas le titre de duc de Reichstadt, mais celui de duc de Bordeaux. L'avocat général combattit cette thèse, et Cellier fut condamné à trois mois de prison et à 50 francs d'amende. Le tribunal acquitta Mlle Chardin.
Il serait facile de multiplier les exemples de ce genre. Les magistrats condamnaient de leur mieux,
et le commerce des bijoux séditieux n'en était pas notablement diminué.
Pour se défendre contre des adversaires nombreux, résolus, le g'ouvei-nement disposait d'une police peu scrupuleuse, mais active et habile. (1) Cette police dépendait, pour une large part, d'une association dont nous devons dire quelques mots.
Fondée au début de la Restauration par les Jésuites (qui avaient, comme on sait, à Paris, leurs principaux couvents à Saint- Acheul et à Montrouge), la Congrégation n'était d'abord qu'une réunion de huit personnes. Plus tard, de grands
(1) II y avait, cependant, dans celle police, d'anciens soldats de l'Empire peu favorables à la Restauration. Quelquesuns se réunissaient, pour y manifester librement leurs sentimenls bonapartistes, chez le restaurateur Lecourt, rue des Prouvaires. A son arrivée à la Préfecture de police, en 1821, Delavau en révoqua un certain nombre, et les autres mirent une sourdine à leurs opinions politiques.
(2) De l'impopularité des Jésuites et des accusations dirigées contre eux, cette épigramme du temps pourra donner une idée :
Nicolas disait à Lubin :
• Je suis ruiné, sur mon âme;
Un abominable coquin
S'en vient de partir ce malin.
Après avoir séduit ma femme.
Il m'emporte tout mon argent,
11 enlève ma fille Biigille.
— Bon Dieu ! dit Lubin tout tremblant.
C'est le diable \ — C'est un Jésuite »
Annuaire anecdoUque ou souvenirs contemporains, par F. de MoNTBOLL. Paris, 1827. p. 29.
personnages s'y affilièrent, parmi lesquels l'archevêque de Paris, Mgr de Quélen ; l'évêque d'Hermopolis, Frayssinous, futur ministre de l'Instruction publique; Mgr de Latil, le duc de Montmorency, et, dit-on, le comte d' Artois. L'abbé Ronsin, qui présidait les séances, devint bientôt le directeur spirituel de cette association, continuellement grossie par l'infaligable propagande de l'abbé Liautard, curé de Fontainebleau. La grande force de ses chef> au moins dans la première période, c'était le désintéressement. L'abbé Ronsin, qui pouvait tout demander, tout espérer, n'accepta jamais rien des ministres qui voulaient le lier à leurs intérêts.
En 1826, la Congrégation, renforcée par l'avènement d'un prince dévot, comptait quatre cents personnes, parmi lesquelles trois commerçants qu'on y avait admis à cause de leurs sentiments religieux et des services qu'on les jugeait susceptibles de rendre à leur parti, un imprimeur do Lyon, Rusand, un orfèvre et un marchand de bronzes de Paris, dont on fit, pour les récompenser, des fournisseurs du roi.
Les affiliés se réunissaient tous les (juinze jours, sous prétexte de jeu et de conversation, chez le duc de Rolian. Mgr de Quélen et Mgr de Frayssinous se montraient assidus à ses séances. Le duc d'Angoulême y vint une ou deux fois, en 1815, et n'y reparut plus.
37t I.A VIE PARISIENNE
Les membres de celte tissociation secrète se traitaient mutuellement de confrères. Ils s'engageaient à s'entr'aider. Ils devaient fréquenter le monde, afin de mieux le connaître et le dominer. Dix d'entre eux étaient chargés de visiter les autres et d'entretenir leur zèle.
D'autres sous-congrégations n'avaient pas tardé à se former: celle du marquis de Rougé,qui n'eut jamais beaucoup d'importance; celle du curé de Fontainebleau, dont les commissaires étaient affiliés à rassociation-mère, sous le titre de députés Lieutard.
La Congrégation disposait d'une très grande* influence : elle surveillait tous les fonctionnaires, elle nommait, elle i-évoqiiait, elle épurait surtout. Pour agir sur les classes populaires, ses moyens habituels étaient les prédications et les missions.
