DE LA P II I SS A NCE GÉN ÉI{ AT II ICE
laphysique sous le Dom d'idées innées. Quelle souveraine démonslralion de la fécondité de l'âme !
Les idées innées peuvent se caractériser d'un mot : ce sont les idées nécessaires, absolues, générales. Ces idées se retrouvent au Ibnd de tout jugement, assises immuables de la raison humaine. Telles sont les idées de cause, d'unité, d'universalité, d'infini. Ces idées soutiennent toute pensée, comme la nutrition soutient toute fonction vitale; elles forment, si je puis m'exprimer ainsi, la vie nutritive de l'intelligence. On les appelle innées parce qu'elles naissent en nous, parce qu'elles surgissent de l'activité même de noti'c entendement, qu'elles sont engendrées en lui. Rien du dehors ne peut les susciter directement, les apporter toutes constituées et accomplies à notre esprit. D'où nous viendrait l'idée de cause? Qui nous permettrait cette affirmation : Tout phénomène reconnaît une cause? Nous aurons beau voir tel phénomène succéder à tel autre, qui nous amènera de celte succession à l'idée de cause? qui nous donnera ce jugement que le phénomène premier a causé le second? Quelle action du dehors pourra tourner en une idée de puissance et de cause la succession dans les faits? C'est en nous que s'engendre cette idée, fondement de toute raison. La vue des faits extérieurs excite en nous cette puissance de la raison, la féconde, et l'idée de cause naît en notre esprit, pour ne plus se perdre et vivifier toutes nos conceptions.
Il en est de même des idées d'unité, d'universalité, d'infini. Nulle part le monde extérieur ne nous offre l'un, ni l'universel. Tout ce que nous touchons et voyons est divisible; nous n'avons sous nos yeux qu'un écoulement continu de phénomènes et de nombres; tout est pluralité dans les flots mouvants du monde physique; tout y est également particulier et fini. Si loin que nous reculions
nos horizons, ils ne sauraient enfermer en eux un infini ; celui-ci les déborde infiniment. Et pourtant les idées d'unité, d'universel, d'infini, sont, comme l'idée de cause, des idées nécessaires; à bien dire, elles ne sont que cette même idée de cause, entrevue sous ses aspects et ses rapports divers. C'est du monde physique que part l'excitation féconde qui pousse notre esprit à ces notions suprêmes des choses; c'est du fini que notre intelligence observe, que, par degrés, elle atteint à l'idée d'infini. Mais cet ensemble des idées générales, notre raison le conçoit en sa propre fécondité; c'est son enfantement et sa création dans l'ordre intelligible.
Veut-on voir par quelle lente et croissante imprégnation, par quelles générations successives la raison humaine enfante la sublime filiation des idées nécessaires? Il n'y a qu'à se reporter à l'entrée chancelante de l'être dans les vastes milieux de ce monde qu'il est appelé à dominer. La lumière et le bruit éveillent à peine ses sens naissants. Bientôt cette lumière l'attire, il la cherche des yeux; les sons, indistincts d'abord, se particularisent peu à. peu, il entend, et enfin il écoute. Il entre ainsi, par degrés, en communication plus intime avec la foule des phénomènes qui le pressent et l'entourent; il les étudie d'une étude latente et presque inconsciente, et le travail intérieur de son esprit finit par faire sortir, d'une succession muette, des rapports d'obscure causalité. Ces premiers germes de la notion de cause ne demeurent pas incertains et stériles; ils s'accroissent et s'élèvent de jour en jour. Limitée d'abord à des phénomènes infimes ou grossiers, cette notion de cause conquiert peu à peu toutes les régions de l'existence, et la raison affermie arrive à chercher la cause de tout ce que les sens atteignent. Elle aspire à juger ainsi tout le monde visible. Bientôt celui-ci ne lui suffit plus; le monde
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invisible et idéal, qui se rcflôle en elle, l'atlire; el alors, se contemplant elle-même, la raison forlifiée finit par trouver sa propre cause dans l'àme ; elle se sent appartenir à une activité libre, spontanée, personnelle; le moi est constitué. De ce moi, l'âme inquiète et en perpétuelle génération de cause, remonte enfin à la cause suprême, cause première de tout ce qui est, et cause absolue de soi. Elle se voit ainsi conduite en lace de l'infini; elle entrevoit Dieu et aspire à lui; c'est l'inaccessible terme de tous ses efforts; elle y reste comme abîmée, se sentant impuissante à contenir la plénitude de cette conception souveraine qui la dépasse et l'écrase. A cette génération intérieure et grandissante de causes, l'ame associe les idées de bien, de beau, de mal, de liberté, de droit, de devoir, de patrie, tout l'ensemble, en un mot, des modalités causales, qui sont les conceptions successives et les nobles accroissements de la vie morale.
Ainsi se forme l'ame humaine, ainsi s'agrandit-elle en science et en beauté morale. En cet accroissement, rien ne lui est donné du dehors, du milieu physique ou social dans lequel elle plonge. En ce milieu, elle ne trouve que des occasions d'impressions et d'excitations variées et souvent contraires. Les impressions effectuées et les excitations reçues ne la frappent pas comme par un choc, ou ne la marquent pas d'une empreinte, comme celle que recevrait une cire molle; non, impressions et excitations n'agissent qu'en étant transformées dans l'àme, et par l'àme, en ces conceptions spontanées, en ces générations lentement accrues, de plus en plus affranchies des sujétions physiques, et d'où rayonnent enfin les idées générales, produit et lumière impérissable de la raison pure. Que pourrait, dans cette œuvre, une énergie motrice? où serait le rôle possible du mouvement? Tout n'y est-il pas création,
gcnéralion nécessaire? L'àme, comme la vie, crée et engendre; et la définition de la vie de M. Claude Bernard traduit encore mieux la puissance et l'œuvre de l'âme raisonnable, que la puissance et l'œuvre de la vie physiologique.
Les traditions du langage se sont toutes inspirées de ces vérités, tant celles-ci étaient naturelles et se faisaient jour d'une manière souvent inconsciente. Que de locutions dont la banalité apparente recouvre les plus profondes réalités: Ces simples mots, « conceptions de l'ùme et de l'esprit », ne traduisent-ils pas franchement la faculté génératrice, puissance essentielle de l'àme; et qu'avons-nous fait sinon fournir la raison d'une expression vulgaire? Ne dit-on pas encore, aliment de l'càme, alimentde la parole, pain de l'esprit? C'est qu'en effet, comme le corps, l'àme se nourrit; et pour elle, comme pour le corps, se nourrir, c'est engendrer. La parole, écoutée ou lue, est le véritable pain de l'esprit, l'aliment premier de toute intelligence. Il est des âmes, pleines de vie et de fécondité, pour lesquelles le fruit de la parole ne tombe pas en vain, et dans lesquelles toute semence jetée fructifie ; d'autres inertes, froides et stériles, que rien ne féconde ni ne nourrit; elles n'engendrent rien et toutes les semences périssent en elles. Tout ce langage emprunté, en apparence, à la physiologie, demeure, tant l'àme et la vie sont de même nature, le plus spiritualistc des langages, celui dont la hardiesse cachée traduit le mieux cette activité vivante etproductricede l'àme, que nulle force physique ne saurait ni mesurer ni peser.
Toutefois tout ne reste pas identique et comparable entre ces deux grandes formes d'une môme activité. Les générations, en effet, qui appartiennent à l'àme, et celles qui relèvent de la vie, offrent entre elles une haute et radicale différence, qui, à elle seule, indique quelle distance sépare l'àme, maîtresse de la pensée, de la même àme,
maîtresse de la vie. Dans la vie, tout ce qui est engendré meurt. L'activité génératrice de la cellule vivante, qui élève incessamment à la vie des matériaux empruntés au monde extérieur, a pour contre-poids un mouvement parallèle de désassimilation organique, non moins incessant que le premier. A une génération continue correspond, dans l'être vivant, une mort continue. Peu à peu la puissance génératrice décline, languit, s'affaisse; la mort, toujours en travail, ne s'arrête pas; son œuvre devient prépondérante, et enfin elle éteint pour toujours les générations nutritives, si pressantes au début de l'être. Les horizons de l'àme sont tout autres. Ce qui est engendré dans la pensée subsiste etgrandit sans fin. Au mouvement d'accroissement ne s'oppose pas, comme dans la vie, une mort parallèle, lente et inévitable. L'âme n'abandonne nécessairement rien de ce qu'elle engendre. Sa nutrition, l'assimilation qu'elle opère en elle de vérités vivilîantes ne s'accompagne pas d'une désassimilation destinée à l'arrêter dans son développement, et même bientôt à l'amoindrir. Non ; à mesure qu'elle croît en vérités perçues, en beautés comprises, en idées morales de devoir etde sacrifice, l'Ame s'affermit. Loin de rien perdre de sa substance saine et vraie, elle se dépouille des erreurs et des vices, germes hostiles propres à faire obstacle à son accroissement véritable, à ses conceptions les plus fortes et les plus généreuses. Sa puissance génératrice augmente par son œuvre même, vires acquirit eundo; en sorte que plus l'ame croît, plus elle est prête à croître, et plus elle croîtra dans l'avenir. C'est une génération ascendante et non interrompue dans les régions éternelles du vrai et du beau ; rien n'arrête celte glorieuse ascension, tant que les conditions physiques de la vie permettent à l'organe delà pensée le fonctionnement nécessaire à celle-ci. Et même, fait remarquable, voit-on souvent
cette dernière grande fonction se maintenir intègre, alors que toutes les autres fonctions organiques sont depuis longtemps en déchéance ; et l'on observe des hommes dont l'organisme n'offre que ruines, et dont la pensée vit dans sa plénitude et dans sa force. Par contre, il est vrai, dans certains cas, le cerveau faiblit et succombe avant les autres organes; mais c'est alors un fait pathologique et contraire à l'évolution organique normale. Dans la vie régulière, la pensée est la fonction qui, entre toutes, subsiste le plus longtemps dans sa force et dans son accroissement. La vieillesse affaiblit déjà nos tissus, que l'intelligence conserve tout son éclat, et souvent acquiert sa plus souveraine élévation. Aussi « les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint » ont-ils fait entendre les plus sublimes accents de l'éloquence humaine !
N'est-ce pas là un spectacle saisissant, et ne nous apporte-t-il pas, si on saitbien le voir, des lumières inattendues sur les destinées immortelles de l'âme humaine? Si tout ce qui s'engendre dans notre âme, si tout ce qu'elle acquiert et s'assimile, subsiste et f^iit partie de sa propre substance, si elle ne perd rien et toujours grandit et s'élève, alors que, d'autre part, le cours de la vie a pour pendant nécessaire le cours incessant d'une mort cachée, alors que les fonctions purement vitales se dégradent irrésistiblement et ne sauraient conserver l'apogée auquel elles atteignent graduellement, n'y a-t-il pas, dans cette opposition dès choses, comme un témoignage direct que l'âme, à travers l'évolution humaine, loin de faiblir et de s'épuiser, a pour destinée de se fortifier, de s'épurer, de s'étendre dans le domaine des choses intelligibles, et cela tant que l'organe ne refuse pas son concours à la pensée? De cette croissance indéfinie qui est sa loi et sa fm, n'y a-t-il pas à conclure que la mort est étrangère à l'âme; que cette portion de
nous échappe à la destruction qui est la loi de l'autre portion; que l'ûme intelligente ne perdant rien et s'accroissant toujours, à travers son œuvre terrestre, est destinée à survivre à cette œuvre? Dans l'ordre vivant, rien ne meurt d'un seul coup; tout meurt, au contraire, d'une action lente et continue, qui commence à la naissance, se poursuit avec une intensité variable durant toute la vie, pour finir par une extinction dernière, par une ruine définitive. Si cette mort continue, progressive et fatale, n'atteint pas l'âme qui pense, n'est-ce pas parce que cette âme ne meurt pas et ne saurait mourir, et que, à l'opposé du corps qu'elle anime, elle est vouée à l'immortalité? La physiologie, ou la science de ce qui naît et de ce qui meurt, fournit ainsi son appui à la science de ce qui ne meurt pas, et apporte à un dogme, espoir et gloire de la nature humaine, une preuve qui n'est peut-être pas sans valeur, quoiqu'elle ait été laissée dans l'ombre. L'étude de la vie est donc loin de conduire par elle-même à des négations dégradantes. Elle affermit plutôt les plus hautes croyances. La science de l'âme intellectuelle et celle de l'âme vivante se soutiennent et se fortifient en entretenant un mutuel et intime commerce. « Plût au ciel, écrivait Leibnitz à l'Hôpital, qu'on pût faire que les médecins philosophassent, ou que les philosophes médicinassent (1) ! » Quelle profondeur dans le souhait de Leibnitz! Malheureusement, jusqu'ici, il s'est peu ou mal réalisé. Les médecins, philosophant, ont trop souvent très-mal philosophé; et les philosophes n'ont guère médiciné qu'en ignorant la médecine.
A quelle pleine connaissance de l'être, do ses besoins et
(1) J'emprunte celte citation de Leibnitz au livre do M. Rouiilier.
(le ses passions nécessaires, de ses joies et de ses douleurs profondes el liées à son essence même, conduit la possession de ce caractère fondamental de Fàme et de la vie, la puissance génératrice! Nous allons essayer d'en esquisser les traits principaux.
M. Bouillier s'efforce de mettre en relief et d'expliquer cette parole de Maine de Biran : « Le sens intime est le sens do l'effort immanent. >) Pour prouver la réalité de cet effort immanent, même dans la pensée, il invoque non-seulement un effort de l'âme qui met en jeu le cerveau, et ce jeu, c'est un mouvement provoqué par l'effort, mais encore un autre ordre de mouvements organiques que l'on ne devrait pas s'attendre à voir intervenir dans cette affaire. On ne peut penser sans des signes, sans un langage intérieur. (( Or, dit M. Bouillier, ce langage intérieur que se parle à lui-même celui qui pense, n'a pas lieu, comme on l'a démontré, sans quelques mouvements internes dans l'organe de la voix. » Ailleurs, M. Bouillier, toujours voulant établir la réalité permanente de cet effort, examine si dans le sommeil tout effort est suspendu; et il appelle à son aide les mouvements d'inspiralion et d'expiration pour prouver que l'énergie motrice veille toujours, que l'effort de mouvement est immanent. Que de faiblesses en de pareils témoignages! Je ne veux pas savoir s'il estréellement]démontré que la parole intérieure s'accompagne de mouvements laryngés, comme la parole articulée; il n'importe; car un tel ordre de preuves est trop au-dessous des vérités qu'elles prétendent établir. Ramener l'effort immanent du sens intime à l'effort respiratoire ou à une vibration sourde des cordes vocales, me semble un jeu dérisoire, d'autant plus qu'il repose encore sur la substitution trompeuse des conditions à la cause réelle des phénomènes. Reportons cette question à sa hauteur véritable, et jugeons-la selon le carac-
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tère général el élevé qui lui appartient, et hors duquel elle s'évanouit misérablement.
Oui, dirons-nous, comme Maine de Biran, le sens intime est le sens de l'effort immanent; mais à une condition, c'est que l'eflort immanent soit un effort générateur. Et ici, ce mot d'effort doit être pris, non dans le sens d'un mouvement transmis ou reçu, mais dans un sens vivant et supérieur à tout ordre physique. En ce sens, toute génération est en elle-même un effort. Si elle a ses joies et d'intimes satisfactions, elle a aussi ses douleurs, ses peines, le sentiment d'une activité suprême qui se dépense et s'use. 11 y a, entre les temps divers de l'acte générateur, des rapports logiques qui nous révèlent la nature même de l'effort propre qui le traduit. Si, en effet, l'activité génératrice s'emploie à la propagation de l'espèce, l'effort sera intense, et, en même temps, profonde la joie ressentie de cet accomplissement fonctionnel, fm dernière de l'animalité. L'effort générateur peut, dans certaines espèces animales, être tel qu'il épuise la vie avec lui, et provoque, à sa suite, la mort même de l'animal. En dehors de ces cas extrêmes, il est toujours tel qu'il entraîne momentanément l'épuisement vital de l'être qui l'accomplit.
Malgré les apparences dissemblables, la même loi régit, au fond, l'activité génératrice qui s'emploie à la création continue de l'être, et qui demeure sa fonction essentielle et permanente, la raison même de sa vie nutritive. Ici, l'effort est lent, obscur, mais continu. Une foule de centres nerveux viscéraux sentent cette génération incessante de nos organes; tels sont les centres nerveux du sympathique, dont le nom est si expressif et si vrai. Il existe comme une conscience interne et voilée du sympathique; là se réalise le sentiment intime de l'effort immanent de la vie viscérale. Tant que cette génération, qui fait et assure le cours de la
vie, se poursuit dans ses conditions régulières, elle passe silencieuse, à peine ressentie par la vie consciente, amortie par l'habitude, par son cours ininterrompu. Le sentiment qu'elle laisse d'elle-même est celui de la satisfaction que procure un bien-être intime et général. C'est là sa joie propre, paisible mais profonde, joie de tous les instanls, et qui couvre et masque l'effort permanent d'où elle découle. Ce bonheur d'exister éclate surtout dans la jeunesse, à ce moment de la vie où l'activité génératrice de la nutrition se déploie dans la plénitude de sa force. Et c'est là la vraie joie de cet âge heureux, la source de son intarissable gaieté; la jeunesse se sent vivre et croître sans peine, elle s'épanouit comme une fleur. Mais que cette activité génératrice s'accomplisse dans d'autres conditions : que la nutrition de l'être devienne difficile et languissante; que l'âge, l'état maladif, de mauvaises conditions de tempérament ou de régime, viennent à troubler la génération continue de la vie, et alors l'effort générateur se fera sentir. Il ne se cachera plus sous l'ineffable sentiment de bienêtre qui suit l'accomplissement heureux de la fonction; il se décèlera par un état de malaise intérieur, par une sorte de difficulté à vivre, par des angoisses vagues et renouvelées, par un alanguissement, souvent pénible et douloureux, de toutes les fonctions. Et ainsi se trouvent succéder, aux joies intimes de l'activité génératrice satisfaite, les peines ou les souffrances obscures d'une génération imparfaite qui n'a d'autre terme que la mort. De la sorte s'accomplissent les invariables destinées de l'être vivant.
Tel est, dans la vie, le sens de l'effort immanent. On voit, sans insister, que la continuité est son caractère premier, et que durant le sommeil il demeure aussi actif que dans l'état de veille. Il n'est pas nécessaire d'invoquer, à cette fin, la persistance de tel ou tel mouvement fonc-
lionnel; il suffit de savoir que rien n'inlerrompl la nutrition, cette génération continue de l'être vivant. Toutes les cellules vivantes se sentent vivre dans le sommeil; nulle n'interrompt son œuvre, et toutes en ont une sorte de conscience organique et latente. Aussi, dès que la vie nutritive se trouble par quelque accident subit, le réveil se fait aussitôt, et si les troubles de nutrition s'établissent peu à peu ou persistent, le sommeil sera imparfait, inquiet, ou en vain attendu. Le sens intime de l'organisme ne s'endort jamais, pas plus que la vie organique; la vie de relation seule se repose, lorsque la vie organique est satisfaite; seuls nos sens externes fatigués s'assoupissent, suspendent leur action, et ont permis de dire que le sommeil est l'image de la mort ; image toute superficielle, , au-dessous de laquelle se poursuit le travail de la vie.
L'action génératrice de l'àme trabit dans la pensée, comme dans la vie, un effort immanent, et le sens intime a pareillement conscience de cet effort. Cette conscience est peut-être même plus distincte que celle qui appartient à la vie nutritive et commune. Qui n'a éprouvé, en effet, le travail sourd et générateur de l'âme, qui s'opère incessamment sur toutes les impressions que le monde extérieur nous envoie, sur les idées qui font le sujet de nos préoccupations babiluelles, sur les créations d'art que nous poursuivons à travers les images imparfaites qui nous entourent, sur le bien que nous aspirons à réaliser, sur les désirs ambitieux qui nous dévorent? Cette génération intellectuelle, l'Ame n'a besoin pour l'accomplir d'aucune sollicitation extérieure, ni même d'aucun effort volontaire. Elle possède en elle des richesses accumulées que la mémoire lui offre spontanément, et sur lesquelles son activité opère d'une façon plus ou moins consciente. Le monde de la pensée est institué de telle sorte qu'il trouve en lui des
alimenls placés comme en réserve, el donl l'àmc se nourrit en silence. Ce travail est immanent, et le sommeil luimême ne semble pas l'interrompre. Qui ne sait combien le sommeil est favorable aux œuvres deFesprit? Elles mûrissent, et se pénètrent de lumière, dans le silence et l'obscurcissement de la vie de relation. La pensée, ébauchée la veille, se retrouve agrandie et précisée dans sa forme, au réveil du lendemain. Les agitations inconscientes du sommeil sont donc souvent fécondes, et ne se consument pas toutes en rêves. Le rêve, d'ailleurs, qu' est-il, sinon une génération désordonnée de l'àme, et ne témoigne-t-il pas, par cela même, et malgré son allure déréglée, d'une activité génératrice réelle? Or peut-on affirmer que le sommeil se passe jamais sans rêve? Celui qui dort ne retrouve pas, au réveil, les images et les pensées qui ont traversé sa nuit; il ne se rend pas compte du travail obscur que son âme a poursuivi; mais ce défaut de souvenir et de conscience ne saurait prouver l'immobilité de l'âme. Celleci veille dans la vie, et sans doute dans la pensée.
