VICTOR HUGO
{Gr,rj:ire de PolUt.\
PARIS l'OI.IIIOUE 897
dans la cour, et on attacha sa main à celle d'un forçat, couvert de gale. Il partit avec la chaîne pour Poissy et, pendant toute la durée du voyage, les bandits avec lesquels il le faisait Faccablèrent des plus ignobles injures. Dans la prisnn de Poissy^ on lui enleva ses vêtements et on l'obligea à les remplacer par le bonnet de feutre, la blouse et les sabots que portaient les détenus de droit commun, les assassins et les voleurs.
Du '23 avril au 5 juin, Magalon subit ce supplice de vivre dans cet lion ihle milieu, de n'avoir pour nourriture que du pain noir et une soupe iidecte, et de coucher sur un grabat plein de veruiine. Il fallut l'intervention de Chateaubriand pour qu'on se résignât à le ramener à Saintei^élagie.
Ce furent là, pour Fontan comme pour Magalon, d'exceptionnelles rigueurs. La Restauration ('jiargi'a — relativement — la presse, et la presse la lua. Elle devait en tuer bien d'autres.
398 LA VIE fAUISlENiVE
Attestalion de prières pour les Bourbons (1).
Je soussigné Pierre Rousseau, prêtre hal)itué en l'église paroissiale du Louvre (celle de Salnt- Germain-l'Auxerrois),
Certifie que ]M. M... I)..., domicilié à Paris, rue delà Harpe, aussi soussigné, a fait dire en ladite église ;
Le 10 août dernier, une messe pour la longue et heureuse maternité de S. A. IL Matlamc la duchesse de Berri ;
Le lendemain, une messe pour la prospéi-ité de la France par la dynastie des Bourbons;
Et, le 28 décembre suivant, une messe pof»r le parfait et durable bonheur de S. A. R. Madami;, duchesse d'Angoulême, à la protection de hupielle il ose assurer avoir des droits que son âge avancé et ses infirmités ne lui ont pas permis de faire valoir ;
Que ces messes, conformément aux intentions, ont été acquittées par moi prêtre ci-dessus dénommé ;
(1) Bibliothèque historique, 1818.
PAHIS IHMlTiyUE MO
Que celte ntleslalion mente entière eicaiice, quoique seulement signée de moi, ma t'^ès faible vue ne m'ayantpas permis de Técrire.
A Paris, ce 1" février 1817.
Signé : Pierre Rousseau, prêtre.
Je certifie véritablci la signature de M. flous, seau, pi-être de ma j)aroisse.
Si<jné : ^fagnin, curé de Saînl-Germain-V Aux.
l'année 1830
HERNANl
Peu d'hivers furent aussi rigoureux que celui (le 1829-1830. Un épais tapis de neige couvrait les rues. La Seine était prise depuis le 20 novembre. Le dégel ne commença que le 20 février, au moment où des spéculateurs, qui cherchaient à tirer parti de tout, même du froid, se disposaient à élever en aval du Pont-Royal un palais déglace, fini aui'iiit r;i|)p('lé celui (|ue, chacpio année, on conslruisjiit sur la Neva.
CtMte excessive rigueur de I hiver, que les partis d'opposition exploitèrent de leur mieux, comme si le gouvernement en était responsable, avait notablement accru la misère et la rendait plus dure à supporter. Le pain était cher. Le tra-
l'année 1830 401
vail sur bien des points était arrêté. Il y eut un grand effort de charité pour soulager cette détresse. Dans toutes les mairies, dans toutes les églises, on ouvrit des listes de souscriptions. Des dames quêteuses allèrent de maison en maison. Pour permettre aux pauA-res de ne pas mourir de faim ou de froid, pour relever le commerce et l'industrie, pour rendre à Paris son aspect de capitale du luxe et des plaisirs, on multiplia les bals et les fêtes.
Le 25 janvier il y eut à l'Opéra une ropréstnitation au profit des caisses municipales de bienfaisance. On joua le deuxième acte de Tancrède^ (1) avecMmes Malibran et Sontag, le deuxième acte de Moïse (2), et le premier acte de Don Juan (3). Charles X assista à cette représentation et ce fut la dernière fois qu'il se montra en public. La recette atteignit /j1.559 francs. On recueillit encore, les jours suivants, 1 l.'i70 francs.