De vives attaques furent dirigées contre elle. jMontlosier, dans sa Dénonciation à la cour royale etdans son Mémoire à fo/j.s«//('r (publiés en 1826), lui porta de rudes coups, et, en 1828, lorsque le ministère Maitignac fit fermer les établissements des Jésuites, elle fut frappée à mort.
Delavau, sept ans auparavant, s'était fait son délégué et lui avait entièrement subordonné la police (1).
(1) " Tartufe dès lors devint préfet de police; son adminisilraliou eut pour succursales Saial-Acheul et Montrouye. •>
PARIS POI.ITini'E 37Ô
Les contemporains, suivant leurs opinions politiques, leurs passions ou leurs préjugés, ont très diversement apprécié Delavau,
<( C'était, dit Claveau (1), un petit juge qui, vers la fin de l'Empire, s'était élevé, à l'ombre des autels, jusqu'à des fonctions éminentes dans l'ordre judiciaire \celle de conseiller à la Cour royale de Paris) : il avait passé successivement par toutes les affiliations religieuses, et toutes avaient su le récompenser. D'abord il fut un des membres de la Petite-Eglise, puis il alla catéchiser dans les hôpitaux et dans les prisons ; enfin, il entra dans la Congrégation dont il était un des fermes soutiens. On l'admirait dans le parti... Il était instruit, calme, et s'exprimait avec la plus noble facilité : jamais, du reste, son visage n'a trahi la moindre de ses pensées. Il se possédait parfaitement dans les circonstances les plus graves, et il cachait avec art la sécheresse de sou cœur sous hi dignité de ses manières. Fidèle à ses maîtres sacrés et invisibles, il a rempli Paris
Jlisloire de ladminialration de M. de BeUeijme... Paris, ISSO, p. 8.
Les préfets <ie police sous la Restauration ont élé : Bourrieniie (12 au 20 mors 1815); Héal (21 mars nu 2 juillet IHlà); Courlin (2 ou y juillet 1815) ; Decazes (10 juillet au 25 septembre 1815); Angles (25 septembre 1815; au 20 décembre 1821); Delavau (20 décembre 1821 au 6 janvier 1828); de Hellcyme (6 janvier 1828 à 1S29); Maugin (1829 à 1830).
(1; Lu Police de l'iiria et ses abus... p. 119.
de chapelles, et il a envoyé avec exactitude les gendarmes et les mouchards à la messe. »
En revanche, Canler constate dans ses Mémoires (1) que, pendant les six années que Delavau dirigea la police, « aucun des employés placés sous ses ordres n'a jamais pu commettre un acte de concussion, de prévarication, d'attentat aux bonnes mœurs ou de liaisons repréhensibles, sans qu'aussitôt sa révocation fut prononcée. »
Entre ces accusations et ces éloges, il faut prendre une moyenne et admettre que Delavau fut simplement le haut fonctionnaire français qui, sous tous les régimes, se donne les convictions les plus favorables à son avancement.
S'il essaya, comme l'assure Canler, d'épurer la police, il dut trouver cette opération plus nécessaire que facile. L'administration qu'il dirigeait fourmillait d'individus peu recommandables, relégués dans les postes d'agents provocateurs qu'on aurait d'ailleurs, il convient de le reconnaître, malaisément confiés à des attachés d'ambassade (2).
Ces agents provocateurs, qui se rapprochaient
(1) Paris, 1862, p. 36.
(2) Ces agents provocateurs étaient en général placés sous les ordres de l'ancien commissaire de police du quartier du Mail, Garnier, nommé en 1820, après l'assassinat du duc de Berry, inspecteur général adjoint, avec la direction de la police politique.
PARIS POMTIQLE 377
du Gibassier de Dumas beaucoup plus que du Javert de Victor Hugo, étaient souvent des étrangers. Habiles à se grimer, ils jouaient tous les rôles, à commencer par celui d'honnête homme; ils prenaient tous les costumes, et de préférence celui d'officier en demi-solde.
