ET DE LA DOCTRINE DE L'ÉVOLUTION
Si le monde physique eût seul existé, si la vie ne l'eût recouvert de ses formes infiniment variées, si l'hommen'eût pu contempler sa propre existence, jamais l'idée de but et de finalité ne serait entrée dans le domaine des notions fondamentales que l'humanité possède. On aura beau étudier la matière qui n'augmente et ne décroît jamais, le mouvement dont la somme est également invariable, on ne sera jamais conduit à assigner à la matière et au mouvement un but particulier poursuivi par l'une ou par l'autre. Tout est indifférent, permanent, fatal, dans l'ordre physique; en tant que soumis à notre connaissance, il a été, il est, il sera tel; la science de cet ordre est fondée sur l'immutabilité.
Aussi est-ce en dehors de l'ordre physique, en contemplant l'ensemble des êtres animés, et surtout en s'interrogeant lui-môme, que l'homme a conçu la grande idée de finalité. Notre vie se compose d'une succession d'actes, et chacun de ceux-ci, quelle qu'en soit la nature, tourne à un but dont nousavons plus ou moins conscience. Nos actes inconscients eux-mêmes tendentàune fin obscure, répondent à la satisfaction d'un besoin. La vie morale et intellectuelle de l'homme n'existerait pas si elle ne trouvait sa raison dans un
ensemble de mobiles qui la régissent, et ces mobiles se ramènent tous à la poursuite d'un but, si élevé d'ailleurs, que nos aspirations et nos etTorts ne nous permettent jamais de l'atteindre. Si des régions de sa vie morale l'homme descend vers sa vie animale, il y reconnaît partout la marque d'une destination, d'une fonction en vue de laquelle chaque partie est constituée. Nos mains sont organisées nonseulement pour saisir, mais pour faire de l'homme un ouvrier incomparable et parfois sublime ; nos pieds sont destinés à supporter le poids de tout le corps, de façon à ce que l'homme marche debout, que sa tête domine et que son regard s'élève. Si de la forme extérieure nous pénétrons dans l'organisation intérieure, nous voyons que tout y est institué, relié, hiérarchisé avec un art prodigieux et en vue d'une fin, règle souveraine de toutes les fonctions particulières et de la vie générale de l'être. Tout concourt, tout conspire, suivant l'expression hippocratique, à la vie du tout. Toutes les actions vivantes convergent au développement et à la conservation de cette vie. Plus la science pénètre dans les profondeurs de nos organes, plus elle analyse et dévoile les mystères de notre fonctionnement organique, et plus grandit le spectacle merveilleux de cette finalité. La physiologie n'est, à bien dire, que l'exposé méthodique des moyens par lesquels l'être vivant accomplit ses destinées régulières. En dehors de la fînaUté fontionnelle, la physiologie périt ou devient un non-sens. « Le physiologiste et le médecin, écritM. Cl. Bernard, que j'aime à citer alors qu'il traduit avec un sentiment juste les notions générales de la vie, ne doivent jamais oubUer que l'être vivant forme un organisme et une individualité. De là il résulte que le physicien et le chimiste peuvent repousser toute idée de causes finales dans les faits qu'ils observent; tandis que le physiologiste est porté à admettre une fina-
318 Dli LA FINALITÉ DANS LES ÉTRRS VIVANTS.
liLé harmonique el préétablie dans le corps organisé dont toutes les actions partielles sont solidaires et génératrices les unes des autres. » Tous ceux qui s'occupent de physiologie générale connaissent ce mot profond de Cl. Bernard : (( La vie est une idée directrice »; le mot serait encore plus énergique et plus juste en disant : la vie est une idée finale.
Ce spectacle d'une finalité immanente que l'homme découvre partout en lui, il le retrouve à tous les degrés de l'ordre vivant. Tout animal, tout être animé, le végétal luimême, possèdent une fin propre. Rien ne vit qu'à la condition de tendre à un but; par contre, tout but implique la présence et l'action delà vie; et ce caractère de finalité, inconnu à l'ordre physique, essentiel en tout ordre vivant, établit une nouvelle et profonde séparation entre ces deux ordres, et conduit, avec les autres caractères nécessaires de l'être, à rattacher la'vie aune causalité propre. Tous ces caractères nécessaires se tiennent d'ailleurs, el mutuellement se supposent. Autonomie vivante, unité vivante, spontanéité vivante, finalité vivante, toutes ces notions primordiales sont solidaires et se résolvent les unes dans les autres. Il n'y a pointde finalité dans l'êlres'il n'est un et spontané, s'il n'est autonome, s'il ne se sépare absolument du vaste milieu physique et des forces invariables qui agitent ce milieu. Entre tous ces caractères, cependant, il y a une hiérarchie ascendante qui va de l'autonomie à l'unité, de ceUe-ci à la spontanéité, de la spontanéité enfin à la finalité. La fin est le couronnement et la raison môme de l'institution vivante; et plus celte institution s'élève, el plus la fin qui la domine apparaît éclatante. C'est le dogme majeur, surtout dans les formes supérieures de la vie.
Aussi n'est-il pas de notion combattue avec plus d'acharnement par la science qui nie toute causalité propre de
la vie. Ces combats, où chaque jour apporte une ardeur croissante, ont prétendu renverser les croyances fondamentales, les vérités premières et les faits généraux d'observation qui jusqu'ici dominaient toute contestation, et formaient comme la substance et le fond de tout ce que nous connaissions de la vie. Ce sont ces affirmations et ces négations de l'idée de fin dans la vie, que nous voudrions sincèrement interroger. Nous nous maintiendrons dans l'ordre physiologique; mais, nous l'avons dit bien souvent, qui ne voit que les vérités établies ou niées dans cet ordre ont leurs vérités analogues et correspondantes dans l'ordre métaphysique et moral. Refuser toute fin aux actes de la vie physiologique, c'est la refuser bientôt à tous les actes de la vie intellectuelle et morale. Toutes ces négations s'entretiennent fatalement; les unes engendrent les autres, et toutes forment ensemble un effroyable cortège qui entraîne nos générations révoltées plus qu'orgueilleuses, et qui ne semblent plus ressentir que l'âpre plaisir de détruire.
La vie, dans son développement et dans sa durée, s'offre sous trois phases distinctes : naissance, croissance, déclin et mort. L'idée de fin se retrouve sous ces trois phases, et préside à l'œuvre vivante qui caractérise chacune d'elles. Nous l'étudierons en chacun de ces aspects. Ainsi comprise^ ' l'idée de fînsehmiteà l'être vivant considéré en lui-même, elle ne dépasse pas l'individu. Mais les êtres vivants forment un ensemble dont le merveilleux et inépuisable spectacle accable l'imagination la plus puissante. Quelle imagination, en effet, aurait pu s'élever à. la prodigieuse fécondité des formes vivantes? Cette innombrable variété des êtres ne cache-t-elle pas aussi une fin qui se dévoile à travers la série vivante et les catégories naturelles des êtres; et cette fin n'est-elle pas la fin suprême des existences cpii couvrent notre globe? La doctrine de l'évolution des êtres répond à
celle interrogalion dernière de la science, et celle doclrine a reçu de nos jours de si fausses inlerprélalions, a élé systématiquement et tellement perverlie, qu'il sera bon d'en préciser le sens et de savoir si elle s'offre comme une révélation destinée à changer toutes nos conceptions de la nature. Nous considérerons donc la fin et dans l'êlre individuel el dans l'ensemble des êtres; nous demanderons à la science ce qu'elle sait dans le premier ordre défaits, el le peu qu'elle conçoit dans le second ordre, qui, plus encore que le premier, dépasse nos vues bornées el courtes.
L'idée finale qui règle la vie ne se rattache pas, comme l'enseignent les systématiques de l'animisme, à un principe distinct de l'organisme superposé à l'organisme, .sorte d'être immatériel dirigeant toutes les fonctions de l'économie avec intelligence et prévision. Celle fausse conception est celle qu'attaquent sans cesse les organiciens matérialistes; ils la qualifient de surnaturelle, de miraculeuse, et ainsi ils croient la renverser, la science n'admettant rien de ce qui est d'ordre surnaturel. Il ne faut pas se lasser de le répéter, cette lutte est engagée contre des fantômes; le langage que l'on prétend réfuter n'est plus, s'il l'a jamais été, celui de la science. Il n'y a pas de principe ainsi superposé à l'organisme vivant; il y a un principe, une cause vivante réalisée à l'infini dans l'organisme, pénétrant jusqu'aux dernières molécules organisées, les animant toutes d'une même essence, d'une même idée créatrice. L'organisme, c'est la cause vivante extériorisée, objectivée; il naît, se développe et agit dans cette cause et par cette cause, comme celle cause s'incarne en son eflel qui est l'organisme lui-même. Telle est la notion vraie; l'idée
finale, attribut essentiel de la cause vivante, pénètre avec elle dans les profondeurs les plus reculées de l'organisme. Aussi chaque organe, chaque partie organique, chaque cellule, ont-ils une finalité imprimée en eux, finahté qui les fait vivre et évoluer en vue du but qu'ils doivent atteindre.
Il en est tellement ainsi que l'on peut détacher de l'organisme, auquel elle appartient, une partie déterminée, un membre par exemple; et transporté sur un autre terrain organique, où il pourra trouver les aliments nécessaires au maintien vital, ce membre se développera comme s'il appartenait encore à sa souche primitive. C'est ainsi que la queue, ou un membre d'un jeune rat, introduit sous la peau d'un rat adulte, s'y développe comme s'il appartenait encore au' jeune animal auquel on l'a enlevé. C'est ainsi encore que la queue de larves de grenouilles détachée du tronc, et maintenue dans l'eau, y vit et se développe comme si elle restait attachée au tronc de la larve, et cela pendant dix jours, c'est-à-dire tant qu'elle trouve à se nourrir des granulations vitellines disposées sous sa peau. C'est ainsi encore que la mort ne frappe pas simultanément tous les éléments d'un organisme; chaque partie, chaque élément meurt successivement, et il en est dont la mort est lente et tardive; telles sont toutes les cellules épithéliales; les ongles, les poils, les cellules d'épithélium vibratile, vivent encore et croissent régulièrement pendant un certain temps, alors que la mort a frappé sans retour l'organisme auquel ces tissusappartenaient. Chaque partie, chaque cellule organique, marche donc à sa fin d'un mouvement propre, spontané, indépendant, lequel cependant reste soumis à la vie du tout, reçoit son impulsion de l'impulsion générale, et sa fin particulière de la fin une et primordiale. Telle est la constitution de l'être vivant, où la
multitude dos éléments constituants s'engendre dans l'unité du tout; spectacle que l'on ne saurait assez admirer, d'une prodigieuse variété se mouvant spontanément dans une unité puissante.
Cette conception de la finalité vivante est essentielle à poser dès le début de cette étude, car elle contient la réfutation vraie de la plupart des objections expérimentales élevées contre cette finalité. Elle nous permet, en effet, de comprendre comment, sous l'action de causes locales hostiles, la finalité de certaines parties peut être troublée et déviée, alors que la finalité générale persiste; et comment ces troubles de la finalité dans certaines parties peuvent retentir sur la finalité du tout et la troubler à son tour. Nous reviendrons, au moment voulu, sur ces déviations particulières de l'idée directrice finale de la vie, déviations dont on a argué pour nier la finalité elle-même.
Un autre caractère de la finalité vivante, c'est celui d'une fatalité relative qui n'est nullement contradictoire avec l'idée de direction et de but. Par cela que cette idée n'est pas attachée à un principe distinct de l'organisme, et le gouvernant par une puissance supérieure, il s'ensuit qu'elle ne saurait refléter les caractères d'intelligence et de prévision qui ne peuvent appartenir qu'à un tel principe. La finalité vivante pénètre et règle dans leur évolution toutes les parties et cellules constituantes de l'être. Ces parties et cellules, tout en tendant à leur fin propre, ne jouissent ni de discernement, ni de volonté; elles possèdent uniquement leur action fonctionnelle et finale, à laquelle elles cèdent aveuglément. Le végétal a sa finalité incarnée en chacune de ses cellules bourgeonnantes; celte finalité se borne au développement delà vie végétative, qui est toute la vie du végétal, vie inconsciente, h tendances obscures, qui ne devient jamais intelligente, ni libre. Or
ranimai supérieur possède, en lui, une finalité que l'on peut appeler végétative, finalité fondamentale de tout ce qui vit, alors même que ce qui vit sent, se meut et pense; car la fonction fondamentale de l'être c'est la nutrition, la vie commune ou végétative. Cette finalité-là demeure fatale à tous les degrés de l'animalité ; fatales sont aussi les fonctions d'absorption et d'intussusception qui instituent la vie nutritive de l'être. L'animal absorbe, incorpore, animalise les matériaux que lui fournit l'absorption ; c'est à l'aide de cette fonction première qu'il se nourrit, se développe, engendre, et même sent et se meut. Mais cette fonction qui fait sa vie, et dont le caractère final est si évident, peut accidentellement la détruire; car fabsorplion peut donner entrée dans le torrent vivant à des éléments nuisibles et destructeurs delà vie. Cela tient à ce que, établie pour la conservation et le développement de la vie, l'absorption reste néanmoins une fonction aveugle, ne jouit ni de discernement, ni de liberté, et opère en présence de toutes matières, les nuisibles comme les utiles. Cette fatalité d'action empêche-t-elle l'absorption d'être une fonction nécessaire, et toute instituée en vue du développement et de la conservation organiques?
C'est que, en effet, la finalité propre à l'organe, à la partie, ou à la cellule, n'est qu'une finalité relative seconde, pour ainsi parler; elle est soumise à la finalité générale de l'être, et celle-ci est tutélaire de la première. La nature a placé l'être vivant dans les conditions générales qui lui sont favorables; c'est dans ces conditions qu'il peut naître et vivre; en dehors, il décline, s'éteint et disparaît. Au sein de ces conditions favorables, et par suite du mouvement incessant qui agite les milieux ambiants, peuvent surgir des conditions hostiles, temporaires, accidentelles, limitées, que l'être vivant doit éviter ou surmon-
ter. Sa vie végétative subit fatalement ces conditions ; mais sa vie de sensibilité les lui fait reconnaître, et sa vie de mouvement lui permet de les éloigner, ou de les fuir. La finalité générale de l'être, celle qui est attachée aux facultés de sensibilité et de mouvement, rejaillit ainsi sur la vie végétative, dirige et maintient cette vie dans les voies qui assurent son action finale. Dans le végétal même, la sensibilité et le mouvement, tout obscurs qu'ils sont, ne sont pas entièrement effacés. Le végétal sent et cherche la lumière, se modifie de façon à s'accommoder aux milieux qui l'entourent. La pure vie végétative est donc associée, en lui, à une sensibilité silencieuse et à une motilité cachée ; elle est donc, jusqu'à un certain point, dominée et conduite par ces puissances, si faibles qu'elles semblent être dans cette vie toute rudimentaire. Parfois même cette sensibilité et cette motilité prennent les apparences qu'elles ne possèdent d'ordinaire et pleinement que chez l'animal; il est des plantes qui paraissent sentir et se mouvou' spontanément.
Il y a plus. La fatalité des actes végétatifs communs est si peu la négation d'une finalité conservatrice de cette vie, que lorsque ces actes ont fourni à des occasions hostiles le moyen de pénétrer jusque dans les profondeurs de la matière organique, ou lorsque ces occasions ont brutalement offensé l'organisme, comme dans tous les chocs trâumatiques, aussitôt une réaction éliminatrice ou réparatrice s'élève au sein même de la vie commune, et tend à ramener l'organisme à ses conditions harmoniques et régulières. Ici apparaît un dogme médical, le plus grand de tous, auquel, depuis Ilippocrate, on donne le nom de nature médicatrice. Nous aurons à en maintenir la réalité contre toutes les objections soulevées contre lui; car, par cela qu'il impliquait une fin attachée à la vie, ce dogme, générateur de toute la médecine, a été l'objet de dénéga-
lions systématiques de la part de ceux qui refusent cette fin, et qui logiquement étaient conduits à considérer toute guérison comme l'œuvre exclusive des forces aveugles de la physique et de la chimie.
En résumé, on peut affirmer le caractère fatal des œuvres de la vie organique et des fonctions partielles, quoique cette vie et ces fondions aient en elles leur raison finale. Cette fatahté n'est pas la même à tous les degrés de l'échelle vivante. Profondément empreinte dans la vie fondamentale et inférieure, elle s'amoindrit à mesure que l'on s'élève dans la vie fonctionnelle, et que l'on aborde la vie de relation. Plus celle-ci se perfectionne et se rapproche" de l'animalité supérieure, et plus le domaine de la fatalité se rétrécit; dans l'homme, cette fatalité se réduit à la plus faible expression, sans s'effacer pourtant. La sensibilité exquise, riche de sens variés, la sûreté de l'instinct, la puissance de l'intelligence, la volonté dans les déterminations, la liberté dans les mouvements, luttent sans cesse, dans les animaux supérieurs et dans l'homme, contre le caractère aveugle et fatal de la vie nutritive; ils la placent dans les conditions d'un milieu favorable, et ainsi celle-ci peut accom.plir son rôle qui est de pourvoir à la conservation, au développement et à la génération de l'être.
Ces caractères généraux de la finalité vivante établis, nous pouvons aborder l'étude de celle-ci à la naissance de l'être, dans le germe fécondé; dans la croissance et dans la conservation de l'être, c'est-à-dire dans l'organisme en évolution et en conflit permanent avec le monde extérieur; et, enfin, dans la période de déclin de l'être et au moment suprême de la mort, période et moment qui semblent être la négation même de la finalité de l'être, en tant que vivant.
Le plus merveilleux spectacle que l'observalion scientifique puisse poursuivre est celui du germe fécondé, et des transformations rapides et successives à la suite desquelles ce germe tourne en un être complet, plus ou moins élevé dans la hiérarchie vivante. Ce spectacle contient en lui, pour qui sait le comprendre, toutes les vérités fondamentales de la biologie; et, en particulier, il offre la plus frappante image d'une finalité, règle toute-puissante de l'être à tous ses degrés d'évolution.