Le bal donné à l'Opéra également \e \k février, au profit des indigents, n'eut pas moins de succès : 526billets à 20 francs furentplacés, auxquels s'ajou-
'1) Après avoir été joué plus de deux cerils fois au Théâtre- Italien, le Tancredi de Uossini fut représenté en français, à rOdéon, en 1827.
(2) Première représentation à l'Opéra, le 26 mars 1827.
(3) Représenté pour la première fois en français (trad. de Castel-Blaze). à l'Odénn, le 24 déceinhre 1827.
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t ('l'eut (les sommes très importantes envoyées parla famille royale. La recette fut de 116.6^5 francs.
Stimulée par la charité, la vie mondaine n'avait pas tardé à reprendi'e. Les traîneaux étaient à la mode comme au temps de Marie-Antoinette. Parce que l'hiver était très froid, les femmes s'enveloppaient de coûteuses fourrures qui les rendaient charmantes. De plus en plus, les soldats ayant quelque peu perdu de leur prestige, elles s'intéressaient aux écrivains, aux poètes surtout, car pour les femmes, écrire, c'est faire des vers (I).
L'élection du général Philippe de Ségur à l'Académie, le 25 mars, avait passé à peu près inaperçue. Celle de Lamartine, le F' avril (2), fut un grand événem-nt littéraii*e et mondain.
Le poète — qui publia en 1830, chez l'éditeur Gosselin, sesHarmoniespoétir/iieti et religieuses — avait une cour d'admiratrices qui, sans doute, se laissèrent séduire par sa jeunesse, par sa beauté élégante et fîère au moins autant (}uo par son génie. Laid et vieux, elles auraient moins apprécié ses vers. Jamais homme de lettres n'eut autant de vogue dans ce public féminin, qui dans tous ses engouements fait une large part à l'amour.
(1) La magistrature ne partageait pas tout à fait cet engouement. Le 27 avril, un poète voleur, Hippolyte Raynai, lut condamné à cinq ans de travaux forcés.
(2) I! fut reçu par Cuvier.
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« Lamartine, écrivait on 18(vl un ancien collaborateur du journal la Mode, était à cette éi»0([ue (en ISSOj l'idole de toutes les femmes. Beau de cette beauté idéale, qui chez l'homme se personnifie dans le regard, dans le port majestueux, dans une rare distinction; choyé, applaudi, porté aux nues par toutes les nuances littéraires d'alors ; faisant avec une facilité surprenante des vers sublimes, dans lesquels la richesse de l'idée le disputait à la grâce du rythme ; ayant de plus, pour lui, le prestige de la jeunesse, Tappui du clergé, les encouragements de la cour, le grand poète traversait alors la phase la plus brillante de cette existence, qui devait être couronnée par tant dinforlune ! On ne trouvait pas une seule femme, en ce tempslà, qui ne fut enthousiaste du chantre d'Elvire ! ('ombien eurent la prétention d'être les Béatrix de ce nouveau Danle, qui promenait ses vers sous les portiques étoiles du beau paradis bleu, au lieu de les tracer sous les cercles infernaux. Personne ne le saura jamais (1). »
L'année 1830 fut (railleurs, au point de vue liltéraire, une des plus remarquables du siècle. On vit rarement une pareille réunion de chefs-d'œuvre.
Clnirli'S Nodier publinit V Histoire du roi de bohème et de ses sept châteaux ; Stendhal, le
^Ij IJisloire du journal » la Mode », par \o viroMit.» Dr <\nv.yvn.i.r. P;iri>, is»-', p ^0.
Rouge ei le Noir (Ij ; Bal/.sc, Ica Scènes de la rie privée {la Vendetta, le Bal des Sceaux, Gloire et Malheur, la Femme vertueuse, la Paix du ménage) et la Physiologie du mariage, dont la Mode écrivait : « La Physiologie du mariage, de Balzac, est un livre nouveau dont le succès fait scandale. » Chez Gosselin paraissaient les Harmonies poétiques et religieuses, de Larnaviine; chez Levavas- S(Mir et Urbain Canel, les Contes d'Espagne et d'Italie, d'Alfred de Musset, et les Consolations de Sainte-Beuve (2). Théophile Gautier donnait son premier volume, Poésies, publié par un obscur éditeur, Charles Mary, et qui se vendit peu. (3) Il est curieux de citer, après l'énumération de ces livres de premier ordre, la bizarre appréciation de Lesur dans son Annuaire : « En total, l'année 1830 ne marquera point dans les fastes de la science et de la littérature. Les commotions politiques ont détourné beaucoup de talents de leur carrière... Les Muses se cachent pendant l'orage. Il ne vient point de fleurs sur les volcans (/i). »
(1) Daté de 18Bl,ce roman panil dans les dernières années de 1830. Il est annoncé dans la Bibliographie de la France du 13 novembre.