Pour mettre la main sur les Patriotes de 1816, ils endossaient la longue redingote, coiffaient le tromblon aux larges ailes, ornaient leur boutonnière du ruban rouge, et, en affectant le plus ardent bona|)artisme, colportaient dans les ateliers, dans les cafés, la proclamation que l'un d'entre eux, et un des plus habiles, Scheltein (1), avait en quelque sorte dictée à Pleignier, Carbonneau et Tolloron, à qui elle coûta la vie.
En 1820, un ancien officier supérieur, Millard, dont j'ai parlé au début de ce chapitre, s'était lié, à son retour du Texas, avec deux pseudo-capitaines qui avaient pris les noms de Duverneùil et Sinard et qui s'appehnent en réalité Vauvei'sin ou Auversin et Chignard ou Chinard. Ces deux agents provocateurs firent signer, un soir, à leur complice, un pacte ainsi conçu :
« Nous jurous, Jean-f3aptiste Millard, baron de
(1) Scheltein obtint |)lus t.tnl, dit-on, sous le nom de Dubois (du bois dont on fait les mouchards), une place de sous-ins[jcclcur des boues et de l'éclairage de Paris, aux appoint»înients de 6.000 francs.
Sully, lieutenant-colonel du 9" hussards, Nicolas- Auguste Duverneuil et Jacques-Jean Sinard, tous deux capitaines de cavalerie, de mourir pour la vraie liberté sans royauté, à moins que ce ne soit pour Napoléon second.
« Fait à Paris, le 20 mars 1820. »
Munis de ce pacte, les deux compères se hâtèrent d'aller l'apporter à la Préfecture de police. Millard, arrêté aussitôt, fut condamné à dix ans de bannissement.
Avant d'être mis, en 1817, à la tête de la police de sûreté, Vidocq, entré dans la police en 1810 (au moment où, avec d'autres forçats, il attendait à liicctre le départ de la chaîne qui devait le reconduire au bagne, d'où il s'était évadé), avait joué, et d'une manière tout à fait supérieure, le rôle d'agent provocateur (1). En 1816, il aidait Scheltein à compromettre les malheureux Pleignier, Tolleron et Carbonneau, et on l'avait vu dans le cabaret, Au Sacrifice d'Abraham, avec un certain Ricloky, déguisé en officier en demi-solde (2).
(1) On prctcnd qu'il fut un de ceux "jui, le 31 mai 18U renversèrent la statue de ISapoléon.
(2) En 1827, Vidocq cessa d'être chef de la brigade de la sûreté et on lui imposa une retraite qui dura jusqu'en 1832. A cette époque il rentra pour quelque mois dans la brigade de la sûreté reconstituée, mais un arrêté préfectoral du 15 novembre 1832 décida qu'aucune personne ayant subi une condamnation infamante ne pourrait faire partie de la police.
PAHis foi-iTiui 1-: 3;y
D'autres mouchards se contt'iitainit de besugnes plus modestes. Un nommé Leblanc, ngent de la brigade de ]M. de Pins, s'était donné comme spécialité de colporter mystérieusement, dans les restaurants et les cafés du quartier de la Bourse, des gravures séditieuses. Il fit arrêter ainsi plus d'un amateur d'estampes bonapartistes.
De ces agents provocateurs, à lamine basse, à la démarche tortueuse, les rues, les promenades, les théâtres, les cabarets populaires ou les cafés élégants, les débits de marchands de vin et les restaurants à la mode en étaient pleins. Ils se glissaient partout. Pourtant ils tendaient leurs pièges et poursuivaient leur gibier, lis étaient à l'airùt d'un mot, d'un regard. Pourvoyeurs infatigables de la prison ou de l'éehafaud, rien de ce qui peut compromettre un homme ne leur échappait.
L'opposition, grâce à eux, se sentait sans cesse surveillée, traquée, mais il lui restait cependant un i-efuge, le journal.