Qu'est, en effet, le germe fécondé ? Une matière protoplasmatique, sous forme cellulaire à peine ébauchée el perceptible, mais tout imprégnée d'une force qui va la transformer. « Un esprit d'ordre anime en secret le monde », a dit Voltaire; un esprit pareil anime le germe, et va en laire sortir un monde vivant. Tous les germes animés sont comparables, ou, pour mieux dire, semblables dans leur forme visible. Rien ne distingue en apparence les germes d'où vont surgir les êtres les plus dissemblables. Le naturaliste le plus exercé aura beau soumettre à tous les moyens d'analyse, aux grossissements les plus puissants du microscope, un germe déterminé, il ne saurait dire ce que renlerme en puissance ce germe, quelle sorte d'esprit s'est incarné en lui, et va le conduire, à tel ou tel développement, à l'acquisition de telle ou telle forme. Tout dépend de l'idée directrice et finale réalisée en ce germe, et cette idée ne tombe pas sous nos sens; elle appartient à ce monde des principes, des substances invisibles qui émettent, soutiennent, gouvernent les substances visibles. La physique et la chimie ne peuvent ni fournir, ni caractériser
celle idée directrice; elles lui obéissent, au contraire, et sont dirigées par elle, mais sans lutte, et sans déroger à aucune des lois qui les régissent, et de façon à établir l'être organisé vivant dans sa substance extérieure, dans son composé cellulaire et moléculaire. « Quand un poulet, dit M. Cl. Bernard, se développe dans un œuf, ce n'est point la formation du corps animal, enlanl que groupement d'éléments chimiques, qui caractérise essentiellement la fonction vitale. Ce groupement ne se fait que par suite des lois qui régissent les propriétés physico-chimiques de la matière. Mais ce qui est essentiellement du domaine de la vie, et ce qui n'appartient ni à la chimie, ni à la physique, ni à rien autre chose, c'est l'idée directrice de cette évolution vitale. Dans tout germe vivant, il y a une idée directrice qui se développe et se manifeste par l'organisation. ?> Ailleurs encore, et dans une pubHcation récente, M. Ci. Bernard rappelle les mêmes vérités : « C'est cette puissance ou propriété évolutive que nous nous bornons à énoncer ici, qui seule constituerait le quid proprium de la vie; car il est clair que cette propriété évolutive de l'ovule, qui produira un mammifère, un oiseau ou un poisson, n'est ni de la physique, ni de la chimie. » Lé mot de propriété est pris ici comme synonyme de puissance ou de force; et pareillement l'idée directrice ou créatrice, M. Cl. Bernard emploie les deux expressions, doit se rapporter à un agent, puissance ou force, dont elle exprime l'action; car une idée n'existe, ne dirige et ne crée rien par elle-même; une idée doit émaner toujours d'un principe actif qui la possède comme attribut et se manifeste par elle.
Voilà donc, condensée dans le germe, la première et la plus éclatante image de la direction et de la finalité dans la vie. Dans ce protoplasme cellulaire est incarnée une
idée finale, si puissanle et si active qu'elle va en tirer tout un être vivant, avec l'ensemble de ses fonctions, avec la forme typique dont il ne pourra sortir durant tout le cours de son existence. L'idée spécifique de l'être éclate au moment de la fécondation de l'ovule, et, à ce moment, individualise cet ovule, le sépare de ses ascendants, en fait un être indépendant, doué de toutes les qualités et fonctions qui vont successivement apparaître en lui. En ce sens, l'idée spécifique et finale précède et fait l'être vivant; avant elle, l'être n'est pas; après elle, il est tout entier, quoique aucune apparence ne puisse le trahir encore. Si, de l'être lui-même, nous passons à ces diverses fonctions, on peut dire pareillement que l'idée fonctionnelle précède l'organe, que la fonction fait l'organe, suivant une énergique expression. Toutes les fonctions, en effet, qui doivent concourir à la vie de l'être, sont annoncées, et comme exprimées par un premier trait, avant que la fonclion réelle soit établie; et ces apparitions fonctionnelles rudimentaires s'opèrent successivement, suivant un ordre établi par l'importance même de la fonction. C'est ainsi que la circulation future se fait deviner, avant tout appareil circulatoire, à l'apparition de quelques globules sanguins; de même pour le système nerveux, dont les rudiments apparaissent épars çà et là, avant d'être reliés en ce tout puissant qui bientôt va dominer et régler toutes les actions de l'économie. Partout l'idée finale et fonctionnelle se manifeste la première, avant que le fonctionnement la réalise, la rende sensible au physiologiste.
Le père Gratry, qui est souvent un grand voyant et comme un illuminé de la science, a exprimé ces vérités en termes saisissants : « La vie veut vivre et elle vivra. Elle arrive où elle tend. Et comment pourrais-je en douter? Ne suis-je point arrivé déjà? Il fut un temps où, dans un monde
obscur, mes yeux ne voyaient pas, mais se formaient pour voir; dans ce monde clos, mes poumons ne respiraient pas, mais se formaient pour respirer; mes membres dans ce monde immobile ne pouvaient remuer, mais s'articulaient peu à peu pour arriver au mouvement; dans ce monde implicite, inconscient, mon cerveau ne- pouvait penser, mais se développait pour la pensée. Tout cela c'était des tendances. Toutes ces tendances ont abouti. Toutes celles qui restent aboutiront. » Ces tendances qui restent, et dont le père Gratry pressent l'accomplissement, sont celles qui s'élèvent du monde visible vers le monde infmi. Sur ce seuil, la science s'arrête, non sans tenter de pénétrer d'un regard le mystère de ces régions éternelles dont notre existence d'un jour sent et invoque les réalités. (( Aujourd'hui, continue l'éloquent oratorien, mes regards et mes aspirations, mes mouvements, ma pensée, tout cela n'est-ce point encore un faisceau de tendances? Ma frêle pensée, pauvre, chercheuse, inquiète et dispersée, tend à se rassembler et à se posséder, et à posséder son objet. Pourquoi donc cette tendance n'aboutirait-elle pas? La soif de la justice n'est-ce pas une tendance aussi? Pourquoi donc serait-elle frustrée? L'amour, le désir, l'espérance, toute la vie de mon cœur, n'est-ce pas la tendance essentielle de mon être? Comment n'aboutirait-elle pas (1)? »
Les fonctions confuses précèdent donc les fonctions achevées; la fonction ne résulte pas de l'organe; elle crée, au contraire, son organe, son instrument approprié. La fonction fait en cela comme la vie, laquelle ne résulte pas de l'organisation, mais crée son organisme, se réalise et se développe en lui et par lui. Certaines conditions extérieures sont nécessaires à l'œuvre créatrice de la fonction
(1) Le P. Gratry, Logique, Introduction.
immanente; si les condilions extérieures sont favorables, la réalisation organique de la fonction sera régulière, conforme au plan préconçu; si elles sont hostiles, l'œuvre voulue déviera ou avortera : l'idée finale sera troublée dans son action évolutive. C'est ainsi qu'en modifiant autour du germe les conditions normales qui doivent aider à son développement, on peut conduire le germe à des formes monstrueuses, faire avorter certains organes, en altérer d'autres plus ou moins profondément. 11 y a même aujourd'hui toute une science de la production expérimentale des monstruosités, science dont M, le professeur Dareste est l'ingénieux créateur.
Cette science et les déviations monstrueuses de la finalité ne sont nullement contraires à la réalité de l'idée directrice; elles accusent uniquement l'influence des conditions ambiantes. Ces condilions modifient, troublent l'évolution typique du germe, comme plus tard elles troubleront l'activité normale de l'organisme. Les monstruosités sont une affection déterminée du germe, comme la maladie est une affection spéciale de l'organisme. La maladie est une sorte de monstruosité temporaire ou permanente de l'organisme achevé. Les conditions extérieures provoquent ces monstruosités, mais seulement alors qu'elles ont vaincu les résistances saines de l'économie, la finalité physiologique inhérente à chaque molécule vivante. La lutte et la défaite affirment ainsi la finalité au lieu d'y contredire. Si les conditions hostiles limitent leur action en un point, c'est sur ce point qu'apparaîtra la déviation de l'idée finale ; le reste de l'organisme que l'occasion hostile n'a pas touché, poursuivra son développement régulier. Cela tient, comme nous l'avons vu, à ce que chaque cellule vivante possède en propre son idée directrice particulière et locale, reflet de l'idée directrice générale, de la
finalité supérieure du tout. La monstruosité, pas plus que la maladie, n'est donc l'erreur ni la négation de la finalité générale de l'être; elle demeure le simple témoignage d'un entraînement partiel, accidentel et funeste, sous l'empire de conditions mauvaises. L'être vivant ne saurait être indifférent aux milieux physiques qui lui fournissent ses moyens d'existence: il succombe ou dévie, si tout, autour de lui, ne l'aide et ne le soutient.
Quelques naturalistes, se refusant à l'évidence, nient la finalité, l'idée directrice el créatrice, en prétendant, tout au rebours, que c'est l'organe qui précède et fait la fonction. 11 n'y ajamais de fonction sans organe, disent-ils; la fonction résulte donc de l'organe, concluent-ils, lui est toute soumise, ne saurait se concevoir en dehors de lui. Il ne faut pas dire, selon eux, que l'oiseau a des ailes pour voler, que l'homme a ses membres organisés pour se tenir debout, des yeux pour voir et des oreilles pour entendre; mais que l'oiseau vole parce qu'il a des ailes, que l'homme marche debout, voit, entend et pense, parce qu'il a ses membres, ses sens, son cerveau disposés de façon à ce qu'il en soit ainsi. L'observation répond le contraire. Nous avons vu dans la vie fœtale des organes apparaître avant que la fonction qui leur est attachée pût s'exécuter. Pourquoi cela? Pourquoi ces poumons alors que l'être ne peut respirer, ces yeux et ces oreilles alors qu'il ne peut ni voir ni entendre? C'est que tout se prépare et s'organise pour ces fonctions qui doivent surgir à un moment donné : l'idée prédéterminée crée peu à peu l'instrument qui lui permettra de réafiser son œuvre.
Quant à cela que la fonction s'accomplit parce qu'un organe approprié en rend l'accomplissement possible, il n'y a rien là de contradictoire avec l'idée de fin. L'oiseau a des ailes pour voler, en même temps qu'il vole parce qu'il a
des ailes; l'homme a un cerveau fait pour la pensée, tout comme la pensée jaillit mystérieusement de son cerveau. Le moyen est approprié au but, voilà tout ce que cela prouve. Que serait l'idée finale, si elle n'engendrait son instrument vivant? Elle se perdrait dans une stérile contemplation d'elle-même, elle avorterait dans l'indéfini. Le but étant que l'oiseau volât et que l'homme pût penser, il fallait que l'oiseau eût ses ailes et que l'homme possédât un sensoriiim commun, centre .cérébral où aboutit toute sensation, d'où émanent toute pensée et toute volonté.
« Quand on observe, dit M. Cl. Bernard, l'évolution ou la création d'un être vivant dans l'œuf, on voit clairement que son organisation est la conséquence d'une loi organogénique] qui préexiste d'après une idée préconçue et qui s'est transmise par traditionorganique d'un êtreàrautre(i). » Cette loi préexistante et formatrice a soulevé des négations qui ont obtenu et obtiennent un crédit dont il y a lieu de s'étonner en un temps où la science recherche les enseignements expérimentaux et positifs, et repousse les hypothèses démenties par les faits. Une idée directrice, une loi organique préexistante, pour expliquer la forme et l'évolution vivantes! A quoi bon, au dire d'une audacieuse science? La chimie suffit à expliquer ces formes typiques et cette évolution de l'être. Au monde inorganique, la chimie simple; au monde organique, une chimie plus compliquée; tout le mystère est là. « Dès que la substance, dit M. Moleschott, a atteint un degré déterminé décomposition, on voit se produire avec la forme organisée, la forme de la vie. » Rostan, qui n'était pas un grand chimiste, mais qui croyait
(1) Cl. Bernard, Problème de la physiologie générale.
la chimie capable de tout, avait déjà écrit : « Les lois physiques qui président aux corps inorganiques diiïèrenl immensément des prétendues propriétés vitales qui président aux corps organisés ; cela tient uniquement à la différence de composition qui sépare ces corps les uns des autres. Si les lois physiques sont plus simples que les lois vitales, c'est que les êtres organiques étant d'une composition plus simple, doivent produire des phénomènes moins compliqués. »
Ainsi donc, un peu plus ou un peu moins de complexité dans la matière, il n'en faut pas davantage pour produire des phénomènes un peu plus ou un peu moins compliqués, c'est-à-dire des phénomènes vitaux ou non ! un phénomène vital, un être vivant, ne sontqu'un phénomène ou un corps plus compliqué qu'un phénomène physique, qu'un simple composé chimique ! naître, sentir, vouloir, raisonner, engendrer, ne sont que des phénomènes physiques plus compliqués que la pesanteur, l'attraction ou l'affinité ! Que tout cela est simple et beau, et surtout conforme aux faits d'observation! C'est la réalisation des prédictions faites par un autre chimiste. M, Lehmann : « Tous les phénomènes propres aux êtres vivants doivent pouvoir s'expliquer par les lois de la physique et de la chimie ; ces lois nous donneront la clef des phénomènes de la vie : aussi, dans un avenir peu éloigné, la physiologie animale sera-t-elle entièrement réduite aux seuls principes de la physique et de la chimie. » Je ne me sens pas le courage de réfuter à cette heure de telles assertions; je me borne à les exposer, et je les répudierai sous la forme synthétique et dernière que leur a donnée un des pontifes de la science allemande : « L'atome, dit M. Bûchner, ou la plus petite partie indivisible et fondamentale de la matière, est le Dieu auquel toute existence, la plus infime et la plus relevée, est redevable de l'être. » En
invoquant ce Dieu inconnu, et en établissant celte genèse des choses et des êtres, M. Biicliner a voulu être profond et éloquent; c'est un inspiré de la science qui se déclare positive !
Revenons cependant à l'observation : elle cadre mal avec toutes ces assertions tranchantes. Quelle que soit la complexité des éléments accumulés, la matière organisée ne naîtra jamais au milieu de ces éléments, si ceux-ci sont inorganiques. Je n'ai pas à rappeler ici la longue suite d'expériences par lesquelles M. Pasteur a prouvé au moude scientifique que la génération spontanée n'existait pas. Il n'y a plus, pour s'attacher à ce dogme ruiné, que ceux qui le soutiennent de parti pris, pour les besoins d'un faux système, et contre tous les enseignements sérieux de la science. Jusqu'ici, d'ailleurs, la génération dite spontanée a toujours exigé, comme condition nécessaire, l'existence préalable de matières albuminoïdes. Or tout composé de ce genre suppose l'existence préalable d'êtres organisés. Ceux-ci sont, jusqu'à présent, les seuls générateurs connus des matières albuminoïdes; ces substances, encore mal définies, jouissent peut-être d'une organisation rudimentairc, car elles sont riches en granulations amorphes; là serait la raison probable ^qui fait que la chimie demeure impuissante à les reproduire. La génération spontanée ne surgirait ainsi qu'au sein de matières ayant possédé ou possédant la vie ; elle supposerait la vie comme condition antérieure ; elle ne saurait donc expliquer la vie première.
A cela, les ardents ou plutôt les irréfléchis de la science répondent que, si la génération spontanée n'est pas encore dans le domaine des réalités démontrées, il est des faits acquis, autrefois repoussés comme impossibles, qui se rapprochent singulièrement des faits de génération spontanée : telle est la production chimique des produits orga-
niques, des principes immédiats de la matière organisée. On a longtemps considéré ces principes immédiats comme l'œuvre exclusive de l'activité vivante; on admettait pour eux une chimie vivante, suivant l'expression de Broussai^^, chimie supérieure à celle de nos laboratoires, et que la main de l'homme ne pouvait imiter. Aujourd'hui celte prétendue chimie vivante est devenue la chimie ordinaire; et la synthèse chimique, méthode qui a pour initiateur un de nos plus éminents savants, M. Berthelot, crée à volonté, dans les creusets et les cornues, la plupart des principes immédiats que la matière organisée renferme : aldéhydes, éthers, corps gras, taurine, urée, glycocoUe, acides organiques, et tant d'autres que l'on sait produire ou que l'on apprendra à produire.
Ces conquêtes de la science sont loin d'avoir la signification qu'on voudrait leur attribuer; elles ne gagnent en rien, sur le terrain delà vie; car les principes immédiats sont do purs produits chimiques et ne possèdent aucun des attributs caractéristiques de la vie. Ils ne sont ni organisés ni organisables, ne trahissent aucune forme organique; ceux qui ont une forme déterminée sont uniquement crislallisables. Ces principes, même contenus dans l'organisme, n'y sont vivants à aucun degré. Ce sont des produits d'altération, d'oxydation, de décomposition, de restitution de la matière organisée; ce n'est pas la malière organisée elle-même. Lorsque celle-ci est peu à peu usée, qu'elle prépare son retour au monde inorganique, elle abandonne la for me organisée, quoique, pour un temps encore, elle soit enveloppée de tissus et d'humeurs vivants ; elle est l'inorganique contenu et voilé momentanément dans l'organique, mais destiné à une séparation prochaine et définitive. Par conséquent, ce n'est plus là de la matière organisée, et sa production par les seules forces chimiques n'est nullement congénère ou
voisine d'une génération vivante, si infime que soit celleci. Il n'y a pas à conclure de l'une à l'autre, pas plus qu'il n'y a à conclure de l'ordre physico-chimique à l'ordre vivant. Un principe immédiat n'est ni un organe, ni un rudiment d'organe, ni un être, ni un élément de l'être; il ne possède aucune forme vivante, et, dans la vie, la forme qui reste est plus essentielle que la matière qui passe. C'est ce que reconnaît l'auteur de la Synthèse chimique; il ne se laisse pas entraîner à ce passage de la matière à la forme, à cette substitution de la chimie à la vie : « Jamais chimiste, dit M. Berthelot, ne prétendra former dans son laboratoire une feuille, un fruit, un muscle, un organe. Ce sont là des questions qui relèvent de la physiologie. Mais la chimie a le droit de prétendre à former les principes immédiats. »
Ce dernier droit, il faut le céder sans réserve ; le physiologiste n'a rien à en retenir. Si la chimie n'est pas destinée à reproduire le liquide alimentaire de toute matière organisée, l'albumine et l'albuminose, c'est, comme nous le disions, parce que ce liquide offre déjà une organisation rudimentaire, ainsi que le font présumer les granulations qu'il renferme, et qui semblent une de ses parties constituantes. Si, au contraire, l'albumine n'est à aucun degré organisée, si elle est un simple liquide composé, un principe immédiat vrai, il n'y a pas à douter qu'un jour la chimie ne la crée de toutes pièces, et qu'elle ne puisse ainsi offrir à l'organisme cet élément premier que le règne vivant peut seul jusqu'ici produire. Si ce jour arrive, la chimie deviendra la grande nourricière de tout le règne animal, et les conditions de la vie commune seront transformées.