L'activité génératrice de l'âme connaît aussi ses joies et ses peines. La génération des œuvres intellectuelles ne s'accomplit pas sans efforts et sans fatigues. Elle apporte même d'incomparables anxiétés et des déchirements douloureux; elle épuise l'être, comme toute œuvre de génération productrice. Elle amène, en retour, des joies sans pareilles. Nous sentons, ou nous croyons, qu'en ces générations nous avons rais le meilleur de nous-même, et nous chérissons ces créations de notre esprit aussi profondément que l'œuvre de notre chair et de notre sang. Si l'œuvre d'esprit, ainsi créée, est trouvée belle et séduit ceux qui la contemplent, on en éprouve un contentement qui trop souvent dégénère et va jusqu'à la vanité. Aussi n'est-ce pas une métaphore lorsqu'un homme dit de telles créations que ce sont ses
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enfants; lorsqu'il ajoute que l'enfantement en a été facile ou laborieux, la gestation courte et heureuse ou longue et pénible ; lorsqu'il conclut enfin que sa fécondité lui semble inépuisable, ou qu'il n'a plus ni séve, niardeur de conception pour produire de nouvelles œuvres : toutes ces formules, empruntées à la vie organique, conviennent pareillement à la vie de l'ame pensante, tant ces deux vies sont semblables, procèdent du même fond générateur!
Ce n'est pas tout ; quand on poursuit l'étude générale de l'être vivant, quand on en recherche le caractère fondamental, il faut savoir que cet être n'est pas jeté immobile dans les milieux extérieurs. Il représente au sein de la nature l'évolution; et, par conséquent, s'il a un principe, une causalité propre, il a aussi une fm, et cette fin doit se rapporter au principe même de l'être, se trouver contenue en lui, en sortir comme par un écoulement nécessaire. Notre vieil Hippocrate avait déjà vu et exprimé avec une énergique concision cette grande vérité : « Le principe de tout est le même, avait-il dit (1). Il n'y a aussi qu'une fin, et la fin et le principe sont uns. » Aujourd'hui, M. Claude Bernard, sans percevoir les rapports élevés qui existent entre le principe et la fin, n'en reconnaît pas moins une fin inscrite au fond de toute évolution vivante : » Le physiologiste et le médecin, écrit-il, ne doivent donc jamais oublier que l'être vivant forme un organisme et une individualité... De là il résulte que le physiologiste est porté à admettre une finalité harmonique et préétablie dans le corps organisé dont toutes les actions partielles sont solidaires et génératrices les unes des autres. »
11 faut donc chercher dans la cause vivante elle-même, dans sa nature propre et son essence, la règle de son évolution, et la fin à laquelle elle tend. Si le principe admis ne
(1) Hippocrate, Œuvres complètes, Irad. E. Lillré. Paris, 1840.
rend pas compte de la fin, s'il y a divergence entre les deux, c'est que le principe est faux, et que la fin demeure arbitraire. Or peut-on rencontrer dans le caractère essentiel attribué à l'âme et à la vie par M. Bouillier, dans l'énergie motrice tenue pour fond permanent de l'être vivant, une notion, même éloignée, du but nécessaire où tend toute évolution vitale? Reconnaitra-t-on ici, entre la nature du principe et la fin, cette dépendance et cette harmonie qui permettent de dire que la fin et le principe sont uns? Évidemment non; le mouvement, la force motrice, conçus comme principe de l'àme et de la vie, ne traduisent en rien la fin en vue de laquelle Fàme et la vie évoluent. Quel serait le but de ce mouvement, la règle de cette énergie motrice? Il faudrait chercher la réponse en dehors même de la notion de mouvement et de force. Gela seul ne suffit-il pas à montrer que ce caractère prétendu primordial est étranger à l'àme et à la vie, et à le condamner comme illusoire?
Que l'on interroge, au contraire, à ce même point de vue, l'àme et la vie conçues comme activité génératrice, et l'on verra aussitôt que l'on ne peut séparer la notion d'àme génératrice de sa fin naturelle, et pour laquelle elle est instituée. Toute génération a un but unique, en effet, l'accroissement de l'être. La fin, l'appétit et la règle de toute existence une et destinée à évoluer, c'est de se développer, de grandir, de s'étendre sur le monde extérieur, et cela tant que le monde lui offre des conditions favorables de développement. Pour atteindre à ce but, l'être vivant crée, reil nouvelle, engendre sans cesse sa matière organique. Cette création, bien entendu, n'est pas celle de molécules nouvelles; non, cette création se passe tout entière dans l'organisation de la matière empruntée. Dans l'ordre vivant, organiser, c'est créer; telle est la véritable œuvre géné-
ratrice de la vie, celle que la nutrilion opère sans s'interrompre jamais.
La vie a donc pour coraclère invincible décroître : c'est sa fm, manifestée par son principe même. Comment concilier celte fm nécessaire avec la mort qui attend tout être vivant? l'accroissement de l'être n'est-il pas brisé à ce moment fatal, et même ne cesse -t-il pas avant ce moment, et la vieillesse n'est-elle pas une déchéance de l'organisme? Eh bien, non; rien ne vient arrêter l'essor croissant de la vie, et la mort, comme image de l'arrêt ou de la déchéance vitale n'est qu'une illusion. La génération est toujours là qui donne à la vie sa marque et sa fin réelles. Considérée dans sa forme la plus éminenle, dans sa fonction de reproduction de l'espèce, la génération assure non-seulement la perpétuité, mais l'accroissement indéfini de la vie. Cette fonction a pour elle toute la période d'énergie de l'évolution de l'être vivant, ses temps de virilité et de maturité; elle est le but de l'évolution vivante. Qu'importe que la vie individuelle décline et s'éteigne, si cette vie s'est directement et pleinement transmise en d'autres individus qui représentent la vie d'où ils procèdent, et qui la multiplient, l'étendent sur le monde inorganique, et cela suivant une progression illimitée, sans autres bornes que celles qu'apportent les conditions physiques dont le concours leur est nécessaire?
Telle est donc la fin essentielle de la vie, croître; fin en rapport avec son principe, engendrer. C'est aussi la fin, l'unique fin de l'âme pensante. La vie intellectuelle et morale ne reconnaît pas d'autre loi finale que la vie nutritive et organique; car l'une et l'autre reconnaissent le même principe causal. L'âme n'a d'autre fin que de croître; et pour elle, croître, c'est s'élever dans les régions du vrai, du beau et du bien. Dans ces régions, l'essor de l'âme a
devant lui l'infini, et cela dans toutes les directions. Jamais l'àme n'épuise une notion quelconque en science, jamais elle n'atteint à la pleine vue du beau, jamais elle ne se rassasie de justice. La loi de l'âme est donc de tendre, de s'engendrer à une perfection idéale, et de ne jamais se reposer dans cette œuvre de génération suprême, Dilatamini, élargissons nos esprits, disait Fénelon à ses amis les ducs de Ghevreuse et de Beauvilliers; dilatamini, grandissons, toute la loi vivante est dans ce cri.
Ce développement harmonique de l'âme et de la vie, les hommes le réalisent-ils communément? obtiennent-ils cette fin légitime de leur existence? à travers les agitations qui dévorent leurs jours, atteignent-ils au but en vue duquel ils sont institués? Tl en est loin, car, pour que cette loi de développement s'accomplisse, il faut des âmes et des organismes bien portants. Il y a dans l'homme une double santé, celle de la vie et celle de l'âme; la notion de la santé, si difficile à déterminer pour qui ne sait s'élever au-dessus des faits contingents, des phénomènes mobiles, se peut déduire aisément du caractère essentiel et de la fm adéquate de l'âme et de la vie. Pour l'une comme pour l'autre, la santé serait un état stable et durable de conception et de génération régulières, c'est-à-dire en rapport avec la.fm qui leur est dévolue, et qui est la raison de leur existence. Quel don rare que celui de la santé complète, et quel don plus précieux I Qui ne porte en soi ses germes de mal, ses atteintes cachées à la vie de l'âme comme à la vie du corps? « Homo tolus ex nativitate movbosus, » disait van Ilelmont. Cette triste vérité s'applique à l'homme moral aussi bien qu'à l'homme vivant.
Un dernier trait, enfin, le plus large et le plus expressif : toute génération n'est pas seulement un effort, accompagné de joies et de peines; elle n'a pas seulement un but, loi
finale de loute exislencc; elle reconnaît aussi un mobile passionnel qui pousse l'être à l'accomplissement de la fonction. Dans l'àme comme dans la vie, le mobile de toute génération est l'amour. C'est la passion ineffable déposée au sein de toute vie, au sein de toute âme intellectuelle et morale ; elle contient en elle le principe et la fin de tout ce qui respire, de tout ce qu'anime une flamme vivante. C'est elle qui entraîne la vie à une génération immanente, caria vie s'aime elle-même, d'un amour caché et profond, comme dans la vie nutritive, ou d'un amour tumultueux et violent qui éclate dans la fonction génératrice suprême, celle qui engendre un être à la fois nouveau et destiné à perpétuer la vie des ancêtres. La même passion soulève l'âme. Si la chair s'aime ardemment, i^âm^-^'aime aussi, et d'un amour immense, car l'immensité est devant lui. Si l'âme est saine et vigoureuse, si l'amour qui l'agite marche dans le sens de ses destinées, l'âme par toutes ses aspirations tendra aux éternels accroissements que lui promettenl les splendeurs du vrai et du beau, les féconds embrassements du bien. Ses ardeurs seront insatiables; et ces amours, sans assouvissement et sans fin, la jetteront dans l'amour d'où procède tout amour, et qui a été le mobile générateur de tout ce qui existe, dans l'amour divin, dans l'amour souverain de Dieu. L'amour et Dieu sont ainsi le terme dernier de la biologie et de la métaphysique! Toute la raison des choses est là.
Il est temps de clore ce trop long exposé. Je puis le résumer en quelques mots : l'âme et la vie répondent à une seule et même cause, et les lois qui les régissent, relevant d'une môme cause, sont identiques, malgré des apparences différentes. Ces apparences tiennent aux puissances diverses dont est douce cette cause commune, la pensée et la vie proprement dite. Cette cause demeure absolument dis-
lincte de la causalité physique; elle est l'unique raison de l'autonomie vivante. 11 faut donc se garder d'attribuer comme caractère essentiel, comme fond commun à l'àme et à la vie, une puissance qui, ainsi que le mouvement et la force motrice, forme le caractère essentiel de l'ordre physique. Ce serait assigner une causalité commune à l'ordre vivant et à l'ordre inorganique. Il est nécessaire de réformer sur ce point les enseignements animistes du passé, repris aujourd'hui par les philosophes spirilualistes les plus autorisés. Le mouvement et l'énergie motrice ne sauraient fournir le caractère fondamental de l'âme et de la vie. A ce caractère il faut substituer celui de l'activité génératrice. Cette activité est inconnue dans l'ordre physique; elle appartient exclusivement àl'ordre vivant ; elle le crée incessamment. Tout est génération dans l'âme et dans la vie. C'est là que l'âme vivante trouve son principe, sa loi d'évolution, sa fin, la passion suprême qui l'anime, la pousse à l'accomplissement de ses destinées, et l'entraîne jusqu'en regard même de l'infini.
25 octobre 1873.
On dit, on affirme tous les jours qu'à la science appartiennent désormais les destinées des sociétés modernes. La science préparerait la puissance et la grandeur des nations; elle réglerait leur avenir. Je ne contesterai pas ce qu'il y a de vrai dans ce lieu commun, malgré l'abus qu'en font tant d'écrivains et d'orateurs, qui aiment à glorifier la science d'autant plus bruyamment qu'ils ont vécu loin d'elle et ne la connaissent que de nom. Je n'opposerai pas à la science ces vertus nécessaires, ces hautes qualités morales, fondements de la vie des nations comme de celle des indi- \'idus; je ne chercherai pas à montrer l'impuissance, le vide même de la science qui s'isolerait de ce qui soutient et relève toute institution humaine, l'amour du bien, la foi en une fin supérieure aux lois physiques du monde. Je ne le ferai pas, car je suis convaincu que la science dépérit falalementdans les milieux d'où les forces morales sont absentes, et qu'une nation qui a perdu le culte de l'idéal, le sentiment du devoir, le respect des traditions,la discipline des volontés, l'entraînement vers les grands sacrifices, a par cela même perdu les grandes initiatives de l'esprit, les forces créatrices, les facultés fécondes qui conduisent à la découverte des vérités scientifiques. Le vrai dans l'ordre intellectuel et le vrai dans l'ordre moral sont solidaires; ils se fortifient l'un l'autre et se pervertissent ensemble. Toutes les grandeurs, comme tous les abaissements, s'entre-tiennent.
Ne contestons donc pas ce fait évident : les ambitions de la science grandissent. Elles ne sont pas toutes légitimes, et souventmôme, nous le verrons, elles reposent sur défausses et malsaines conceptions. Mais, fondées ou non^ ces ambitions nous envahissent, et la science acquiert une action sociale que les temps antérieurs ne connaissaient pas. Elle agite tous les problèmes liés à l'existence de ce monde et des mondes; elle présente à l'homme une origine de son être et une lin de ses destinées qui ébranlent et ruinent les enseignements respectés jusqu'à ce jour; de là elle aspire à régir l'ordre moral, et prétend le transformer, et avec lui toutes les vieilles institutions du passé. Sur cet ordre moral transformé, elle demande enfin à édifier un ordre économique et un ordre politique nouveaux.
Nous voudrions examiner comment s'est peu à peu établie cette situation nouvelle des choses, quelles conditions l'ont favorisée, quels périls elle nous réserve, quelles résistances nous avons à lui opposer. Graves et pressantes questions qui, entre tant d'autres, nous sollicitent et s'imposent à nos méditations, en ces temps où toutes les traditions chancellent, où les appuis qui passaient pour inébranlables tombent en poussière, où les consciences désemparées vont à la dérive, incertaines du bien et du mal, du sophisme et de la vérité (i).
Ce rôle grandissant, et je dirai presque menaçant, n'ap-
. (1) Cet article acte écrit en 1872, au leiicleniaia des i)lus sinistres évéïiemcnis do notre liistoire. Il porte l'empreinte do tous les sentiments qui agitaient alors les esprits. Ces sentiments se sont affailjlis; on oublie si vite en France! Néanmoins, je n'ai pas cru devoir effacer cette empreinte, alors même qu'elle s'accusait en traits plus vigoureux que ceux que j'aurais tracés à cette heure. La pensée qui a inspiré ce travail me paraît toujours si juste, si pleine d'enseignements pressants, que j'aurais craint de Tanioindrir, en modifiant l'expression que les événements lui avaient donnén.
"152 LA SCIENCIi ET L'OUDKE SOCIAL. .
parlicul pas à toutes les sciences. Les sciences malliéma- Uques, géométriques, physiques et chimiques, celles qui s'occupent des nomhres, de l'étendue, de toutes les mani- Xeslalions variées du mouvement, celles-là, quand elles se maintiennent dansleurs domaines naturels, ne touchent aux sociétés humaines qu'en leur soumellant les forces et la matière du monde physique, en effaçant les distances, en accélérant les mouvements, en facilitant les échanges, en transformant les conditions de milieu, en supprimant les hostilités extérieures, en donnant à l'homme des moyens de bien-être et d'action qui en font le maître réel de la création. Seules, ces sciences du nombre et du mouvement ne .sauraient remuer et troubler les profondeurs cachées des sociétés humaines. Une telle puissance revient aux sciences qui traitent de la vie, de l'existence et de la condilion propre des êtres organisés, et en particulier de l'homme, qui résume en lui tous les autres êtres. Nulnepeut méconnaître la domination ascendante des sciences biologiques. C'est l'un des caractères de ce temps. La science de la vie aspire à se soumettre et à régler tout ce qui rentre dans l'ordre vivant, tout ce qui en émane, tout ce qui s'y relie. Elle n'accepte plus que rien de l'être vivant lui soit dérobé, elle prétend posséder et juger l'homme tout entier. Elle sent qu'en s'emparantdela vie et de l'homme organique, elle s'empare du monde vivant des intelligences, de celui des sociétés humaines, et qu'elle devient le régulateur suprême de toute pensée comme de toute action.
Les temps sont passés où une philosophie, confiante en de souveraines abstractions, pouvait passer à côté des problèmes physiologiques et dédaigner les études expérimentales qui portent sur l'être animé. La vie de l'homme et son âme s'unissent en une étreinte de plus en plus invincible. L'idée première que l'on accepte de l'une commande celle
LA SCIENCE ET L'OUDUE SOCtAL.' 453
que l'on se fait de l'anlre. Si la vie est l'impassible résultat des forces physiques de la matière, l'âme s'évanouit, et ses éminentes fonctions rentrent dans le mouvement universel, seule force de la nature. La distinction cartésienne, absolue, . infinie, a disparu pour toujours; elle n'est plus qu'un souvenir dans l'évolution de la pensée métaphysique. L'âme et. la vie partagent aujourd'hui les mômes destinées philosophiques : ou relevant d'une force propre et unique, et s'offrant comme les deux aspects, comme les deux grandes, fonctions qui traduisent cette force; ou sombrant dans les. manifestations pures de la matière, et ne se distinguant tout au plus que comme une dernière transformation de la force inorganique suprême. Le mouvement deviendrait âme et vie, comme il devient chaleur et lumière, électricité et affinité chimique.
La physiologie générale se pose donc sans hésiter en face des problèmes de l'âme et de la vie; elle prétend les résoudre ensemble, et elle ne craint pas d'appeler l'expérimentation sur de tels sujets. Elle interroge la vie dans toute la série animale, elle expérimente, elle dissèque et analyse, dissocie et compare les fonctions organiques, réduit l'animalité à ses formes élémentaires; et remontant en suite la série qu'elle a descendue, passant d'une espèce vivante à l'autre, montrant que de la plus simple à la plus composée, tout se suit et s'enchaîne sans interruption, arrivant enfin à l'homme, elle affirme que les conclusions portées sur les êtres qui sont au-dessous de lui s'appliquent à lui-même, et que rien ne légitime une absolue séparation entre le premier et le dernier des êtres vivants. La nature de l'homme perd ce caractère transcendantal qui l'élevait au-dessus de toute comparaison; elle est supérieure, mais demeure analogue à la nature de l'animal. L'âme humaine n'est qu'une fonction cérébrale, voisine des fonctions de
l'animal pourvu d'un cerveau. Si la vie, dans son ensemble, n'est que mouvement transmis du dehors, s'il n'y a pas en elle un principe nouveau d'action, si elle n'est pas unité et spontanéité propres, l'Ame de l'homme ne trouve plus sa raison d'être, et la pensée n'est que le résultat de ce même mouvement transmis et modifié à travers un organe spécial.
Si de telles conclusions sont tenues pour scientifiquement démontrées, qui ne comprend que toutes les bases sur lesquelles jusqu'ici reposent les institutions humaines sont par cela môme renversées? Suivant que Fhomme appartient tout entier à la matière, ou quc,s'élevant au-dessus d'elle, il se rattache au monde invisible de la spiritualité, ses devoirs, ses aspirations, sa responsabilité morale, tout change. Si l'homme est tel ou tel, la société doit être telle ou telle. Tout cet ensemble idéal qui a été la foi de nos pères, que lesgénérations, avant et depuis le christianisme, entouraient d'un immuable respect, s'écroule. Foi et respect s'effacent comme les rêves d'un monde enfant devant les progrès de l'humanité adulte. L'ordre social attardé, fondé sur les doctrines spiritualistes, doit se reconstruire à nouveau et s'édifier sur les révélations du matérialisme scientifique. La civilisation du passé, devenue peu à peu étrangère à nos mœurs, inintelligible à notre pensée, cédera devant une civilisation dont nous ne pouvons pas encore deviner les appétits ni le but, dont nous ne voyons pas distinctement les formes futures, mais dans laquelle, nous pouvons l'affirmer, la notion du droit sera sans place, toute liberté opprimée, et où la force brutale et changeante prendra le rôle souverain et constituant.
On le voit, les études biologiques, dont le développement a été si considérable depuis une vinglaine d'années, ne restent pas confinées dans leurs limites apparentes. Par
d'iiTcsistibles entraînements elles débordent sur le terrain social; elles le pénètrent et le remuentjusqu'en ses couches dernières. Une fatale logique le veut ainsi, et il n'y a pas à s'opposer à ces invasions sociales de la science.