Après la chute de Napoléon en 18l/i, la presse s'était, du jour au lendemain, tournée contre lui — et on y avait aidé un peu :
« Pendant que les meneurs du parti royaliste s'agitaient tumultueusement pour faire triompher la bonne cause, un oflicier vendéen, hiimme intelligent et énergique, le marquis de la Grange, prenait à l égard des journaux, dont il avait compris
l'importance dans ces moments de crise, des mesures qui devaient servir bien plus efficacement la cause royale. La connaissance qu'il avait de la langue allemande l'avait mis en contact, dans la journée (du 30 mars) avec plusieurs officiers de l'armée alliée, et son nom, ses sympathies politiques, avaient resserré ces rapports. Il on profita pour obtenir du général Sacken, gouverneur militaire de Paris, un ordre qui plaçait tous les journaux sous la surveillance d'un royalisle obscur, mais dévoué, nommé Morin. Après avoir installé celui-ci à la Préfecture de police en sa nouvelle qualité, il se transporta dans tous les bureaux de journaux, et y plaça des rédacteurs qui s'y établirent soit à titre d'anciens propriétaires dépossédés, soit en qualité de censeurs. Dès la soirée du 31 mars, les membres du gouvernement provisoire avait signé, dit-on, un arrêté qui autorisait les anciens propriétaires du Journal des Débals à rentrer dans leur propriété. Les nouveaux rédacteurs reçurent tous pour mot d'ordre d'iinnoncer quo la cocarde blanche avait été arborée par la population de Paris, et que les armées alliées avaient été accueillies par les cris mille fois répétés de : Vive le Roi! Vivent les Boarbons !
« Cette prise de possession des instruments de la publicité politique fut accomplie dans la nuit, de sorte que la métamorphose fut aussi soudaine que
Le SlNGt LIBIRAL
On nppelle vulç:iiremem cet animal Cii.u v ■:, riiulépenJaiit.
PAIilS POr.lTIQUE 381
complète. Le 30 murs (1), toutes les nouvelles étaient rédigées dans le sens impérial, chaque ligne respirait le plus entier dévouement à l'Empire et à l'Empereur : le l'"' avril, ces mêmes journaux maudissaient l'Empire, traitaient TEmpereur de tyran, de Robespierre à cheval, de tigre à face humaine (2), vantaient les bienfaits de l'invasion, et appelaient de toutes leurs forces la venue des Bourbons (3). »
Un article satirique du Nain Jaune., article daté du 15 décembre 18l/i, nous fait connaître les principaux journaux de cette époque :
« Sur un cénotaphe renfermant les cendres du
(1) « Quelques journaux, notamment les Débafs, ne parurent pas le 31 ; ceux qui furent publiés ne contenaient que fies nouvelles de théâtre et des articles de littérature. » (Note de Matin.)
(2) On ne se borna pas à le traiter de scélérat, à nier son génie, on contesta jusqu'à son prénom :
« Il est temps de faire connaître au public, écrivait, le 8 avril, /e Journal des Débals, que Bonaparte ne s'appelle pas Napoléon, mais Nicolas : cet homme voulait paraître extraordinaire en tout, et jusque dans son nom de baptême. •> El le même journal ajoutait dans son numéro du 9 : « Il est bien certain que Honaparle ne s'appelle pas Napoléon ; mais un habitant d'Ajaccio, son allié, et qui demeure à Paris, assure que le véritable prénom du faux grand homme est Maxiniilien, au lieu de Nicolas. Il ajoute qu'il n'a chanf^é de [)rénom que pour éviter que le peuple ne le comparAl à Maxiinilien Robespierre, son devancier, d'exécrable mémoire. »
(3) ll.MiN, llUloire de la presse en France, Paris, I8()l t. VIII, p. 35.