Toutefois la science ne semble pas marcher dans cette voie; de plus en plus elle tend à concéder aux matières albuminoïdes une obscure organisation; dans ce cas, la
chimie demeurerait impuissante, et l'homme continuerait, pour se nourrir, à cultiver des végétaux et à élever du bétail.
Les enseignements les plus décisifs des faits ne pouvaient réussir, auprès de ceux qui ne veulent dans la vie ni cause ni but propres, à leur faire abandonner la pensée de rapporter aux seules forces physiques l'apparition de la vie au sein de la nature inorganique. C'est une nécessité pour les ennemis de tout l'ordre organique. S'ils délaissent ce point de départ, s'ils ne s'y attachent pas invinciblement, tout croule autour d'eux, et l'ordre vivant surgit dans son autonomie et dans sa finalité.
Aussi toute l'école transformiste affîrme-t-elle que les apparitions premières de la vie se sont faites spontanément, au sein des flots, dans les profondeurs de la mer, sous la forme indécise de masses protoplasmatiques sans nucléus; là aucun ancêtre, aucune matière organique préexistante ; rien que l'eau minéralisée, et les forces physiques, l'affinité, l'électricité, la chaleur. A un moment indéterminé se manifeste l'action lente et incommensurable du temps, tout comme si le temps était un agent d'action et possédait une puissance propre et créatrice. Sous son action incompréhensible, le temps féconde la profondeur des flots, et donne à l'affinité chimique ou à la chaleur une vertu inconnue et qu'elles ne devaient plus retrouver. Alors s'engendrent ces protoplasmes informes; et cette génération n'est pas un fait médiocre et indifférent : c'est d'elle que va sortir l'infinie variété des êtres vivants. La succession de ces êtres, sortis du temps et de la matière proloplasmatique, conduira du plus humble végétal jusqu'à celui que
l'on appelait le roi de la création, jusqu'à l'homme, forme dernière et probablement momentanée, obtenue par transformation graduelle des formes primitives, confuses, produits aveugles, ne reflétant aucun dessein supérieur, aucun but idéal et prédéterminé.
Ces protoplasmes sans noyaux, origine prétendue des êtres, ont reçu de la science moderne qui les a imaginés le nom de mowèm. Quand un nom spécial est donné à un fait imaginaire, le fait acquiert une apparente réalité, et les esprits habiles ou bien disposés l'imposent ou le subissent. Ces monères sont supposées ensuite acquérir un épaississement central, un nucléus ; on leur donne un nom nouveau, amœbes; ces monères à noyaux font un pas de plus vers l'animalité, elles se segmentent et s'agglomèrent, et on les appelle synamœbes ; celles-ci se creusent d'une cavité unique avec une seule ouverture, on leur trouve le nom de gastrœades ; ensnile, deux ouvertures apparaissent, anus et bouche; puis des sexes différents; puis une masse nerveuse; et ainsi l'on arrive à constituer une image fictive de l'animalité inférieure, qui conduit aux types inférieurs de l'animalité supérieure; ceux-ci atteints, on arrive sans gêne aux représentants élevés de l'animalité, et d'eux enfin à l'homme.
Yeut-on voir avec quelle aisance tout cet édifice se bâtit? Il n'y a qu'à lire ce passage de Darwin :
« L'homme, dit-il, descend d'un quadrupède velu, ayant une queue et des oreilles pointues, vraisemblablement grimpeur en ses habitudes, et appartenant au vieux continent. Celte créature, si un naturaUste avait pu en examiner la structure, eût été classée parmi les quadrumanes, aussi sûrement que l'aurait été l'ancêtre commun, et encore plus ancien, des singes du vieux et du nouveau monde. Les quadrumanes et tous les mammifères supérieurs déri-
vent probablement d'un marsupial ancien, et celui-ci, par une longue filière de formes variées, soit d'une espèce de reptile, soit d'un animal amphibie, lequel à son tour a pour souche un poisson. Dans les brumes du passé, nous pouvons voir distinctement {distinctement!) que l'ancêtre de tous les vertébrés a dû être un animal aquatique, à branchies, réunissant les deux sexes dans le même individu, et chez lequel les organes principaux, tels que le cerveau et le cœur, n'étaient développés que d'une manière imparfaite. Cet animal a dû, semble-t-il, se rapprocher des larves de nos ascidiacés marins plus que de toute autre forme connue (i). »
Il Je n'ai pas le dessein de reprendre la réfutation si souvent et si bien faite du transformisme. A quoi bon, d'ailleurs, et pourquoi cet effort inutile? Cette réfutation, on ne veut pas l'entendre. Aujourd'hui on est transformiste quand même : on l'est par nécessité, parce qu'il faut une conception de l'ordre vivant qui supprime toute idée de création, de direction, de finalité. Lamarck et Darwin répondent à ces nécessités doctrinales, et c'est ce qui fait leur fortune. Je signalerai, cependant, ce que la première assertion, fondement de toute cette genèse organique, oiï're de vain et de contraire aux enseignements de la science. Cette première assertion n'est pas une hypothèse que rien ne prouve ; c'est pire que cela; c'est une contre-vérité absolue. Rien, en elîet, n'autorise à considérer comme possible la génération spontanée d'une masse protoplasmatique; et celle-ci . complaisamment admise, rien ne permet d'imaginer sa transformation ultérieure.
Reportons-nous, en effet, à ces époques où nul être vivant n'avait encore paru, où nul germe ne flottait dans l'air, où nulle matière organique, nul débris d'organisation
fi) Darwin, Ihe Descent of man, and sélection in relalion lo sex.
détruite, n'étaient disséminés sur la surface du globe, ou perdus dans les profondeurs de la mer ou du sol. Partout la matière inorganique pure, et, pour l'animer, les seules forces physico-chimiques, la pesanteur et l'affinité, la lumière et l'électricité, la chaleur et le mouvement. Ces conditions étaient simples, et ces milieux, où tous les éléments de la vie manquaient, étaient inaltérables. Sous quelle incitation, sous quelle puissance nouvelle de tels milieux auraient-ils enfanté une matière organisée, et jouissant de toutes les facultés et propriétés de la vie? Les forces physiques sont immuables; ce qu'elles étaient il y a quelques milliers de siècles, elles le sont aujourd'hui, et elles le seront après d'autres milliers de siècles : scientifiquement, elles ont l'infini derrière elles et devant elles, et cet infini les laisse identiques à elles-mêmes, ne perdant et n'acquérant rien. Gomment imaginer que, dans cet ordre physique ainsi constitué, puisse surgir, sans cause nouvelle, l'ordre vivant? On invoque l'action lente du temps ; ce n'est là qu'un vain assemblage de mots; car les actions lentes, comme les actions rapides, supposent un agent, et le temps n'est pas un agent. Cette action lente est donc une chimère; et une dissolution saline, si elle demeure à l'abri de tout germe organique, restera dissolution pure, et n'engendrera aucun protoplasme, quelle que soit la durée des temps.
Mais, dit-on, à ces époques antérieures à toute vie, les conditions de notre globe étaient différentes de celles que nous observons. La chaleur et l'électricité le pénétraient avec une intensité que nous ne connaissons plus, et l'affinité chimique avait une énergie créatrice qu'elle a perdue. Ce sont là encore des mots vides de toute réalité; car, précisément, la vie ne peut apparaître que dans des conditions moyennes de chaleur et d'électricité, telles que
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celles qui régnent aujourd'hui ou que nous pouvons reproduire dans nos laboratoires. Les chaleurs intenses et les surcharges électriques détruisent la matière organisée; et quant aux affinités chimiques, leur action d'hier est celle d'aujourd'hui; elles sont immuables, et nous pouvons par l'expérimentation faire appel à toute leur énergie; or celle-ci n'a jamais créé le plus infime organisme. La science moderne est riche en moyens expérimentaux; elle a réalisé les températures les plus élevées, les courants électriques les plus formidables; à leur aide elle a fabriqué, par synthèse, les pierres précieuses, les roches, les cristallisations que seule notre terre en feu avait pu jusqu'ici produire ; mais une forme vitale quelconque demeure audessus de toutes nos entreprises.
Les protoplasmes originels, si commodément admis comme point de départ du monde organique, demeurent donc une vision antiscientifique : et pourtant, tout ce qu'on en a immédiatement déduit est encore moins sérieux et me paraît comme une longue suite de futilités, car ce sont des hypothèses auxquelles je cherche en vain une raison expérimentale ou théorique quelconque. Sur quoi, en effet, appuyer ces transformations successives des monères : celles-ci acquérant un noyau central, celles-là se segmentant et s' agglomérant, celles-ci gagnant une cavité et une ouverture, les autres deux ouvertures? Comment expliquer l'apparition des sexes, celle d'une circulation active, celle du système nerveux, celle des sens, celle enfin de toutes les fonctions et de tous les organes de l'animal achevé? Dans ce peuple primitif de monères, habitant le fond des mers, il n'y a ni habitude, ni besoin, ni concurrence vitale, ni sélection naturelle ou sexuelle, ni transmission héréditaire pour expliquer, même par les artifices les plus impuissants, toutes les transformations
m DE LA FINALITÉ DANS LES ÊTRES VIVANTS.
qui ont conduit la moncre, de son obtuse et informe existence, à une existence perleclionnée. Cette monère n'a rien à faire avec tous ces mots, qui ne sauraient trouver d'application que dans l'animalité supérieure. La concurrence vitale et la sélection ne feront jamais qu'une monère acquière une cavité qui lui manque, s'enrichisse de deux ouvertures, d'un canal contractile où les humeurs circulent, d'un système nerveux qui lui permelle de sentir, La monère est condamnée à rester dans sa forme rudimentaire ; elle est privée de toute impulsion ou sensation qui puisse aboutir à une modification de structure, à une acquisition d'organe. Que l'on essaye de concevoir comment un cire vivant a pu acquérir l'organe et le sens de la vision, même à l'état le plus rudimentaire, alors qu'avant cet être aucun être n'avait vu, et que la lumière et la vision étaient inconnues dans tout le monde organique. On dit que l'œil est venu par transformation successive opérée au bout d'un nerf qui, placé sous l'épiderme, s'est trouvé, un beau jour, doué de quelque obscure sensibilité à la lumière. Cette sensibilité spéciale s'est transmise par hérédité, toujours sur ce même bout nerveux, s'est perfectionnée; l'épiderme au-devant du nerf s'est éclairci; les couches optiques se sont dessinées dans l'encéphale; peu à peu l'œil est né. Et ainsi s'est constitué l'organe le plus délicat, le plus savamment construit, le plus idéalement géométrique que l'on puisse contempler! Point d'idée finale dans cette construction, point de plan préconçu; .une suite de transformations qui, quoique toutes fatales, ont cependant abouti à ce dessein achevé, à cet instrument admirable, et si infiniment varié, suivant les diverses espèces animales! Et tout cela est accepté comme vraisemblable et conforme à l'expérience! Ah! combien la simple parole de Newton, sur ce sujet, repose l'esprit et le soulage de toutes ces
fictions grossières : « Celui qui a fait l'œil a-t-il pu ne pas l onnaître les lois de l'optique? »
Tel est donc le point de départ du transformisme : un enchaînement d'impossibilités; génération impossible d'un protoplasme primitif, au sein d'une nature tout entière inorganique; transformation impossible de ces protoplasmes, à supposer qu'il leur eût été permis de naître. Et c'est au nom de ces impossibilités qu'une science qui se prétend tout expérimentale et positive, veut imposer une genèse complète des êtres organisés, et supprimer de celte genèse toute idée directrice et finale!
I Quelques savtints affectent une logique plus rigoureuse que celle du transformisme, et un attachement plus réel aux. dogmes de la philosophie positive. Ils déclarent abandonner toute théorie de l'origine des êtres organisés, et se bornent à étudier la genèse de l'être vivant dans les conditions où elle s'accomplit actuellement. Le mystère qu'ils ont devant eux n'est pas diminué par l'abstention qu'ils professent. Déterminés à repousser toute idée directrice et finale, il leur faut expliquer comment le germe va se développer en un organisme complet; comment des germes en tout comparables, vont néanmoins fournir, selon les parents qui les émettent, des organismes dissemblables.
Pour expliquer ces faits, les physiologistes du positivisme ont admis une propriété spéciale de la matière organique, propriété dite de naissance, ou natalité. Cette propriété entre en jeu dans le germe, et donne naissance au développement embryonnaire. N'est-ce pas là se payer de mots, et déguiser les difficultés d'un problème insoluble sous une locution qui me paraît dépourvue de tout sens?
3f-i DE LA FINALITÉ DANS LES ÊTRES VIVANTS.
Que peut signifier, en effet, une propriété de naissance? Un vieil adage le dit : proprietas seqiiilur esse. Il faut que l'être soit avant qu'il jouisse d'aucune propriété. Comment donc imaginer une propriété pour naître, puisqu'il faut que l'être soit né avant toute propriété? Si le germe possède une prétendue propriété de naître, c'est qu'il est déjà né; il faut exister pour avoir une propriété quelconque, et nulle propriété ne donne l'être. Une propriété de naissance est donc une pure logomachie, et la donner pour une explication, ce n'est guère respecter les esprits auxquels on s'adresse.
Quant à la question de savoir pourquoi un germe fécond ou fécondé, qui est tout un être en puissance, va se développer ici de telle façon et là de telle autre, fournir telle ou telle espèce animale, quoique rien ne dislingue physiquement ces germes les uns des autres, la réponse est livrée, dit-on, par l'action des milieux, par les réactions chimiques qui se succèdent. Ces réactions chimiques, dont les éléments sont empruntés aux milieux ambiants, se commandent les unes les autres, de manière à ce que de leur travail successif résulte l'organisation progressive de l'être. La division et la multiplication de la cellule germinative, l'apparition des noyaux, les traces rudimentaires des grands systèmes organiques, l'institution graduelle des appareils fonctionnels, la forme typique de l'être, tout cela se suit, se commande, est l'effet direct d'une longue suite d'opérations chimi([ues, d'échanges moléculaires. Toutes ces cellules et tous les tissus qu'elles forment jouissent, par leur organisation même, de propriétés spéciales dites vitales; et c'est sous l'inQuence de ces propriétés et des dispositions qu'elles impriment à la matière, que s'établit la direction spéciale de tous les actes chimiques en voie d'accomplissement. Il n'est nul besoin d'invoquer, pour
expliquer les résultats obtenus, une idée directrice et finale. Il n'est pas nécessaire de sortir du monde et des forces physiques; la matière suffit à tout. Ces explications se distinguent à peine des assertions du chimisme exclusif que nous avons déjà exposées.
Si l'on veut se convaincre par une seule série de faits, combien la direction du développement idiosyncrasiqae et spécifique de l'être vivant se soustrait à la direction pure de la chimie, quoique l'action chimique intervienne nécessairement dans toute constitution organique, il n'y a qu'à considérer l'ensemble des phénomènes héréditaires. Je ne sache pas qu'il existe de démonstration plus saisissante que celle que fournit l'hérédité relativement à la prédétermination dans les êtres vivants. N'est-elle pas, en effet, la preuve vivante d'une incarnation causale dans le germe, et telle que la cause directrice et finale y possède, dès l'origine, tous les attributs essentiels, toutes les particularités typiques sous lesquels elle se développera durant toute la durée de l'être? Ces attributs et ces particularités se rattachent souvent si étroitement à la vie des ascendants directs et indirects, qu'ils semblent se transmettre comme se transmettrait une idée, une tradition, dont le souvenir serait variable suivant les cas, ou toujours présent, ou reparaissant à intervalles parfois très-éloignés.
Comment imaginer la transmission des caractères propres, organiques et intellectuels de l'individu, si l'on n'admet que les conditions physiques et chimiques comme causes de celte transmission? Voilà, par exemple, une famille dont les enfants reproduisent, les uns la physionomie et le caractère moral de la mère, les autres la physionomie et le caractère moral du père; d'autres, entîn, s'éloigneront des types maternel et patei-nel, et auront une physionomie propre, un ensemble de quaUtés personnelles qui ne seront
pas un reflet, une transmission des qualités des ascendants. Comment expliquer ces faits et ces variétés? Les conditions de terrain ont été identiques, les résultats sont profondément dissemblables. Tout demeure inexplicable et presque contradictoire si l'on ne veut invoquer que les échanges moléculaires de la matière organique. Pourquoi et comment cet enfant, vivant du sang de sa mère durant neuf mois, acquérant dans le sein maternel tout son développement organique, va-t-il reproduire les traits et le tempérament de son père, dont le sang lui est en réalité étranger, dont il n'a reçu qu'une animation fugitive, se traduisant par l'intussusception d'une cellule microscopique? Qu'a à faire la chimie dans ce merveilleux phénomène? El la même mère enfantera de même d'autres enfants dont les caractères seront tout autres et peut-être étrangers à tous ceux qui appartiennent au père comme à elle-même; et néanmoins tous ces enfants ont vécu du même sang, se sont constitués des mêmes principes immédiats, ont trouvé dans leur vie première les mêmes conditions organiques !
Mais il y a à invoquer des faits plus surprenants, et bien propres à confondre l'esprit si on les médite. Ces enfants, qui semblent ne retenir aucun des caractères de leurs ascendants directs, qui semblent étrangers à leur père et à leur mère, rappelleront parfois, et d'une manière frappante, leurs ascendants éloignés ou leurs collatéraux, et ces ressemblances, néanmoins, leur sont transmises par leurs générateurs, lesquels ne les possèdent pas eux-mêmes. Ainsi on peut transmettre des qualités que l'on n'a pas, qui du moins ne se trahissent en vous par aucun signe visible, mais qui sont latentes en vous, que vous possédez en puissance, qui sommeillent sous vos qualités propres; vous ne transmettrez pas celles-ci qui ont leur représentation orga-
nique et malérielle, et vous transmettrez celles-là que nulle disposition saisissable ne représente. Quels mystères! et, quoique mystères, combien ils éclairent la genèse de l'être, combien ils montrent que tout se produit sous l'influence d'une idée directrice et finale, qui se transmet comme se transmettent les agents immatériels, l'unité pure et active, qui, à un moment donné, se réalise et engendre sa représentation vivante !