A le bien prendre d'ailleurs, ces invasions ne sont pas mauvaises de soi; elles peuvent devenir, au contraire, salutaires et fécondes. Mais pour qu'il en soit ainsi, il ne fautpas laisser usurper ce beau nom de science à un ensemble funeste d'erreurs, de sophismes et de préjugés; il ne faut pas laisser se substituer à l'action bienfaisante du vrai, l'action sourdement délétère et dissolvante du faux.
La science, en effet, ne porte en elle, que le bien, et ne peut que l'enfanter autour d'elle. Elle est Valma mater, et l'une des plus puissantes consolatrices en ces temps chargés de ténèbres, de troubles et de douleurs. Mais la science de l'homme n'est pas de celles où la vérité apparaisse aisément; et oîi la vérité, apparue, attire à elle tous les assentiments et toutes les convictions. Dans les sciences mathématiques, physiques et chimiques, la vérité est simple, elle s'impose; nul ne peut la refuser, lorsqu'elle est exposée à tous les regards. Qui contestera, avec quelque apparence de sens, un théorème algébrique ou géemétrique, même de ceux dont l'abord semble hérissé des plus abruptes difficultés? Certaines théories physiques et chimiques ont pu même s'introduire dans la science, à titre d'hypothèses momentanées, puis être reconnues fausses, et céder la place à des théories plus exactes, sans que la constitution delà science en ait été atteinte, sans que les faits antérieurement constatés aient perdu leur autorité, sans que la somme des vérités acquises ait été menacée. La transformation des forces a inauguré comme une ère nouvelle dans les sciences physiques; elle y a été le promoteur de la plus profonde révolution; elle n'a cependant renversé ni laphy-
siqiie, ni la chimie antcricurcmonl enseignées. Celles-ci ont subsisté, recevant des clartés inattendues de la loi qui surgissait, et qui domine aujourd'hui toute l'histoire des forces. L'étude du mouvement et de l'attraction, celle de la chaleur et do la lumière, de l'électricité et de l'affinité chimique, n'ont pas sombré, parce que ces principes de mouvement ont été ramenés à l'unité. La vérité, dans l'ordre des sciences exactes, exerce donc un empire incontesté; elle règne, perpétuellement visible à tous etmaîtresse de l'opmion. ÏNon-seulement l'erreur ne saurait prévaloir contre elle; elle ne peut même engager une lutte réelle. L'erreur ne saurait y être jamais que particulière, bornée, accidentelle, transitoire, impuissante à altérer dans son majestueux ensemble l'édifice scientifique. C'est là l'une des raisons des progrès continus, assurés, je dirai presque faciles, des sciences physiques. Leur marche est une ascension que rien n'arrête, que l'œil humain doit admirer sans réserve, et suivre sans contrainte.
Il est loin d'en être ainsi pour les sciences qui touchent à l'homme. Ici la lutte est incessante; la vérité pure n'y connaît pas de triomphe définitif;, l'erreur reste toujours levée en face d'elle; et cela, qu'il s'agisse de l'homme considéré dans sa vie physiologique, dans les facultés de son âme, la pensée et la volonté, dans les sociétés qu'il fonde laborieusement à travers les siècles sous le nom de nations, dans les lois qu'il donne pour règle à ces sociétés, dans les droits qu'il se reconnaît, dans les devoirs qu'il s'impose, dans le but qu'il poursuit, dans la fin dernière à laquelle il aspire. Partout règne la contradiction, partout s'élève la dispute. Rien qui ne soit affirmé d'un côté, et nié de l'autre; et les affirmations, qui sont le vrai, ne subjuguent pas l'esprit avec cette irrésistible autorité que possèdent les vérités géométriques ou physiques; et les négations, qui
sont le fi-iux, ne soulèvent pas contre elles ces révoltes de la logique et du sens commun qui rendent impossibles le maintien et la défense de l'erreur dans les sciences exactes.
Les sciences, don:, qui traitent de l'homme, de sa vie physiologique et morale, ont ce triste privilège, et aussi cette marque de grandeur, d'être contestées jusque dans leurs vérités fondamentales. La contradiction y prend même souvent un caractère passionné, qu'elle ne retrouve plus dans l'atmosphère calme des sciences exactes. La situation offre ainsi ces périls singuliers, que les sciences qui exercent sur l'ordre social une action directe et toutepuissante, qui enferment en elles la paix et les harmonies de ce monde, comme tous les bouleversements, ces sciences sont le théâtre où se déploient toutes les incertitudes de l'esprit humain.
Ce n'est pas que ces incertitudes soient invincibles, et que nous ne puissions discerner des vérités assurées dans l'étude de l'homme. Non, la vérité n'a nulle part une action plus pénétrante; le sens intime, dont la droiture n'est pas altérée, la perçoit par une vive et directe intuition; la tradition la montre, à travers les temps, sous les plus nobles formes qu'ait jamais revêtues la pensée humaine; l'observation et l'analyse la confirment tous les jours, pour qui connaît les conditions de ces méthodes dans l'ordre vivant. Il n'importe ; cet éclat du vrai ne saurait vaincre les contradictions. Celles-ci trouveront toujours deux sources inépuisables : l'une dans la nature intérieure et double de la science de l'homme; l'autre dans les hauts intérêts engagés dans cette science.
L'homme est double, en effet : il est Ame et vie, mais il est aussi force et matière brutes. Il est un centre d'action et de spontanéité, de liberté et d'indépendance vis-à-vis du monde physique; mais il vit au sein de ce monde; les
milieux extérieurs et même les milieux intérieurs de son organisme, qui sont physiques et chimiques, l'enveloppent elle pressent de toutes parts, et lui sont nécessaires ; il est avec eux en échange continuel ; il se réalise et s'extériorise par la matière et les forces de ces milieux, et c'est sur ce substratum qu'il élève et développe les harmonies vivantes de sa propre nature. Cette union profonde est le secret de la vie; elle cache, par cela même, des difficultés et des pièges que la science ne sait pas toujours éviter. Cette subordination, ou mieux cette hiérarchie d'où sort l'organisation des êtres animés, on la méconnaît; ces conditions nécessaires, ce milieu physique au sein desquels se meut la vie, et dont la vie s'enveloppe, on les prend pour les causes propres de la vie, on en fait la vie elle-même. Les conditions sont substituées au principe des choses.
Cette substitution attire d'autant plus qu'elle semble mettre la vie tout entière à la portée de l'expérimentation et de l'analyse physique. Elle semble éloigner les essences et les principes invisibles, que l'observation peut deviner à travers les formes et les phénomènes qu'ils suscitent, mais que l'expérimentation ne peut atteindre, parce que jamais elle n'atteint aux causes, et qu'elle demeure toujours dans les effets. Le positivisme imaginé par la science moderne trouve là toutes ses satisfactions; il n'est luimême que la systématisation de cette idée : que la science ne vit que par l'analyse, et qu'elle ne doit s'occuper que de ce qui se voit, se touche, se pèse et se mesure. Les merveilleux progrès accomplis par les sciences physiques aident à ces aspirations, et entraînent les esprits dans les voies de l'analyse pure. En pénétrant jusqu'aux éléments premiers de la structure des tissus et des organes, la science a cru pénétrer au fond des choses, et trouver la raison même de leur existence. Les plus entières illusions
ont accompagné chacun de ces progrès de l'analyse; et la foule qui, en science comme ailleurs, juge sur de futiles apparences, qui s'abandonne aux enthousiasmes irréfléchis, et croît aux conquêtes impossibles, la foule applaudit à ces savants qui lui disent en un langage à la fois orgueilleux et obscur : Nous connaissons (ont ce qui est accessible; rien ne peut se dérober à nos recherches ; en dehors de ce que nous pouvons atteindre , il n'y a que le rêve et le néant; nous inaugurons le positivisme, c'est-à-dire la pleine possession des réalités, et le rejet de tous les agents ou principes immatériels ou surnaturels; car il n'y a que ce qui est visible et tangible qui appartienne à la nature; le reste est du surnaturel et flotte dans les conceptions chimériques.
De telles paroles et de tels enseignements réduisent la science de l'homme à des conceptions diminuées, que toutes les intelligences abordent sans efforts. Plus d'obscurités métaphysiques ; rien qui force la pensée à dépasser le cercle des formes visibles, rien qui la conduise, à travers les effets accessibles, aiix causes insaisissables, rien qui soumette la multiplicité des phénomènes à une unité souveraine que l'esprit comprend, que les sens ne perçoivent pas. Quel est celui dont l'intelligence énervée et vacillante ne saisira pas distinctement cette grossière affirmation que l'homme n'est qu'un agrégat complexe, une machine éminente par la multiplicité et la délicatesse de ses parties constituantes? Supprimez l'esprit, l'unité, la cause, ne conservez que la matière et les ftiits tangibles, et vous séduirez non-seulement les masses ignorantes au niveau desquelles vous serez descendus, mais vous flatterez encore les instincts, la pensée secrète de bien des savants à qui le monde des causes est fermé, et qui croient servir la science en la décapitant. Il en est cependant qui sentent obscure-
460 LA SCIKNCK liï L'O l\ D R E SO CI A L.
ment que le fait sensible n'est pas tout, et qui comprennent, par moments, que les conditions d'un phénomène demeurent distinctes des causes qui les suscitent et les créent; même parmi ceux-là qui entrevoient les austères réalités des choses, plusieurs se lassent, et une inconsciente faiblesse les amène à substituer à la cause les conditions et les effets, et à fausser, dans ses nécessités premières, la science de l'homme et de la vie. Il faut une rare vigueiu' philosophique, et comme une éducation soutenue, pour discerner dans les faits vitaux tous les éléments qui les constituent. Ces éléments y sont tellement entremêlés et divers, les causes et les effets tellement enlacés et multiples, que, pour lire dans cette hiérarchie vivante, et découvrir la cause première et réelle qui commande et crée incessamment cette succession et cette multiplicité, il faut acquérir une inébranlable fermeté de jugement. Cette fermeté ne s'acquerra jamais dans les pratiques de l'expérimentation pure. Celui qui aborde les phénomènes vitaux sans s'être nourri de l'aliment des vérités premières, devient l'inévitable jouet d'illusions incessantes; et lorsque des faits particuliers il voudra passer aux faits biologiques généraux, il n'aboutira qu'à des conceptions incomplètes, chancelantes, erronées.
Il en sera à plus forte raison ainsi si l'expérimentateur a le dédain préconçu des notions métaphysiques, et s'il a cette croyance vulgaire que les vérités générales sont vouées à d'éternelles contestations, et supposent la négation des études expérimenlales; s'il croit, par contre, que l'expérimenlalion peut marcher seule et conduire à des vérités définitives, destinées à remplacer celles que l'on appelle métaphysiques. Or ce facile dédain est comme le dogme de la science expérimentale; celle-ci prétend condamner sans réserve toute science dite a 'priori^ toute connaissance qui
ne relevé pas uniquement de l'analyse èt du fait. L'expérimenlalion s'est ainsi soumise, souvent sans le savoir, au matérialisme scientifique; les idées générales dans lesquelles elle se meut relèvent toutes de cet ensemble de négations qui sont l'une des forces du matérialisme. Par ces négations, la science expérimentale confirme toutes les affirmations directes du matérialisme, sans se douter combien ces affirmations, malgré l'épithète de positives qu'elles s'attribuent, contiennent de ces a -priori condamnés, d'assertions hypothétiques ou contradictoires, arbitraires ou vaines.
Les sciences biologiques ont donc leurs dangers, dangers inhérents aux méthodes qu'elles emploient, aux difficultés du sujet qu'elles abordent, aux préjugés philosophiques dont sont imbus les esprits qui les cultivent. Ainsi déviées, elles conduisent à des doctrines générales dont l'application subversive devient la ruine d'une civilisation tout imprégnée de spirituahsme.
Entre les doctrines générales de la science de l'homme vivant et leurs conséquences sociales, s'établit un enchaî^ nement qui tend à se resserrer chaque jour. Toutefois cet enchaînement ne se présente pas toujours dans son ordre rationnel. A l'inverse de ce que semblerait vouloir la logique pure, ce ne sont pas, le plus souvent, lés doctrines qui entraînent aux conséquences; ce sont celles-ci, c'est leur caractère social et révolutionnaire qui amènent et attachent aux doctrines nombre d'adeptes. La scicncé est moins maîtresse, et le savant moins indépendant qu'ils ne paraissent l'être. Ce sont les convictions politiques, religieuses et philosophiques qui, trop souvent, inspirent et
4li2 LA SCIENCE ET L'ORDRE SOCIAL.
façonnent les convictions scientifiques. Les impressions premières et les directions du début ont, dans la vie scientifique, une influence prolongée et souvent décisive, que celui qui les subit ne saisit pas lui-même. Ce jeune homme, qui demain se croira un savant, quitte les bancs du lycée avec une somme de croyances, d'idées générales, d'affirmations et de négations, qui ont déjà imprimé à son intelligence une allure dont elle ne se départira plus. Il croit ou ne croit plus à l'àmc et aux causes métaphysiques dont l'idée de Dieu est la représentation suprême. Imagine-t-on qu'en abordant la science de l'homme vivant, ce jeune esprit soit libre, et qu'avant de se prononcer sur les plus hautes questions, il attendra d'avoir interrogé sérieusement la science qui doit répondre, qu'il comparera et méditera les diverses solutions proposées par les grands esprits des siècles passés ou de son temps? Non; cet élève qui débute est déjà enchaîné par les préjugés qui, avant sa maturité, ont altéré son jugement. Il épousera sans hésiter, les solutions qui concordent avec ses passions naissantes. Peser ces solutions est une pensée qui ne lui vient même pas ; ce serait douter des croyances qu'il affiche d(\ià, et auxquelles il tient d'autant plus qu'elles sont moins réfléchies, qu'elles lui appartiennent moins et viennent de tous les mauvais vents qui soufflent à son entour. Il ira droit ainsi à ceux qui représentent et défendent les idées auxquelles il est voué par avance. C'est un disciple tout acquis qui ne peut choisir les maîtres de sa vie scientifique. Ces maîtres sont ceux qui vont fortifier les sentiments dont il est l'esclave inconscient.
C'est ainsi que tout se tient dans les choses humaines. L'esprit de révolte et d'indiscipline, les négations de l'athéisme, la soif des jouissances matérielles, le mépris des croyances spiritualistes, le dédain du passé, l'orgueil du
présent, engendrent une science où tous ces sentiments se reflètent. Les indolents se déclarent satisfaits dans ces milieux où rien ne les gêne; ils s'écoulent dans ces ténèbres, croyant marcher dans la lumière. D'autres ont des passions plus fortes; ils sentent que la science qu'ils rêvent est encore avenir; ils l'attendent du travail des générations modernes, et cette pensée exalte leur activité et leur expansion laborieuse. La voie dans laquelle ils sont engagés est, pour eux, la voie de vérité; et ils mettent à la fouiller en tout sens une ardeur qui souvent semble féconde. Car, dans cette analyse sans fin de la matière, ils rencontrent des faits nouveaux, dont ils dénaturent le sens et la portée scientifique, mais qui n'en sont pas moins destinés à accroître nos connaissances, alors que la vraie science s'en sera emparée. Ce travail et les fruits, même avortés, qu'il produit, entretiennent les illusions de ceux qui l'accomplissent, et de ceux qui le suivent d'un regard complaisant et infatué. Ces derniers surtout, qui sont la foule, y voient le triomphe des doctrines qui leur sont chères. Ce ne sont pas seulement les faits découverts qu'ils acclament; ce sont, surtout les interprétations abusives, les conséquences exagérées, le grossissement hors de toute proportion des choses. Celui qui cherche et qui trouve a, dans le travail même, un modérateur salutaire qui, d'ordinaire, le retient, et l'empêche de passer aux extrêmes. Rien ne tempère le peuple des spectateurs. Ce que veulent ceux-ci, c'est une démonstration qui embrasse tout, et qui soit la justification définitive des passions qu'ils prétendent abriter sous le manteau scientifique. Il faut que tout fait nouveau fournisse cette démonstration. Ils ne comptent d'ailleurs pas les déceptions. Le triomphe du jour leur suffit; s'il s'efface et disparaît comme l'inconsistante nuée, c'est pour faire place au triomphe du lendemain. Ils changent ainsi leurs
fragiles idoles, et se réjouissenl à chaque changement; ils ne connaissent rien des vérités éternelles, ni du calme réparateur et fécond qu'elles apportent à l'esprit.
Les passions révolutionnaires et les préjugés antispiritualistes vouent donc au matérialisme scientifique une bonne part des générations qui se consacrent aux études libérales. La science qui s'élève, sous les efforts et aux applaudissements de ces générations, vient, à son tour, imprimer aux idées de révolution sociale un élan nouveau. Ces idées ne se tiennent plus pour des aspirations vagues, pour des passions instinctives ou brutales; elles se prétendent scientifiques, c'est-à-dire inébranlables, comme la science, et devant dominer le monde, comme la vérité. La révolution répond ainsi aux résistances et aux répulsions qu'elle rencontre. Lui résister, c'est s'opposer à l'avéne- .ment du vrai; les répulsions sont le dernier fruit d'une éducation rétrograde; l'éducation nouvelle qui doit être exclusivement scientifique les vaincra. Ne plus croire qu'à la science, tel est le dogme qui transformera le monde moderne. C'est ainsi- que le matérialisme se présente pour gouverner ce monde; il ne demande plus à être toléré comme système scientifique; il réclame son intervention directe et une influence prépondérante dans notre éducation publique et dans nos destinées nationales. Le matérialisme, c'est le progrès.
Cette marche envahissante était à prévoir. Nulle force, en effet, ne pouvait retenir le matérialisme, et Timmobiliser dans les ,classes éclairées, plus ou moins vouées au .culte de la science. En France, nos révolutions successives ont effacé toute hiérarchie, tout isolement privilégié. Les impressions du moment, les modes de penser du jour, se répandent dans toutes les couches sociales avec une rapidité et une uniformité singulières. Le suffrage universel,
auquel nous recourons si fréquemment depuis vingt ans, est venu imprimer aux idées, qui jouissent d'un règne éphémère, un mouvement de pénétration et une intimité de mélange, dont les résultats politiques éclatent aux yeux de tous les observateurs. Le même tourbillon nous emporte; à peine quelques-uns, plus solides dans leur foi, résistent-ils à ces entraînements. C'est le caractère de notre race d'être communicativc, claire et vive dans son langage , ardente pour le triomphe d'idées épousées d'hier; elle va toujours en avant, curieuse du nouveau, oublieuse du passé ; les audaces lui sont familières, et les plus extrêmes sont celles qui la séduisent et la conquièrent; nous aimons et amassons les orages; et puis lorsqu'ils éclatent, un effroi tardif nous prend; nous ne savons plus opposer au torrent, que nous avons regardé grossir, qu'une résistance passive, où rien n'est concerté, où l'élan manque, et qui peu à peu s'affaisse sous les assauts répétés des forces assaillantes. Aujourd'hui la science est le drapeau de tous ceux qui s'allient pour une œuvre de ruine; et comme la science matérialiste est accessible, dans ses affirmations, aux plus vulgaires esprits, le public a promptement saisi ce signe et ce mot de ralliement. C'est donc au nom- de la science que les foules ignorantes livrent un •combat plein d'angoisses à une société qui ne sait plus se défendre. Allez dire à cette foule ameutée que le matérialisme c'est la honte et la mort; que le spiritualisme donne seul aux sociétés la grandeur et la force; elle répondra par un impie mépris. Ces populations perverties ont perdu le sens de tout bien et de tout vrai; le mal les possède sans partage, et les conduira à tous les assouvissements comme à tous les désordres.
Un autre caractère de notre race, c'est d'être prompte et décidée pour aller de l'idée à l'acte. Ce qu'elle a bien
OU mal conçu, elle tend à le réaliser sans délai, avec une précipitation fc])rile et souvent par les moyens les plus coupables. Les hommes d'action sont ceux qu'elle acclame de préférence; elle les aime jusque dans les violences qu'ils exercent sur elle. La lenteur du progrès régulier et légal lui répugne. La révolte est dans ses instincts, l'insurrection son arme favorite. C'est ainsi qu'elle a prétendu conquérir ce qu'elle appelle les grands progrès et les conséquences légitimes de la révolution. C'est ainsi qu'au nom de la réforme nous avons été dotés , en vingt-quatre heures, du suffrage universel dans sa forme la plus brutale et la plus dangereuse; c'est ainsi qu'emportés par une action aveugle, nous changeons en moins d'une journée la forme de notre gouvernement, passant alternativement de la monarchie libérale <à une république imprévue, de celleci au césarisme despotique, de celui-ci enfin à une république nouvelle, dont nous ne connaissons pas, dont nous n'osons peut-être prévoir le lendemain. Les hommes d'action n'ont pas désarmé devant tous ces bouleversements; rien de ce qu'ils ont obtenu ne les a arrêtés; rien de ce qu'ils obtiendront ne les arrêtera. Hier ils agitaient le pays au nom de la réforme ou des libertés pubhques; aujourd'hui ils exigent au nom de la science l'instruction obligatoire et laïque, c'est-à-dire, sous une forme déguisée, l'abolition de tout culte, de celui en particulier qui est le culte national; et si les moyens légaux ne leur donnent promptement les satisfactions qu'ils réclament, ils sont prêts à les imposer, s'ils le peuvent, par la violence, leur arme habituelle et préférée.