(2) Mise en %'ente le 10 mai.
(3) L'école classi(}ue opposait à ces chefs-d'œuvre la Nouvelle Messénienne,de Casimik Delà vigne, elle poème de V Astronomie, par Daru.
(4) Année 1810, p. 289.
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Au théâtre, labataille entre classiques et romantiques continuait. Les successeurs, très dégénérés, de Corneille et de Hacine avaient pour alliés, dans cette lutte ardente, les vaudevillistes qui croyaient représenter l'esprit français et qui raillèrent de leur mieux les disciples de ^'ictor Ilug-o. Ainsi, dansunerevue jouée aux\'ariétés, les Brioches à la mode, Brazieret Dumersan parodiaient la nouvelle poésie, où abondaient vieux châteaux, lacs mystérieux, sorcières et fantômes :
J'aime le spectre long d'une aune Dont la prunelle roule un feu.
J'aime à regarder un corps jaune, S'enlaçant avec un corps bleu.
J'aime la sorcière accroupie Sur le manche d'un vieux balai; J'aime à voir couler l'eau croupie D'amour quand je médite un lai.
Mais elle ! quand je dois l'attendre, Quand sur un tronc je viens me seoir, Oh ! que c'est pitié de m'cntendre !
Oh ! que c'est pitié de me voir. Je brille, j'ai du vague à l'âme !
J'aurai dix neuf ans, vienne l'août; Je demande un baiser de femme, Comme un pauvre demande un sou.
Pour des gens qui faisaient profession d'esprit, ces couplets n'étaient pas trop bêtes. Ils eurent beaucoup de succès. Le public ne s'obstinait pas
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moins à bâiller aux tragédies. Ceux qui s'attardaient à ce genre ingrat avaient des théories bien arrêtées. Ils avaient du goût ot des lettres, et une apparence de style; Il ne leur manquait que du talent, au moins pour la plupart. Quelque-uns n'en étaient pas absolument dépourvus, mais ils le cachaient avec soin dans leurs pièces. Classiques, ils se croyaient obligés d'être ennuyeux. Ils l'étaient avec exagération.
Au Théâtre-Français, le Clovis, de Népomucènc Lemercier, le 7 janvier, le Giistaue-Adolphe, de Lucien Arnault, le 23 janvier (1), avaient été froidement accueillis. Ces terribh^s alexandrins, ces tirades interminables, « sublime à jet continu », ne faisaient plus leurs frais. Le public, déplus en plus, demandait du nouveau, de la vérité et de la vie.
Cette réforme de l'art dramatique, Ilernani la consacra, la rendit visible à tous, mais elle datait d('*;à de trois ou quatre ans.
Dans le Louis XI, de Mély-Janin, joué au 'riiéàtre-Français, le i5 février 1827, les critiques
(1) Le ni«me jour, Tliéauloii et Achille Grégoire donnaieril, aux Nouveautés, une pièce d'un tout autre f^enre et (jui réussit beaucoup mieux, le Util champêtre au cinquième élayc. On y applaudit surtout ce ([ualiaiu ;
Ciiez les niiiiislrcs on dause, Et, Ion doit en convenir, Voir sauter une Excellence, Cela fait toujours plaisir
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avaient noté des reclierclies de pittoresfjue, dont l'école classique se montrait peu coutiimière. Henri J II ei sa Cour, dWlexiiiuhe Dumas (1), était, par sa contexturc générale, par les détails familiers qui y abondent, un drame romantique (2). D'autres pièces, avec plus ou moins d'audace, reflétaient les tendances, affirmaient l'idéal de la nouvelle école. Chacune de ces tentatives était un combat d'avant-garde qui annonçait et préparait la grande bataille, la bataille crHernani.
Le diame de Victor Hugo avait été lu devant le comité du Théâtre- Français, le l®*" octobre 18 "29 et reçu, s'il faut en croire l'auteur, « avec acclamation (3). » Les rôles avaient été aussitôt distribués, et, pour ne citer que les plus importants, celui de doua Sol à Mlle Mars, d'Mernani à Firmin, de Ruy Gomez à Joann^^ et de don Carlos à
(1) Joué au Théâtre-Français, le 11 février 1829, avec Miclieloldans le rôle d'Henri III et Mlli- Mars dans celui de la duchesse de Guise.