Mercure (1), qui jouit du sommeil qu il a procuré si longtemps à ses lecteurs, s'élève le Nain Jaune, armé d'un arc et d'un carquois rempli do traits ; il les lance sur tous ceux qui l'environnent. Déjà le pauvre Journal royal (2), sous la figure de Bi'idoison, en a reçu un dans la gorge ; d'une voix bégas'ante, il s'étonne de son peu de succès, et présente d'un air piteux la liste de ses abonnés qui est encore en blanc. Il laisse échapper ces mots : « Je suis encore plus béte que ces dames. « lia à ses côtés /a Gazelle de France cl la (Juolidienne. La Gazelle de France, dont l'extrait de baptême remonte au milieu du dix-septième siècle, et dont les idées datent d(! beaucoup plus loin, est représentée sous la figure d'une vieille décrépite en habit de cour. Les femmes, à cet âge, tiennent beaucoup à leurs amants, et ne voient pas sans chagrin s'envoler leurs conquêtes : la vieille Gazelle déplore la perte de son Franc Parleur (3), qu'elle aura de la peine à remplacer. La
(1) Fondé en 1(172, le Mercure galanl, après avoir porte dif; férents noms, devint: de 1724 à 1791, le Mercure de Franccde 1791 à l'an VIF, le Mercure français, et de nouveau, de l'an VII à 1820, le Mercure de France. Ses principaux rédacteurs sous la l\e-:tauration furent: Fontanes, Chateaubriand, Fiévée, de Wailly, de Bonald, Auger, etc.
(2) Le Journal roifal, dont l'inspirateur était M. de Donald, vécut du IT octobre 1814 au 20 mars 1815.
(3) Sous ce pseudonyme, M. de Jouy publia une série d'articles dans la Gazelle de France.
PARIS POI.ITIOIE 383
Ouolidle/ine (1), sous les liiibits delà nonne sanf/lanie (2), les yeux en pleurs, le visage enflnmmé, agite avec fureur une marotte composée d'une tête (le mort et d'un tibia, en s'écriant : Guerre aux idées libérales. On reconnaît à ces attributs l'agréable variété de ce journal, rédigé par les auteurs les plus légers du vaudeville et les politiques les plus profonds de la Révolution, et où I on rencontre le touchant amalgame des massacres du 2 septembre et des flons-flons de Cadet Buteux. Sur le devant du tableau, un bon bourgeois de l'aris, enfoncé dans son fauteuil, ronfle sur la seconde page du Moniteur, et disparaît sous cet ('norme feuille. A la gauche du Nain Jaune, et sur le devant, on remarque un jeune homme plein de santé, en habit de garde national : il représente le Journal de Paris (3) à califourchon sur une bar-
(1) Son premier numéro est iliz 22 septembre 17fl2. Elle cessa de paraître en lévrier 1847. Principaux rédacteurs sous la Restauration : Fiévce, Laurenlie, Malto-Brun, BerchouN, Merle, Charles .Nodier, Malitourne, Capeliguc, iMennecliel, Poujouiat, Janiii, etc.
(2) Personnage d'un roman qui avait à celte épotjue beaucoup de vogue, le Moine, par Li.wis.
(3) Le premier journal français qui ait été quotidien. Fondé le 1" janvier 1777. Il cessa de paraître le 17 mai 1840. En 1811, si.\ journaux supprimés avaient été réunis au Journal de Paris : le Journal du soir, le Journal (cl non Dullelin, comme il est dit plus loin) du commerce, le Courriel (le l'Europe, la Feuille économique, le Journal des curés et le Courrier des apeclacles.
ri(|ue de vin de Bordeaux et appuyé sur le Bulle- Vin du Commerce. Il proclame gaiement les idées libérales, et soutient ses opinions, avec la Charte constitutionnelle placée àcôté de lui ; dans son bonnet de grenadier, il reçoit les pièces d'or qui tombent d'une sacoche percée que tient la Cassandre du Tableau parlant (1) : c'est le Journal des Débais [1). Il regrette, la larme à l'œil, ses vingt-huit mille abonnés, réduits à quinze mille depuis six mois. Ils sont passés, mes Jours de fêtes ; ils sont passés, ils ne reviendront plus, sont les seules paroles qu'il ait la force de l'aire entendre. Enfin, à l'extrémité du tableau, se trouve le Journal général de France (3), sous la figure d'Arlequin ; son habit de toutes pièces fait allusion à la bigarrure de ses opinions... Le Journal des Modes (II) a pour emblème un carton de modiste à demi renversé. Enfin, dans l'éloignement, s'élève une pyramide en l'honneur des dieux inconnus
(1) Comédie en vers, mêlées d'ariettes, paroles cI'A.nskalmk musique deGnÉTRV, qui fut jouée pour la première foi> aux Italiens, le 20 septembre 1709.