Supprimer tout culte, toute expression du sentiment religieux, tel est le but prochain et avoué du matérialisme scientifique. Déjcà il peut enregistrer de sombres succès. Un journal de province, dévoué à cette cause, annonçait
avec joie que dans une petite commune de dix-sept cents âmes du département de Vauclusc, commune que je ne nommerai pas, riche, fertile, où chacun possède sa part de terrain, il y a eu durant ces deux années 1870 et 1871, vingt enterrements civils, d'hommes et de femmes; nulle intervention de culte en face de la mort; celle-ci n'est que la dissociation d'une machine usée. Pareillement les enfants, dans ces familles, entrent en ce monde sans qu'aucune cérémonie religieuse vienne témoigner que c'est une âme qui naît, et que l'âme de l'homme porte un reflet ^ivin qui lui vaut des devoirs que l'animalité ne connaît pas. Ces paysans libres penseurs s'estiment en progrès, et moins ignorants qu'autrefois. Ne sont-ils pas, en effet, les adeptes de la science nouvelle, celle qui ne reconnaît ni âme, ni Dieu; ne sont-ils pas supérieurs à tous ceux qui ont la niaiserie de croire encore à de vieux fantômes pour lesquels mouraient leurs pères? Yaut-il pas mieux vivre dégagés de tous ces préjugés inventés pour imposer au peuple des devoirs pénibles, des sacrifices dont il ne veut plus, des respects qu'il prétend secouer? La vivacité de l'esprit méridional se précipite dans cette voie; les populations plus lentes à concevoir et à agir les suivront à leur tour; ce n'est qu'affaire de temps; l'exemple leur est donné, elles le comprendront. Ce n'est pas en vain que ces populations entendent crier vive l'athéisme, vive le matérialisme! Ce n'est pas en vain que, devant elles, on exalte, en termes logiques, l'affranchissement de la science moderne, les libres et nouvelles conceptions de l'homme, de son origine et de sa fm. Ces idées jetées en des têtes vides les remplissent inévitablement d'appétits et de bouillonnements qui se résolvent ensuite en des tentatives néfastes. La Commune de 1871 n'est pasun effet sans cause. Les affirmations matérialistes de la science ne sont donc
plus desLinccs à demeurer ensevelies dans le domaine de la spéculation. Les physiologistes qui soutiennent que l'homme est une pure machine régie par les seules forces de la matière, que le cerveau est le suhstratum, ou la substance et la cause réelle de l'ame, que celle-ci est un simple effet de l'organisation cérébrale, que la pensée est une fonction du cerveau au même litre que la digestion est une fonction de l'estomac, ces physiologistes n'ont plus seulement pour auditoire les savants qui peuvent les juger; ils parlent à l'immense foule qui prétend s'instruire à leur voix; ils servent des passions et des appétits qui voudront s'assouvir. La science n'est plus libre de se considérer comme isolée et comme désintéressée des agitations qui s'emparent des sociétés humaines. Elle a sa part suprême en ces agitations, elle les affranchit et les légitime dans leur cause, et leur désigne le but.
Toutefois, ce n'est pas en un jour, et par sa seule puissance, que la science de l'homme a conquis cette influence redoutable de propagande et d'action. La science matérialiste, pour être écoutée, avait besoin de trouver devant elle une population ayant déjà perdu toute croyance, tout respect, tout sentiment du devoir; il lui fallait un terrain préparé et sur lequel ses enseignements pussent germer. Le xviif siècle avait commencé l'œuvre pour les classes supérieures; la révolution l'a continuée pour les classes inférieures. La succession des tempêtes qui ont labouré notre sol ont peu à peu déraciné tout ce qui résistait d'idée de devoir, de notion du juste, de respect des lois divines et humaines. Il a fallu ces longs ébranlements pour que les voix qui prêchaient l'athéisme pénétrassent jusqu'au cœur du peuple. La France chancelante est devenue une proie sans défense, oflerte aux utopies d'une biologie savante, et d'un socialisme vide et menteur. La France est affolée
d'expérimentation; elle en fait comme sa religion nouvelle; elle l'accepte comme la règle et la voie de toute science-; elle s'y livre dans sa vie sociale; elle lui soumet tout, même son existence comme nation; c'est la théorie de l'essai loyal. Demander à l'expérimentation tout jugement des choses, expérimenter sur elle-même, sur sa propre vitalité, sur ses entrailles saignantes, s'abandonner à un expérimentateur d'aventure, honnête ou charlatan, sceptique ou convaincu, ignorant ou habile de paroles et riche de connaissances sur toute matière, voilà où la noble France s'est de chute en chute abaissée. Elle verra si la science expérimentale ainsi appliquée, devenant l'unique foi et l'unique lumière, pourra la relever de ses ruines; ou plutôt, elle ira sans voir jamais les abîmes où elle jette peu à peu sa dépouille vivante, parce que pour les voir, il lui faudrait ces clartés supérieures que l'expérimentation ne livre pas, et qu'elle a peut-être perdues sans retour.
L'Allemagne demeure jusqu'à nouvel ordre préservée des dangers qui nous menacent. Les savants allemands n'ont pas peu contribué sans doute à donner à là science de l'homme vivant le caractère matérialiste qu'elle tend à acquérir. Eux aussi, si l'on presse leurs doctrines, aboutissent à la négation de l'âme et à l'athéisme; ils ont montré à la science française la forme nouvelle que les thèses matérialistes devaient revêtir pour s'adapter aux résultats livrés par l'expérimentation biologique. Et néanmoins, l'enseignement matérialiste demeure, en Allemagne, confiné dans les classes savantes; il ne déborde pas au dehors et ne conquiert pas les classes ouvrières; il ne devient pas une sorte de dogme populaire, et, dans tout le pays allemand, on ne trouverait pas une commune donnant un spectacle pareil à celui de la petite commune vauclusicnne dont nous parhons plus haut. Tout Allemand sait lire et même lit
beaucoup; il a donc, plus que nos paysans, les moyens de connaître ces livres corrupteurs qui vulgarisent les mensonges d'une science égarée. Et cependant, l'Allemand, l'homme du peuple allemand, jusqu'à présent du moins, n'est ébranlé, ni dans sa foi, ni dans son culte, ni dans ses sentiments de discipline et de respect. Quelles causes viennent ainsi annuler des influences si funestes chez nous?
La principale de ces causes est dans le caractère de l'éducation nationale. Les souverains allemands pouvaient afficher dans leur cour le scepticisme que le xviii" siècle français avait mis à la mode eu Europe. Le grand Frédéric pouvait admettre Voltaire dans son intimité, et affecter pour ce génie de la raillerie, une admiration que celui-ci était tenu de lui rendre en adulations empressées. Mais dans son œuvre d'organisation nationale, le souverain prussien n'était plus le disciple de Voltaire; il redevenait l'homme pratique et politique qui sait que les sentiments de discipline et de respect doivent être inculqués à l'enfant de bonne heure, et sous des formes sévères; et que la religion seule peut donner à ces sentiments nécessaires la consécration morale qui les assure et garantit leur durée. Aussi, en même temps que l'école prussienne devenait obligatoire, elle demeurait soumise au ministre protestant, ou au prêtre cathoHque ; et loin de rêver, comme nos démagogues du jour, une instruction laïque, l'instruction était, de par la loi, essentiellement religieuse. Avec le respect et l'amour des choses divines, l'école inculquait le respect et l'amour du souverain. Dieu et le roi rayonnaient au fond de tous les enseignements par lesquels la Prusse créait sa puissance.
Cet état de choses, institué par le roi fondateur, Frédéric II, n'a pas été altéré par les révolutions et les guerres dont la France a donné le signal, à la fin du dernier siècle
LA SCIENCE ET L'ORDRE SOCIAL. ill
clan commencement de celui-ci. La France, en promenant ses armées à travers l'Europe, a cru promener l'idée révolutionnaire et l'implanter sur le sol qu'elle foulait aux pieds. Illusion de notre prodigieuse vanité! Nous n'avons en rien entamé ce génie germain, discipliné, laborieux, patient, opiniâtre, plein de rancunes silencieuses, d'orgueil farouche et calculateur. Nous n'avons en rien modifié cette éducation de l'école allemande qui a fait la nation. Cette éducation subsiste entière, et la Prusse d'aujourd'hui est la vraie descendante de la Prusse du xviif* siècle. Que peut, contre des générations ainsi formées, l'évolution matérialiste de la science? La science va de son côté, parlant au public restreint des savants, lesquels se complaisent à un matérialisme platonique (associer ces deux mots !) , et se gardent de provoquer l'application sociale des principes sur lesquels ils dissertent. La nation marche ferme et cohérente de son côté, acclamant son souverain, et gardant la loi de ses pères, fidèlement transmise par l'école nationale. Le soldat allemand porte dans son sac de campagne, non un recueil de chansons obscènes, mais la Bible. Tant que ces sentiments vivront au cœur de l'Allemand, la science allemande peut tout réduire à la matière; le peuple ne f entendra pas.
Ce n'est pas tout; la science allemande rencontre en elle-même des conditions qui font obstacle à la vulgarisation des sophismes dont elle se nourrit, à l'expansion du mal qu'elle produit. Elle est diffuse et longue dans son mode d'exposition; elle parle un langage obscur, pénible, sans aucune de ces grâces suprêmes du style où se marient la force, la clarté, la chaleur. Le discours allemand s'enveloppe de réticences et de voiles, de telle sorte que l'on n'atteint à sa pensée vraie que par des retours incessants et un aride travail. L'esprit français répugne à ces formes
enlcnébrées. Il veut avant tout être compris, et compris vite; il éloigne de lui les brouillards et les ombres; il parc volontiers ce qu'il pense; il aime à séduire la foule, malgré ce qu'il y a de peu enviable en de telles séductions. 11 cherche en toutes choses le point central et lumineux, et il sait le mettre en un si vif relief que tous les regards le saisissent d'emblée. Aussi, rien n'égale ses facultés de propagande, surtout dans un milieu où tous les rangs sociaux se confondent, où toutes les individualités se mêlent et se touchent, où l'art et le besoin des communications sont devenus une habitude impérieuse. Il y a là une raison nouvelle et puissante pour que la science qui nie tous les devoirs difficiles, et pousse à toutes les cupidités, se fasse écouter. Nos dons de nature tournent aussi contre nousmêmes ; ils deviennent les agents de notre propre corruption. On en viendrait à souhaiter la perte de tant de qualités brillantes et généreuses qui ont porté si haut le renom de l'esprit français.
- Si la science allemande use de sa pleine liberté vis-à-vis des grandes questions qui touchent à l'homme, à son origine, à safm, à sa nature, si, énervée par l'expérimentation pure, elle incline à un athéisme plus ou moins avoué, elle a du moins profondément respecté les pouvoirs humains, et, parmi ceux-ci, le gouvernement royal qui devait faire de la Prusse l'empire allemand. De Humboldt se faisait un humble courtisan du souverain prussien, tandis que Arago, son ami, était l'adversaire haineux du souverain français. Le premier enseignait par son exemple, à la nation, l'amour et le respect de son roi, le second sollicitait les masses au renversement d'un gouvernement prospère et libéral; il cherchait à éteindre ce qui restait, en ce malheureux pays, de respect et de fidélité envers la personne royale. El ces traditions opposées se sont continuées jus-
qu'à ce jour. Chez nous, les savants se mellent volontiers au service des passions révolutionnaires, même alors qu'ils les méprisent. L'action de la science, loin d'être conservatrice, a miné ce qui résistait de nos veilles traditions; et elle n'a plus laissé debout, en France, d'un côté qu'une force matérielle alTaiblie, hésitante, parfois défaillante, de l'autre que des appétits sauvages et des utopies malsaines. Les forces morales, affaissées, ne prennent plus qu'une part incertaine à des luttes où elles se sentent vaincues d'avance.
La science allemande n'a pas imité la science française. Elle s'est faite gouvernementale. Les universités allemandes sont devenues l'ardent foyer où ont couvé les profonds desseins de la politique prussienne. Les savants naturalistes, ainsi que s'appellent en ce pays ceux qui s'occupent des sciences biologiques, ont été les agents préférés du Chancelier allemand ; et quand il a osé dire ou donné à entendre que la force prime le droit, il a été compris et applaudi par des savants qui ne reconnaissent, en science, que le fait, et qui, de la science de l'homme et du monde, ont effacé tout ce qui pouvait établir le droit contre la force. Sur quoi se fonderait le droit, si l'homme n'est que machine, et le monde vivant ou organique une matière éternelle, incréée, ayant rencontré des lois qui ne trahissent aucun plan supérieur et voulu? Avec une telle science, comment établir la prééminence du bien et du vrai sur la puissance matérielle? Celle-ci, c'est-à-dire la force' brutale, n'est-elle pas Vullima ratio des choses, et les protestations de la conscience humaine ne sont-elles pas une de ces formules dérisoires que la science et la politique allemandes, marchant de concert, apprennent à bafouer pour la plus grande gloire de l'Empire?
Qu'on ne prétende pas que nous exagérons le rôle ac-
ccplé par la science allemande. Nous n'avons pas à en appeler, pour justifier nos appréciations, aux écrivains allemands qui s'occupent d'histoire, de morale publique, de philosophie religieuse : qui ne connaît les écrits récents des Mommsen et des Strauss? Non, les savants naturalistes eux-mêmes se sont institués les agents serviles de la politique oppressive et hypocrite du gouvernement prussien. Il suffît, pour s'en convaincre, de lire les discours d'apparat prononcés dans les universités allemandes, celui, entre autres, de M. Du Bois-Reymond, professeur et doyen de l'université de Berlin, et récemment le discours du professeur Yirchow au dernier congrès annuel des naturalistes et médecins allemands (1). M. Yirchow n'a eu d'autre but, dans cette grande réunion, que d'exciter la science allemande contre toutes les résistances, religieuses ou autres, que rencontrent les desseins cachés et les sourdes convoitises du chef politique de l'empire allemand; il appelle l'oppression et les secours de la force contre toutes les dissidences, même celles qui cherchent un dernier refuge dans l'indépendance des consciences. Il aspire à les voir briser, comme l'homme d'Etat qu'il sert a déjà brisé les obstacles que rencontrait la Prusse conquérante. M. Yirchow, sans le dire, porte évidemment la parole au nom de son maître redouté, M. de Bismark. Je n'élève pas un blâme contre ces savants qui se dévouent ainsi au gouvernement de leur pays; je blâme seulement la politique brutale qu'ils servent, et qui prend pour unique règle et premier symbole, la force; et je repousse la science qui glorifie une telle politique. Je ferai toutefois remarquer qu'une science, ainsi soumise et respectueuse envers le
(1) Voyez Virchow, les Sciences dans la nouvelle vie nationale de VAtlemagne. Comjrès des naturalistes et médecins allemands. (Revue des cours scientifiques du 16 mars 1872.)
pouvoir, ne saurait troubler l'ordre social d'un pays. En tout pays, le respect du souverain est l'une des plus hautes garanties sociales; car ce respect implique toujours le respect supérieur des grandes lois morales, et celui de Dieu qui les fonde.
C'est donc une situation particulière à la France que la science de l'homme y devienne, par les égarements où elle tombe, une cause grave de perturbation sociale; c'est en notre pays seulement que les hommes utiles entre tous, les savants, s'allient, involontairement ou non, aux hommes de désordre et de ruine, et leur fournissent le mot d'ordre et de ralliement. C'est le fruit empoisonné de nos révolulions qui nous rendent dangereuses toutes les libertés, même la plus bienfaisante de toutes, la liberté de la science. Tant il est vrai que partout l'ordre et la liberté sont solidaires, et s'engendrent l'un l'autre.
Pour parer à ces maux inattendus, faut-il frapper la liberté scientifique, et l'État peut-il dire aux savants, à ceux en particuher qui, par leurs fonctions, dépendent de lui : vous cacherez votre pensée, vous ne professerez pas ouvertement telle doctrine scientifique, parce que, dans ses conséquences plus ou moins prochaines, elle est en hostilité avec l'ordre social que je dois protéger? Non; un tel langage et de tels ordres seraient inutiles d'abord ; ils compromettraient la dignité et l'autorité du savant ; et, enfin, s'ils pouvaient être obéis, ils porteraient à la science elle-même une atteinte funeste, l'immobiliseraient dans une contrainte stérile et déshonorée, éteindraient pour toujours l'aclivité qui fait sa vie, et la fécondité qui en est le témoignage.
La force, en effet, d'où qu'elle vienne et quelque forme
qu'elle revête, ne peut avoir aucune prise sur l'idée scicntilique. La vérité seule peut lutter contre l'erreur, non lu violence, alors même que celle-ci se mettrait au service de la vérité. Le savant auquel on imposerait la coupable dissimulation de ses convictions scientifiques, n'y perdrait pas seulement tout droit ^a.u respect de ceux qui l'écoulent; il poursuivrait, sans l'atteindre, un but de mensonge et de fraude. 11 se renierait en vain ; sa pensée cachée se trahirait d'elle-même; les conséquences qu'il voudrait dérober auK autres seraient traînées au grand jour avec plus d'éclat que par lui-même. Aux pieds de cette chaire d'où tomberaient des enseignements volontairement mutilés, se trouveraient de libres auditeurs qui mettraient en lumière les déductions qui répondent aux principes émis, ou les principes qui répondent aux assertions particulières produites. Le savant dont la pensée serait ainsi complétée par d'autres, ou garderait un silence qui équivaudrait à un aveu, ou serait réduit à d'inutiles protestations. La liberté est mille fois préférable à une situation aussi fausse. 11 est bon que le professeur demeure maître de produire sa pensée tout entière, et qu'il porte la pleine responsabilité de son enseignement. Ses affirmations en deviendront plus réfléchies, et les disciples sauront quel est l'aboutissant des doctrines exposées devant eux.
De plus hauts intérêts encore sont engagés dans la liberté de la science : ce sont les intérêts de la science elle-même. Le progrès scientifique ne s'accomplit pas toujours par la voie large et droite de la vérité directement poursuivie et atteinte, il se réalise, souvent, par des voies détournées, où le vrai n'est sui-pris que par accident, et comme enveloppé d'erreurs. Il faut même que certaines recherches soient entreprises dans un esprit d'erreur, et avec la conviction qu'elles livreront la solution de problèmes qui les
dépassent; sinon, la lassitude et l'indifférence surviennent. C'est souvent un stimulant nécessaire en science que de s'exagérer l'importance de son travail, et de croire qu'il finira par laisser, entre des mains opiniâtres, la démonstration des utopies dont on s'est nourri. L'ardeur du savant vit à la fois d'illusions et d'orgueil. Si l'on avait toujours la notion exacte delà portée de ses œuvres, on les abandonnerait découragé. Aussi l'activité dans l'erreur surpasse-t-elle beaucoup l'activité dans le vrai; celle-ci ne possède ni l'esprit de révolution, ni l'esprit de conquête. Oporlet hœreses esse.
Il faut des hérétiques; il en faut surtout dans la science de l'homme et de la vie. Fouiller péniblement'la structure des organes; analyser les tissus organiques jusque dans leurs éléments microscopiques et primitifs; poursuivre l'évolution de l'être, de la première cellule où il s'incarne à l'organisme complet; soumettre les animaux vivants à de cruelles et longues expérimentations : cette œuvre laborieuse sera plus vivement et plus obstinément poussée si l'on pense trouver au bout, non les conditions instrumentales d'une fonction,, mais le secret et la cause même de la fonction, le secret et la cause même de la vie. Une telle ambition doublera l'animation et les forces de l'analyste. C'est ainsi qu'autrefois nos pères préludaient à l'ère et à l'expérimentation scientifiques, en cherchant la pierre philosophale. Que de découvertes réelles dues aux rêves de l'alchimie! Les idées chimériques sont toutes de feu. Le matérialisme a son rôle et comme sa fonction dans la marche des sciences biologiques : s'il y domine, il les dégrade et les ruine; s'il n'y est qu'un flot mouvant qui les traverse entraînant quelques égarés, s'il est la loi et la passion d'une petite école perdue au sein de la grande école traditionnelle et vivante, il devient une force de production, une source de vérités analytiques.