(2) Alexandre Dumas disait dans la piéface de ce drame : « Je n'élahlirai pas de système, parce que je n'ai pas écrit suivant uu système, mais suivant ma conscionce. Je ne me déclarerai pas fondateur d'un genre, parce quefleclivement je n'ai rien fondé. MM. Victor Hugo, Mérimée, Vitet, Loève- Weimar, Cave et Diltmer ont fondé avant moi, et mieux que moi... ils m'ont fait ce que je suis. « P. vu de l'édition originale publiée chez Vezard, en 182D.
(3) Viclor Hugo raconlé par un Icnioin de sa vie. Paris, 18GS, l II, p. 252.
Michelot. La plupart des actrices, et même des grandes actrices, se sont distingués de tout temps par une remarqual)le absence de goût littéi-aire. Mlle Mars plaçait très probablement Scribe et Casimir Delavigne au-dessus de Victor Hugo. Pas plus que la pièce, son rôle ne lui plaisait. Elle ne l'avait accepté que pour empêcher une de ses camarades de le prendre (1). Toutes les jalousies que fait naître la vie théâtrale, — et ce sont des jalousies de première classe, — elle les éprouvait, en les exagérant.
Ilernani était déjà célèbre avant d'avoir été représenté. Les répétitions, pendant lesquelles l'auteur avait à vaincre la mauvaise volonté de ses interprètes, en attendant de lutter contre les répugnances d'une partie du ])ublic, lui |)ermireiit d'exercer sa patience et de déployer une énergie que rien ne put lasser. Ces répétitions avaient lieu pendant la période la plus froide de cet hiver excej)tionnellement rigoureux. Tous les soirs, \'ict(»r Hugo, les pieds enveloppés dans des chaussons de lisière pour ne pas glisser sur le verglas, venait au théâtre transformé en glacière. L'administration avait mis à sa disposition une chaufferette, mais les acteurs ne pouvaient jouir du même avantage, et les tirades gelaient dans leurs bouches.
(1) Victor Huyo raconté..., t. II, p. 253.
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Les classiques menacés s'étaient groupés contre l'ennemi commun. Ils colportaient dans les salons des vers communiqués par les interprètes euxmêmes, et qu'ils s'ellorçaient de trouver ridicules, lis en inventèrent au besoin, et sans effort, qui étaient réellement stupides.
Tout ce bruit qui se faisait autour d'une pièce, j)rônée par les uns, raillée par les autres, et dont on escomptait la chute autant que le succès, excitait, dans les milieux littéraires, de vives curiosités. Dix ou douze jours avant la première, il me restait plus de billets au bureau de location. L'auteur était assailli de demandes. Dès le 12 janvier, il avait reçu celle-ci, que lui adressait Benjamin Constant (1) :
« Je viens, monsieur, vous adresser un requête peut-être indiscrète, et, ce que je crains plus encore, peut-être tardive. Mme B. Constant et moi, nous aurions comme toute la France un vil' désir de voir Hernani. Y aurait-il moyen d'avoir une loge, ou deux places dans une loge ? Ou si cela était impossible, pourrions-nous assister à une répétition ? Veuillez, dans le cas où la loge ou les deux places seraient encore ])ossibles à obtenir, me dire où je dois envoyer pour m'en assurer en remettant le prix, et, dans le second, ce cju'il y a
(ly Victor Hugo raconté..., t. II, p. 2ii3.
410 LA VIE PAHISIliNNF.
à l'airo pour être admis à la répétition. Vous verrez, j'espère, dans mon iraportunité, une suite bien naturelle de l'empressement que nous éprouvons avec tout le public.
« Agréez, avec Thommoge de mon admiration [)Our votre beau talent, l'assurance de mon attachement bien sincère et de ma baute considération. »
Mérimée lui écrivait quelques jours après :
« L'univers s'adresse à moi pour avoir des loges et des stalles ; je ne vous parle que des demandes que me Font les sommités inlellectuelles, comme dirait le Globe. Mme Récamier me demande si par mon entremise, etc. Voyez ce que vous pouvez faire. A'ous savez qu'elle a une certaine ihiluence dans un certain monde. J'ai dit ([u'il était impossible d'avoir une loge. Alors elle m'a demandé s'il était possible d'avoir deux bonnets d'évéque. Où la vertu va-t-elle se nicher ?
« Tout à vous.