‹ La vie parisienne sous la restaurationChapitre 39 sur 41 · MÉRIMÉE · texte numérisé non relu

MÉRIMÉE

La première représentation était fixée au 25 féviier, Victor Mugo avait refusé les services de la claque du Théâtre-Français. Il pouvait compter sur une claque plus désintéressée et plus

fil Viclor Iluf/o raconté par un témoin de sa vie, t. II, p. 20.").

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conTaincue. Tous ses amis t'taieiit mobilisés pour la bataille qui se préparait, des poètes, des peintres, des sculpteurs, de vulgaires prosateurs et même des gens du monde : Théopliilo Gautier, Gérard de Nerval, Balzac, Auguste de Cliatiiion, Pétrus Borel, Berlioz, Pi-eault, Achille et Eugène Deveria, Nanteuil, Auguste Maquet, Eugène de Saxe-Cobourg, et bien d'autres.

Ils entrèrent dans le théâtre par la porte de la rue de Valois. « Dès 1 heure, les innotnbral)les passants de la rue Piichelieu virent s'accumuler une foule d'êtres farouches et bizarres, barbus, chevelus, babilles de toutes les façons, excepté à la mode, en vareuse, en manteau espagnol, en gilet à la Piobespierre, en toque à la Henri H, ayant tous les siècles et tous les pays sur les épaules et sur la tète, en plein Paris, en plein midi. Les bourgeois s'arrêtaient, stupéfaits et indignés, ^I. Théophile Gautier surtout insultait les yeux par un gilet de satin écarlate et par Fépaisse chevelure qui lui descendait jusqu'aux reins (1), »

Ce que fut cette première, Théophile Gautier luimême le rappelait huit ans plus tard dans un de ses feuilletons de la Presse :

« Jamais œuvre dramatique n'a soulevé une plus vive rumeur, jamais on n'a fait autant de bruit

(1) Victor Hugo raconté par un témoîn de sa vie, t. II, p. 2fi9.

autour d'une pièce. Hernani était le champ de bataille où se colletaient et luttaient, avec un acharnement sans pareil et toute l'ardeur passionnée des haines littéraires, les champions romantiques et les athlètes classiques ; chaque vers était pris et repris d'assaut : un soir, les romantiques perdaient une tirade ; le lendemain, ils la regagnaient, et les classiques, battus, se portaient sur un autre point avec une formidable artillerie de sifflets, appeaux à prendre les cailles, clefs forées, noyaux percés, et le combat recommençait de plus belle. Qui croirait, par exemple, que cette phrase si simple : « Quelle heure est-il ? — Minuit ! » ait excité des tumultes effroyables ? Il n'y a pas un seul mot, dans Hernani, qui n'ait été applaudi ou sifflé à outrance ; en effet, Hernani^ si l'on se rapporte à l'époque où il a été joué est une pièce de la plus audacieuse étrangeté ; tout y est nouveau : sujet, mœurs, conduite, style et versification. Passer tout d'un coup des pièces de MM. Delrieu, Arnaud, Jouy et autres, à C(i drame de cape et d'épée ; après cette fade boisson édulcorée, boire ce vin de Xérès, haut de bouquet et de saveui', la transition était brusque » [\).

Le succès — plus littéraire que dramatique — à' Hernani eut éA^idemment pour principale cause

(1) Le 22 janvier 1838 (à propos d'une reprise.

le merveilleux talent de Victor Hugo, mais rap|>iii dévoué, ardent, que lui prêtèrent ses amis y contribua pour une large part. Comment avait <'té composée la salle, ou du moins le parterre, dans cette période de lutte où il fallait défendre la pièce, qni ne se défendait pas encore toute seule, un de ces spectateurs de la première heure va nous le dire (t) :

« Il y avait alors à Paris un petit journal qui en formait trois, ou, si vous voulez, trois petits journaux qui n'eu formaient qu'un. Pour l'explication de ce phénomène, vous saurez que les fondateurs, voulant échapper à certaines dispositions df la loi sur la presse quotidienne, avaient imagiiu' de publier trois journaux en apparence séparés, et ([ui paraissaient tour à tour. Si un s'appelait le Sijlphe, un autre le Trilby ; je crois, sans être sûr, que le titre du troisième était le Follet (1). (Chacun avait son gérant signataire, mais 11 n'y avait qu'un seul et même bureau, rue des Jeûneurs : nom d'assez mauvais présage... Le cachet l<î plus remarquable de ce journal à triple

(1) Théodoiu-. Mcrf.t, l Histoire par le Ihéâtre, t. H, p. 3711.

(2) Le Sylphe, journal des salon?, parut le 1" juin 182ît; le Lnlin (cl non pa^ le Follet, coiiune le dit Mur<'t , le 2 juin, et le Trilhij, le 3 juin. Chacun de ces trois journou.v, qui on ic.-ilitr- n'en formaient qu'un, p;ii';ii><s;ut di-nx fois ii.n- -i-uiaine et écli.ippait ainsi aux rigueurs du lise qui vis;iiciil surtout les feuilles quotidiennes.

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tète, c'était (i'ètro imjtiiiui' sur papier rose, invention qui probablement parut merveilleuse à son auteur...

(( Or, un de mes camarades de l'Ecole de droit, rpii avait quelques velléités littéraires, était eu relations avec les rédacteurs du journal ou des journaux roses. Il m'introduisit auprès d'eux comme désirant m'essayer dans leurs feuilles légères ; et j'eus, en effet, le plaisir d'y voir paraître quelques échantillons de ma prose, qui sont bien loin de m'inspirer des souvenirs d'orgueil. L'insertion de mes petits bouts d'articles me valut l'honneur de recevoir gratis /e Sylphe et ses deux frères jumeaux. Néanmoins, ce ne fut pas tout. En même temps que le triple journal faisait une guern; d'allusions et de plaisanteries au ministère Polignac, il était chaleureusement dévoué aux intérêts de la nouvelle école. Il (.'ut sa part de billets pour llernani, et, à la seconde représentation, on voulut bien me donner une place. Jugez si je fus heureux de cette bonne fortune.

