SECONDE ÉDITION
Chez Audin, libraire, quai des Auguslins, n°'2.b. Ce compte rendu, comme on va le voir, iifst
(1) Par Abkl GouJO^. La première édition avait paru en
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qu'un éloge déguisé du député libéral quo venaient d'exclure ses collègues :
« Je ne sais en vérité de quels termes me servir pour exprimer d'une manière convenal)le la haute estime que je professe pour le Manuel dont je Aais parler. Les qualités les plus heureuses se réunissent pour en l'aire Fohjet de radmiration générale. Les hommes prévenus ou passioiuu'S, ceux qui n'ont aucune idée des convenances, des principes de la société et des lois du bon Ion, [)()U)'ront seids contester au Manuel en question cette immense supériorité de raison qui est devenue poj»ulairc, malgré l'obstination dcis coTitroversistes nu peut-être aussi à cause de cette obstination.
« Le Manuel est parvenu à sa seconde thlition, nonobstant les clameurs (h; haro des gens <pii aiment à s'alîranchir de toutes les règles, et qui ne conservent dans leurs actions, leurs gestes et leurs paroles, ni décence, ni mesure, ni politesse. Ce succès immense, qui le justifie mieux (pie ce guide de conduite que je ne saurais trop rt'e<Miimander ? Quelle lucidité dans les idées! Quelle clarté dans leur énonciation ! Quelle l'orce dans la manière de poser les principes ! Quelle sagacité dans les distinctions établies entre le bon, le mauvais, 1(! convenant et l'insoutenable ! Tout prévient en sa laveur. Le style n'est pas son seul méi'ite;
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que si on le considère sous le rapport typogr;ij)hiqup, quel caractère ! c'est du romain ; et sa justification ! Est-il quelque chose de plus satisl'uisant, de plus beau, de plus élégant!
« Le Manuel dout j'oulreliens les lecteurs du Miroir est fécond en grandes pensées, en maximes utiles. Voici quelques-uns de ces préceptes qui doivent faire fortune, non seulement dans les grands salons de la capitale et des départements, mais encore dans les maisons les moins 0[)ulenlos :
« Il est défendu parla politesse de jamais inler- « rompre personne... Si on vous demande votre « avis, donnez-le de bonne foi, et ne paraissez pas « mieux instruit de la chose en question que le « narrateur lui-môme. » (p. 70.}
« Si deux personnes ont mis en discussion une « question quelconque, et si le reste de la compa- « gnie forme une espèce d'auditoire, que chaque « interlocuteur écoute l'autre avec politesse, et lui « laisse, sans l'interrompre, défendre son opinion « jusquau bout. Quand il a iini, que l'on réponde « avec modération, sans chaleur et sans emporte- « ment, et que l'on montre, avec des ménagements « pleins de délicatesse, dans quel point de son « raisonnement il s'est tronqjé. » (p. (57.)
« Si le Manuel est souvent grave, il est aussi quelquefois d'une gaieté piquante qui plait inliui-
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ment. L'article des jeux de société n'est pas celui qu'il traite avec le moins d'esprit. Le jeu de l'avocat est très ingénieusement trouvé; il y est expressément établi que l'accusateur ne peut être avocat ni juge, et qu'il faut charger de cet emploi un des joueurs qui a donné des gages (p. 20Z|). Le Manuel parle ensuite des peines attachées aux fautes du jeu, et il dit à ce sujet (p. 88) : « Je conseille de « ne pas trop multiplier ces sortes de péniten- « ces. »
« Pour terminer un éloge bien mérité, mais trop court sans doute, je finis par dire que le Manuel fait hoiîneur à la France et aux presses de M. Constant Chantpie. Je le recommande à toutes les personnes qui ont à cœur de s'instruire des lois de la bonne compagnie ; quant à moi, je l'aurai toujours dans ma chambre. »
Tous les journalistes de l'opposition ne maniaient pas avec cette délicatesse la plaisanterie. Un des plus violents, et d'une violence grossière et haineuse, fut un rédacteur de rAlbum, Fontan.
Fontan, né à Lorient le U novembre 1801, avait été commis dans l'administration de la Marine. Il assista en 1820 à un banquet offert, à Lorient, à Villemain, député libéral. 11 donna quelque temps après sa démission ou plutôt on la lui imposa, et il entra à l'Album, comme rédacteur occasion-
nel (1). Rédacteur en chef des Tableltes [2), il resta peu dans ce journal et revint à l'Album, où il se signala par ses articles agressifs — ce qui lui valut en 1823 une villégiature dans les prisons de Vannes — et où il publia, le 20 ]uinl829, contre Charles X, l'article qu'on va lire et qui est d'une inexcusable brutalité :
LE MOUTOX ENRAGÉ
« Figurez-vous un joli mouton blanc, frisé, lavé chaque matin, les yeux à fleur de tête, les oreilles longues, la jambe en forme de fuseau, la ganache autrement dit la lèvre inférieure) lourde et pendante, enfin un vrai mouton de Berri ! Il marche à la tête du troupeau, il en est presque le monarque. Un pré immense sert de pâturage à lui et aux siens. Sur le nombre d'arpents que ce pré contient, une certaine quantité lui est dévolue
(1) Peut-être comme coureur. On nppeljiit ainsi les reporters. Il n'y en avait qu'un par journal : << Le coureur d'un journal est ordinairement un pauvre diable dont tout le m(''rite est dans les jambes : c'est celui qui va chercher, d'un bout à l'autre de la ville, les événements, les on-dil, les accidents, les bruits publies qui remplissent les premières pages de la feuille quotidienne. » Rou(;emont, le Rôdeur français ou les Mœurs du jour, Paris, 1822, t. IV (dans une étude intitulée : Intérieur de journal).