Il n'y a pas que les faits d'hérédité directe et d'atavisme physiologiques : il y a la série non moins féconde de l'hérédité et de l'atavisme pathologiques. Que dire de ces maladies diatliésiques que le père ou la mère transmettent, à leurs enfants, et qui souvent n'éclatent qu'à une époque avancée de la vie de l'individu, alors que depuis longtemps la vie individuelle est distincte de celle des parents, et qu'une longue suite [de transformations chimiques a complètement elFacé et renouvelé toute la substance organique que l'enfant avait pu recevoir d'eux. Voilà un homme qui arrive sur le déclin de la vie; il a passé par les fortunes et les situations les plus diverses, et souvent celles-ci ont été à l'opposé de celles de ses parents; et cependant, à un moment donné, et souvent au même âge, il tombera affecté du même mal, de la même lésion que son père ou que sa •mère. Et néanmoins que retient-il d'eux? Que garde-t-il de son père, par exemple? Plus rien certainement, rien de matériel, mais quelque chose d'invisible et de puissant, qui opère avec une activité invincible, qui provoque avec une assurance fatale cette lésion redoutable; ce quelque chose, c'est toujours la cause directrice et finale incarnée dans le germe. Et souvent ce n'est même pas la maladie du père et de la mère que le fils reproduit. Non, ceux-ci sont sains; ils ont prolongé leur vie sans rien trahir de la maladie qui doit affecter leur enfant; celui-ci reproduit la maladie qui
a affecté les aïeux ou simplement quelques collatéraux. On transmet donc à sa descendance des maladies que l'on n'a pas; les parents inscrivent dans les germes qu'ils émettent et fécondeni, des idées et comme des souvenirs pathologiques qui se feront jour chez les petils-fils ou arrièrepetits-fils.
Dans cet ordre de faits, il faut encore noter celui-ci comme l'un des plus surprenants : de toutes ces maladies, qu'elles proviennent des ascendants directs, ou qu'ayant touché les générations antérieures, elles soient transmises par une génération saine, celles qui passeront le plus sûrement, le plus fatalement aux enfants ou petits-enfants, ce sont précisément les maladies dites sans matière, celles où l'altération organique est insaisissable, celles qui par leur forme intermittente, leur mode d'apparition, l'intégrité apparente de la substance, sembleraient devoir se dérober plus aisément que d'autres à de telles transmissions, et se perdre à travers toutes les transformations de la matière organique. Telles sont les maladies connues sous le nom de névroses, et, en particulier, Thyslérie, l'épilepsie, la folie sous toutes ses formes. Ici la transmission est presque fatale; et, au contraire, les maladies à lésions, les affections tuberculeuses et cancéreuses, par exemple, s'éteignent souvent dans les familles et se perdent dans le renouvellement des organismes que les générations successives amènent. Que peut dire la chimie en face de ces faits, et ne semblent-ils pas témoigner que plus l'élément matériel s'efface dans ces transmissions, plus l'idée directrice et finale y prédomine, et plus enfin elles sont assurées?
Je ne puis songer à fouiller jusqu'au fondée champ des hérédités, si fertile en démonstrations de grandes vérités biologiques : je ne le quitterai pas sans rappeler un dernier trait encore plus étrange que les autres, et qui nous mon-
trera jusqu'où peut pénétrer l'idée directrice et finale imprimée dans le geime.
Qui ne sait que, chez les animaux domestiques, la première imprégnation et la première portée laissent dans l'organisme maternel une impression qui fait que ce n'est plus seulement la mère qui transmet à son petit ses qualités de race et de caractère, mais que aussi le petit communique à sa mère les qualités et le caractère de race qu'il a reçus du père? La mère est ainsi modifiée par son produit, et cette modification ne s'effacera plus, mais se transmettra aux produits ultérieurs, alors même que ces produits reconnaîtront une paternité différente. L'action du premier père, à travers et par la mère, indue sur l'action du second père. Les exemples ne manquent pas : une jument saiUie par un âne et engendrant un métis, plus tard, saillie par un cheval pur sang, donnera naissance à un poulin abâtardi, dont les oreilles pourront rappeler celles de l'âne qui avait approché d'abord la jument. De même si la jument a été fécondée par un zèbre, de la fécondation de cette même jument par un cheval pourra naître un produit zébré. Une chienne de race, accouplée avec un chien de race différente, ne donnera plus des produits purs, si elle est unie ensuite avec un chien de même race qu'elle; les petits seront abâtardis et rappelleront souvent le premier père.
De tels faits s'observent dans l'espèce humaine. Une veuve qui a eu des enfants d'un premier mari, pourra avoir d'un second mariage des enfants qui rappelleront les traits, la physionomie, les qualités morales du mari défunt. Celte imprégnation peul aller plus loin encore : elle peut transmettre à la femme les maladies dont est atteint le mari; et cette transmission se fait non par contagion, par inoculation directe du mari à la femme, mais par la conception d'un enfant qui reçoit du père une impression pathologique,
et qui transmet ensuite à sa mère cette impression reçue.
Que tous ces faits sont profonds! Et comment invoquer, vis-à-vis d'eux, les simples propriétés physiques de la matière, l'action des affinités chimiques et des échanges moléculaires? Comment celte jument ou cette chienne reçoiventelles cette imprégnation première qui ne les abandonnera plus, et qui se transmettra à un second produit, lequel se rattachera au premier père sans cependant en avoir rien reçu? Chimiquement, moléculairement, la mère est restée la même; elle est toujours de sa race, et elle ne garde matériellement rien du premier générateur qui l'a approchée ; et elle donnera des traits et des qualités qui lui étaient étrangers, et que rien de visible ne Iraduit en elle! C'est que celte transmission n'a rien de matériel, rien qui tombe sous nos sens; c'est la transmission d'une idée directrice, et celle-ci pénètre dans les profondeurs de l'organisation, peut s'y associer à une idée antérieure et étrangère, sans que nul indice vienne trahir cette association, celle modification de ridée directrice première par l'idée directrice seconde. Voilà le fait vrai, la réalité toute nue. Irons-nous repousser celte réalité sous le prétexte qu'elle est idéale, qu'elle estinaccessibleànos moyens d'invesligationphysique, qu'elle échappe à nos analyses les plus délicates de la matière? Mais qui nous donne le droit de limiter les réalités aux seules réalités physiques? Et pourquoi, lorsque l'obser- .vation nous met en regard de phénomènes et de causes autres que les phénomènes et causes physiques et chimiques, ne nous rendons-nous pas à ses enseignements? Qui nous autorise à repousser l'observation, et à refuser les causes dont nous voyons les effets? Voyons-nous mieux les causes physiques, l'affinité, l'attraction, la chaleur, que nous ne voyons la cause vivante et ses modes essentiels, l'unité, la spontanéité, la finalité vivante?
L'idée directrice et finale, réalisée dans le germe fécondé, y conduit une œuvre suprême, ]}ien digne de fixer un instant notre attention, et qui offre comme le résumé et la conclusion de tous les modes de l'activité vivante. Cette œuvre, nous pouvons l'exprimer d'un mot : l'acquisition nécessaire de la forme typique et spécifique léguée par les ancêtres. Le germe fécondé, en elTet, n'incarne pas en lui une idée directrice vague, incertaine, variable dans ses déterminations essentielles, mais une idée fixe, précise, qui conduira l'être vivant à une forme prédéterminée, celle des ancêtres, qui sera aussi celle des descendants. A chacune de ces idées fixes correspond donc une longue suite, un vaste ensemble d'êtres vivants, tous semblables entre eux quant à leurs caractères fondamentaux et permanents, variables seulement quant à leurs qualités accessoires et transitoires, et chacun de ces ensennbles forme ce que l'on a appelé, dans l'ordre vivant, une espèce. L'espèce embrasse et relie en un tout une succession illimitée d'individus; elle est un véritable être synthétique, et sa puissance 'domine en souveraine dans les régions de la vie. « Les espèces sont les seuls êtres de la nature « , dit Btiffon : « Les individus sont les ombres dont l'espèce est le corps », dit encore ce grand naturaliste. Et Cuvier, s'exprimant en un langage moins élevé, mais plus précis, dit que « l'espèce est la réunion des individus descendus l'un de l'autre ou de parents communs, et de ceux qui leur ressemblent autant qu'ils se ressemblent entre eux ».
Telle est donc l'une des fonctions majeures de l'idée directrice et finale : elle crée non-seulement des organes
et un organisme, mais un organisme doué d'un type propre, dont il ne peut dévier que dans de très-étroites limites, et auquel il est invariablement ramené, lorsque la déviation s'est accrue dans les proportions extrêmes qu'elle peut acquérir, et que les conditions sous lesquelles elle a été obtenue viennent à s'affaiblir ou à disparaître. Les types même les plus voisins ne se fondent pas les uns dans les autres, ne s'unissent pas pour créer un type intermédiaire et durable. On peut créer des variétés, c'està-dire des races; on ne crée pas un type vrai, c'esl-à-dire une espèce. C'est là, je le répète, la fonction majeure et synthétique de l'idée finale, c'est aussi l'une des plus fortes preuves de sa réalité. Si chaque êti-e vivant a son type marqué et invariable dans un germe qui lui-même n'offre aucun type spécial appréciable, si tous ces types de l'être sont irréductibles, s'ils ne peuvent découler les uns des autres et dériver d'une forme première et commune sous la seule influence des agents et des milieux physiques, c'est que ces types, et l'idée créatrice qui les détermine, expriment vraiment la loi souveraine de l'être, loi voulue par une puissance immanente et dont les desseins infinis nous accablent.
C'est le sentiment de ces vérités qui a suscité, depuis Darwin, la guerre, aussi étrange qu'acharnée, entreprise par les partisans des doctrines transformistes contre la notion de l'espèce. On a accumulé les critiques contre la définition de l'espèce, et cela avec d'autant plus d'aisance et de succès apparent que l'espèce, comme toutes les notions fondamentales et simples, est malaisée à définir rigoureusement. Mais si la définition est difficile, la chose est si claire que tout le monde la comprend, comme tout le monde entend ce que c'est que la vie et la maladie, quoique l'une et l'autre soient non moins difficiles à définir scientifique-
ment. « Nulle définition de l'espèce, dit M, Emile Blanchard, n'a pu satisfaire tous les naturalistes, répète M. Darwin. Rien n'est plus réel, seulement il convient d'ajouter que sur aucun sujet l'entente ne s'établit d'une manière aussi complète entre les auteurs. Personne sans doute ne sait dire à quels signes généraux on distingue les espèces, et néanmoins, instruit par l'observation et l'expérience, le classificateur demeure convaincu avec Linné, que « le semblable engendre toujours son semblable », — avec Cuvier, que l'espèce est représentée par les êtres « nés les uns des autres ou de parents communs, et de ceux qui leur ressemblent autant qu'ils se ressemblent entre eux » , — avec la plupart des investigateurs, que l'espèce est assurée par la fécondité qui se perpétue, enfin qu'elle est une forme organique primitive. Depuis beaucoup plus d'un siècle, des centaines de zoologistes et de botanistes, disséminés dans toutes les villes du monde où la science est plus ou moins en honneur, travaillent h cet édifice colossal qu'on a nommé l'inventaire de la nature : sans exception, ils se conforment au plan que Linné a tracé. Par un phénomène dont l'explication nous manque, des partisans de l'idée de transformations illimitées, pris du goût de faire connaître de nouveaux types, les décrivent absolument comme les autres naturalistes; dans la circonstance, l'idée est mise en réserve. Ceux qui s'en tiennent à des formules peuvent croire que tout est vague; au contraire, ceux qui s'instruisent par une pratique indispensable sont également saisis par l'évidence des faits; un pareil concert ne s'établit pas sans fondement solide (1). » .
Ces remarques de l'éminent naturaliste reflètent un bon sens et des clartés que nulle subtilité sophistique ne saurait
(1) Em. Blanchard, l'Origine des êtres.
obscurcir. Les vérités majeures ont celte invincible éloquence qui fait qu'elles dominent ceux-là même qui croient les repousser. On élève la voix pour nier, et les derniers retentissements de celte voix ont à peine cessé que l'on agit et que l'on parle comme si l'on avait affirmé le fait nié. Qui pourrait traiter de l'ensemble des êtres vivants sans les distinguer et les classer en genres, en familles, en espèces? Qui ne raisonne à leur sujet tout comme si la permanence et la fixité des espèces avérées étaient des faits incontestables? Il en est ainsi, que l'on relève de Guvier ou que l'on suive Darwin. Si la notion d'espèce disparaissait, la plus inextricable confusion se substituerait à l'une des plus admirables constructions de l'esprit et du travail de l'homme.
La création des variétés et des races par l'action des milieux et par tous les procédés de sélection artificielle, est devenue le point de départ d'un système absolu de transformisme, fondé sur la négation même de l'espèce. Nous avons dit, dans un travail sur les Luîtes actuelles de laphilosophie et de la science, ce qu'était la variabilité des espèces, et comment elle restait soumise à l'unité et à la fixité du type spécifique. Cette variabilité se réduit à des modifications dans la taille, la couleur des téguments et des poils, l'accroissement ou le raccourcissement exagérés de certaines parties du squelette, l'acquisition de certaines dégénérations, de véritables monstruosités soigneusement entretenues par les conditions du régime, la sélection artificielle et la transmission héréditaire par sélection sexuelle. Les races sont, suivant la parole de Buffon, comme des touches accessoires de l'espèce, propagées par la génération et maintenues constantes dans des conditions, déterminées. Les races ne sont donc rien par elles-mêmes; elles ne sont pas un type primitif, un exemplaire vrai et durable d'une idée
DE LA FINALITÉ DANS LES ÊTRES VIVANTS. 35b
directrice et finale, particulière et comme éternelle ; elles sont des accidents, et comme l'accident elles passent. Aussi, dès que les conditions exceptionnelles de milieu et de sélection qui ont engendré la race s'effacent, la race disparaît; abandonnée à elle-même, au type primitif de l'espèce, de l'idée prédéterminée et spécifique.
Ce retour des types déviés au type des ancêtres est une des lois les plus saisissantes de la biologie; elle joue un grand rôle dans le maintien des espèces, et je montrerai son importance dans la biologie et la pathologie humaines. Sans cette loi souveraine, l'humanité aurait probablement disparu, étouffée sous les transmissions morbides et les monstruosités. Mais le pouvoir inaliénable de l'idée finale, créatrice de l'espèce, subsiste à travers toutes les altérations, toutes les dégénérations; elle arrive à réintégrer l'espèce, ou à maintenir ses caractères inaltérables à travers les variations les plus étendues. On peut donc appliquer aux races ces fortes paroles de Buffon : « Elles ne sont que des possessions usurpées pour un temps sur la nature, mais qu'elle a chargé la main sûre des siècles de lui rendre. » Celte main sûre des siècles est conduite par la loi du retour au type primitif; et ce sont ces usurpations d'un jour, au profit e au moyen desquelles on prétendrait détruire l'œuvre la plus éminente et l'ordonnance majestueuse de la nature ! La science s'étonnera, un jour, de la faveur conquise au milieu de nos générations parles conceptions aventureuses de Darwin, et toute la science de détail de ce célèbre naturaliste nesauvera pasdu naufrage l'accumulation d'hypothèses auxquelles son nom restera attaché. Mais, si la justice de l'avenir est sûre, les entraînements du présent sont grands, et nous ne dissimulons pas que ce roman de la nature ne domine aujourd'hui bien des intelligences, et n'y altère le goût et le sens du vrai. Nous serions trop orgueilleux de
notre siècle, s'il ne subissait ainsi certains et profonds égarements.
La tendance irrésistible à une forme spécifique et prédéterminée est-elle un fait qui n'appartienne qu'à l'ordre vivant, le seul où apparaissent dos germes, et a-t-elle la signification que nous lui attribuons, témoigne-t-elle d'une idée directrice et finale réalisée dans l'ovule fécondé? N'y a-t-il pas des faits empruntés h l'ordre inorganique, dépourvus par conséquent de toute finalité spéciale, et qui dénotent une tendance invincible de la matière à une forme spécifique et invariable, tout comme les êtres organisés sortis de l'évolution du germe? Les phénomènes de cristallisation ont paru fournir une réponse affirmative à ces interrogations inattendues. M. le professeur Gavarret (i) pose la question en ces termes : « Celte tendance à la réalisation d'une forme déterminée a-t-elle bien toute l'importance que lui attribue l'école vilaliste ; ne se manifeste-t-elle pas même dans certains phénomènes du monde inorganique? Nous savons que dans une dissolution saline placée dans des conditions convenables de repos et d'évaporation lente et régulière, les molécules d'un même sel s'agrègent suivant un plan déterminé, de façon cà reproduire fatalement un cristal de forme parfaitement définie et toujours la même. Nous ne voulons pas insister sur ces faits, ni sur les phénomènes si nombreux d'affinité élective ; mais nous pensons qu'ils sont de nature à faire réfléchir. y> Ces lignes indiquent une disposition marquée à considérer les phénomènes de cristallisation comme analogues à l'acquisition de la forme typique chez les êtres vivants. Toutefois l'auteur garde une. certaine réserve à l'égard d'une assimilation positive et entière. Ces l'éserves sont mises de côté par ceux dont l'éducation scicn-
flj Gavarret, les Phénomènes physiques de la vie.
tifique est moins sévère, et l'esprit plus aventureux et plus ardent.
Ceux-là, décidés à lever toutebarrière qui sépare le monde organique de l'inorganique, déclarent que les phénomènes de cristallisation trahissent déjà les effets d'une sorte d'affinité vitale; ils insistent particulièrement sur les faits de réparation des cristaux altérés dans leurs formes, et qui, plongés dans une dissolution de même nature, réparent d'abord les lésions qu'ils ont subies, et se multiplient ensuite en proportion des éléments contenus dans la dissolution. N'y a-t-il pas, disent-ils, une simihtude vraie entre ces réparations et celles que l'on observe à la suite des lésions subies par un organisme vivant; et de même la fixité delà forme des' cristaux n'est-elle pas exactement comparable à la fixité de forme des espèces, toutes les deux surgissant au sein d'une matière amorphe, ici une dissolution saline, là une matière albuminoïde? N'y a-t-il pas une naissance pour le cristal comme pour l'être organisé, de même que pour tous les deux il y a forme prédéterminée et réparation spontanée? Le cristal serait donc la première forme delà vie; le protoplasme et les organismes qui en dérivent ne sont qu'une forme vitale plus compliquée et en voie de perfectionnement. Le cristal acquiert sa forme sans l'intervention d'une idée finale pénétrant la dissolution saline au fond de laquelle il se dépose; il est un pur produit des forces physico-chimiques de la matière. Pourquoi l'être vivant n'acquerrait-il pas sa forme sous l'action de ces mêmes forces, et aurait-il besoin d'incarner en lui un principe directeur et final? Accorder au cristal, comme à l'être vivant, un principe spécial, directeur et formateur, serait se payer de mots. On n'en anéantirait pas moins ainsi la finalité propre de l'être ; car il est évident qu'il n'y a pas de finalité vraie dans le cristal, qui n'est ni un être ni un in-
dividu ; que rien en lui ne dépasse les lois de la matière, et ne conduit à une causalité supérieure et distincte de celle qui régit l'ordre inorganique.