A côté de celte fonction directement utile, le matérialisme possède une autre action non moins heureuse, quoique indirecte. Ses affirmations audacieuses et ses négations redoutables cherchent un point d'appui constamment renouvelé dans les faits particuliers, dans les théories et dans les systèmes qui, en ces faits, retrouvent une forme, nouvelle. Ainsi naissent d'ardentes et nécessaires contradictions, d'où les anciennes vérités sortent plus vigoureuses et plus saines, retrempées dans un nouveau contact avec la matière et les faits, embrassant de plus larges espaces du monde visible. La lutte fortifie la vérité; il faut c|ue l'erreur surgisse et alarme, pour que s'élèvent ces luttes salutaires et fécondes. Gardons-nous de rien faire qui puisse leur être un obstacle. Que l'erreur ait ses franchises; que la vérité soit condamnée au combat; la vie et les progrès de la science sont à ce prix.
Laissons donc au matérialisme la parole parmi nous; son oppression nuirait à la science elle-même. Devons-nous cependant assister impassibles à l'influence désastreuse qu'il a conquise sur Tordre social en ce pays? Devons-nous attendre que le flot montant que ses prédications soulèvent, engloutisse ce que nous conservons encore d'aspirations spiritualistes, nos dernières croyances à l'unité, à la spontanéité, à la finalité de l'être vivant, à la responsabilité humaine, à l'âme, et à Dieu, au bien et au devoir? Non, il faut soutenir ce combat devenu menaçant, et, pour cela, vaincre d'abord cette inertie qui est le grand mal du jour. Moins que jamais le monde moderne est au repos : le bien aujourd'hui, c'est l'activité contre le mal. Nous savons comment et pourquoi le matérialisme a acquis son actuelle puissance; dressons, d'une main assurée, les obstacles qui doivent l'arrêter.
LA SCIENCE ET L'ORDTxE SOCIAL. 479
Nous avons avant tout à refaire l'éducation morale de ce peuple. Mesurons tout ce que comporte une telle obligation; écartons les jugements superficiels et les séparations arbitraires des choses. Répandons l'instruction, oui ; mais sachons bien que l'instruction est seulement le moyen d'atteindre au but, et que ce but, c'est le perfectionnement moral. L'instruction qui n'aboutit pas à cette fm suprême est mauvaise; elle nuit, elle démoralise, elle tue. Que l'instruction que nous donnerons, obligatoire ou gratuite, soit donc tout imprégnée d'idées morales, c'est-à-dire, toute pleine de l'idée de Dieu. Que tout parte de cette idée et que tout y retourne; que toutes les connaissances dont nous allons nourrir une âme qui s'ouvre à la vie, y entrent comme un reflet de l'ordre divin. Loin de vouloir une instruction laïque, c'est-à-dire athée, demandons plus que jamais, et quelles que soient les passions politiques qui nous divisent, demandons l'éducation religieuse par l'instruction. Ne chassons pas le prêtre de l'école; qu'il y vienne à toute heure, et qu'il y soit accueiUi comme l'image vivante de l'amour du bien et du sacrifice. N'oublions pas l'exemple que, depuis un siècle, nous donne la Prusse; comprenons le sens et la portée de l'instruction qu'elle oblige son peuple à recevoir. Si nous avons subi les hontes et les amertumes de la défaite, sachons que nous les devons à l'esprit de discipline et de respect qui fait la force des armées allemandes, tout autant qu'à l'instruction des chefs qui les commandent.
Ces larges devoirs qui associent comme inséparables l'instruction et l'éducation, nous sont d'autant plus impérieux à remplir, que l'enfant du peuple rencontre plus d'excitations malsaines, et cela souvent jusque dans sa propre famille. Que sont aujourd'hui les familles pauvres dans nos grandes villes? Le plus souvent une école de vices.
de débauches et de mal. Menons-le donc à une école où il apprenne le bien en même temps que les connaissances élémentaires qui lui sont nécessaires; et de là qu'il entre dans cette autre grande école qui sera l'armée, où il apprendra, en homme, l'obéissance au devoir, la discipline et le respect. De telle sorte que, libres citoyens et abandonnés à eux-mêmes, ils ne puissent entendre les prédications funestes de l'athéisme et du matérialisme, sans que leurs sentiments intimes en soient révoltés. Les voix du maître d'école, du prêtre et du chef militaire, dont le souvenir vivra en eux, leur seront un soutien et une force contre toutes les suggestions du mal, quelque forme scientifique que celui-ci revête.
Et ce n'est pas seulement l'enfant du peuple qu'il faut élever ainsi; c'est encore et surtout, celui des classes qui jouissent de l'aisance, et qui devraient mériter le nom d'éclairées qu'on leur accorde. Ces classes ont trop abandonné les austères devoirs qui leur incombent. Elles ont trop rarement la pleine intelligence de ce qui fait la force des familles, la dignité de l'homme, la sûreté de l'État. Elles ne savent pas vouloir et obtenir les réformes nécessaires et morales, celles surtout de notre éducation nationale. Elles ne comprennent pas assez combien les idées d'autorité, de devoir, de désintéressement, de discipline, sont les seules propres à fonder l'influence qu'elles doivent exercer; elles reculent devant la pratique de ces mâles vertus, et préfèrent une imbécile torpeur, ou donnent elles-mêmes l'exemple de la révolte contre les choses éternelles. Ce sont les classes éclairées qui se sont soulevées contre le respect, ignorant que le jour où ce sentiment aura disparu du cœur de la nation, toutes les convoitises se dresseront contre elles, contre tout ce bien-être dont elles jouissent lâchement. Qu'elles raniment donc en elles
lefoyerrefroididescroyancesspiritualistes; qu'elles veuillent pour les jeunes généralions une éducation virile et généreuse; elles jetteront ainsi dans les carrières libérales de vaillantes recrues qui ne seront pas gagnées d'avance aux abaissements d'une science matérialiste. Relevées par la pensée et par le caractère, ces généralions nouvelles sentiront d'instinct le vide des études dont l'horizon est borné à la matière, aux phénomènes, aux faits de l'expérimentation brute. Elles retrouveront ces méthodes où rayonnent toutes les facultés de l'entendement humain, et qui ont suscité toutes les époques créatrices, tous les grands mouvements scientifiques ; elles feront ainsi la part de l'esprit et de son activité féconde, sans diminuer la part qui revient à l'observation patiente et à l'expérimentation, laquelle n'est qu'une observation dirigée, voulue, et limitée.
Mais ceci est l'œuvre de l'avenir, celle des générations futures. Dans le présent, il n'est ni illibéral, ni excessif, de demander à ceux qui parlent au nom de la science, et ne veulent pas se transformer en agents de destruction sociale, une réserve et une prudence qui rendent l'exposition de leurs doctrines moins téméraire, moins directement périlleuse. Les matérialistes conséquents avec leurs principes ne devraient jamais porter de condamnation •absolue contre les doctrines opposées. Pour eux, tout devrait demeurer relatif et contingent. Ils déclarent souvent (que de fois ne l'ai-je pas entendu!) que pour être spiritualiste, il faut avoir un cerveau d'une conformation toute spéciale. Croire que l'idée de cause est une idée première, et que les sens ne suffisent pas à la livrer, croire à l'âme et à Dieu en tant que cause, défendre toutes les grandes notions qui se rattachent à celles-là, c'est, d'après eux, affaires de circonvolutions cérébrales. Avoir ces circonvolutions plus ou moins développées, anfractueuses etpro-
fondes, constituées par des cellules plus rares ou plus nombreuses, ou résistantes, ou faciles à ébranler, telle est l'origine de certaines idées métaphysiques. Une conformation ou une qualité différentes de l'organe cérébral font que l'on repousse, comme absurde, tout un ordre d'idées que les autres admettent comme le fondement même de la raison humaine. Broussais avait été plus loin en disant, de Virritation et de la folie, que les métaphysiciens spiritualistes avaient le cerveau irrité, et que cette irritation morbide était le principe de leur philosophie. Aujourd'hui, on les accepte comme bien portants, mais comme mal conformés dans leur cerveau. La différence est médiocre. De telles conceptions sur l'origine de la vérité et de l'erreur n'imposent-elles pas une extrême circonspection à ceux qui les professent? Entre ces deux conformations cérébrales, celle qui fait un spiritualisle et celle qui rend matérialiste, qui assure que la dernière est la supérieure? qui prouve que ce n'est pas la première qui implique un développement plus avancé de l'organe? Dira-t-on que le matérialisme est seul en conformité avec tous les progrès de la science moderne? Mais qui constate et assure cette conformité, qui la conteste et la nie? toujours ceux qui possèdent telle ou telle conformation cérébrale. Dans ces conditions, peut-on et doit-on donner à sa pensée un caractère général? Chaque individu peut-il répondre pour un autre que pour lui? Ne doit-on pas demeurer modeste en des affirmations dont on n'est pas plus l'auteur responsable, que l'on n'est l'organisateur de son propre cerveau?
Parlons plus" sérieusement. Devant les sinistres événements qui ont montré quelles conséquences pratiques certains logiciens prétendaient tirer de certains principes et de certaine science, il est permis de demander que ces principes et que cette science, nullement sûrs d'eux-
mêmes, ne s'affirment pas bruyamment, et ne s'exposent pas sans de publiques et formelles réserves. La Commune de Paris s'est installée et a gouverné aux cris de vive l'athéisme, vive le matérialisme! Ces mots en ont pris comme une souillure odieuse, même dans l'esprit de ceux qui ne les acceptent que comme idée scientifique. Peut-on désormais les prononcer, sans avoir la conscience des horreurs qu'ils recèlent en eux, et que l'inexorable logique des événements a dévoilées aux yeux des moins clairvoyants ?
L'État est puissant en France ; cette excessive puissance et notre habitude de race de l'invoquer à tout propos et de la subir sur tout sujet, comptent pour beaucoup dans l'histoire et dans les causes de nos malheurs. L'exemple donné par l'État n'a pas été étranger à l'abaissement du sens religieux parmi nous. On a voulu et on a fait la loi et l'État athées. On a cru servir la liberté de conscience, en rayant l'idée de Dieu de tous les actes publics, ou en ne l'y conservant que comme une formule vide et dérisoire. On l'a effacée ainsi de la conscience du pays, et l'on y a indirectement fomenté l'ardeur des jouissances matérielles. Quelle différence entre les répugnances que nous inspire la confession publique et sincère d'un souverain Maître des choses, et l'accent pénétré et religieux avec lequel la plupart des nations chrétiennes l'invoquent dans toutes les circonstances graves de leur histoire! La plus libre, la plus jeune, la plus prospère des nations modernes nous fournit à cet égard d'éloquents exemples. L'histoire politique des État-Unis est empreinte d'un ineffaçable caractère religieux; celle même de ces dernières années a conservé cette noble marque. Qui ne se rappelle le message de Lincoln, demandant des prières publiques pour
obtenir la protection du ciel dans la guerre de sécession? Qui pourrait relire sans émotion la proclamation d'émancipation des esclaves que ce courageux et simple croyant publiait, suivant les dates inscrites par lui-même, en la ISGS" année du Seigneur et la 87' de l'indépendance, et qui invoquait la faveur de Dieu sur ce grand acte de justice? Quel esprit chrétien, enfin, dans son dernier message d'inauguration, lors de sa réélection à la présidence des Etats-Unis! « Le Tout-Puissant a ses voies, disait Lincoln en un langage presque apostolique; malheur au monde à cause des scandales; il faut qu'il y ait des scandales, mais malheur à ceux par qui vient le scandale. » Ces proclamations présidentielles n'étonnent pas ce peuple vivant et créateur, qui, partout où il fonde un centre nouveau de civilisation, implante d'abord, sur le sol vierge, une école et un temple, témoignant par là qu'il ne comprend et ne veut que l'instruction religieuse, et que Dieu doit être la lumière de toutes les connaissances humaines !
L'Angleterre aime à foire entendre ces accents de foi et de piété ; et dernièrement, lors de la maladie qui menaçait les jours du prince héritier, la nation entière a été invitée à prier pour son futur souverain. Pourquoi, enfin, ne citerions-nous pas l'Allemagne, pourquoi ne rappellerionsnous pas ces dépêches douloureuses par lesquelles notre implacable ennemi annonçait ses prodigieux succès, et qui toutes se terminaient en rendant grâce à Dieu qui l'avait protégé? Odieuse hypocrisie, dira-t-on, qui, derrière le nom de Dieu, cachait les plus révoltants excès de la force triomphante! Qu'importe? En face de son pays enivré, l'empereur d'Allemagne rappelait qu'il est un Dieu qui dispense la victoire : tout est là; l'Allemagne écoutait, et bien des âmes, en ce pays, remerciaient Dieu, qui n'étaient point âmes hypocrites, mais sincères et croyantes. En
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France, nn pareil langage surprend et souvent révolte. Quand l'Assemblée nationale décréta, l'année dernière, des prières publiques pendant l'horrible insurrection de Paris, les esprits forts sourirent; Dieu ne compte pas en science, et les prières n'étaient pas des armes qui pussent assurer la victoire; les partis avancés crièrent, comme toujours, à l'invasion du cléricalisme; la masse de la nation demeura indifférente. Qui ne connaît avec quelle rigueur, dans tous les pays anglo-saxons, est observée la loi du dimanche ; nul n'y enfreindrait publiquement cette loi religieuse dont la méconnaissance, absolue parmi nous, est, aux yeux de l'étranger, un signe irrécusable de notre décadence. Comment relever le sens moral en un pays où la notion de l'État athée a corrompu les esprits, où rappeler Dieu semble un attentat contre la liberté de la conscience et de la pensée?
Il appartiendrait à des hommes d'État qui comprendraient les causes du mal qui nous ronge, de réagir contre ces préjugés d'une politique vieillie et déshonorée, et de provoquer un retour à la notion des choses divines. Un tel retour ne serait en rien un retour redouté à la domination civile d'un clergé quelconque. Non, le clergé, quel qu'il soit, romain, calviniste, luthérien, Israélite, doit demeurer étranger à toute action et agitation politique; il a pour devoir de ne pas entrer dans les luttes de partis qui nous déchirent; il doit se limiter à sa mission d'instruction et de moralisation ; mais là, il mérite d'être soutenu par tous les gouvernements. C'est avec lui qu'il faut poursuivre la restitution nécessaire de l'idée religieuse, au lieu de céder à l'aveugle prétention de donner à des enfants une instruction dépouillée de l'idée de Dieu, et de les soumettre à une discipline qui ne remonterait pas à une discipline divine. De tels sentiments ne devraient pas être unique-
ment le partage des hommes qui ont une foi religieuse, mais de tous ceux qui appartiennent à la philosophie et à la science spiritualistes. Ceux-là, aussi, reconnaissent une cause toute-puissante et souveraine; ils savent que, audelà des phénomènes contingents, il y a l'activité créatrice et infinie, source de toutes les existences, seul appui de toute morale, de toute notion du bien, de toute justice. Cela suffit pour qu'ils ne repoussent aucun de ces enseignements qui conduisent l'enfant à la possession de ces grandes idées qui seront la lumière de sa vie. N'est-ce pas là le plus sûr moyen de faire des hommes, des citoyens mesurant toute l'étendue de leurs devoirs, et sachant aller jusqu'au sacrifice? Ne relèverait-on pas en même temps, et ainsi, cette autre grande idée qui s'en va, l'idée de patrie? Que peut être une patrie sans Dieu, et sans le courage du sacrifice? Quel plus beau cri et plus profond, que celui de nos pères : Dieu et le roi ! qui à travers nos révolutions, deviendrait aujourd'hui celui-ci : Dieu et la France !
Une nécessité ressort enfin des efforts considérables que fait la science athée et matérialiste. Elle travaille, écrit beaucoup, vulgarise ses affirmations ; elle se dépense avec une rare activité. Elle se sent dans une période de conquête, elle aspire à détruire les derniers obstacles qui lui résistent. A de tels efforts nous devons opposer une égale énergie d'action. Il faut que ceux qui repoussent une science fausse et malsaine prennent confiance dans l'action de la vérité, et qu'ils ne craignent pas de se mettre en avant pour elle. Le camp de la science vraie et spiritualiste est encore le plus nombreux; il ne compte pas seulement les esprits sages, il compte encore les plus distingués, ceux qu'une forte instruction a mis au-dessus de tous les sophismes usés et mal rajeunis du sensualisme moderne. Ce camp ne doit plus
rester une retraite calme et honnête, il doit fournir une milice de combattants, et demeurer toujours ouvert sur l'arène des grandes luttes scientifiques. Il faut reprendre tous les grands problèmes de l'homme, ceux de l'homme physiologique, ceux aussi de l'homme intellectuel, moral et social; il faut rajeunir tous ces problèmes, et montrer en biologie par exemple, que l'expérimentation, loin de renverser les grandes vérités traditionnelles, les affermit au contraire, et les pousse à une vie et à une fécondité nouvelles. Sachons apprécier tout ce que vaut l'analyse sûre, fine et pénétrante de ce temps; mais au-dessus de cette analyse, et s'en emparant à son profit, plaçons la synthèse vraie, les notions primordiales et souveraines sans lesquelles l'analyse s'égare, demeure phénoménale, enfante l'erreur fatalement attachée au règne systématique de la sensation et du phénomène.
Il y a là de nobles et utiles travaux à poursuivre, qui serviront non-seulement à la science, mais à l'ordre social lui-même. Que tous ceux qui sont aptes à cette œuvre s'y consacrent par l'enseignement et par le livre; que ceux qui reculent devant les difficultés de l'entreprise, soutiennent, du moins de la voix et du geste, ceux qui les affrontent. Il y va de l'intérêt de la science et de leur intérêt propre. Qu'ils ne craignent pas de se compromettre ; qu'ils en aient le courage. Aujourd'hui, par l'esprit d'intolérance et de violence qui a pénétré jusque dans les milieux scientifiques, il faut souvent du courage pour dire tout haut que l'on repousse de la science de l'homme le caractère athée et matérialiste qui la dégrade. Que ceux qui servent la vérité prennent un peu de l'ardeur que montrent ceux qui luttent contre elle. La mollesse et l'indifférence nous tuent à tous les degrés de l'ordre scientifique et social. Cet amolhsseraent ne nous est plus permis, si nous ne voulons pas suc-
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comber, et la France avec nous. Nous ne pouvons plus subir de nouvelles défaites, celles-ci seraient les dernières. L'énergie du vrai et du bien peut nous valoir, au contraire une ère nouvelle de grandeur et de prospérité. C'est là la vie de la France, car ce pays est tel, qu'il ne peut vivre que grand et prospère ; il est impropre à une existence obscure, médiocre, pauvre; il est de ceux qui sont condamnés à dire : Tout ou rien!
On nous oppose l'éclat de la science allemande. Cet éclat nous trompe ; il ne nous paraît réel que parce que notre vue intellectuelle s'est affaiblie, et que nous croyons sur parole les intéressés qui nous cbantent l'bosannah allemand. Ce faux éclat s'éteindra de lui-même, et les temps ne sont pas loin où l'on sera étonné du peu qui restera de tout ce faux prestige. Le lourd travail de l'Allemagne, celui surtout qui concerne la biologie, peut se résumer en ces mots : beaucoup de faits de détail, la plupart mal vus et mal définis; beaucoup de théories vaines se détruisant les unes les autres; très-peu de vérités réelles acquises, aucune de ces larges vues qui conquièrent à l'observation de riches et vastes domaines; pas un Harvey, pas un Bichat, pas un Laënnec. La science française s'est montrée , se montre encore aujourd'hui autrement féconde. Elle est destinée à reprendre sa vieille suprématie dans le monde, si elle sait reprendre les traditions spiritualistes, et vivifier ainsi l'immense travail accumulé par l'analyse moderne. C'est là une œuvre glorieuse à poursuivre. Elle ne ranimera pas seulement la science, elle sera bienfaisante au point de vue social, et elle fournira ainsi une preuve nouvelle que toutes les vérités se touchent, se pénètrent, sont en un échange perpétuel et nécessaire.
Juin 1872.
La pensée qui a dicté les considérations précédentes, et qui se résume en ces mots : pleine liberté de la science pour tout ce qui est démontré et démontrable, pleine liberté de recherches, mais réserve absolue en tout ce qui reste simple supposition, alors surtout que ces suppositions renversent tous les enseignements fondamentaux et traditionnels, cette pensée se fait jour même en Allemagne.
Des savants, connus par leur esprit novateur et indépendant, commencent à s'inquiéter, en ce pays, de certaines hardiesses, et s'essayent à réagir contre des enseignements qui donnent pour vérités scientifiques des hypothèses que tous les faits observés démentent. Ils signalent surtout le péril qu'il y a à faire pénétrer de telles idées jusque dans les écoles ouvertes aux enfants et aux adolescents, et à donner aux jeunes générations une instruction aussi compromettante et subversive. Inspirer à ces générations le mépris des traditions les plus autorisées, construire le monde à sa fantaisie, décider sur l'origine et les destinées de l'homme d'après des conceptions sans preuve, dédaigner tous les faits contradictoires, si évidents qu'ils soient, si innombrables qu'ils s'élèvent, ces audaces ne sont pas sans pèsera beaucoup de ceux qui ont aimé et cultivé une science sévère. Ils osent enfin le faire entendre, non sans quelque timidité ; mais c'est déjà beaucoup que d'émettre une protestation, même timide, étant donnés le milieu et les hommes allemands.