(2) Les Tablettes (1820-182i), fondées par J.-B. Gouriet, devinrent avec leur nouveau directeur, Cosfe, \ partir de janvier 1823, un journal d'opposition et d'avanl-garde.
(le plein droit. C'est là que pousse l'herbe la plus tendre ; aussi devient-il gras ; c'est un plaisir ! Ce que c'est pourtant que d'avoir un apanage ! - « iXotre mouton a nom Pioi)in. Dès que les petits i-nrants l'aperçoivent, ils crient en courant après lui: « Ah! voilà Robin-Mouton!... Qu'il estgen- '< til, Robin-Mouton ! » Robin n'est pas fier ; il se ];iisse facilement approcher. Il répond aux compliments qu'on lui fait par des salulatinns gracieuses ; il montre ses dents en signe de joie. (Quelquefois même il porte la complaisance jusqu'à bêler. Oh ! c'est alors que les applaudissements éclatent! On l'entoure, on le félicite, on lui adresse mille questions : « Veux-tu que je te noue « ce ruban autour du cou, moucher Robin ? Je ne « serrerai pas trop fort. — Que ta laine est belle, « Robin ! Est-ce qu'on va te tondre bientôt ? »
Tondre Robin, bon Dieu ! l'on n'aurait garde ! Il défendrait sa toison, iinguibiis ei roslro, car, malgré son air de douceur, il est méchant, quand il s'}^ met. 11 donne dans l'occasion un coup de dents tout comme un autre. On m'a raconté qu'une brebis de ses parentes (la duchesse d'Angoulème) le mord chaque fois quelle le rencontre, parce qu'elle trouve qu'il ne gouverne pas assez despoti- (piement son troupeau ; et, je vous le confie sous le sceau du secret, le pauvre Robin-Mouton est enraoré.
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« Ce n'est pas que sa ray\.' soit apparente ; au contraire ; il cherche autant que possible à la dissimuler. Eprouve-t-il un accès ? A-t-il besoin de satisfaire une mauvaise pensée ? il a bien soin de regarder auparavant si personne ne Tobserve : car Robin-Glouton sait quel sort on destine aux animaux qui sont atteints de cette maladie. 11 a peur des boiilittes, Robin-Mouton.
« Et puis il sait sa faiblesse ! Si encore il était né bélier ! Oli 1 quil userait largement de ses deux cornes ! comme il nous ferait valoir les prérogatives sur la gent moutonnière qui le suit. Peutêtre même serait-il capable de déclarer la guerre au troupeau voisin. ■Mais, hélas ! il est d'une famille qui n'aime pas beaucoup à se battre, et, quelles que soient les velléités de conquête qui le chatouillent, il se ressouvient avec amertume que c'est du sang de mouton qui coule dans ses veines.
« Cette idée fatale le désespère... Console-toi, Robin; tu n'as pas à te plaindre. Ne dépend-il pas de toi de mener une vie paresseuse et commode ? Qu'as-tu à faire du matin au soir ? Rien. Tu ])i)is, tu manges et lu dors. Tes moutons exécutent tes ordres, contentent tes moindrescaprices ; ils sautent à ta volontt; ! que demandes-tu donc? Crois-moi, ne cherche pas à sortir de ta quiétude animale. Repousse ces vastes idées de gloire qui sont trop grandes pour ton étroit cerveau. Végète,
ainsi qu'ont végété tes pères. Le Ciel t'a créé mouton, meurs mouton. Je te le déclare avec franchise : tu ne laisserais que d'étreun charmant quadrupède... si, in pello, tun'étais pas enragé. »
Pour cet article, encore plus bête que méchant, Fontan fut condamné à 10.000 francs d'amende, cinq ans de prison et cinq ans de surveillance. Il se sauva en Belgique, séjourna ensuite en Hollande, dans le Hanovre, en Prusse, et bientôt, las de ses continuelles pérégrinations, suspect partout, il se décida à rentrer en France. Il fut emprisonné à Sainte-Pélagie et, ayant refusé de signer un recours en grâce, il y resta jusqu'en 1830 (1).
Un autre journaliste, Magalon, codirecteur de l'Album, avait été, six ans auparavant, à la suite d'attaques contre les Jésuites, victime d'un odieux traitement, dont les honnêtes gens de tous les partis flétrirent l'inutile barbarie.
Arrêté chez lui, le 3 février 18"23, il fut conduit au Palais de Justice et de là à la prison de la Force. Transféré à Sainte-Pélagie quelque temps après, à la suite d'une condamnation à treize mois d'emprisonnement, on le fit descendre, le 22 avril,
(l) La Révolution de 1830 le mit en liljcrté et le gouvernemont de juillet, en 1831, le décora. Fontan a composé plusieurs pièces de théâtre etentre autres une Gillelle de A'arbonne.