(2) Depuis le l'"" avril 1S14, il portait le nom de Journal des Débals politiques et littéraires. Il comptait parmi ses rédacteurs : Chateaubriand, Villemain, Salvandy, Nodier.
(3) Journal général de France, par Roujoux, Moreau, Bert, Carion-Nisas, Cugnet de Moniarlot, Benjamin Constant, du l" septembre 1814 au 7 mai 1819. Placé sous l'inspiration de Royer-CoUard, il était constitutionnel.
(4) Le Journal des Dames et des Modes, fondé par La Mésangère en juin 1797 et qui vécut jusqu'en 1838.
(diis ignotis); elle contient les titres d'un grand nombre de journaux (1), dont la nomenclature a dû coûter beaucoup de recherches à l'auteur du dessin. »
Dans un pays ou l'incapacité et Timprobité, si répandues qu'elles soient, permettent de tout espérer, de tout obtenir, dans un pays où la conquête du pouvoir conduit inévitablement à l'abus du pouvoir, et où gouverner c'est opprimer, plus un régime dure, plus, se croyant sûr du lendemain, il se carre dans l'arbitraire et l'injustice et devient impopulaire. La Restauration, quoiqu'elle ait eu un plus noble idéal que certains régimes qui lui succédèrent et un personnel moins taré, moins stupide et moins vil, ne put pas cependant échapper à cette loi. De là le succès rapide et constant des journaux de l'opposition. Tandis que les feuilles gouvernementales ne vivaient guère que de subventions, ils voyaient, eux, augmenter sans cesse le nombre de leurs abonnés. Ils en avaient à la fin de l'année 1825, /i/i.OOO contre 12.580 que se partageaient leurs adversaires (2).
Quels furent ces journaux qui représentèrent sous la Restauration les idées libérales, parce
(1) Journaldu Palais, Journal des notaires. Bulletin de pharmacie, Gazelle de santé, Spertateur, Journal de botanique, Magasin encyclopédique. Journal de la Reslauralion, etc.
(2j Mai IN, Histoire de la presse en F. ance. t. \U\. p. 415,
"386 LA VIR PARISIICXNr:
qu'on est toujours libéral quand on appartient à l'opposition ?
Le Consliiutionnel avait débuté le i^^ mai '1825 sous ce titre l'Indépendant qu'il conserva jusqu'au 7 août 1815. Depuis cette époque jusqu'au l^"" mai 1819, il s'appela tour à tour fEcho du soir ou iAnii du Prince^ le Courrier général politique et littéraire, le Consliiutionnel, le Journal du Commerce. Le 2 mai 1819 il reprit son litre définitif. Ses polémiques étaient graves, courtoises et n'en avaient que plus de portée.
Fondée en remplacement du Mercure, mais avec d'autres tondances, la Minerve Française — de février 1818 à mars 1820 — fut, suivant la très juste expression de Lamartine, la Satire Ménippée de la Restauration. Elle avait pour principaux rédacteurs Evariste Dumoulin, Aignan, Henjamin Constant, Etienne, Jay, de Jouy, Tissot, Lacretelle aîné. Ou essaya d'y concilier ce qu'il fallait garder de la République et de l'Empire et ce que le nouveau régime appointait d'utile et de salutaire. Etienne publia dans cette revue des lettres qui méritent pleinement le nom de chefsd'œuvre, et dans lesquelles il raillait, avec autant de bon sens que d'esprit, les coteries politiques, des lettres qui contribuèrent beaucoup au succès de la Minerve française, et qui, en 1820, la firent suppi'imer.
PARIS l'OI.ITIOLE
Le Miroir des speducles, des lettres^ des mœurs et des arls, comptait parmi ses collaborations Arnault, Jouy, Emmanuel Dupaty, Cancliois- Lemaire. Fondé le 15 février 1821 il vécut jusqu'au 24 juin IS'23. Après une interruption d'un mois, il reparut le 16 juillet 1823, sous le titre de la Pandore, journal des spectacles, dont le dernier numéro porte la date du iU août 1818 (1).