Le spectacle instructif de ces hardiesses sans frein et de ces protestations contenues dans leur expression, mais trèsnettes au fond, nous a été offert au cinquantième congrès des naturalistes allemands, tenu récemment à Munich. M. Nœgeli et surtout M. Ilaeckel ont prêché au nom de
m LA SCIENCE ET L'ORDRE SOCIAL.
la science une cosmogonie et une religion dites scientifiques, qu'il faut enseigner dès l'école primaire ; l'insliluleur, suivant M. Haeckel, doit devenir le propagateur attitré de la foi nouvelle, rejeter devant l'enfant toutes les anciennes notions sur les destinées de l'homme, et ne plus admettre que les enseignements fournis par l'histoire naturelle du règne animal, et par la connaissance des lois de la chimie et de la physique, dont l'animal et l'homme ne sont que le produit. M. Virchow n'assistait pas à la séance où les discours de MM. Nœgeli et Haeckel furent prononcés; il les lut, et il prit alors la résolution de parler, non comme il devait le faire, sur les plus récentes acquisitions des sciences physiologiques, mais sur les questions générales soulevées par les orateurs précédents. M. Virchow n'est certes pas un esprit rétrograde, et il n'est pas pour diminuer l'autorité de la science; ses protestations n'en acquièrent que plus de valeur ; elles lui sont arrachées par les désordres scientifiques auxquels il assiste.
Il me semble utile de faire connaître avec quelque détail ce débat si nouveau et si plein de révélations, sur les directions diverses de l'esprit allemand; ce sera la confirmation de l'étude que l'on vient de lire. J'emprunterai d'abord une suite de citations au discours prononcé par M. Haeckel à ce cinquantième congrès des naturalistes allemands. On connaît la témérité sans bornes et l'intolérante ardeur des opinions de ce naturaliste systématique qui est, en Allemagne, le représentant remuant et populaire de la doctrine du transformisme le plus avancé ; il a complété les affirmations parfois hésitantes du darwinisme, et en a fait une théorie absolue qui prononce sans réserve sur les origines et la nature de tous les êtres vivants. Puis nous entendrons M. Virchow, et la conclusion sera facile à tirer.
M. Haeckel commence par se féliciter du chemin qu'a
fait dans le monde la doctrine de l'évolution : « Depuis plus de dix ans, il n'y a point de doctrine qui se soit plus fortement emparée de l'attention générale, qui ait plus fortement remué nos convictions les plus intimes, que la théorie restaurée à nouveau de l'évolution, et que la philosophie monistique qui s'y rattache. C'est seulement par elle que peut se résoudre la question des questions, celle de la place de l'homme dans la nature. L'homme étant la mesure de toutes choses, les fondements derniers, les principes les plus élevés de toute science dépendent naturellement de la place que nos progrès dans la conn^^issance du monde assignent à l'homme dans la nature...
» Nous n'avons plus besoin aujourd'hui, comme cela nous est arrivé il y a quatorze ans, au congrès des naturalistes, à Stettin, de rassembler les preuves de la nouvelle théorie de l'évolution fondée par Darwin. Depuis lors, la connaissance de cette vérité a fait son chemin de la façon la plus satisfaisante. Dans le champ de recherches autour duquel gravitent mes propres travaux, dans la vaste étude des formes organiques, ou morphologie, elle est déjà partout reconnue comme la base la plus importante de cette science. »
Mais la doctrine de la descendance n'exerce une action si profonde que parce qu'elle englobe l'homme, se soumet cette fière créature qui se croyait d'un ordre supérieur, et par suite transforme et renouvelle toutes les lois sociales. M. Haeckel affirme hautement ces conséquences : « Quelque prix, dit-il, que nous attachions à cet immense progrès de la morphologie, il ne suffit pas tout seul à expliquer l'action extraordinaire de la doctrine actuelle de l'évolution sur la science générale, ou philosophie naturelle. Cette iniluence dépend bien plus des conséquences spéciales de la théorie de la descendance appliquée à l'homme. La question sé-
culaire de la provenance de notre propre espèce se trouve pour la première fois résolue dans un sens scientifique. Si la doctrine de l'évolution est vraie en général, s'il y a réellement une généalogie naturelle et historique des êtres, l'homme aussi, le roi de la création, est issu de l'embranchement des vertébrés, de la classe des mammifères, de la sous-classe des placentaires, de l'ordre des singes. Déjà Linné, en 1735, réunissait l'homme avec les singes et les chauves-souris dans l'ordre des primates. Aucun des zoologistes postérieurs n'a pu le séparer des mammifères. Conclusion : cette place qu'on lui a unanimement assignée en classification ne signifie philogénétiquement, qu'une chose : c'est qu'il est un rameau de cette classe d'animaux.
» En vain a-t-on fait tous ses efforts pour ébranler cette conséquence si significative de la doctrine de l'évolution; en vain a-t-on cherché à créer une exception en faveur de l'homme, afin de le sauver; en vain a-t-on construit pour lui une lignée ancestrale séparée de l'arbre généalogique des vertébrés. Les documents philogénétiques de l'anatornie comparée, de l'ontogénie et de la paléontologie parlent trop clairement en faveur d'une dérivation unique de tous les animaux vertébrés, issus d'une seule souche commune, pour que nous puissions en douter encore... Tous les morphologistes sont fortement pénétrés, convaincus de cette idée que tous les vertébrés, de VAtnphioxus à l'homme inclusivement, que tous les poissons, amphibiens, reptiles, oiseaux et mammifères, descendent d'un seul vertébré primitif. On ne peut supposer, en effet, que les conditions vitales, si diverses, si complexes, qui, par une longue série de processus évolutifs, ont conduit à la création du vertébré type, se soient produites plus d'une fois dans le cours de l'histoire de la terre. »
Quelles sont donc ces conditions vitales qui ont été
capables de créer le vertébré type, et qui ont disparu depuis lors? Peut-il y avoir des conditions vitales créatrices distinctes des conditions vitales qni permettent et favorisent l'existence, qui assurent la conservation et la propagation de l'être? Toutes ces assertions ne constituentelles pas la phraséologie la plus vide, la plus chargée de fictions et de contradictions qu'on puisse imaginer?
Mais nous n'avons pas à réfuter en ce moment M. Haec- Ivcl; nous ne lui demandons que l'exposé de ses opinions, quelles qu'elles soient. Après avoir ainsi livré la descendance de l'homme organique, il se demande quelle conception de ses fonctions intellectuelles en découle, ce qu'est cette âme prétendue immortelle, dont on a dit qu'elle faisait seule l'essence, la dignité et la grandeur de l'homme. Écoutons sur ce point M. Haeckel :
« Cette grande question de Vâme nous apparaît aujourd'hui sous un tout autre jour qu'il y a vingt ans, et même dix ans. De quelque façon qu'on se représente l'union de l'âme et du corps, de l'esprit et de la matière, il n'en ressort pas moins clairement de la théorie de l'évolution qu'au moins toute la matière organique, sinon toute la matière en général, est, dans un certain sens, pourvue de pro- {)riétés intellectuelles. Les progrès des recherches microscopiques nous ont appris que les parties anatomiques élémentaires des organes, les cellules, possèdent en général une vie individuelle psychique...
» Cette manière de voir s'appuie sur l'étude des infusoires, amœbes, et autres organismes unicellulaires. Ici nous retrouvons chez des cellules uniques, vivant isolées, les mêmes manifestations de la vie psychique, sensation et perception, volonté et mouvement, que chez les animaux supérieurs constitués par de nombreuses cellules. Aussi bien dans les cellules sociales que dans les cellules soli-
taires, la vie psychique réside dans une même substance de la plus haute importance, le protoplasma. Les monères et autres organismes des plus rudimentaires, simples parcelles de protoplasma détachées, possèdent également sensation et mouvement, comme la cellule entière. Nous devons, d'après cela, admettre que l'âme cellulaire, base de la psychologie scientifique, n'est-elle môme qu'un composé, c'est-à-dire la somme des propriétés psychiques des molécules protoplasmatiques, nommées aussi plastidules. L'âme de la plastidule serait de la sorte le dernier facteur auquel se réduirait la vie psychique des êtres vivants. »
Voilà donc l'âme humaine transformée en un composé d'âmes cellulaires; celles-ci elles-mêmes ne sont qu'un composé d'âmes de plastidules, d'âmes de molécules protoplasmatiques. Est-ce tout, et la notion d'âme est-elle suffisamment submergée? Non; il faut encore réduire l'âme de la plastidule, et arriver à l'âme de l'atome, et en particulier à l'âme du carbone. Écoutons encore M. Haeckel :
« La doctrine de l'évolution a-t-elle par là épuisé son analyse psychologique? Nullement. La nouvelle chimie organique nous enseigne que ce sont les propriétés physiques et chimiques d'un certain élément, du carbone, qui, grâce à ses combinaisons complexes avec d'autres, engendrent les propriétés psychologiques spéciales des corps organiques, et avant tout du protoplasma. Les monères, consistant uniquement en protoplasma, forment ici une sorte de pont par-dessus le gouffre profond qui sépare la nature organique de la nature inorganique. Elles nous montrent comment les organismes les plus simples ont dû provenir, à l'origine, des combinaisons inorganiques du carbone. Si une certaine quantité d'atomes de carbone s'est combinée au début avec une certaine quantité d'atomes d'hydrogène, d'oxygène, d'azote et de soufre pour créer
une unité, une plastidule, nous pouvons considérer l'âme de la plastidule, c'est-à-dire la somme générale de ses propriétés vitales, comme le produit nécessaire des forces de tous ces atomes réunis. Alors, au point de vue raonistique, nous pouvons nommer cette somme de forces atomiques Vâme de Vatome. De la rencontre fortuite et des combinaisons multiples de ces âmes atomiques toujours constantes et toujours incommutables, naissent les âmes multiples et fort variables des plastidules, qui sont les facteurs moléculaires de la vie organique. »
Telle est donc l'âme vivante et humaine : un produit de la rencontre fortuite et des combinaisons multiples d'âmes atomiques, des âmes du carbone, de l'hydrogène, de l'oxygène et de l'azote. Or une telle conception s'éloigne profondément des idées reçues ; et comme la vérité doit partout remplacer le mensonge, il faut substituer aux idées reçues, qui ne sont que mensonges, cette conception qui, suivant M. Haeckel, est une vérité scientifique acquise, comme tout ce qui découle de la doctrine de l'évolution. C'est la conclusion à laquelle aboutit ce naturaliste : réformer l'enseignement, la philosophie naturelle, la religion, l'ordre social, au nom de la théorie de l'évolution; chasser l'idée d'âme humaine, d'âme personnelle, une, raisonnable et immortelle, au nom des âmes atomiques et des plastidules; chasser l'idée de Dieu, comme un rêve dissipé par la science; chasser toutes les vieilles notions de devoir, de justice éternelle et supérieure aux fluctuations de ce monde, de mérite et de démérite, de bien et de mal; les remplacer désormais par les appétits et les intérêts individuels, car l'amour que l'on veut sauver ne peut avoir d'autres bases, alors que les âmes atomiques deviennent les uniques fondements des choses. Voici, sur tous ces points, les déclarations précises de M. Haeckel :
à^Q LA SCIENCE ET L'ORDRE SOCIAL.
a La théorie actuelle de l'évolution n'acquiert pas seulement une très-haute signification théorique en se faisant reconnaître comme trait d'union entre les diverses sciences; elle fournit aussi des résultats pratiques. Ni la médecine, envisagée comme science naturelle apphquée, ni l'économie politique, la jurisprudence, la théologie, en tant qu'elles font partie de la philosophie appliquée, ne pourront désormais se soustraire à son influence. Bien plus, je suis convaincu que c'est surtout dans les domaines de ce genre qu'elle apparaîtra comme le plus puissant levier de progrès et de perfectionnement; et puisque le grand objet de ces sciences est l'éducation de la jeunesse, la doctrine de l'évolution, à titre du plus puissant moyen d'éducation, doit faire sentir son influence autorisée jusque dans l'école. Elle ne doit pas y entrer par tolérance, mais Y imposer sa domination...
» Jusqu'à quel point les traits fondamentaux de la doctrine de l'évolution sont-ils à introduire dès maintenant dans les écoles ? Dans quel ordre ses principales branches, la cosmogonie, la géologie, la philogénie des animaux et des plantes, l'anthropogénie doivent-elles être enseignées dans les diverses classes? C'est affaire à régler par les professeurs spéciaux. Nous croyons qu'une large réforme de l'instruction dans ce sens est inévitable, et qu'elle sera couronnée des plus beaux succès...
» Bien loin de craindre, sous l'influence de la doclrine de l'évolution sur nos convictions religieuses, un ébranlement de toutes les lois morales existantes et une émancipation funeste de l'égoïsme, nous en espérons, au contraire, l'établissement de mœurs raisonnables, fondées sur la base inévitable des lois naturelles. En nous faisant connaître notre véritable place dans la nature, l'anthropogénie nous démontre la nécessité de nos vieux devoirs sociaux.
» Comme la philosophie naUirelle el théorique, la philosophie pratique et la pédagogie tirent dès maintenant leurs premiers principes, non plus de prétendues révélations, mais des conceptions naturelles de la doctrine de l'évolution. Cette victoire du monisme nous ouvre des horizons riches d'espérances sur le progrès infini de notre développement aussi hien moral qu'intellectuel (pourquoi pas organique ?). Dans cette idée, saluons la théorie de l'évolution, fondée à nouveau de nos jours par Darwin, comme le levier le plus puissant de la science générale ou philosophie naturelle pure et appliquée! (1) »
On remarquera ce rappel inattendu de la nécessité de nos vieux devoirs sociaux. C'est un recul de la science nouvelle et une inconséquence destinée à s'effacer siirement, si jamais les théories de la descendance obtiennent leurs résultats pratiques et façonnent un ordre social à leur image. Nos vieux devoirs sociaux sont attachés aux anciennes notions sur l'âme et l'humanité; que ces notions disparaissent, ces vieux devoirs disparaîtront avec elles. L'idée même du devoir sombrera. Elle est étrangère aux âmes atomiques et aux plastidules, dont la rencontre fortuite a fait à l'homme un fantôme d'âme sans unité, ni liberté possible.
Quoi qu'il en soit, le discours de M. Haeckel dut effrayer nombre d'esprits indépendants, mais modérés, et comprenant combien étaient subversifs les dogmes réputés scientifiques émis par les partisans des théories transformistes. M. Virchow, dans un discours sur la liberté de la science dans Vétat moderne, se fît l'interprète des protestations qui étaient sans doute sur bien des lèvres. Il commença
(1) Pour toutes les citations précédentes comme pour celles qui vont Suivre et qui seront empruntées au discours de M. Virchow, voir la Revue (les cours scientifiques du 8 décembre 1877.
par se féliciter de la liberté absolue dont jouit la science allemande, et de la faveur que le public lui accorde. Mais cette faveur et cette liberté, il faut craindre de les compromettre :
« A mon sens, et c'est ce que je voudrais voir, dit M. Virchow, nous n'avons plus maintenant rien à demander pour nous; nous sommes plutôt arrivés au point où nous devons surtout nous proposer, par notre modération, par une certaine abnégation de nos préférences et de nos opinions personnelles, de faire durer les dispositions favorables que la nation témoigne à notre égard. Suivant moi, ce qui nous met dans un danger réel, c'est l'usage excessif de la liberté que nous donnent les circonstances actuelles, usage qui compromet l'avenir; et je voudrais vous prémunir contre la prolongation de l'arbitraire laissé à la fantaisie personnelle qui étend son influence sur mainte région de la science. »
La liberté de la science, suivant M. Vircbow, ou mieux la liberté de renseignement scientifique, ne saurait être réclamée que pour les vérités nettement démontrées, pour ce qui est prouvé et certain. Ces vérités incontestées ont seules droit à pénétrer dans les écoles ; il faut bannir les autres :
« Quand M. Ilaeckel, dit M. Virchow, déclare que c'est affaire aux pédagogues de déterminer si, dès à présent, la théorie de la descendance doit servir de base à l'enseignement, et l'âme de la plastidule de fondement à toutes les idées sur l'essence de l'esprit; si on doit suivre la philogénie de l'homme jusque dans les classes les plus infimes du règne organique et par delà jusqu'à la génération spontanée, il déplace le problème, au moins à mon avis. Quand la théorie de la descendance aura le caractère de certitude que M. Ilaeckel lui attribue, alors nous demanderons
comme une nécessité qu'elle soit introduite dans l'école. Comment pourrait-on imaginer qu'une théorie d'une importance pareille, qui vient opérer dans chaque conscience une révolution aussi radicale, créer directement une sorte de religion nouvelle, ne rentrât pas tout entière dans le plan d'études? Gomment serait-il possible de passer sous silence dans l'école, et de laisser à l'arbitraire du pédagogue, l'enseignement des plus grands, des plus importants progrès qu'aient faits, dans tout un siècle, l'ensemble de nos idées? Oui, ce serait effectivement une abnégation de la nature la plus difficile, et elle serait même impossible à imposer. Chaque maître acquis à cette théorie l'enseisnerait même sans le vouloir. Comment pourrait-il faire autrement? Il serait obligé de feindre, de renier tout son savoir propre, pour ne pas avouer qu'il connaît la théorie de la descendance, qu'il la tient pour vraie, qu'il sait comment l'homme est formé, d'où il vient. Bien qu'il ne sache pas où il va, il croirait au moins savoir exactement comment la série des êtres vivants successifs s'est formée dans le cours des siècles. Je dis donc que si nous ne réclamions pas, dans le programme, l'admission de la théorie de la descendance, elle s'y introduirait d'ellemême. »
M. Yirchow ne se dissimule pourtant pas les dangers qu'apporte avec elle cette théorie de la descendance. Mais qu'importe? Si elle est vraie, il faut affronter ces dangers :
(( Vous vous imaginez ce que devient la théorie de la descendance dans la tête d'un sociaHste! Oui, cela peut paraître risible, mais c'est très-sérieux, et je veux espérer que la théorie de la descendance n'apportera pas pour nous tous les sujets de frayeur que des théories du même genre ont effectivement produits dans un pays voisin. Néanmoins, ce système, poussé jusqu'au bout, a un côté extraordinaire*
ment dangereux, et vous saisirez facilement ce que le socialisme a pu y gagner. Malgré tout, quel que pût être le danger, quelque inquiétants que pussent être nos alliés, je n'en dirai pas moins ceci : du moment où nous avons acquis la preuve que la théorie de la descendance est parfaitement établie, il n'y a plus d'hésitation possible, il faut l'introduire dans la vie intellectuelle, et l'exposer non-seulement aux esprits cultivés, mais même aux enfants; il faut en faire le principe fondamental de toutes nos conceptions sur le monde, la société, l'Etat, la base de l'instruction. »
Après cette énergique proclamation des droits imprescriptibles de la vérité, M. Yirchow se demande si la théorie de la descendance exposée par M. Ilaeckel a pour elle ce caractère de vérité qui seul autoriserait son enseignement public dans les universités et dans les écoles. Ici, le savant professeur de l'université de Berlin proteste :
« Il est facile de dire : Une cellule est formée de petites parties qu'on nomme plasiichUes ; les plaslidules à leur tour sont formées de charbon, d'hydrogène, d'oxygène et d'azote, et sont animées d'une âme particulière; cette âme estle produit ou la somme des forces que possèdent les atomes chimiques. C'est bien possible ; je ne peux pas me prononcer exactement là-dessus. Je dois dire néanmoins ceci : Avant qu'on ait pu me définir les propriétés du charbon, de l'hydrogène, de l'oxygène et de l'azote, de façon à me faire comprendre comment de leur somme peut naître une âme, je ne puis reconnaître que nous soyons autorisés à introduire l'âme de la plasditule dans l'enseignement, ou même à exiger de tout esprit cultivé qu'il l'admette comme une vérité scientifique, pour en tirer des conclusions, et fonder dessus son concept du monde. Nous ne pouvons réellement pas demander cela. Au contraire, suivant moi, avant d'appliquer à de semblables thèses l'expression de science, avant
LA SCIENCE ET L'ORDRE SOCIAL. 50l
de dire que c'est là la science moderne, nous devrions opérer loulc une série de recherches de longue haleine. Nous devons donc dire à Vinstituteur : N'enseignez pas cela. C'est là, à mon avis, la reserve que doivent observer ceux qui admettent une solution de ce genre comme le but probable de la recherche scientifique. »
La théorie de la descendance s'appuie sur la génération spontanée. Celle-ci est-elle, à son tour, étayée sur des preuves de quelque valeur? M. Yirchow va répondre :
« Avec le darwinisme, la théorie de la génération spontanée est revenue sur l'eau; je ne puis nier qu'il y ait quelque chose de séduisant à couronner ainsi la théorie de la descendance, et, après avoir établi toute la série des formes vitales, depuis les protistes les plus inférieures jusqu'à l'organisme humain, à les rattacher en dernière analyse au monde inorganique. Ceci correspond à la tendance de généralisation qui est tellement humaine que, à toutes les époques, elle a tenu sa place dans les spéculations des peuples. Nous éprouvons incontestablement le besoin de ne pas séparer le monde organique du reste de l'univers, comme une région distincte, mais plutôt d'affirmer le lien qui l'unit au grand Tout. En ce sens il y a quelque chose de satisfaisant à pouvoir admettre que le groupe d'atomes Carbone et C — expression peut-être trop abrégée, mais exacte, tant que le charbon joue le principal rôle — se soit à un moment donné [séparé du charbon ordinaire, et, dans certaines circonstances, ait donné naissance à la première plastidule; qu'il le fasse même encore aujourd'hui...