Exposer de telles opinions, c'est, à mon sens, une façon presque suffisante de les réfuter. Est-il, en effet, besoin de beaucoup insister pour montrer sur quelles analogies superficielles et chancelantes reposent toutes ces assertions, que je suis surpris de voir soutenir par des savants d'un mérite distingué? Je sais cependant, et depuis longtemps, avec quelle facilité on se laisse aller aux plus vaines hypothèses, alors qu'elles semblent favoriser certaines idées systématiques qui visent à l'ensemble des choses, et devant lesquelles il faut que plient tous les faits particuliers. Oui, l'acquisition de la forme chez le cristal n'est en rien comparable à l'acquisition de la forme dans l'être organisé. Dans le premier cas, et ce point est capital, il n'y a pas évolution, acquisition graduelle, création progressive de la forme typique définitive : non; cette forme existe complète, parfaite, dès l'origine, dès la première apparition du cristal, alors qu'il est microscopique et encore invisible à l'œil. Cette forme peut croître par juxtaposition de cristaux, mais quelque accrue qu'elle soit, elle demeure absolument semblable à elle-même dans toutlecours de son accroissement. Les types ne relèvent aucunement d'autres types préexistants dans les corps simples dont est formé le composé cristallisable. Chaque composé, chaque sel a sa forme cristalline propre, qui ne rappelle pas les formes cristallines des corps simples formateurs du composé. Rien ne rappelle ici l'action des ascendants et les lois de l'héritage; chaque type est aussi indépendant qu'invariable. Le cristal en partie brisé se répare, mais de la même façon qu'il s'est formé; les cristaux subsistants servent d'appel, de centre de cristallisation; de sorte que la partie détruite se rétablit par
juxtaposition, comme se formerait un nouveau dépôt cristallin. La réparation du cristal n'amène donc pas, comme celle de l'être vivant, une modification plus ou moins notable de forme et de structure; elle n'est jamais imparfaite et relative; elle est jetée dans le moule absolu du cristal primitif. Certes tous ces phénomènes sont admirables ; ils peuvent nous faire supposer que des lois géométriques gouvernent tout le monde physique, les atomes de la matière, les vibrations de l'éther, comme la marche des astres. Mais cette géométrie subhme, qu'a-t-elle à faire avec l'acquisition de la forme spécifique de l'être vivant? Il semble même que celui-ci soit institué pour être la négation, ou
^ pour mieux dire, pour être en dehors de cette infinie géor métrie, pour limiter en quelque sorte cette infinité, et montrer qu'elle n'est pas tout.
1^ Piien, en effet, ne procède géométriquement dans le germe, ne s'y opère comme dans le cristal apparaissant.
Il Dans le germe, il n'y a pas visiblement, matériellement réaHsée,la forme spécifique et future de l'être. Pden dans cette matière amorphe et granuleuse, rien dans ces premières cellules, rien même dans les premiers rudiments d'organes ne ^décèle la forme qui doit devenir le revêtement visible et la caractéristique de l'être vivant. Ilya donc - là une création progressive de la forme spécifique, et c'est cette création qui est la vie, qui fait l'être, qui révèle l'idée créatrice et finale. Voilà le fait vrai, et il est tout à l'opposé de ce qui se passe dans la cristallisation. Pour que l'organisation et la cristallisation fussent grossièrement compa-
Irables, il faudrait en revenir à la vieille hypothèse de l'emboîtement des germes, et des organismes préformés. L'organisme serait, en petit, tout contenu dans le germe; si notre vue était assez puissante, nous devrions trouver dans l'ovule fécondé Porganisme complet, pourvu de tous ses
appareils et organes, et de sa forme définitive. Cet organisme en miniature n'aurait plus qu'à grandir de façon à paraître avec tous ses contours et son type spécifique. Le microscope a anéanti ces idées chimériques. Il nous a fait assister d'instant en instant à la génération de l'instrumentation organique et de la forme typique de l'être ; il nous a montré par quelle succession de formes inférieures l'organisme s'élevait aux formes supérieures, à son type complet et définitif : et ce spectacle est à lui seul une réfutation vivante et magistrale des procédés de cristallisation appliqués à la formation de l'être.
Cette réfutation, tout la développe et la complète. Dans le cristal, l'accroissement se fait par juxtaposition, par mouvement extérieur; dans l'être vivant, par intussusception, par mouvement interne; la réparation s'opère de même, ici par le dehors, là par le dedans. Le cristal ne dévie jamais; dès que le corps dissous ou en fusion se cristallise, l'opération se fait invariable et mathématique : les conditions extérieures peuvent empêcher une cristallisation ; elles ne feront pas qu'un cristal change, sur un point, ses arêtes géométriques. Il en est tout autrement pour l'être vivant; celui-ci est susceptible de dévier. Il a d'abord ses déviations naturelles qui sont ses variétés, et qui peuvent aller jusqu'à la formation des races; il a, en outre, ses déviations pathologiques qui peuvent aller jusqu'à la monstruosité. Il n'y a pas de cristallisation monstrueuse, comme il y a des générations vivantes monstrueuses. La déviation du but implique le butlui-même ; ne jamais dévier implique l'absence d'une spontanéité vraie et d'un but poursuivi, ou la présence d'un être infini et parfait qui jamais n'hésite, ne se trouble, et marche à son but avec sa toute-puissance.
Enfin le cristal, tant que les conditions de milieu ne viennent pas détruire l'agrégation matérielle qui le consti-
tue, demeure immobile et comme éternel clans sa forme; il est l'image de l'inaltérable et du fixe. L'être vivant, emporté dans un mouvement incessant de composition et de décomposition, croît, arrive à son apogée; décline et se dissout, impuissant à conserver l'état acquis, à demeurer, l'instant d'après ce qu'il était l'instant d'avant. Sa forme, qui est cependant la partie essentielle et la plus durable de son être, se modifie durant tout le temps qu'elle dure; elle change, passe et disparaît; et c'est la génération laborieuse et changeante d'une telle forme que l'on voudrait comparer à l'acquisition tranquille et permanente de la forme cristallisée ! N'est-ce pas le comble de l'abus en fait de comparaisons, et peut-on contester que ce ne soit là une tentative indigne de la science sérieuse?
En fin de compte, tous ces efforts contre la vérité n'aboutissent qu'à un résultat, celui de mettre en un relief plus saisissant la réalité d'une tendance finale attachée à toute vie. Nous venons de la voir dans le germe; il nous reste à la poursuivre dans l'être achevé, dans l'être malade, et jusque dans ce domaine où elle ne semble pas attendue, la mort.
Je ne sais par quelle aberration quelques physiologistes, ayant consenti à admettre une idée directrice et finale dans le germe, ont déclaré l'œuvre directrice accomplie aussitôt que le germe est devenu un organisme achevé, et ont refusé à l'organisme cette finalité qu'ils avaient acceptée avant qu'il eût acquis sa forme définitive. L'être vivant s'organiserait, en quelque sorte, sous d'autres forces et avec un autre but que les forces elle but assignés à son maintien et à sa conservation; ou, pour mieux dire, les forces et le
but qui ont donné l'impulsion première à la vie s'évanouiraient aussitôt que la vie serait organiquement constituée, et l'idée directrice, effacée au scindes profondeurs vivantes qu'elle animait, ne présiderait plus aux échanges moléculaires, au mouvement de composition et de décomposition qui forment le tourbillon incessant et mobile de la vie. Ces physiologistes comparent volontiers l'organisme à une horloge montée, à une machine savante que l'on met en mouvement par une impulsion première, et qui fournit son cours jusqu'à épuisement de l'impulsion reçue. « L'horloger qui fait une montre, disait Trousseau dans l'un de ses discours à l'Académie de médecine (1), le mécanicien qui fabrique une locomotive, donnent des organes à la matière brute ; ils l'animent ensuite par un ressort ou par la vapeur. Sous l'influence de ces forces, les organes entrent en jeu, et une fois la machine montée et la locomotive chauffée, ces instruments peuvent marcher sans l'intervention de l'intelligence qui les a organisés. Et de même pour les êtres organisés, l'intelligence suprême qui les a créés a combiné les organes de manière à leur donner des fonctions léléologiques; cette intelligence n'a besoin d'intervenir que par l'agencement et l'adaptation de ces organes; ceux-ci, une fois adaptés convenablement, fonctionnent en vertu même de leur arrangement et d'une manière en quelque sorte fatale; il n'est plus besoin alors de l'intervention d'une intelligence supérieure et créatrice qui les guide. Leur mouvement, leur vie, sont la conséquence forcée de leur mode d'organisation. » Tout cela se résume en ces mots : l'organisation, au début de la vie, se fait sous une action créatrice et directrice, laquelle disparaît lorsque l'organisation est instituée. La vie est d'abord un principe, elle
(l) TronsseoiVi, Discussion sur le perchlorure de fer, Bull, de l'Acad. de méd. (1859-60, t. XXV, p. 743.)
devient ensuite un résultat; comme si l'organisation ne s'engendrait pas d'heure en heure, d'instant en instant, était jamais une œuvre achevée, et non une œuvre toujours renaissante!
Avant Trousseau, Rostan, qui affectionnait ces notions superficielles et mécacinistes de la vie, et qui croyait avoir inventé une doctrine médicale sous le nom ô^organicisme, Rostan s'exprimait ainsi : « Dès le premier instant de la conception, l'embryon reçoit, avec son organisation, la nécessité de son évolution ultérieure. L'horloge, une fois montée, parcourt ses phases pendant un temps déterminé, huit, quinze jours, un mois, suivant sa disposition organique, c'est-à-dire suivant l'arrangement de ses ressorts, n n'est pas besoin d'admettre un nisus fonnatmis, une vis insita. Le Tout-Puissant, en créant l'homme, lui a donné l'impulsion. C'est l'horloger qui a construit Fhorloge, et en le montant lui a donné le pouvoir de parcourir des phases successives, pendant un temps plus ou moins long. Mais ce pouvoir n'est autre que celui du mécanisme. Ce n'est pas une propriété à part, une qualité surajoutée, c'est la machine montée. » Quelle physiologie! Elle serait peut-être bonne à enseigner dans les écoles primaires, mais dans une faculté de médecine!
• En regard de cette vie assimilée à une horloge montée par un horloger qui s'enfuit aussitôt après, je placerai la vie telle que la conçoiiM. Cl. Bernard, vie qui reste, durant tout son cours, l'expression visible d'une même force créatrice, d'une même idée fmale : « Pendant toute sa durée, dit cet éminent physiologiste, l'être vivant reste sous l'influence de cette même force vitale créatrice, et la mort arrive lorsqu'elle ne peut plus se réaliser. Ici, comme partout, tout dérive de l'idée qu'elle seule crée et dirige; les moyens de manifestation physico-chimiques sont communs
à tous les phénomènes de la nature, et restent confondus pêle-mêle, comme les caractères de l'alphabet, dans une boîte où une force va les chercher pour exprimer les pensées ou les mécanismes les plus divers. C'est toujours cette même idée vitale qui conserve l'être, en reconstituant les parties vivantes désorganisées par l'exercice ou détruites par les accidents et par les maladies (1). »
J'aime à citer M. Cl. Bernard lorsqu'il est fidèle à ces principes de vraie et vivante physiologie. « Cette puissance créatrice ou organisatrice, dit-il ailleurs (2), n'existe pas seulement au début de la vie dans l'œuf, l'embryon ou le fœliis; elle poursuit son œuvre chez l'adulte, en présidant aux manifestations des phénomènes vitaux, car c'est elle qui entretient par la nutrition et renouvelle d'une manière incessante la matière et les propriétés des éléments organiques de la matière vivante. La nutrition n'est donc rien autre chose que cette puissance génératrice continuée et s'affaiblissant de plus en plus. » La vie est une génération continue : cette notion est autrement profonde et réelle que celle qui la compare à une horloge si bien montée qu'on la suppose. La vie est la réalisation incessante d'une idée directrice et finale permanente; elle dure par la même action qui la fait naître.
La finalité vivante s'offre soijs un autre aspect qui n'est pas moins fécond en enseignements, car il sert de fondement au plus noble des arts, l'art de guérir. Elle ne se montre pas seulement, en effet, comme force créatrice directrice et conservatrice de l'espèce et de l'organisme, mais encore comme force réparatrice et médicatrice. C'est ce que les anciens ont appelé la nature médicatrice; et par Là ils n'entendaient pas admettre une nouvelle nature ou
(I ) Bernard, InlroducUon d l'étude de la médecine expérimentale. Pari?, 1865. (2) Bernard, le Problème de la physiologie générale.
ii DE LA FINALITÉ DANS LES ÊTRES VIVANTS. 365
force entrant avec la maladie dans l'organisme, pour lutter contre celle-ci; non, ils voulaient dire que la même nature Q,ouverne l'organisme dans l'état de santé comme dans l'état de maladie. Si dans l'état de santé elle conserve et résiste aux influences nuisibles, dans l'état de maladie elle lutte contre le mal ; elle répare et guérit. C'est ce que Chomel, fidèle aux grandes traditions médicales, reconnaissait en ces termes : « Il existe dans l'homme une force intérieure qui préside à tous les phénomènes de la vie, dans ses périodes successives, lutte sans cesse contre les lois physiques et chimiques, reçoit l'impression des agents délétères, réagit contre eux, développe par conséquent les symptômes des maladies, en détermine la marche et en opère la solution par un mécanisme également incompréhensible. »
Je n'ai pas à montrer ici l'importance et l'étendue du dogme de la nature médicatrice dans la science de l'homme malade; je dirai seulement que formulé par Ilippocrate (i) en termes nets et concis, i la nature est le médecin des maladies », ce dogme reste comme l'un des fondements de la médecine et de l'art. La médecine naturiste est la médecine traditionnelle; tous les grands abservateurs et tous les grands praticiens se sont inchnés devant elle, en ont eu le culte et la ferveur. Je plains le médecin qui, à mesure qu'il observe et qu'il médite, ne sent pas croître en son esprit l'intehigence de la finalité médicatrice, ne saisit pas plus distinctement son influence et sa part dans la solution heureuse des maladies, n'a pas appris à la solliciter, à provoquer ses œuvres, à aider à ses efforts. La médecine des arcanes et des spécifiques s'efface de jour en jour; mieux comprise, elle rentre dans les médications naturelles, dans celles qui
(1) llippocrale, Œuvres complètes, Ir.vl. E. Lillré.
s'appuient sur la nature médicatrice. Et ce naturisme n'est en rien la déchéance et l'abandon de l'art; il en est la lumière; il ne l'affaiblit pas, il le fortifie et le guide.
Cependant la force médicatrice a rencontré ses détracteurs. Ceux qui refusent dans la vie toute idée directrice et finale ne pouvaient accepter, dans la maladie, cette même idée, sous le nom de foi ce médicatrice. La logique les contraignait à une négation nouvelle. Cette négation ils l'ont produite, et pour la justifier, ils ont invoqué tous les fails où la nature semble employer son activité à se détruire, à se nuire à elle-même du moins. Je ne puis trouver un meilleur exposé de ces objections que celui qu'a tracé M. Littré, qui, au nom du positivisme, nie la force médicatrice ainsi que toute idée finale de l'être :
« A côté de l'horreur pour le vide, dit cet éminent écrivain, il faut mettre (car je veux me tenir dans le domaine de la biologie) la force médicatrice attribuée à l'économie vivante. C'est un autre exemple de cette erreur qui fait outrepasser à l'esprit les données de l'expérience. Admettre que les lésions pathologiques sont réparées intentionnellement, c'est changer le caractère de l'observation pure. Quelques mots vont le démontrer. Ce qui favorisa l'illusion et l'entretint dans ces derniers temps, c'est qu'en effet il s'exécute dans le corps malade des travaux de réparation compliqués. Un os est rompu; bientôt un liquide s'épanche, se solidifie peu à peu, et réunit Jes deux fragments, un canal médullaire se creuse dans la substance de nouvelle formation, et à la longue la soudure est complète.