L'Album, journal des arts, de la littéi'ature, des mœurs et des théâtres, débuta le 19 juillet 1821, et subit une long-uo interruption du 25 mars 1823 au 25 novembie 1828. Il avait pour directeurs François drille et Maoaloii.
Le type de cette petite presse d'opposition, légère, gaie, plus malicieuse <|ue méchante, c'est le Nain Jaune (2).
Rédigé par Caucliois-Lemaire — qui le fonda ou [)liit')t (pii lui dotnia une forme nouvelle — p;ir l-2tienne, de Jouy, Bory de Saint-Vincent, Harel, -Merle, Lel'( bvre-Duraflé... et par Louis W^I II qui, dit-on, lit jeter des articles dans la IJouche de
(1) Du 24 juin au ItJ juillet 1823, queltiui;» numéros avaieiil paru avec ce titre provisoire, le Sp/iinx.
'< Un des rédacteurs ûc la Foudre journal ultra-royaiistei, en lisant le Miroir au café dos Colonnes, disait : « Je vois dans ce journal unAnoqui v«'iil lairi^ de resjjrit. — Il parait, lui répondit un assistant, que voil.'i nu miroir bien ndéic. » Desciiiens, llihlio^jraphic de- journaux, Paris, 1829, p. ;j8o.
(2) 11 y eu sous la HeslauraLion : le .Vt///i, le Nain bleu, le Nain couleur de rose, et le Xnin rerl.
Fer, l'ancien Journal des Ai'ls, de Litlératureei de Commerce, qui datait du 8 thermidor an VII, devenu à son 341® numéro, le 15 décembre 18 U, le Nain Jaune, était un bonapartiste déguisé en libéral constitutionnel. Il se gardait bien de tro}) laisser voir ses opinions, et ses attaques contre la Restauration n'eurent jamais le caractère de violence que nous aurons à signaler dans d'autres feuilles. Cette modération provenait d'un doublt respect pour le bon goût... et pour la censure.
Le Nain Jaune avait créé l'ordre des Girouettes, qui comptait d'innombrables titulaires. Dans son cinquième numéro il publia les statuts de l'ordre des Chevaliers de l'Eteignoirqui avait pour armoiries: de sable àl'éteignoir d'or, au chef d'argent ; pour support de l'écusson : une chauve-souris aux ailes étendues, et pour devise : Solâ nocle salus. Les. Chevaliers de l'Eteignoir étaient désignés par un anagramme ou par la traduction de leur nom en latin de cuisine. Faciuntasinos, était Fontanes ; Rubernions, Rougemont ; Micaldo, Michaud ; etc.
Quand ils ont trop d'esprit, les journaux meurent jeunes. J^e Nain Jaune disparut le 15 juillet 1815 (1).
(1) Citons encore parmi les petits journaux d'opposition (Je cette époque : l'Homme ^m(1817-1818) continué, par le Nouvel Homme grla (1818-1819); les Lellres normandes, par Léon Thiessé (du 18 septemhre 1817 au 11 septembre 1820); /e Figaro, le Corsaire (fondé le 6 février 1822).
Dans la plupart de ces feuilles, soumises au cuiiti'ôle d'un censeur, la polémique se dissimulait de son mieux. En voici un exemple, qui est peutêtre le plus curieux de tous.
Manuel, le 26 février i823, à propos d'une discussion sur la guerre d'Espagne, avait prononcé cette phrase : « Ai-je besoin de dire que le moment où les dangers de la famille royale en France sont devenus plus graves, c'est lorsque la France. . . la France révolutionnaire a senti qu'elle avait besoin de se défendre par une force nouvelle et par une énergie toute nouvelle. » On voulut y voir, ce qui n'y était pas, une apologie du régicide. Le
3 mars, Manuel fut exclu de la Chambre, et le
4 mars, il en fut expulsé.
Le lendemain 5 mars, on lut dans le Miroir un compte rendu d'un livre qui était alors en vente et qui avait pour titre :