» On ne connaît, il est vrai, pas un seul fait positif qui établisse qu'une génération spontanée ait jamais eu lieu, qu'une masse inorganique, même de la société Carbone et C'°, se soit jamais spontanément transformée en masse organique. Nonobstant j'avoue que, si l'on se propose de
s'imaginer comment le premier être organique a pu prendre naissance, il n'y a pas d'autre moyen que d'en revenir à la génération spontanée. La chose est évidente! Si je ne veux pas admettre une théorie de la création, si je neveux pas croire qu'il y ait eu un Créateur qui ait pris une motte ae terre et l'ait animée d'un souffle vivant, si dans ce chaos je veux me faire un verset, je dois recourir à la génération spontanée. Terlium non dcUur...
» Mais nous devons le reconnaître, la génération spontanée n'est pas encore démontrée. Si une démonstration quelconque venait à surgir, nous nous inclinerions. Il resterait cependant alors à déterminer dans quelles limites la génération spontanée serait admissible. Nous devrions poursuivre tranquillement nos recherches, car il ne viendra à l'idée de personne que la génération spontanée soit applicable à l'ensemble de tous les êtres organiques. Elle ne saurait, au contraire, s'appliquer qu'à un nombre borné d'êtres vivants. Mais je pense que nous avons encore le temps d'attendre cette démonstration. Quand on se souvient de quelle façon regrettable, justement dans ces dernières années, ont échoué toutes les tentatives pour trouver une place à la génération spontanée parmi les formes les plus élémentaires du passage du règne inorganique au règne organique, il doit sembler doublement périlleux d'exiger qu'une théorie si mal élucidée serve de base à toutes les conceptions humaines sur la vie. »
Si les faits n'autorisent pas l'enseignement de la théorie de la descendance dans son intégrité, autorisent-ils l'enseignement de descendances plus limitées? Permettent-ils, par exemple, de donner à l'homme le singe pour ancêtre? Ya-t-il quelques faits prouvant que l'homme des temps pri mitifs, l'homme quaternaire ou tertiaire, l'homme fossile, en un mot, soit un homme dégradé et paraissant descendre
du singe? Ici encore M. Virchow réf,a])lit la vérité étrangement méconnue par une école de naturalistes qui prennent leurs conceptions systématiques pour la réalité :
(1 II y a un peu plus de dix ans, si on trouvait un crâne dans la tourbe, dans les stations lacustres ou dans les anciennes cavernes, on croyait voir en lui des caractères singuliers témoignant d'un état sauvage incomplètement développé. On était sur le point de lui donner l'air singe. Mais tout cela s'est toujours dissipé de plus en plus. Les anciens troglodytes, les habitants des palafittes, les hommes de la tourbe se présentent comme une société tout à fait respectable. Ils ont la tête d'une grosseur telle que beaucoup d'individus, actuellement vivants, s'estimeraient heureux d'en avoir une pareille...
» En somme, nous devons réellement reconnaître qu'aucun des types fossiles ne présente le caractère marqué d'un développement inférieur. Et même, si nous comparons la somme des fossiles humains connus jusqu'ici, avec ce que nous offre l'époque actuelle, nous pouvons hardiment prétendre que, parmi les hommes actuellement vivants, il existe un beaucoup plus grand nombre d'individus relativement inférieurs que parmi les fossiles en question . Je n'ose pas supposer que ce sont les plus grands génies de l'époque quaternaire qui seuls ont eu le bonheur de nous être conservés. Ordinairement, on conclut de la disposition d'un seul individu fossile à celle de la majorité des autres non encore trouvés. Je ne veux pas le faire ici néanmoins. Je neveux pas prétendre que la race tout entière fût aussi belle que la minorité dont nous avons les crânes. Mais je dois le dire : on n'a encore jamais trouvé un crâne fossile de singe ou d'homme singe qui ait appartenu à un homme quelconque. Chaque progrès matériellement réalisé dans la discussion nous a constamment éloignés de la solution
proposée... A nous en tenir aux faits positifs, nous devons reconnaître qu'il subsiste toujours une ligne de démarcalion nettement tranchée entre l'homme et le singe. Nous ne pouvons pas enseigner^ nous ne pouvons pas considérer comme un fait acquis à la science que V homme descend du singe ou de tout autre animal. »
Toutes les assertions dogmatiques de M. Ilacckel sont donc, des petites aux grandes, de pures témérités, des hypothèses qu'aucun fait n'appuie. Elles compromettent la science; elles seraient funestes dans l'enseignement. Substituer aux grandes idées dont l'humanité a vécu jusqu'ici, des théories qui effacent sa liberté comme sa dignité, c'est révolter les âmes les plus élevées, c'est déchaîner l'esprit de système et d'erreur, c'est abaisser sans retour la valeur morale de l'homme, pour ne laisser subsister que la force animale, dernier arbitre des choses. Aussi M. Virchow s'inquiète-l-il de ces tendances et recommande-t-il la réserve et la prudence :
« Modérons-nous, exerçons-nous à la réserve; donnons toujours pour des problèmes les problèmes, même ceux qui nous tiennent le plus à cœur; disons cent fois : Ne tenez pas telle proposition pour une vérité incontestable, attendez-vous à apprendre qu'il en pourrait être autrement; nous avons seulement, à l'heure actuelle, la pensée qu'il en pourrait être ainsi...
» Avec une pareille réserve que nous nous imposerons à nous-mêmes, que nous proclamerons à la face du reste du monde, je suis convaincu que nous serons en état de soutenir victorieusement la lutte contre nos adversaires. Toute tentative pour transformer un problème douteux en proposition certaine, pour prendre nos hypothèses comme bases de l'enseignement, la tentative notamment de déposséder l'Église et de remplacer simplement «son dogme par
une religion de la descendance, est condamnée à échouer, et son échec entraînerait avec lui les plus grands périls pour la position de la science en général. »
Ces conseils seront-ils entendus? Nous voulons le croire plus que nous ne l'espérons. M. Yirchow réclame la liberté de la science et de la recherche; mais il veut la réserve et la sagesse dan^ l'enseignement. Celui-ci surtout, lorsqu'il s'adresse aux jeunes esprits, ne doit livrer que les faits positifs que l'observation dévoile, que l'expérimentation affirme chaque jour; que les vérités incontestées, celles qui ont pour elles la tradition, ou qui s'offrent comme des déductions précises et, en quelque sorte, mathématiques. Ce sont là les conseils que nous formulons. M. Virchow les renouvelle sous la forme allemande et dans le milieu allemand. Nous avons voulu fortifier nos propres paroles par les siennes. M. Virchow n'est-il pas lui-même un hardi novateur, et n'avait-il pas pris place dans le camp de ceux dont il se sépare aujourd'hui, de ceux qui prêchent des doctrines dont le péril, suivant ses expressions, est extraordinairement grand? N'est-ce pas un spectacle aussi instructif que piquant de l'entendre s'élever contre les entraînements de ceux qui se considèrent aussi comme des rénovateurs scientifiques, et qui ne sont que des systématiques non moins aveuglés que passionnés?
Décembre 1877.
LEÇON d'ouverture DU COURS DE TATIIOLOCIE GÉNÉRALE (1)
Cependant, messieurs, j'aurais tort de renoncer à
vous donner dès aujourd'hui une idée éloignée du génie et de la fonction propres de la pathologie générale. Il n'est pas indispensable d'entreprendre la réfutation directe de tous les sophismes émis contre les vérités primordiales de la médecine pour surprendre l'existence et l'action de ces vérités. Non; il suffit, à cet effet, d'assister au spectacle même de l'institution de notre science surgissant à la lumière de quelques notions synthétiques et souveraines. C'est là une démonstration de fait et pratique qui pénètre peut-être plus aisément dans les esprits que celle que livre un exposé didactique. Voir naître une science fournit toujours un suprême enseignement; et, quoiqu'il dérive du passé, un tel enseignement vise aussi le présent et l'avenir;
(1) Je laisse à ces considérations sur les Vérités traditionnelles en inédecine la forme de Leçon sous laquelle elles ont été écrites. Je la donne comme une sorte do conclusion des Études précédentes, parce que c'est la primordialité et la permanence des grandes vérités auxquelles elles sont consacrées, Tautonomie, l'unité, la spontanéité, la finalité de l'être vivant, qui ont créé notre tradition scientifique et médicale. C'est là ce qui fait la puissance et raction de ce mot, tradition, si employé et si peu compris. On le verra, les vérités traditionnelles, bien comprises, sont les vérités primordiales et fondamentales, autour desquelles gravitent toutes les autres. C'est pourquoi ôtre conforme ou contraire à la tradition, c'est, d'ordinaire, être conforme ou contraire à la vérité elle-même.
car les conditions essentielles de la science ne sauraient changer; elles se maintiennent, exigeant toujours les mêmes ciïorts et répondant aux mêmes méthodes. Essayons donc de saisir le sens historique de nos origines; soulevons les voiles qui les recouvrent; démêlons les forces mises en œuvre à cette création de la médecine; étudions à sa naissance cet épanouissement de hautes véTités qui, plus tard, acquerront le nom de traditionnelles.
A cette fin, demandons à noire longue histoire l'intelligence des mots de tradition et de vérités traditionnelles. Tout est dans l'entendement de ces termes d'un emploi si fréquent et si vague. Que signifient-ils, hors de cette langue énervée et confuse que nos générations irréfléchies s'habituent à parler? La tradition comprend-elle tout ce qui a été anciennement écrit et enseigné, recueil indifférent d'innombrables erreurs et de quelques notions vraies? Une vérité traditionnelle est-elle simplement une vérité quelconque depuis longtemps inscrite dans nos annales, un fait analomique ou pathologique transmis de génération en génération? N'y a-t-il ici qu'une question de temps; et, s'il en est ainsi, quelle importance peut-on attacher à de telles expressions; et que dire de ceux qui les emploient avec une affectation philosophique destinée à en voiler, sans succès, l'insignifiance et le vide? Si, au contraire, ces expressions recèlent en elles tout un ordre propre d'idées et de notions, quel est celui-ci, et où s'en trouve la raison d'être? Je voudrais essayer, à l'ouverture de ce cours, de répondre à ces questions mal résolues ou à peine posées. Vous saisirez ainsi, dans ses premières manifestations, la domination incontestable de la pathologie générale dans l'établissement et le développement de notre science; et, en même temps, s'ouvriront devant vous les perspectives lointaines des régions quenous devons parcourir ensemble.
508 DES VÉRITÉS TM A DIT lONNKLLES
L'avéncment de la médecine au milieu des arts et des sciences humaines remonte, d'âge en Age, jusqu'à la grande époque grecque, celle de Phidias et de Platon, et trouva alors, dans la collection des livres hippocraliques, sa première expression scientifique. Depuis ce moment que les siècles n'ont pas oublié, la médecine, sauf durant le long silence du moyen âge, a été se développant sans cesse, s'agrandissant et se fortifiant de découverte en découverte, agitée souvent dans des sens contraires, allant d'une direction à l'autre, mais vivant toujours, le lendemain, des œuvres de la veille, ne dépouillant jamais le passé, trouvant au contraire en lui un indispensable soutien et un inséparable conseiller dans les voies nouvelles que le travail ouvrait devant elle. Les temps modernes, si justement fiers de tant de progrès, n'ont pas enfanté la médecine. Ils se sont enrichis de moyens d'analyse autrefois inconnus, aujourd'hui nombreux et puissants; mais ils n'ont pas institué une médecine absolument séparée de celle du passé, et fondée sur de nouveaux principes. Ceux qui prétendent que la vieille médecine n'est qu'empirisme, professent que cet empirisme subsiste encore, et ils ne se déclarent pas prêts à lui substituer un ensemble de connaissances véritablement scientifiques.
Les temps modernes ont vu surgir du chaos la chimie; c'est une création qui leur appartient tout entière, et dont les a dotés notre immortel Lavoisier. Aux clartés de ce génie, l'alchimie, qui était l'empirisme, mourut; et la chimie, qui était la science, naquit. Ce grand homme eut ses précurseurs, car tous les créateurs en ont; mais les précurseurs eux-mêmes ne font que témoigner de l'œuvre vraiment créatrice, et désignent à tous celui auquel elle est due. Nous n'avons pas de Lavoisier en médecine, ou du moins il faut le chercher à deux mille ans en arrière, et
surprendre son œuvre à travers les sombres ignorances qui l'enveloppent, et dont elle ne s'est dégagée qu'après de longs siècles d'observation et d'expérience. Nul homme de nos temps n'a tiré la médecine de son génie. Quelques esprits puissants et systématiques ont pu se glorifier d'une telle entreprise, et ont tenté de déchirer notre passé au profit de leurs conceptions; d'autres, séduits et entraînés, ont acclamé ces sectaires de la science; mais l'heure des justes appréciations ne se faisait pas longtemps attendre; elle venait parfois au plus fort même des acclamations, et voyait tomber ces conceptions, prétendues nouvelles. L'erreur elle-même se retrouvait dans ce passé que l'on voulait proscrire; condamnée déjà, elle n'avait plus qu'à subir une condamnation renouvelée, et motivée de même, malgré la différence des temps et malgré tous les progrès accomplis. C'est ainsi que l'erreur de Thémison se rajeunissait, un instant, dans l'idée systématique de Broussais, et que la condamnation de l'une renaissait comme condamnation de l'autre.
Notre science est donc vieille déjà, quoique toujours jeune et progressive; nous nous appuyons sur l'autorité de nos maîtres, comme eux-mêmes sur celle de leurs prédécesseurs, et ainsi de suite en remontant au loin la chaîne des âges. Nous citons les médecins de ce siècle et ceux du siècle passé, et parfois nous retrouvons dans leurs livres des vérités oubliées que nous remettons aujourd'hui en lumière. Nos devanciers s'inspiraient pareillement de la science de leurs pères, et en maintenaient les principes, tout en l'agrandissant dans son ensemble, en la réformant dans les détails.
Je n'ignore pas que, devant cet enchaînement dont aucun anneau ne peut être brise, de dédaigneux esprits ne craignent pas de soutenir que la médecine n'existe pas
comme science dans le passé, qu'elle n'a pas même cette existence dans le présent; ils la réduisent à un simple empirisme, i\ une pure collection de faits; son élévation à la dignité de science, si elle a jamais lieu, serait réservée à un avenir encore éloigné. Ces préjugés, dont nous avons tant à souffrir, tiennent à ce que les vérités primordiales qui constituent en science l'ensemble des faits pathologiques, et dont nous allons vous montrer l'antique et glorieuse apparition, échappent fatalement à ceux qui ne croient qu'aux faits matériels et sensibles. Ces adeptes du culte exclusif des faits méconnaissent la constitution même de toute science; ils se refusent à comprendre que la science ne se crée et ne se développe qu'à l'apparition et sous l'action d'une unité causale, dont tous les phénomènes perçus ne sont que la traduction extérieure. Si l'unité, si le principe actif et créateur, inaccessible aux sens, est toujours rejeté par ces faux esprits positifs, comment jamais arriveront-ils à la conviction que la médecine qui s'affirme sous leurs yeux, est et demeure une science, malgré leurs négations? Laissonsdonclà ces objections, qui n'ont d'autre importance que celle que leur vaut la méconnaissance, malheureusement si commune, des conditions philosophiques de la science.
Revenons à nos origines scientifiques, et considérons la pauvreté des connaissances analytiques à ces commencements obscurs. La structure et les fonctions des principaux organes n'étaient perçus qu'à travers de grossières images, et les réalités matérielles de l'être se résolvaient presque toutes en d'informes conceptions. Comment du scinde cette ignorance a-t-il pu surgir une connaissance scientifique de l'homme et de la maladie? Sur quels fondements ont été jetées les premières assises de la médecine, pour que, ainsi fondée, la médecine, traversant les âges se soit per-
pétuée jusqu'à nos jours? Ces fondements, la constitution de l'homme vivant va nous les livrer.
L'être vivant, en effet, à mesure surtout que l'on s'élève dans l'échelle des êtres et que l'on atteint à l'homme, offre des caractères généraux qui dominent de plus en plus tous ses actes particuUers, traits essentiels de la vitalité qui s'impriment sur toutes les fonctions, sans lesquels l'être et la vie s'évanouissent, pour ne laisser qu'une structure immobile, des fonctions détruites par leur isolement, anéanties dans leur principe comme dans leur fin. Entre ces caractères primordiaux, nous citerons l'autonomie de la vie, l'unité de l'être, sa spontanéité, sa finahté propre. Or, ces caractères de la vie, le génie de l'homme peut les discerner malgré l'ignorance des fonctions particuUères de l'organisme, malgré l'ignorance des lésions anatomiques que la maladie amène, quoiqu'il ignore enfin les espèces nosologiques dont se compose la longue histoire de nos souffrances. La vue et l'intelligence générales de l'homme vivant, sain ou malade, sont directement permises à l'observateur qui étudie l'évolution synthétique de la vie, ses ressources et ses défaillances, ses besoins et ses mouvements divers. Gela est si vrai qu'il est possible de transmettre cette intelligence générale de la vie au lettré et au philosophe, en faisant appel â leurs seules habitudes de réflexion et d'étude. Il n'est pas nécessaire de fouiller la structure anatomique des organes, et de déterminer leur fonctionnement spécial, pour percevoir et comprendre le spectacle élevé du mouvement général de la vie, pour le rapporter à sa causalité propre, et en induire une connaissance première et réelle de l'être.
Ce n'est pas, toutefois, que la connaissance analytique de l'être ne serve grandement à cette connaissance première ; elle la développe, la précise, et l'affermit, de façon à
montrer l'infinie variété de ses aspects, et à réunir en une large et liarmonique synthèse toutes les contradictions apparentes. Elle dévoile ainsi, sous l'autonomie vivante, la permanence des lois physiques de k matière; sous l'unité, la diversité et l'indépendance relative des diverses vies organiques; elle rattache à la spontanéité l'action provocatrice des causes extérieures, et celle qui résulte des relations de tissus et d'appareils; elle conçoit, enfm, sous la finalité, le caractère fatal et aveugle du développement organique et des fonctions particulières.
Quoi qu'il en soit des développements ultérieurs de ces vérités générales, celles-ci ont apparu déjà saisissantes, dès que les regards d'un génie pénétrant se sont fixés sur le monde émouvant de la vie individuelle, et avec elles était créée la physiologie générale de l'être. Bien plus saisissantes encore apparaissaient ces vérités sur le monde mobile et changeant delà pathologie, que l'observation étudiait depuis longtemps. Les vérités premières de la connaissance générale del'êlre s'y sont transformées d'elles-mêmes en vérités de pathologie générale; car les caractères majeurs de la vie sont aussi les caractères majeurs de la maladie. Relisez les enseignements hippocratiques : « Le principe de tout est le même. 11 n'y a aussi qu'une fin, et la fin et le
principe sont uns Dans l'intérieur est un agent inconnu
qui travaille pour le tout et pour les parties, quelquefois pour certaines et non pour d'autres.... Il n'y a qu'un bu(, qu'un effort. Tout le corps participe aux mêmes affections ; c'est une sympathie universelle. Tout est subordonné càtout le corps, tout l'est aussi à chaquepartie. Chaque partie concourt à l'action de chacune des autres La nature est le
premier médecin des maladies, et ce n'est qu'en favorisant ses efforts que nous obtenons quelques succès.... La même nature suffit à tout, dans l'état de santé comme dans l'état
de maladie. » Et cette maxime, enfin, si connue et si éternellement vraie qu'elle semble présider au travail le plus caractéristique et le plus fécond de notre époque, à toute l'application expérimentale de la physiologie à la pathologie; je la cite en latin, ne pouvant vous donner une traduction qui égale la concision du vieil aphorisme : quœ faciunt, in homine sano,acliones sanas, eadem, inœgroto morbosas. Qui n'admirerait la noble simplicité de ce langage ! Le consensus umis, la doctrine des crises spontanées, celle de la nature médicatrice, ne sont que la conversion et l'aspect en pathologie de doctrines correspondantes de physiologie générale,
La médecine grecque, fondée sur ces vérités, ouvrit l'ère de la science, et se dégagea de l'empirisme par l'observation et l'intelligence de l'état général du malade. La diagnose et la prognose surgirent à l'étude de cet état général, et bientôt y acquirent une ampleur, une physionomie, une empreinte des réalités vivantes qui, encore aujourd'hui, commandent notre admiration.