» Maintenant, tournons la médaille et voyons-en le revers. Un serpent à venin subtil enfonce ses crochets dans la chair; comme il n'y a de danger que si la substance malfaisante et absorbée et entre dans la circulation, que faut-il faire? Détruire le venin dans la partie blessée, et pour cela, nous
qui n'avons que des ressources bornées, nous y portons le feu ou un caustique chimique. Au contraire, que fait la nature? Elle se hâte de pomper le poison comme elle pomperait une matière salutaire et bientôt éclatent les accidents redoutables qui amènent la mort. Quand du fluide de petite vérole est inoculé, au lieu de le circonscrire et de l'éliminer, elle l'introduit dans l'économie, et, comme un de ces animaux ombrageux, qui, effarouchés, se lancent au hasard dans toutes les directions pour échapper aux apparences du péril, elle s'agite sous l'impression de l'agent délétère, bouleverse l'économie et compromet la peau, les intestins, les voies aériennes, le cerveau, en proie qu'elle est à un ennemi qu'elle n'aurait pas dû recevoir... En présence de ces faits tellement palpables, il a fallu une singulière préoccupation d'esprit pour laisser dans l'ombre tout un côté de la question, et ne pas^ voir, avec la nature bienfaisante, la nature malfaisante, c'est-à-dire uniquement des propriétés en action (i). »
La réfutation détaillée de toutes les erreurs contenues dans ces lignes dépasserait la mesure et nous entraînerait sur le champ de la médecine pure que nous ne pouvons guère aborder ici; il nous suffira de les combattre dans leurs principes. Les objections au nom desquelles M. Littré repousse la notion de force médicatrice, se résument dans ce fait que cette force posséderait une action intentionnelle ; suivant les expressions de M. Littré, les lésions pathologiques sont réparées intentionnellement, et c'est une pareille intention qu'il ne saurait accepter. Nous avons montré précédemment que l'idée directrice et finale de la vie n'offrait nullement ce caractère intentionnel, ni celui de prévoyance, ni celui d'intelligence. L'idée directrice et finale, particulièrement empreinte dans la vie végéta-
(1 ) Lillré, la Science au point de vue philosophique.
live et commune, à l'clal physiologique comme à l'état pathologique, a pour caractère la fatalité. Toutes les actions réparatrices et médicatrices, lesquelles sont plus spécialement dévolues à la vie commune, conservent cette marque qui est à l'opposé d'une prétendue intelligence que la clinique repousse. Et cependant, nous l'avons aussi démontré, finalité et fatalité n'impliquent nullement des faits contradictoires. Car le fait, en apparence fatal, est dominé par l'idée qui l'emploie et le dirige. Nous avons vu comment l'absorption qui est la fonction mère, la fonction conservatrice par excellence, celle qui fournit à la vie les moyens de marcher à ses fins, peut donner accès aux agents nuisibles dans le sein de l'organisme; elle ne perd pas pour cela le caractère conservateur; ce n'est pas elle qui est nuisible, ce sont les milieux dans lesquels elle est transportée, et qui au lieu d'être l'un des miheux favorables en vue desquels elle a été instituée, et en dehors desquels l'être ne saurait vivre, sont devenus des milieux hostiles. 11 n'y a pas plus à accuser l'absorption d'accueillir un venin funeste, qu'il n'y a à accuser nos tissus de ce que la chute d'un corps les écrase, ou que l'instrument tranchant les divise. L'absorption, au lieu de les repousser, absorbe les produits délétères qui s'offrent à elle, comme nos tissus cèdent sous les agents vulnérants, au lieu de leur résister victorieusement. Toutes nos fonctions organiques sont instituées pour un fonctionnement prévu mais fatal ; elles ne peuvent pas ne pas agir dans le sens fonctionnel qui leur est dévolu; sans cela elles n'atteindraient pas à leur but, et l'organisme péricliterait. Dans quels cas l'absorption peut-elle être mise impunément en regard de poisons ou d'autres agents nuisibles? Dans les cas seulement où elle a perdu son activité, ses pouvoirs toujours on éveil; et ces cas surviennent alors que l'organisme csl
frappé jusque dans ses profondeurs vivantes, atteint jusqu'à la racine même de la vie. Quand l'absorption se refuse à agir, l'organisme touche à la mort.
Toutefois, quelle preuve de la fmaîité conservatrice persistante après que l'absorption a donné entrée aux venins et aux virus, que celle que fournissent les réactions médicatrices qui vont surgir! Le virus varioleux dont parle M. Littré, qui a pénétré dans l'organisme, et y a suscité l'effrayante prolifération, marque des agents virulents qui ont trouvé un terrain propice, ce virus varioleux bouleverse l'économie ; mais en même temps il devient l'occasion d'un mouvement médicateur, régulier, méthodique, qui aboutit à l'élimination du virus reçu ou engendré, et la guérison est obtenue. Qu'est-ce qui détermine cette guérison? Ce ne sont pas nos remèdes, nos spécifiques, nous n'en possédons pas, et je ne crains pas de le dire, nous n'en posséderons jamais; c'est la nature médicatrice seule qui opère; nous ne pouvons que la seconder. Parfois elle est impuissante, et le malade succombe dans les efforts qui l'épuisent; ces cas malheureux ne sauraient enlever le caractère médicateur de la réaction éliminatrice du virus, ni affaiblir le sens qu'emportent les guérisons naturelles de la variole. Et une nouvelle preuve inattendue de la fmaîité conservatrice, preuve apportée par la plupart des maladies contagieuses, et par la variole en particulier, c'est qu'une fois que l'organisme a subi l'une de ces maladies, il devient indemne vis-à-vis d'elle pour l'avenir. L'absorption pourra impunément introduire le virus varioleux, l'économie résistera à l'impression que produit ce virus, et une tolérance heureuse s'en suivra. Le virus introduit sera silencieusement éliminé, sans ces bouleversements qu'il avait une première fois provoqués. L'économie se souvient en ses obscures profondeurs de l'impression mor-
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bide déjà ressentie; si elle l'oublie, ce qui arrive parfois, la maladie contagieuse peut réci Jiver, la variole reparaître une seconde, une troisième fois. Mais ces cas sont exceptionnels; le souvenir et la résistance conservatrice qui le suit sont la règle.
M. Littré veut que l'on voie « avec la nature bienfaisante, la nature malfaisante, c'est-à-dire uniquement des propriétés en action » ; ces mots sont encore plus erronés que vagues. Il y a une nature vivante qui tend à une fin, et douée des moyens d'y atteindre; faut-il l'appeler pour cela une nature bienfaisante? Non, car ce mot suppose un fait intentionnel qui manque absolument ici. Cette nature va à sa fin par les lois qui l'ont instituée, et dont elle est l'incarnation presque aveugle; il n'y arien là de bienfaisant; il y a un principe qui se réalise, se développe et ne se tourne pas contre lui-même. Quant à la nature malfaisante, c'est ici un mot vide de sens, ou contraire à la vérité des choses; il n'y a pas de nature malfaisante, c'est-à-dire instituée contre sa fin. La nature peut rencontrer des conditions hostiles, se trouver plongée dans un milieu mauvais pour elle ; ces conditions et ce milieu peuvent l'affecter d'une façon défavorable, et la faire dévier du chemin où elle doit marcher; cela ne constitue pas une nature malfaisante, mais une nature troublée, affectée; et l'affection suscite bientôt un mouvement en sens inverse, une réaction qui tend à ramener la nature aux voies salutaires qu'elle a quittées.
Il n'y a donc pas uniquement des propriétés en action. Une propriété ne marche pas à une fin; à bien dire, une propriété n'agit pas, ne possède pas en elle un principe propre d'action. Une propriété n'est pas une force, ne saurait constituer ni un être, ni une substance; et l'être et la substance existent. Une propriété est un mode passif de l'être, que tel ou tel mouvement, telle ou telle circonstance,
mettent en évidence, mais en dehors de laquelle l'être peut être conçu dans son principe et dans sa fin. Si l'on réduisait la vie à l'idée étroite et fausse de propriété de la matière, on ne saurait rien ni de son activité propre et constituante, ni de son évolution et de sa fin. On ne connaîtrait de la vie qu'une phénoménalité incomplète, mal interprétée, et qu'aucune cause ou substance ne soutiendrait. On n'obtiendrait pas même ainsi une image fugitive de la vie; on aboutirait tout au plus à une collection de faits épars, de phénomènes disséminés ou juxtaposés sans règle, qu'aucun lien, qu'aucune réalité ne relieraient en un tout substantiel.
Les maladies aiguës, celles que l'on contracte accidentellement, qui nous viennent le plus ordinairement du dehors, qui apparaissent brusquement, évoluent rapidement, et disparaissent sans rien laisser d'elles-mêmes, ces maladies offrent une si saisissante image de la force médicatrice que les sophismes n'ont guère pu l'observer. Tous les médecins doués de quelque génie d'observation ont systématisé la théorie de ces maladies sur ce grand fait de leur guérison naturelle. Mais, dans les maladies chroniques, le spectacle est bien différent. Les maladies chroniques nous viennent de nous : transmises le plus souvent par l'hérédité, ou lentement acquises, elles font partie de notre constitution; elles sont héréditaires et constitutionnelles; elles ont des moments de silence apparent, ou se manifestent par poussées plus ou moins intenses, mais entrées en nous, elles ne nous quittent plus; elles ne tendent pas d'elles-mêmes à la guérison, et celle-ci n'estjamais entière; le germe de la maladie chronique subsiste toujours en ceux qu'elle a pénétrés. Dans ces cas, où trouver le caractère de finalité que tout orga-
nisine vivant possède, el qu'il doit manifester par une tendance mcdicatrice ou réparatrice, chaque fois que la maladie vient le troubler? Dans la maladie chronique l'aiTection, c'est-à-dire le mal absolu, semble régner en maître; la réaction, c'est-à-dire la lutte contre le mal, est tardive, faible et impuissante; parfois même elle semble faire absolument défaut. Que devient la finalité conservatrice à travers ces désordres que l'organisme semble développer spontanément, qu'il tire de son propre sein et sans provocation manifeste, et au milieu desquels il succombe épuisé? La nature ici n'est-elle pas malfaisante, comme le voulait M. Littré?
L'objection, ainsi présentée, se trouve limitée à ce côté de la pathologie où se concentrent les espèces chroniques, les diathèses sous leurs formes si variées; mais ce côté est large, le plus large de tous, le plus menaçant et le plus mystérieux, et l'objection porte profondément. On y répond mal en montrant que, jusque dans les maladies chroniques, la réaction médicatrice tente son œuvre et trouve ses moments. Ces tentatives sont vaines, et parfois même plus nuisibles qu'utiles : à quoi sert la réaction qui tourmente et épuise un tuberculeux? Elles peuvent manquer : où sont les tentatives de réaction chez le malade affecté de cancer? Nulle part, en vérité; la conquête du mal est lente, silencieuse, mais sûre. Dans l'ensemble des maladies chroniques la destruction progressive est fatale, et engendrée par l'organisme lui-même; c'est vraiment lui qui se détruit, qui entre et court dans les voies funestes où il va périr.
Ces contradictions cliniques, si fréquentes, si faciles à opposer au dogme nécessaire de la nature médicatrice, et auxquelles aucune réponse satisfaisante n'a été jusqu'ici donnée, m'ont longtemps troublé, sinon ébranlé. Je me sentais mal assuré sur ce point spécial de la science de l'homme, quoique non incertain sur la vérité générale dont
ces faits particuliers semblaient offrir la négation. La contradiction cependant n'est qu'apparente, et aujourd'hui je me crois à même de la résoudre sans hésitation. La réponse est dans ce fait que la maladie chronique n'est pas, comme la maladie aiguë, une maladie purement individuelle; elle ne s'épuise pas sur la personne qu'elle frappe; pour l'observer en plein et la juger, il faut la suivre dans les générations successives qu'elle atteint, et à travers lesquelles elle se transmet et se transforme. C'est là qu'il faut chercher son évolution, et non sur le théâtre organique qu'elle occupe momentanément, sur l'individu isolé et déchu. Sur la vaste scène où se déroulent les maladies chroniques, les tendances médicatrices et réparatrices de la nature retrouvent leur éclat obscurci dans la vie individuelle. Mais il faut savoir lire d'un feuillet à l'autre de ce livre qu'écrivent les générations successives qui passent, chacune liée à celle qui précède et à celle qui suit, chacune cependant ayant ses tendances propres, possédant des germes d'affranchissement, réalisant parfois une pleine indépendance.
Or, si nous interrogeons la longue suite des générations vivantes, nous reconnaîtrons aisément que tour à tour elles portent une empreinte de déchéance; la maladie chronique les atteint, les pénètre successivement. Quelle est la foniille dont l'histoire pathologique, si elle était bien connue dans la chaîne de ses aïeux, ne trahirait à un moment donné une tare diathésique, la dégénération de telle ou telle branche ascendante? Et comme la maladie chronique se transmet par l'hérédité, comme les alliances entre familles plus ou moins atteintes doivent doubler l'activité du mal, il en suit que, depuis de longs siècles, le fléau des maladies chroniques aurait dû flétrir l'humanilé, la conduire de dégradation en dégradation, l'éteindre dans l'impuissance et la stérilité. D'où pourrait revenir aux familles
issues de familles déjà touchées et comme imprégnées de mal, la vigueur saine qui peut engendrer un être sain? Gommentun homme subsiste-t-il encore, réalisant le type de l'humanité valide, le mens sana in corpore sano?
Cependant l'humanité est incessamment sauvée de cette décadence qui semblait inévitable, et l'homme sain et vigoureux sort souvent de familles où des maux divers s'unissent en une alliance qui devrait être funeste. Ce salut, l'humanité le doit à cette loi qui est la grande loi de la vie, à l'idée directrice et finale qui assure à toute vie, surgissant dans un milieu favorable, son développement régulier, qui veille à sa conservation, et, si elle est lésée, suscite en elle des opérations réparatrices. La maladie aiguë soulève une réaction médicatrice dans l'individu; celui-ci se libère ainsi de l'affection accidentelle qui l'avait atteint, et ressaisit son intégrité physiologique. La maladie chronique soulève, à travers les générations vivantes, des réactions cachées, mais non moins puissantes. Les fécondations successives qui enfantent la suite des familles tendent, par des efforts latents, à restituer à celles-ci l'intégrité saine, le type primitif et inaltéré. Les familles se régénèrent en vertu de cette loi supérieure qui veut que l'humanité subsiste, se reconstitue d'âge en âge, de famille en famille. Au lieu de finir dans une lente mais inexorable décomposition, l'humanité saine surgit d'une humanité corrompue; le mal est vaincu par l'énergie salutaire et réparatrice que tout homme porte en lui, que tout malade recèle en son sein dévasté. Voilà la vraie réaction médicatrice dans les maladies chroniques, réaction obscure, sans symptômes apparents, qui s'opère non dans l'individu, mais dans la succession des familles à travers lesquelles la maladie chronique accomplit son évolution. Tantôt la maladie chronique triomphe, la réaction échoue dans son œuvre restauratrice, la famille
dégénérée s'éleint; lanlôt la maladie chronique est vaincue la réaction ranime et réintègre la famille menacée. Et ces cas heureux dominent les cas malheureux; l'idée conservatrice et finale conserve la haute direction des transformations vivantes, restaure incessamment et maintient l'espèce humaine.
Ce tableau que peut contempler tout médecin qui sait dépasser les horizons étroits de l'observation de l'individu, le naturaliste le découvre à tous les degrés de l'animalité, et il est intéressant de montrer que la vie sous toutes ses formes, les inférieures comme les plus perfectionnées, reconnaît les mêmes lois générales,
Qu'observe-t-on, en effet, soit dans le règne végétal, soit dans le règne animal, lorsque les circonstances et surtout lorsque la main de l'homme ont créé une variété ou une race? Cette variété ou cette race n'est pas due seulement aux conditions de miUeu, où à la seule sélection intelligente et attentive; elle se transmet et se constitue par l'hérédité. Sans l'hérédité, l'œuvre serait constamment à reprendre et constamment interrompue; la race manquerait de la stabilité relative qui lui est un caractère essentiel; elle s'évanouirait après chacune de ses apparitions éphémères. Cependant, qu'arrive-t-il si la tendance héréditaire agit toute seule, si la sélecliop artificielle s'efface, si l'action des milieux s'affaiblit, si la race créée est abandonnée à elle-même? Race et variété retournent au type primitif; elles disparaissent, quoique l'hérédité semble devoir assurer leur perpétuité. C'est que le type primitif est le type régulier, le type sain. La variété et la race, que sontelles au fond? Une sorte de monstruosité que constituent surtout les anomalies de couleur, de taille, de proportion relative des organes; elles forment comme une façon de maladie chronique lentement acquise, et que la transmis-
sion héréditaire confirme et propage. Eh bien! cette maladie chronique, cette monstruosité du végétal et de l'animal s'efïiicent sous cette force latente qui réagit contre toutes les déchéances vivantes, et qui ramène les générations dégénérées à leur type primitif. C'est encore et toujours l'œuvre, et la démonstration de l'idée directrice et finale, qui se fait jour aussi bien dans l'acquisition individuelle du type de l'espèce, que dans la permanence de ce type à travers les innombrables familles réunies dans l'espèce, et dans le retour victorieux du type, lorsqu'on une suite de familles, il a été plus ou moins altéré sous des influences hostiles. L'humanité que les maladies héréditaires auraient dû dès longtemps détruire, remonte à son type régulier et sain sous les mêmes impulsions qui ramènent à leur type primitif les variétés accidentelles du règne végétal, les races animales obtenues par sélection. La loi est la même, ren"ort est le même, le résultat est le même. Un esprit d'ordre et de conservation gouverne en secret toute la nature vivante.
Cependant la mort demeure le terme de toute existence; c'est le fait inexorable. Tout être qui connaît qu'il vit, connaît aussi qu'il doit mourir. Cette certitude suprême de la mort n'est-elle donc pas la négation des enseignements qui veulent que toute vie ait pour idée directrice et pour fin son développement et sa conservation? Nous ne devrions mourir que par cause accidentelle et violente, laquelle nous surprendrait toujours et nous écraserait en pleine prospérité vitale. Il n'en est rien; nous ne mourons pas debout et comme frappés de la foudre. Nous mourons courbés par la maladie ou par l'âge, après une déchéance générale et pro-
gressive, après avoir perdu, chaque jour, l'une de nos relations avec ce monde extérieur que nous dominions, mais qui peu à peu nous subjugue et nous conquiert. Cette mort, qu'en dit la science, et comment, en restant sur le terrain biologique, en associer l'idée avec celle de nos destinées vivantes?
Ce problème mystérieux n'est pas nouveau. « Le phénomène de la mort, avoue M. Littré, a beaucoup préoccupé les physiologistes ; je dis de la mort naturelle. . . Il y a certainement des morts naturelles, c'est-à-dire par simple épuisement; témoin Fontenelle, qui, mourant à quatre-vingtdix-neuf ans, et interrogé sur ce qu'il éprouvait, répondit : Une difficulté d'être. Puis même dans les morts par accident, chez les vieilles gens, tout annonce la décadence, l'usure et la fin prochaine... La mort naturelle est donc un fait certain, conséquence inévitable de l'affaiblissement sénile. Mais par quelle cause, passé un certain moment de la vie, cet épuisement progressif cominence-t-il, pour se terminer en une totale extinction? »
L'interprétation de la déchéance sénile et de la mort naturelle devait recevoir des réponses diverses suivant la notion générale de la vie, adoptée par le physiologiste devant qui elle se posait. La plupart aujourd'hui, organiciens €t positivistes, ne voient rien au-delà de l'usure matérielle des organes, parce que la plupart considèrent la vie comme un résultat de l'organisation matérielle. Mais pourquoi ces organes s'usent-ils, pourquoi leur fonctionnement et leur structure ne se maintiennent-ils pas indéfiniment en leur état physique de validité? M. Littré a essayé de résoudre ce dernier problème de la vie au norn des doctrines positivistes, et son exposé est, dans ce sens, le plus complet et le plus lucide que nous puissions citer :
« 11 faut d'abord montrer, dit-il, par laquelle de ses acli-
viles la cause de la vie, de quelque nom qu'on la nomme, s'use peu à peu et fait défaut. Elle a trois activités principales : celle de composition et de décomposition, dite nutrition; celle par laquelle le corps vivant se meut en partie ou en totalité, dite [motricité, et celle par laquelle il reçoit les impressions du dehors, pense et veut, dite sensibilité. La question est immédiatement tranchée par ce fait, qu'un très-grand nombre d'êtres vivants, les végétaux par exemple, n'ont ni motricité ni sensibilité, et n'en meurent pas moins naturellement. Le phénomène de la mort naturelle est donc exclusivement attaché au phénomène de composition et de décomposition.