«Ces billets-là entraient d'avance par nue porte dérobée, par une porte d'amis. Je lus plaee à l'orchestre. La salle était garnie depuis le haut jusqu'en bas de véritables battoirs humains. Près de moi, dans un bataillon d'élite, se distinguait un chef de file des plus chauds, que j'entendis appe-

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1er par un nom fort connu de[)uis : c'était Ciuslave Planche, qui commençait sa carrière d'écrivain, où il n'a pas péché, certes, par l'excôs de la bienveillancH ; mais, ce soir-là, il se comporta comme s'il avait dû racheter en masse ses dônigroments futurs. Pour moi, qui n'avais pas abjuré la religion de mes classiques, ma conscience ne me permettait pas do faire chorus avec les extases furibondes dont j'étais entouré...

« Ma position m'obligeait à garder mes impressions [>our moi seul ; mais je n'applaudissais pas, et cette altitude neutre était idle-même un crime. Il paraît que je fus signalé pour ma tiédeur, car, immédiatement, l'envoi de ht feuille rose me fut supprimé. »

Parmi les admirateurs dt; la nouvelle école comme parmi ses détracteurs, l'admiration ou la répugnance prirent des formes bizarres. Le propriétaire du poète, rue Notre-Dame -des-C.hamps — cet homme était sans doute classique — lui donna congé. Un certjiin Uatlam se battit en duel pour défendre les vers àHcinuni et se fit tuer. Un brigadier de dragons, en garnison à Vanne.><, laissa à sa mort, en guise de testament, cette épitaphe : « Gi-gît qui crut à Victor Hugo. »

Le surlendemain de la première, le lundi 27 février, avaient paru les feuilletons des journaux les plus pressés de renseigner le publie. Ils et;iirii|

tous, sauf celui des Débats, peu favorables au jeune auteur dramatique.

« Ce drame, disait Le Figaro, est l'essai d'un homme de grand talent qui vient de faire adopter sa langue en adoptant nos formes tragiques; c'est IVeuvre d'un esprit ferme qui bi'uve tous les ouvrages reçus autant qu'il est en lui, mais qui obéit à de vieilles lois, tout en les dédaignant... »

(( Qu'est-ce (\{x' Herniuii? demandait La Gazelle de France. Une fable grossière digne des siècles les plus barbares, un tissu de crimes froidement déroulés sans combinaison, sans art, sans moralité... »

La Mode ne se montrait pas plus indulgente : c( Les journaux, écrivait-elle, et la coterie quisest intitulée la Nouvelle Ecole ont fait grand bruit de la représentation d'He/riafii, drame commun et emphatique, qui n'a pas eu le pouvoir d'atteindre l'immobilité des salons : la Mode fera comme les salons, elle ne s'occupera pas de ce drame, contre lequel le public a pu enfin protester à la troisième représentation, qui de fait était la première. Déjà l'on parle de vingt-quatre parodies d'He/nani, la meilleure sera le manuscrit imprimé. »

Vingt-quatre parodies, le chiffre est probablement exagéré, mais on en joua une douzaine (1),

(1) Même avant la première représentation, Hernani avait été parodié au Vaudeville, dans une revue des principales

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parmi lesquelles on peut citer par ordre de date:

N. I. Ni ou le Danger des Cas tilles, amphigouri romantique en cin(| actes et en vers sublimas, mêlés de prose ridicule, par Dupeuty, Rougemont et de Gourcy Porte-Saint-Martin, 12 mars).

0/i ! qiinenni ou le Mirliton fatal, parodie en cinq tableaux eu prose, par Brazier et (larmouche (daîté, 16 mars).

Harnali ou la Contrainte par cor, pièce en quatre tableaux et en vers, par Lauraniie et Ouvert (Vaudeville, 23 mars).

11 y eut un Hernani, vaudeville en deux actes, de Maneuverier, et une autre parodie, qui ne tut peut-être pas jouée, Funfan le Troubadour à la représentation d'Hernani, pot pourri en cinq actes (1).

La pièce, qui avait excité tant d'enthousiasme et provoqué tant de railleries, fut arrêtée à la quarante-cinquième représentation, non pas parce que le public était lassé de l'entendre, mais parce que Mlle Mars avait demandé un congé.

pièces; de l'année. Don Ruy Gomez y jouail le i xMe d'un montreur d'ours.

(1) Mentionnons en outre, deux brochures : Z.e//re trouvée par Benjamin Sacrohille. chifj'onnier, sous le n'il, laquelle Ini a paru relater des parlieularilés et arrangements curieuT et inl^reasantii louchant la première représentation de la pièce de comédie atjanl titre « liernani ». — Réflexionx d'uninfirmier de l'hospice de lu Pitié sur le drame W « Uernani »,

D'autres événements sollicitaient la curiosité des Parisiens : l'arrivée du roi et de la reine de Naples, le 12 mars : le bal donné en leur honneur, le 31 mars, au Palais-Rojal, par le duc et la duchesse d'Orléans, et .uiquel assistaient Charles X le duc et la duchesse d'Angoulème et la duchesse de Berry.

DeuK mois plus tard, le 9 juillet, le canon des Invalides annonçait la prise d'Alger. Cette glorieuse campagne semblait consolider le gouvernement et la Restauration. Trois journées de lévolution suffirent pour l'abattre.

TABLE DES MATTERK8

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