En vous ramenant. Messieurs, à ces lueurs premières de la science, je n'ai point perdu de vue mon dessein, car nous voilà conduits en face des vérités à qui l'avenir réservait le nom de traditionnelles. Cette pathologie générale naissante, c'est aussi la tradition naissante. Rien en dehors ne mérite ce nom que les siècles vont créer; tout ce qui s'y rattache mérite, par contre, de le recevoir. En elïet, ces vérités premières et constitutives, une fois entrées dans la science ne devaient plus en disparaître. Elles devenaient l'âme de tous les faits particuliers; elles guidaient et soutenaient l'analyse naissante aussi, et dont le travail persévérant avait à poursuivre sur le monde matériel une œuvre prodigieuse d'envahissement. Quel que fût le fait physiologique
■''>li DES VÉRITÉS TRADITIONNELLES
OU palliologique découvert, il ne pouvait se soustraire à ces lois nécessaires de la vie, sans lesquelles la vie s'anéantit et rentre dans le sein des existences inorganiques. Par conséquent, d'âge en âge, à travers tous les développements de la science, et par cela seul que la science se maintenait et se développait, ces vérités, les premières vues parce qu'elles sont les premières en éclat et en puissance, ces vérités demeuraient immuables en quelque sorte, reparaissant avec une intensité croissante, s' élevant au-dessus de toutes les contestations, de toutes les notions dues au travail du jour, recevant une autorité souveraine par l'assentiment unanime, transmis de maître en maître, et d'enseignement en enseignement. Cette autorité devint ainsi le signe même de la tradition, et les vérités qu'elle consacre durent s'appeler pour toujours les vérités traditionnelles.
Le tableau que je viens de retracer à vos yeux se présente-t-il dans Thistoire avec la simplicité et la clarté que j'ai dû mettre en ce premier exposé? Cette marche continue, sous le rayonnement des vérités principes, ne s'est-elle jamais interrompue, n'a-t-elle jamais obéi àdes impulsions contraires? Hélas! et qui ne le sait? notre histoire est pleine de troubles, de déviations, de négations : ils y occupent une telle place, et s'y entremêlent en tant de sortes et sous tant de figures, que, pour bien des esprits, rien, dans cette confusion des choses et dans ce choc des opinions, ne distingue ce qui dure de ce qui passe, ce qui est tradition de ce qui est éphémère ; pour eux, la tradition recueille en elle la vérité comme l'erreur, et n'offre aucun caractère positif qui la signale. Notre évolution scientifique semble une tourmente sans frein ni règle ; et il en est ainsi de toutes les sciences qui touchent à l'homme, de celles qui ont pour objet sa nature vivante, comme de celles qui se rapportent à sa nature intellectuelle et morale. Les unes et les autres
reconnaissent une autorité traditionnelle, et c'est même en ces seules sciences, celles de l'homme, qu'existe une pareille autorité. Et, néanmoins, les extrémités les plus opposées s'y heurtent ; nulle démonstration n'y est acceptée pour toujours, ni par tous; les contraires s'y affirment avec une égale assurance. C'est notre infirmité de repousser le vrai qui nous est présenté ; mais c'est notre grandeur de le faire reparaître, et de le reproduire agrandi, d'une forme plus pure et plus belle après chaque agression, si perfide et si spécieuse que soit celle-ci.
Telle a été la condition des vérités premières de notre science. Le génie hippocratique, avec le don de voir avant le temps, eut celui de traduire avec simplicité et grandeur ce qu'il voyait par une sorte de prescience. La forme sévère donnée par lui aux notions premières de la science se dégrada bientôt. Les esprits sans pénétration et sans élan, qui aiment les images et les figures visibles, s'en emparèrent; et à ridée pure des choses, se substitua par degrés une perversion ontologique bien propre à gagner et à séduire les imaginations. Le besoin des explications matérielles, ce danger permanent de la science et de l'art, parfois même les découvertes des faits particuliers vinrent aider à cette altération du vrai et corrompre les plus fécondes notions en les imprégnant des erreurs et des entraînements du jour. Dans un milieu ainsi troublé, l'idée systématique dut surgir d'elle-même. Elle présenta à des esprits déviés et devenus faibles, car la vérité seule donne la force, le mirage des théories faciles, et réduisit à la mesure et à la fausse simplicité de ces théories la science de l'être vivant et malade, si complexe et si étendue. Armée de ces avantages, l'idée systématique dut en apparence se soumettre la science et régner comme en souveraine. A ces moments, la tradition sembla vaincue, et les vérités traditionnelles paru-
rent perdre leur prestige et leur action dominatrice.
Cet aspect de notre histoire est décourageant pour ceux qui n'embrassent pas sous leur regard tout l'ensemble de l'évolution médicale, et portent une vue errante de fait en fait, de théorie en théorie. Il faut résister à ces découragements. En face du spectacle de nos faiblesses et de nos défections, il faut placer le beau et fortifiant spectacle qui nous montre ces vérités premières, trahies souvent par ceux qui prétendent les servir, comme par 'ceux qui s'en déclarent les ennemis, demeurer cependant à l'état actif quoique latent, et, après l'obscurcissement d'un jour, se lever plus brillantes sur Thorizon reculé do la science. Elles inspirent ceux mêmes qui croient les repousser. On les masque sous l'hypothèse, on les désigne sous d'autres noms, on les déguise en systèmes, en théories qui leur semblent contraires, et sous ces noms, sous ces systèmes, sous ces théories, les vérités premières pénètrent et leur communiquent ce qu'ils traduisent de réalité, ce qu'ils ont de vie. Elles se dégagent enfin par une irrésistible puissance, et elles ressortent plus vigoureuses, incarnées en des faits nouveaux ou jusqu'alors incompris, et qui tout à coup palpitent de vie et de fécondité.
La tradition s'affirme donc par le fait même des négations qui voudraient l'atteindre. Elle s'agrandit et se fortifie au sein des agitations et des luttes. Elle devient de plus en plus la tradition à mesure qu'elle sort et qu'elle triomphe de ces luttes, à chaque fois que s'écroule un système qui prétendait usurper sa place. Par celte réapparition incessante, elle affirme sa permanence et légitime incessamment son nom. Elle marque les grands maîtres et les grandes époques de la science. Lorsque l'intelfigence des vérités traditionnelles domine une école et un enseignement, lorsqu'elle domine et guide le mouvement de la science,
soyez assurés que l'école est forte, l'enseignement utile et fécond, le mouvement dirigé dans les voies du progrès réel. L'histoire est là pour en répondre, et le présent, non plus que l'avenir, ne lui donneront un démenti.
Je parle de mouvement et de progrès : c'est la noble passion de l'esprit scientifique. Or, on a souvent reproché à ceux qui professent le respect de la tradition, d'être hostiles au mouvement et d'opposer la tradition comme un obstacle au progrès. Ce reproche est grave; et, quoique l'aveu m'en soit pénible, je ne puis me dissimuler que parfois il est mérité. Je le reconnais, ceux qui estiment que tout est à renouveler dans la science, que le passé est un lourd et inutile héritage, bon à répudier, ceux-là, si la passion les anime et les soutient, portent au travail, aux investigations nouvelles, une ardeur incomparable. Ils reculent les bornes de l'analyse et fouillent en tous sens la matière organique, dans le désir d'en faire surgir cette pathologie réformée qu'ils entrevoient au fond de leur pensée. Ils s'agitent, car ils n'ont pas où se reposer; et si cette agitation n'est pas en tout productive, si elle enfante des erreurs funestes dans le présent, et destinées à disparaître dans la lutte pour la science, elle a aussi ses rencontres heureuses, ses trouvailles de phénomènes cachés ; elle amasse des matériaux, elle accumule des faits qui, plus tard, seront convertis en richesses réelles, en progrès véritables, lorsque les vérités traditionnelles les pénétreront du souffle vivant qui vient d'elles. D'autre part, ceux qui vivent dans la tradition, ceux qui la comprennent et qui l'aiment sont trop souvent disposés à la considérer comme l'asile de toute paix, comme un port contre les agitations et les disputes auxquelles est livré le monde des idées. Ils s'y renferment avec le calme d'une conscience assurée d'elle-même et satisfaite de la part de certitude et de vérité qu'elle possède. Ils n'ont rien
de cette ardeur inquiète qui sollicite aux recherches, au mouvement, qui jette l'esprit en avant et le pousse en des voies non encore l'réquentées. En un mot, il y a les endormis comme les révoltés de la tradition.
Tâchons, Messieurs, de ne compter ni parmi les uns ni parmi les autres. Avec le sens de la tradition, gardons l'amour du mouvement et de la recherche. Je vous l'avouerai, si je ne craignais de diminuer à vos yeux le respect dû à des vérités qui soutiennent toute la science, je vous l'avouerai, s'il fallait être pour la tradition contre le mouvement, j'hésiterais, et je vous dirais peut-être : Marchons et cherchons; les lumières d'une tradition immobile ne sauraient reculer les horizons ouverts devant nous; secouons les paresses et les engourdissements de l'esprit; allons en avant quand même, et, s'il le iaut, à l'aventure; nous courrons la chance de découvrir quelqu'un de ces sentiers inconnus qui conduisent à des champs et à des moissons nouvelles. Mais je n'ai pas à vous tenir ce langage. Rien ne nous oblige à choisir entre une tradition sans mouvement, et le mouvement sans les lumières de la tradition. Sachons allier ces deux principes d'action qui ne s'excluent ni ne se combattent. Ils s'entre-soutiennent, au contraire, et ce sont nos infirmités et nos défaillances qui nous laissent tomber d'un côté à l'exclusion de l'autre. Celui qui a la pleine intelligence des vérités traditionnelles suit d'un œil attentif et sympathique tout le labeur qui se poursuit devant lui; car ce labeur se poursuit pour lui et pour sa cause; il fournit aux vérités traditionnelles le terrain sur lequel elles se prolongent et se développent; en fin de compte, rien ne s'établit contre elles ; tout les alimente et les rajeunit.
Voyez le temps présent, il fournit de cette œuvre le plus éclatant témoignage. L'admirable dépense d'énergie et
d'activité, qui fait son caractère et sa gloire, s'opère toute au profit de ces grandes vérités léguées par les siècles, et qui deviennent d'autant plus fortes et jeunes que les générations se succèdent et que leur œuvre s'accumule. Quelle confirmation la doctrine de l'autonomie vitale ne reçoit-elle pas, tous les jours, des efforts tentés par les sciences physiques et chimiques? Devant elle s'arrête la grande doctrine physique de la transformation des forces; devant elle a échoué la doctrine des générations spontanées. Ailleurs, nous avons vu naître une physiologie et une pathologie cellulaires : que sont-elles, au demeurant, sinon une confirmation et une extension de la physiologie et de la pathologie générales de l'être entier? La cellule n'est que la réduction et la simplification dernière de l'organisme; l'organisme n'est qu'une cellule parvenue à un degré éminent d'accroissement et de complexité. Les deux reconnaissent les mêmes lois fondamentales de l'être. Vous en aurez souvent la preuve : le travail moderne, qu'il en ait ou non conscience, loin de contredire aux vérités traditionnelles, y amène celui qui sait l'interpréter, celui qui, à travers les formules de l'heure présente, sait retrouver l'idée impérissahle. Le novateur d'aujourd'hui donne d'autres formes à l'antique corps des doctrines; le corps a grandi; ses éléments sont renouvelés ; mais l'âme intérieure demeure. L'identité de la pensée génératrice se poursuit à travers les variétés de l'expression; on croit détruire, et l'on ne fait que confirmer et développer.
Aussi ne faut-il pas que le culte de la tradition conduise jamais à l'intolérance. L'intolérance, appliquée aux œuvres de l'esprit et de l'observation, devient fatalement de l'injustice, et l'une des plus funestes. Souvenons-nous toujours que tout fait nouveau, quelle que soit l'idée doctrinale ou systématique à laquelle on le rattache, est une
conqiièle doni, la science jouira tôt ou tard. Il faut aimer le travail pour lui-même, et par-dessus tout la liberté du travail et celle des idées qui le suscitent. C'est là une vertu nécessaire à l'homme de science, et sans laquelle il étoufferait de ses mains d'ardents foyers de lumière et de chaleur. Pénétrons-nous de celte pensée, et qu'elle nous soit toujours présente dans la discussion des opinions opposées. Sachons combattre l'opinion, et en même temps rendre au savant la justice due à toute vie consacrée au travail et à la science.
Vous le voyez, Messieurs, ce ne sont ni les études bibliographiques ni les pures recherches historiques qui vous conduiront aux vérités traditionnelles. On peut être trèsérudit et n'avoir pas le sens de la tradition. Celle-ci aime les études historiques, mais elle n'en dépend pas. L'érudition s'adresse à tout ce que rintelligence humaine a produit; elle note et inscrit tout, systèmes, théories, assertions arbitraires, préjugés, aussi bien que notions vraies et traditionnelles. Il ne lui appartient pas de distinguer, de séparer, de juger. L'ancienneté et la permanence forment, sans contredit, un des cachets de la vérité traditionnelle; mais ni l'une ni l'autre n'en sont le caractère principal. Bien des erreurs ont pour elles, dans notre histoire, l'ancienneté et la permanence. La tradition médicale trouve sa marque dans ce fait, qu'elle est constitutive de notre science; elle assiste à ses origines et préside à ses longues destinées; elle devient son éternel soutien; tel est le signe supérieur et propre de la vérité traditionnelle en médecine. Aussi ces vérités appartiennent-elles toutes à la pathologie générale; elles alfirment ses débuts et montrent sa toute-puissance.
Vous jugez déjà combien est erronée l'opinion de ceux qui attendent de l'avenir la révélation première de la pa-
thologie générale, et qui pensent que celle-ci ne peut résulter que du rapprochement et de la comparaison des faits analytiques, alors qu'ils seront tous connus. Il n'est pas d'idée plus étroite et moins juste. Elle aboutit à la négation même de la pathologie générale et de toute philosophie. Loin d'être un lointain aboutissant de l'analyse, la pathologie générale est en quelque sorte un précurseur. Ses principes premiers s'élèvent, d'un essor irrésistible, en face de la vue générale des choses, par une contemplation directe des caractères fondamentaux de la vie. L'avenir, sans doute, lui réserve des développements à l'infini; les vérités traditionnelles sont en croissance continue; mais elles gardent un fond immuable, bien différentes en cela des vérités transitoires de l'analyse, lesquelles se poussent, se déplacent, se transforment à chaque progrès, surgissent et brillent un instant, pour s'éteindre devant des investigations plus fines et plus pénétrantes. La moblMté de l'analyse et des théories successives qu'elle enfante n'implique pas une mobilité correspondante de toute la science, mais le mouvement et la multiplicité sous la fixité et l'unité des principes. Les éléments périssables et mobiles de la science sont donc en dehors de la tradition; celle-ci est dans l'élément qui vit toujours, qui a pour lui l'éternité même de la substance. Les éléments contingents peuvent cependant.se fixer et acquérir le caractère de réalité substantielle, alors qu'on les a rattachés par d'invincibles liens aux traditions premières; ils deviennent, en cette union comme des vérités traditionnelles secondes. Nous devons mettre tous nos efforts à multiplier ces dernières vérités; nous accroissons ainsi le trésor des traditions acquises; nous enrichissons la science, non de faits variables et passagers, mais de connaissances complètes, destinées à la perpétuité du vrai; c'est là le progrès réel, durable, absolu.
On peut souvent juger l'importance et l'action étendue d'une vérité scientifique en essayant, par la pensée, de la supprimer, d'éteindre son retentissement dans l'ensemble des faits, et de mesurer ensuite ce qui reste de la science ainsi mutilée. Essayez donc. Messieurs, de retrancher de la médecine les notions de consensus, d'unité de l'organisme et d'unité de la maladie, de spontanéité vivante dans l'état physiologique comme dans l'état pathologique, de tendance à la conservation et de nature médicatrice, et voyez ce qui restera pour le jugement des laits vitaux hygides ou morbides. Vous n'aurez pas supprimé la connaissance de tel ou tel fait particulier; vous aurez frappé au cœur la science dans sa totalité, et dénaturé, dans son principe, la connaissance de tous les faits médicaux. Vous aurez détruit de telles forces, et amassé de telles ténèbres, que la science de l'être organique se dissoudra fatalement, et que ses débris obscurs seront à tout jamais perdus, sans qu'aucun nouveau lien ait pouvoir à les rassembler. Les faits que l'on prétendrait conserver, dépouillés de la meilleure part d'euxmêmes, s'anéantiraient dans la main même de l'observateur, formes vides, lettres mortes qu'aucun souffle ne vivifierait. Oui, que deviendrait l'étude des fondions spéciales sans l'idée de consensus, d'unité, d'autonomie vitale? L'étude de la maladie, sans l'idée de spontanéité, de synergie et de tendance à la guérison? Imaginez-le, s'il vous est possible de donner une figure à de tels fantômes. Je livre ce sujet à vos réflexions; plus vous le méditerez, et plus vous vous convaincrez de la puissance et de l'action de la pathologie générale et de la tradition.
Les vérités traditionnelles font la science; leur intelligence fait le médecin; elles lui communiquent le don le plus désirable, l'esprit de certitude. Soyez-en convaincus, celui qui ne croit pas à la tradition et n'en accepte pas les
fermes inspirations, celui-là est bien près de ne croire à rien. Il appartient à l'esprit de scepticisme; car il ne croit plus qu'à ses sens, à ce qu'il voit et à ce qu'il touche ; et ces horizons bornés et obscurs ne sont pas ceux où brillent les clartés de la science. Celui qui, au contraire, sait s'appuyer sur la tradition, y acquiert les certitudes propres de la médecine; soit que, esprit poussé aux causes, il possède une notion philosophique et distincte des vérités premières que la tradition représente; soit qu'esprit plus soumis, il aperçoive surtout dans la tradition un enseignement doctrinal ayant pour lui l'autorité des maîtres et du temps. Dans les deux cas, le médecin trouve une base solide à ses croyances; il possède une foi dans le sens scientifique du mot; il est enlevé à ces fluctuations, à ces incertitudes d'opinion, sous lesquelles succombent tant d'intelhgences vouées, cependant, au travail et aux recherches. Les médecins qui ne connaissent pas ce critérium de certitude, ne sauraient s'imaginer à quel point il devient un guide fidèle dans le jugement qu'il faut porter chaque jour sur les faits incessants et divers que l'observation déroule, sur les nombreux travaux que l'observation des autres suscite, et sur les assertions fondées sur ces travaux. Comment ne pas aller à la dérive entre tous ces faits et toutes ces assertions, comment fixer leur sens réel et leur valeur, sans cette fermeté que communiquent à l'esprit la pleine possession des vérités traditionnelles, et la longue habitude de leur soumettre faits, opinions, théories? Voir ce que ces faits, ce que ces opinions et théories ont de commun ou de contraire avec la tradition, devient bientôt le suprême moyen déjuger ce que les uns et les autres contiennent de vrai ou de faux; et l'interrogation attentive de chacun d'eux montre toujours la puissance de ce moyen de jugement.
524 DES VÉRITÉS TRADITIONN liLLES EN MÉDECINE.
Si de la science, nous passons aux applications pratiques qu'elle suscite, les mêmes vérités nous apparaîtront et plus saillantes encore. 11 n'est pas de praticien digne de ce nom qui ne soit, avant tout homme de tradition. Méfiez-vous de ceux qui disent avec un accent de dédain : tout est à renouveler dans l'art; nous sortons à peine de la barbarie; la plupart des médecins y sont encore plongés ; et, sur ces paroles, ils amoncellent essais, explications, théories, passant des unes aux autres avec une aisance et des satisfactions changeantes, qui ne sauraient surprendre ceux qui savent où conduit le mépris des traditions. Méfiez-vous de ceux qui vous donnent ce dangereux spectacle. Ce sont des sceptiques encore plus que des novateurs. Leurs assurances ne sont jamais que momentanées ; elles recouvrent à peine le doute qui, l'heure d'après, se dégagera de ce vêtement inconsistant. Opposez à ces enseignements ceux que fournit l'histoire de l'art. Les hommes qui y ont inscrit une grande mémoire avaient,pour premier respect, le respect de nos traditions. Sous cette modestie ils cachent une élévation d'autant plus réelle qu'elle se voile et ne blesse pas les regards. Ils ne connaissent aucune de ces railleries faciles qu'une science infatuée prodigue trop souvent au passé. Ils oublient, ils veulent oublier tout ce qui s'est mêlé de superstitions et de rêveries informes aux pensées justes et profondes de no s vieux maîtres; et ils admirent d'autant plus celles-ci, qu'elles surgissent malgré l'ignorance des temps, et malgré les suggestions d'une fausse analyse. Ne vous éloignez pas de tels exemples : à mesure que vous avancerez dans la carrière, vous estimerez tout ce qu'ils valent.