» Comme dit Muller (1), dans le germe la force d'évolution est à sa plus grande puissance. Il suffit de comparer quelques périodes pour s'en convaincre. L'ovule fécondé, à peu près microscopique, devient en neuf mois (l'homme est un aussi bon exemple qu'un autre) un corps bien des fois plus gros qu'il n'était. Hors du sein de la mère l'évolution est encore rapide, mais bien moins; elle l'est encore moins de l'enfance à la puberté; enfin à l'état adulte, elle s'arrête, etne faitplusque compenser les pertes; enfin, elle cesse de les compenser, la dégradation organique commence, jusqu'à l'impossibilité d'être, suivant la philosophique expression de Fontenelle. Ainsi cette évolution pourrait très-bien être représentée par la courbe d'un projectile dont le mouvement est le plus énergique au moment du départ, se ralentit graduellement et finit par s'arrêter tout à fait.
» C'est un axiome de physique que tout mouvement, une fois communiqué, durerait sans fin, s'il n'était pas peu à peu détruit par les résistances qu'il rencontre. Il n'en est pas, il n'en peut pas être autrement de cette force que nous
(1) Millier, Manuel de jyhysiologie, 2» édition. Paris, 1851.
nommons la vie; elle aussi durerait indéfiniment, si elle n'était pas détruite par le milieu résistant qu'elle traverse. Et ce milieu, c'est celui des molécules, que, par son essence, elle estdestinée à échanger incessamment l'une pour l'autre. Ainsi la cause de la mort naturelle est la résistance du milieu moléculaire.
» Qu'on ne croie pas pourtant que j'assimile la force de vie à une force de projection, et le germe à un projectile. Une différence essentielle les sépare; c'est que tandis que la force de projection a l'espace pour domaine, et que le projectile est chargé d'arriver à un certain lieu, la force de vie a le temps pour domaine et le germe est chargé d'arriver à un certain terme dans la durée. Se mouvoir dans l'espace ou se mouvoir dans le temps, constitue deux modes distincts des forces cosmiques (1). »
Déclarons-le d'abord, il nous est impossible de concevoir cette notion ambiguë à laquelle est conduit M. Littré pour éviter l'assimilation de la vie à une simple force de projection, et du germe à un projectile. Nous ne saurions nous faire une idée de celte prélendue distinction dans les forces cosmiques, dont les unes ont pour propriété de se mouvoir dans l'espace, et les autres de se mouvoir dans le temps. Tout mouvement accompli dans l'espace exige une certaine durée, il s'accomplit donc aussi dans le temps; et tout mouvement accompli dans le temps s'accomplit aussi dans l'espace, car l'espace est nécessaire au mouvement. Le mouvement ne peut s'opérer que dans l'espace; conçu en dehors de lui, il n'est pas seulement une chimère, il est un non-sens. Laissant donc cette phraséologie vide ou contradictoire, nous pouvons résumer la doctrine de M. Littré dans cette phrase capitale de son exposé : a La cause de la mort naturelle est la résistance du milieu mo-
(1) Littré, la Science au point de vue philosophique.
léculaire. » La cause de la mort est donc assimilée à celle qui amène la cessation de tout mouvement, à savoir, la résistance du milieu que traverse le corps en mouvement. La vie, c'est un mouvement à travers des milieux résistants; la mort, c'est l'extinction graduelle du mouvement, lequel s'est transmis et répandu dans le milieu ; dans les deux cas tout est d'ordre physique.
Ne suffit-il pas, pour saisir l'inanité de cette explication de la mort, de montrer à quelle notion de la vie elle correspond? Non, la mort n'est pas plus une cessation de mouvement, que la vie n'est elle-même un simple mouvement. Se nourrir, sentir et vouloir, sont des facultés qui relèvent d'une cause propre; naître, vieillir et mourir sont des attributs qui appartiennent à cette même cause : c'est donc à cette cause qu'il faut demander la raison de la mort naturelle. D'ailleurs, pourquoi et comment la résistance du milieu moléculaire arrêterait-elle la vie, en expliqueraitelle le déclin? Cette résistance se mesure, sans doute, au nombre des molécules déplacées, à celles que le mouvement de composition introduit dans l'organisme, comme à celles que le mouvement de décomposition en fait sortir. Or, à quelle époque de la vie ces mouvements provoqués sont-ils plus actifs, opposent-ils, par conséquent, plus de résistance, entraînent-ils une plus grande perte de mouvement vital? Est-ce dans les commencements de la vie, ou dans ses périodes dernières? La réponse n'est pas douteuse. Les commencements delà vie sont les moments de la plus grande activité des échanges moléculaires; la période de déclin est celle où les échanges se ralentissent, où les déperditions de mouvement s'amoindrissent. Et cependant c'est dans les premiers temps de la vie que le mouvement conserve toute sa puissance; non-seulement il ne s'épuise pas à travers les résistances multipliées du milieu molécu-
laire qu'il met en branle; au contraire, le mouvement s'accroît, la vie se fortifie durant toute cette longue période de la jeunesse, de l'adolescence, de l'âge adulte et viril. On voit ce fait étrange et contradictoire avec tous les enseignements de la physique, d'un mouvement initial qui va croissant en proportion de l'intensité des résistances qu'il rencontre et soulève; et quand les résistances diminuent, le mouvement décline, et le déclin est en proportion de l'affaiblissement des résistances. Comment arranger tous ces faits, et tant d'autres que je pourrais signaler, avec une explication purement physique de la mort naturelle? Comment attribuer aux seules résistances moléculaires la cause qui entraîne tout homme à la mort? Qui ne connaît ces vies frêles pauvres de facultés motrices, et qui néanmoins vont de l'avant et se prolongent sans s'user; tandis que des vies en apparence vigoureuses, douées d'une grande énergie motrice, succombent avant l'heure dans ces milieux" physiques au sein desquels elles semblaient se jouer librement et à l'aise? C'est que la vie ne s'use, ni ne se perd dans la matière ; c'est dans la cause vivante, et non dans les milieux audessus desquels plane la vie, plutôt qu'elle ne les traverse, qu'il faut chercher la raison de la déchéance sénile et de la mort. C'est la cause vivante qui consume son énergie génératrice, qui s'épuise et s'arrête. Mais alors, cet épuisement et cet arrêt, comment les comprendre pour qu'ils ne se tournent pas en négation de l'idée directrice et finale, règle de toute la vie?
Oui, le problème de la mort est obscur, et tellement que de très-célèbres médecins et philosophes l'ont déclaré impénétrable. Le fondateur de l'animisme, Stahl, ne pouvait comprendre comment l'âme ne maintenait pas une vie éternelle du corps. M. Littré dans le travail que nous venons de citer, résume les opinions et expose les perplexités
de Stahl à ce sujet : « Stalil (1) a consacré à cette question un chapitre dont on voit l'idée par le titre : qu'il ne peut être rendu raison de la nécessité naturelle de la mort. » Tout le fondement de son argumentation est dans ce passage : « Aucune raison physique prise soit à la matière, soit aux mouvements de la matière, n'explique non-seulement pourquoi ces mouvements cessent dans un espace de temps limité, mais même pourquoi ils cessent jamais. Nonseulement le mouvement lui-même, mais encore la disposition des parties aussi bien dans leur substance que pour ces mouvements vitaux, dépendent manifestement de ce même principe qui s'oppose simplement à la corruplibilité matérielle du corps. C'est donc un fait certain que tout ce qui pourrait se perdre de cette disposition matérielle nécessaire à un mouvement perpétuel, pourrait et devrait être restauré par cet agent moteur; agent moteur qiji non-seulement est capable d'opérer cette restauration, mais encore qui a coutume d'y pourvoir pendant un long temps. Si donc cette œuvre de conservation et de constitution finit par s'arrêter, la faute en est, non à aucun vice matériel, mais à cet agent qui opère avec une énergie décroissante et qui abandonne même complètement son ofllce. » — « L'anatomie pathologique montre que la mort naturelle est le résultat d'une foule d'altérations qui, rendant les fonctions impossibles, mettent ainsi fin à la vie. Il faut se garder de prendre la cause pour l'effet : ces dégénérescences ne surviennent que parce que la vie, s'affaiblissant, n'est plus en état de restaurer les molécules qui s'en vont par des molécules d'égale valeur. Mais au point de vue des matériaux de cette composition et décomposition qui est la nutrition, Stahl ne
(1) stahl, Theoria medica vera curavit L. Chaulant. Lipsiœ, 1831-1838.
voit pas comment il se fait que la restauration vivante ne soit pas indéfinie. »
Aussi pour expliquer cette déchéance et cet arrêt de la restauration vivante, Stahl en est-il réduit à invoquer les erreurs, les distractions, la fatigue et l'ennui de l'âme chargée de s'opposer à la corruption de la matière organique : nous mourons par la faute de notre principe animateur dont la vigilance languit, que l'habitude assoupit et plonge dans une inertie funeste. Telle est l'explication stahlienne de la mort, directement opposée à celle qui invoque la seule action des forces physiques. L'animisme n'est plus qu'un souvenir de l'histoire philosophique; après lui, les doctrines vitalistes se sont peu préoccupées du problème de la mort. Depuis Bichat, elles se bornent à énoncer le fait, et à dire que la force vitale s'use, ne possède qu'une existence limitée; qu'elle naît, s'accroît, atteint à son apogée, décline, et s'éteint; ell'on met en opposition de cette durée éphémère et de ce déclin rapide et fatal, l'éternelle jeunesse du monde inorganique, où nulle force ne se perd, où tout devient immuable. Que valent ces distinctions et ce parallèle, où la force vivante qui est plus succombe devant la force physique, force inférieure qui cependant devient prépondérante et conquiert la force supérieure qui la dominait. Qu'est-ce qu'une force qui s'use? Comment un principe d'action vient-il à disparaître? L'être vivant a une fin, qui est son accroissement et sa conservation; et l'être et la fin paraissent sombrer ensemble dans un abîme oii tout se précipite sans retour.
La science n'offre pas de telles contradictions. Tout ne nous a pas prouvé l'existence d'une fin dans l'évolution vivante, pour que cet ensemble de preuves vînt misérablement échouer devant la conclusion même de la vie. Il nous est permis de retirer l'être vivant du néant où il semble
s'engloutir. La mort n'est pas la fin de l'être qui naît, croît, atteint à son développement légitime. Entre la mort et la naissance, il y a toute la grande période de la vie génératrice, qui assure la perpétuité de la vie, et fait que la mort n'est qu'une illusion dans la vie de l'être. La mort n'est pas l'aboutissant réel de la vie; la vie n'a d'autre aboutissant que la vie, la vie agrandie et multipliée. L'être vivant naît pour engendrer. La génération est le but de la vie organique : tout tend vers elle ; la croissance de l'être n'a d'autre fm que de le conduire à cette fonction suprême. Cela est si vrai que, pour nombre d'êtres vivants, le moment de la reproduction devient presque le moment de la mort; aussitôtOa reproduction accomplie, ces êtres semblent avoir rempli leur mission; leur existence inutile finit sans secousses, par une extinction naturelle et prompte. Dans d'autres cas, l'être se maintient à sa période d'état pendant un temps plus ou moins long ; c'est la période de maturité de l'être, et elle est toute destinée à assurer la reproduction de l'être. Le déclin succède à cette virilité plus ou moins durable; la vie décline, car son but est atteint. Ce lent déclin semble lui fournir un surcroît d'existence; mais cette existence, diminuée et désormais stérile, n'est qu'une marche vers la mort.
Ainsi envisagée, la mort n'est plus la fin de la vie ; car cette fin c'est la génération, et par la génération la vie se perpétue, ou mieux s'accroît indéfiniment. La vie individuelle disparaît parce qu'elle s'est transmise et propagée en d'autres vies. La vie considérée isolément est un spectacle incomplet et comme chimérique; la vie, en deçà comme au-delà d'elle, tient à d'autres vies; elle est la continuation de vies antérieures et la souche de vies ultérieures. C'est dans cet enchaînement continu qu'il faut la contempler; seulement ainsi on en saisit l'intelligence, on
en découvre la raison et la fin. Nous ne mourons donc pas, nous représentons nos ancêtres et même nos descendants; les uns et les autres vivent et se continuent en nous. « Où sont les morts? s'écrie Schopenhauer : en nous-mêmes; malgré la mort et la putréfaction nous sommes encore tous ensemble. » La vie s'accroît ainsi de génération en génération, et sa force d'accroissement est telle que l'on peut prétendre qu'elle ne reconnaît de limites que celles que lui imposent les conditions-de milieu. Tant que ces conditions lui sont favorables, la vie est en expansion continue. Une seule souche d'êtres vivants a pu couvrir le monde. Croissez et multipliez, c'est la loi vivante (1).
(I) Lors de la publication de ce travail dans le Correspondant, l'un des agrégés les plus distingués de la Faculté de médecine de Montpellier, M. le docteur Grasset, voulut bien le résumer pour les lecteurs du Montpellier médical, et en faire une courtoise critique au nom des anciennes doctrines de cette Faculté.
M. Grasset reconnaît que la vie a une fin; mais cette fin, qui est la croissance ou tout au moins la conservation, s'abîme dans la mort, terminaison inévitable de la vie. Il faut distinguer, suivant cet écrivain, entre la fin qui est un but, et la fin qui termine et anéantit tout. (( Je veux bien, dit M. Grasset, que la mort ne soit pas le but de la vie; mais dire qu'elle n'en est pas Taboutissant, c'est un peu fort. La génération peut bien être la fin de la vie dans le sens de but; mais la mort seule en est la fin, dans le sens de terminaison. Et de ce que le môme mot exprime les deux choses, cela ne veut pas dire qu'il faille confondre les deux idées. » Et plus loin : « La guérison de l'espèce ne prouve pas la réaction salutaire chez l'individu, et la vie permanente de Fespcce n'empêche pas la mort naturelle de l'indivi(fu. »
Notre honorable contradicteur ne se rend pas compte que considérer Findividu en dehors de l'espèce amène nécessairement à une vue fausse. C'est l'espèce qui est la réalité, c'est elle qui contient et soutient Tindividu; l'idée d'individu doit être subordonnée à l'idée d'espèce ; sans cela, l'idée d'individu traduit le plus étroit et le plus fictif ontologismc. Répétons le mot de Bufïon : « Les espèces sont les seuls êtres de la nature... Les individus sont les ombres dont l'espèce est le corps. » Cessons de poursuivre des ombres, et allons aux réalités; ce conseil devrait être écouté à Montpellier. La mort n'est pas le but de la vie, accorde M. Grasset; cela suffit pour dire qu'elle n'en est pas l'aboutissant vrai; car toute espèce vivante a pour aboutissant le but qui lui est assigné et qu'elle doit atteindre. Le but c'est la fin véritable, et il n'y a pas d'autre fin. La fin qui serait une simple terminaison, et une terminaison contraire au but, c'est-à-dire, à la fin véritable, est une
Nous voilà aussi loin de la résistance du milieu moléculaire invoquée par M. Lillré, que du défaut de vigilance de l'âme de Stahl. Ces deux hypothèses demandent la raison de la mort à la vie individuelle; en cela elles pèchent également. La raison de la mort est adéquate à la continuité et à l'accroissement de la vie par la génération. Les conditions physiques de la mort n'en livrent pas la raison; et la résistance du milieu moléculaire ne fournirait d'ailleurs qu'une idée bien incomplète et fausse de ces conditions.
Ce n'est pas seulement dans l'espèce et dans l'individu
idée contradictoire. Il faut remonter à une synthèse supérieure qui efface l;i contradiction. La fin réelle de la vie, même dans le sens de terminaison de la vie, c'est encore et toujours la génération. C'est là que la vie aboutit, c'est là, par conséquent, qu'elle se termine, parce que c'est là qu'elle atteint son but. Tantôt la vie cesse brusquement au moment même où la génération s'accomplit; tantôt la vie possède toute une période génératrice, et au lieu de cesser l)rus(|ucment, s'éteint peu à peu après celte période. Qu'importe le modo d'extinction? que comptent quelques années de plus ou de moins, données à l'extinction graduelle de l'existence qui a accompli sa destinée?
La vie permanente de l'espèce n'empêche pas la mort naturelle de l'individu, observe M. Grasset; c'est vrai, mais elle Texplique, et la met en harmonie avec cette grande loi qui est la raison même de la vie, et en aflirme la permanence et la croissance indéfinie dans l'espèce. Et de môme la guérison dans l'espèce, le retour au type normal et sain, domine et explique la maladie chronique, et limite ses envahissements progressifs, et destructeffrs de l'humanité. On ne peut donc supprimer jamais la vie de l'espèce, pour ne contempler que la vie de l'individu. On ne supprime pas le général, pour tout réduire au particulier; c'est le général et le nécessaire qui contiennent et gouvernent le contingent et le relatif; ceux-ci ne sont rien en dehors des autres qui sont les premiers et les réels. Pour savoir ce qu'est la vie et ce qu'est la mort, il ne faut pas seulement considérer l'individu qui n'est qu'un moment et qu'une partie, mais l'espèce qui dure et qui est le tout.
Ce langage et ces notions pourront étonner un sensualiste exclusif, un physiologiste expérimentateur, et uniquement attaché à l'analyse des fonctions particulières de l'individu : devraient-ils étonner pareillement un médecin qui comprend les notions synthétiques de la science, et qui sait combien elles dépassent et l'expérimentation pure, et les témoignages de la sensation?
que l'étude de la vie révèle une idée directrice et finale. Celte idée surgit sous une autre forme, et avec non moins d'éclat, lorsque l'on contemple la prodigieuse série des êtres animés. Que signifient les innombrables formes de la vie, à partir de la forme rudimentaire des êtres protoplasmatiques jusqu'aux formes supérieures qui inaugurent le règne des vertébrés; et dans ce dernier règne, quelle échelle infinie de formes avant d'atteindre à l'exemplaire suprême, au type achevé, à l'homme ! Toutes ces ébauches vivantes, toutes ces images successives de l'organisation, sont-elles le produit d'une force sans règle, d'une sorte de fantaisie infiniment puissante, semant au hasard ses conceptions et ses rêves? N'y a-t-il pas un plan, une pensée qui gouverne la multitude des créatures? Cette foule immense des êtres ne témoigne-t-ellepas d'un but, vers lequel elle monte lentement, et qu'elle semble chercher avec une infaillible sûreté?
Nous répondrons à ces hautes questions en rappelant le magnifique tableau tracé par Aristote : « Tout tend à l'homme dans la nature; l'humanité est la fin de la nature entière; toutes les formes inférieures sont comme des degrés par où la nature s'élève jusqu'à cette forme excellente. Nonseulement l'homme les résume toutes en lui, mais il en représente la suite dans la succession de ses actes divers. Dans le sein qui l'a conçu, il vit d'une vie toute végétative; une fois venu à la lumière, il respire, il sent, il se meut. Mais d'abord ses membres ne peuvent le porter, et il s'élève à peine au-dessus des fonctions purement animales de la sensibilité. Bientôt la jeunesse le relève; il a l'agilité et la beauté; de sa tête intelligente il domine l'horizon. Sans avoir rien perdu des facultés de son enfance , végétant comme la plante, sensible comme l'animal, il est devenu homme, il est libre, il pense. » Quelle simplicité et quelle
hardiesse dans cette interprétation du monde animé et de l'œuvre divine!
Y a-t-il une unité de plan dominant tout ce qui vit; ou plutôt, au lieu d'un seul plan, ne convient-il pas d'admettre quelques plans primitifs, rares, mais répondant à des desseins différents, et d'après lesquels auraient été constituées les grandes classes dans lesquelles se partagent l'ensemble des êtres? Etienne Geoffroy-Saint- Ililaire, en mettant en évidence l'unité qui préside à la constitution des vertébrés, a formulé l'une des lois primordiales delà nature vivante; il a continué l'œuvre d'Aristote, et il est devenu après ce premier et grand naturaliste, l'un des fondateurs de la doctrine de l'évolution. Tel est, en effet, le nom qu'il convient de donner à celte doctrine qui établit, à travers la série des êtres, une pensée mère qui les relie et les ordonne en règnes, en classes, en ordres, en familles, en espèces. Cette pensée toute puissante a dirigé les êtres en une longue et merveilleuse évolution, de façon à ce que de l'être aux plus bas degrés de l'animalité on passât, par des transitions insensibles, par des transformations graduées, à l'être qui résume en lui et domine tous les êtres, à l'homme. Et cependant, malgré ces transitions insensibles, l'artiste infiniment grand qui a suscité le monde a su placer entre chacun des ordres fondamentaux de l'animalité un arrêt formel, un hiatus qui interrompt le passage d'un ordre àl'autre; comme s'il avait voulu affirmer que sa pensée prenait, dans cet ordre, une forme nouvelle et irréductible à toute autre. C'est ainsi que l'ordre des vertébrés, où l'unité de plan est si manifeste, ne saurait se rattacher à aucun des autres ordres , il est autonome, en quelque sorte ; et tous les efforts déployés pour arriver à lui des ordres inférieurs, demeurent impuissants devant tout esprit qui ne se rend qu'aux jdémonstrations positives. Entre le plus élevé des vertébrés
DE LA FINALITÉ DANS LES ÊTRES VIVANTS. ï89
et l'homme se place un arrêt qui fait de l'homme un être à part, constituant à lui seul tout un ordre, ou plutôt formant un règne distinct; tant la pensée humaine, et la faculté d'abstraction qui la caractérise, établissent une distance infinie entre l'homme et les autres créatures.
Cependant ces transitions graduées d'une espèce à l'autre ont reçu une tout autre interprétation que celle que fournit l'unité de plan dans les diverses classes vivantes; elles ont suscité l'idée que toutes les espèces, dérivant les unes des autres, remonteraient de proche en proche à une matière organisée primitive, à une masse protoplasmatique informe, laquelle aurait surgi spontanément sous la seule action des forces physiques. L'unité de plana donc conduit à la négation de tout plan, de toute idée directrice et finale. Les séparations profondes des ordres fournissent la réfutation pratique et visible de telles doctrines. L'hiatus infranchissable d'un ordre à l'autre suffît à montrer que tout ne descend pas d'une forme unique et primitive. Une science systématique et téméraire prétend supprimer tout gouvernement dans la série des êtres; j'ai la confiance que l'idée de plans primitifs ressortira, de jour en jour, plus affirmée par la science sérieuse, et ramènera le savant en face de la pensée qui a créé toutes choses. Dès aujourd'hui, les voix ' les plus autorisées de la science française proclament hautement ces vérités. Je ne résiste pas au plaisir de citer une page éloquente écrite en l'honneur de l'un de nos plus grands naturalistes par l'un des plus illustres représentants d'une science toute moderne, et qui approche des régions vivantes, la chimie organique :
« Loin de considérer, dit M. Dumas, l'unité de plan comme mettant une entrave à la liberté du Créateur ou comme imposant une gêne à sa puissance, l'illustre anatomiste (Et. Geoffroy-Saint-Hilaire) voyait dans la découverte
de ce principe nouveau, au profit de la pensée humaine, un pas de plus vers la connaissance de Dieu.
» Son fils rappelle avec raison, à ce propos, que Newton, si profondément religieux, après avoir admiré l'unité de plan qui règne dans les cieux; après l'avoir signalée comme démontrant l'intervention de la sagesse et de l'intelligence de l'Être toujours vivant, en reconnaît une nouvelle preuve dans celte autre unité de plan et d'exécution, signe caractéristique de toute beauté, qui s'observe chez .les animaux.
» Isidore Geoffroy, s'éloignant de quelques naturalistes qui avaient appartenu à l'école de son père, démontre de plus, dans cet ouvrage, que celui-ci n'a jamais mis l'unité de l'homme en doute et qu'il n'a pas considéré le genre humain comme formé de plusieurs espèces qui auraient paru sur la terre en des temps et des lieux différents. 11 va plus loin même, à cé sujet, comme s'il prévoyait, que les doctrines de sa famille seraient un jour travesties, et comme s'il voulait protester d'avance contre cette humiliation et cette douleur. Il s'était déjà séparé, dès sa jeunesse, de ces savants qui classent l'homme dans le règne animal, en considération de sa nature physique, sans tenir compte de sa nature morale. Dans ses derniers écrits notre confrère veut même qu'on fasse de l'homme un seul règne, le règne humain, le soustrayant ainsi à cette étude brutale, qui, ne prenant dans l'homme que ce qui n'est pas l'homme, sa chair périssable et mortelle, ne sait plus comment le distinguer des animaux.
» Ilaller, le premier et presque le seul de son temps, avait compris la faute involontaire commise par Linné, qui, tout en appelant l'homme le sage par excellence, homo sapiens, ne le plaçait pas moins à la tête du règne des animaux et parmi eux. Il n'ose pas, s'écriait Haller, indigné
de cet abus de classilication, il n'ose pas affirmer que l'homme n'est pas un singe et que le singe n'est pas un homme! Notre confrère se fût mis du côté de Haller et non de celui de Linné, et il n'eût pas accepté pour l'homme cette origine bestiale destinée à le conduire vers une fin bestiale encore dont il convient de laisser la gloire et le profit moral à l'Allemagne qui l'a inventée. »
Voilà donc la vraie, et j'ajouterai la vieille doctrine de l'évolution, déna turée par les transformistes contemporains. L'évolution c'est l'ascension régulière et prédéterminée des êtres en vue d'un type supérieur à atteindre; c'est l'ascension progressive de l'animalité vers l'humanité; elle est la loi préexistante de l'ordre vivant. Ce n'est pas la succession fortuite des êtres à travers l'étendue et l'espace qui crée à la longue cette loi : c'est cette loi qui crée la succession des êtres. Un but est marqué par l'intelligence et la volonté suprêmes; la marche vers ce but constitue l'évolution. Toute évolution reconnaît une loi et l'exprime.
L'évolution ainsi comprise ne suppose pas seulement une idée et une volonté directrices; elle suppose encore une puissance créatrice et une création à l'origine des êtres. Ce mot de création révolte la science systématique; il la dépasse; elle ne peut le comprendre, et ne le comprendra jamais; et, par cela, elle le repousse. La science, en effet, n'a jamais vu apparaître l'être vivant que d'autres êtres vivants, que d'ancêtres; elle ne peut donc expliquer la création qu'elle n'a jamais rencontrée, qui est même opposée à tout ce qu'il lui est donné d'observer. Ce mot imprévu ne saurait représenter, en science, une idée claire et précise; et cependant, ce mot s'impose, et nul autre ne peut lui être substitué. Il signifie qu'à l'origine les êtres vivants n'ont pas été le produit des seules forces physiques; car, à l'origine, les forces- physiques étaient ce qu'elles sont, et
nul être vivant n'en saurait aujourd'liui sortir. La création implique l'idée et l'intervention d'un principe supérieur, créateur, qui a tiré des profondeurs de sa volonté puissante la succession des êtres; la science ne va pas au delà. Elle s'arrête au seuil de ce grand fait primordial qui lui cachera pour toujours ses insondables mystères. Le déterminisme créateur nous échappera éternellement; s'en étonner, ou le chercher, ou nier la création, par cela que son déterminisme échappe, montre que l'on ne comprend ni ce problème, ni les problèmes derniers de toute science. Tous ceux-ci nous sont pareillement inaccessibles ; arrivés aux extrémités des choses, nous tombons en éblouissement, suivant l'expression de Montaigne. Qui donc connaît le déterminisme d'action de la pesanteur, de l'affinité chimique, du mouvement? Si nous ignorons ainsi le comment secret qui se poursuit incessamment sous nos yeux, comment pourrions-nous comprendre le comment créateur d'où sont sortis les êtres animés?
Soit, nous dit-on; ce qui s'accomplit devant nous, nous l'admettons, bien que l'exphcation nous en soit souvent dérobée; mais nous ne voulons rien accepter au-delà de ces accompHssements. Nous rejetons tout le reste. Ce qui se fait aujourd'hui, c'est ce qui s'est fait éternellement; il n'y a jamais eu que ce qui est; nulle autre force que les forces actuelles n'a gouverné le monde. Que d'affirmations gratuites ! Où trouver la garantie et la raison de si audacieuses assertions? La science ne Hvre-t-elle pas d'invincibles démentis à ces opinions étroites et systématiques? Ne savons-nous pas que la terre a été, pendant une longue suite de siècles, un globe incandescent, stérile et inanimé; puis la vie lui a été surajoutée : la terre d'avant la vie était-elle la terre d'après la vie, et peut-on dire qne la première possédait toutes les forces qui animent la seconde? Mais
alors, pourquoi la vie ne succède-t-elle qu'à la vie, pourquoi cette force n'émerge-t-elle que de forces semblables à elles, et non des forces physiques qui régnaient sur la terre inhabitée?
^ Une saine doctrine de l'évolution reconnaît donc deux fondements essentiels, une idée directrice et finale qui détermine l'évolution et lui assigne le but auquel elle doit tendre, une puissance créatrice qui donne pour point de départ à l'évolution des êtres une création première. Ce double fondement, le matérialisme contemporain s'est efforcé de le miner; il nie et création et toute idée directrice et finale. Cependant, il retient le mot d'évolution, et il l'attribue à la nouvelle genèse du monde, telle qu'il la conçoit; il oppose ainsi la doctrine de l'évolution à la doctrine de la création, nom qu'il impose à la genèse traditionnelle. C'est là un abus de langage. On ne saurait appeler évolution une doctrine qui fait sortir la vie de l'unique jeu des forces physiques, et qui prétend ensuite expliquer la formation et la succession des espèces vivantes par le jeu de forces et de combinaisons brutales qu'aucune idée directrice et finale ne gouverne. La lutte pour l'existence, les sélections, l'hérédité, livrées à elles-mêmes, ne sont que des conflits sans règle, et ne sauraient fournir un en- -' semble harmonique et ordonné. Peut-on imaginer que de telles luttes, dominées et circonscrites par les seules forces physiques, puissent enfanter ces classes naturelles, ces cadres méthodiques, dans lesquels l'animalité se partage? Quoi! ces embranchements et ces divisions zoologiques qui forment des tableaux si merveilleux et si achevés seraient le produit de forces aveugles, de sélections inconscienles, et qui s'opéreraient sans agent sélecteur suprême! Tout traduirait une idée directrice, et il n'y aurait de direction en rien et jamais! Le spectacle du monde serait donc un
mensonge perpétuel, et la raison qui semble y éclater partout n'y serait nulle part!
Telle serait, cependant, la signification réelle de la doctrine du monde que, sous le nom de transformisme, la science matérialiste moderne prétend imposer. L'apparition et la transformation d'un protoplasme primitif, toute? deux s'effectuant sous les jeux impitoyables de forces aveugles, telle est la cosmogonie que l'on prêcbe, avec une intolérante ardeur au nom de la science. Et celte cosmogonie on la décore du nom de doctrine de l'évolution ! C'est là, répétons-le, une usurpation de titre. Une évolution sans idée directrice est contradictoire. Ce n'est plus une évolution; c'est une marche .au hasard, une impulsion dans le chaos, une transformation sans règle et dont les aboutissants ne sauraient être prévus. Dès que les seules forces physiques gouvernent le monde et la vie, il n'y a plus ni marche ascendante et régulière, ni classement méthodique des existences, ni distinction réelle des espèces, ni raison supérieure et permanente des choses et des êtres. L'humanité devient une forme accidentelle de l'animalité; elle n'a pas d'autre origine que les jeux de la force, d'autre mission et d'autre devoir que de céder à ces forces qui la soutiennent, la poussent et la dominent.
C'est là le fond de la philosophie allemande, de celle du moins qui règne en maîtresse dans les Universités de ce pays. Cette philosophie proclame le culte exclusif de la force; les Allemands ramènent tout à des couflits ou à des compromis de forces, tout, même la notion idéale du droit et de la justice, qui jusqu'ici planait dans ces sphères supérieures, où la raison et le devoir rayonnaient bien audessus de la matière et de ses forces. Dans l'interprétation actuelle de la nature, tout est mouvement transformé; tout part du mouvement, tout y revient; le droit aussi, au sens
germanique, n'est qu'une transformation du mouvement, de l'unique force cosmique. C'est une illusion que de le croire indépendant et supérieur. Plus de vaine idéologie ! Il n'y a, en réalité, d'autre droit que le droit ue la force; le succès, l'action forte et triomphante donne le droit. C'est la loi universelle, régissant le monde moral aussi bien que le monde physique. C'est la loi de la vie; il n'y a pas plus de droit relevant d'une notion morale préexistante et supérieure, qu'il n'y a de vie relevant d'une cause supraphysique, d'une idée directrice et finale. La force demeure en tout le vrai souverain et le vrai guide. C'est le Dieu moderne que l'A-llemagne substitue au monde ancien. Elle s'exalte dans ce culte, et s'enivre des beautés qu'elle y découvre. Pour lui donner un nom philosophique, elle en fait le culte de l'évolution, en prenant ce mot contre son sens légitime. Les religions, car c'en est une, font les peuples; il n'y a d'avenir et de grandeur que pour les peuples voués à ce culte anti-métaphysique; tous ceux qui résistent sont marqués du sceau de la décadence.
Et qu'on ne croie pas que nous exagérons ces ivresses d'outre-Rhin, ou que ce triomphe de l'Allemagne moderne soit glorifié dans d'obscurs enseignements. Voyez en quels termes, M. Haeckel, l'un des plus célèbres naturalistes allemands, termine son Histoire naturelle de la création : « La race indo-germanique, dit-il, est celle qui s'est le plus éloignée de la forme originelle des hommes-singes. Des deux branches de cette race, c'est la branche romaine (gréco-italo-celtique) dont la civilisation a été prédominante pendant l'antiquité classique et le moyen âge; tandis qu'aujourd'hui c'est la branche germanique. A la tète se placent les Anglais et les Allemands qui, par la découverte et le développement de la théorie de l'évolution, viennent de poser les bases d'une nouvelle période de haute culture
intellectuelle. La disposition de l'esprit à adopter cette théorie, et la tendance à la philosophie monistique (panthéiste) qui s'y rattache, fournissent la meilleure mesure du degré de développement intellectuel de l'homme. »
Au dire donc de la science allemande, la France qui, fidèle à son noble génie, résiste encore à ces importations et à ces abaissements, et qui croit que la force n'est pas l'unique et souveraine maîtresse du monde, la France n'appartiendrait plus aux nations de haute culture intellectuelle! Ne nous révoltons pas contre de tels jugements. Les nations s'agitent et Dieu les mène. Cherchons et défendons le vrai. Les vérités les plus méprisées sont souvent les plus élevées, il est de mode, en une certaine science, de railler de haut en bas toute notion de finalité; on en fait un lambeau dédaigné du passé, sous le nom riJicule de théorie des causes finales. Sachons-le pourtant : le naturahste, le médecin et le philosophe ne sauraient se proposer une plus haute et plus féconde étude que celle qui cherche et découvre la fin dans toutes les manifestations du monde vivant. La fin est la raison dernière des choses.
10 juillet 1877.
Les progrès sont parfois des retours; surtout lorsque, revenant à des vérités délaissées, on les revoit sous un jour plus vrai, sous des formes agrandies et plus vivantes. A ce litre, la métaphysique contemporaine réalise un progrès en revenant aux enseignements de Platon et d'Aristote sur la fonction vitale de l'âme. Depuis Descartes, la philosophie française était portée à ne voir dans l'âme que la pensée, et refusait toute causalité propre à la vie, ou lui accordait une causalité inférieure et indépendante de l'âme. L'automatisme cartésien et l'hypothèse d'un principe vital représentaient plus particulièrement ces deux notions de la vie. L'âme planait, substance simple et noble, au-dessus de ' l'organisme vivant, auquel l'associaient des liens fragiles et bientôt brisés ;. elle n'était plus le principe et le fond de la vie; elle paraissait une conjointe, impatiente du joug auquel elle était condamnée.
Nous ne redirons pas tout ce que cette conception a entraîné d'erreurs et d'illusions : doctrines philosophiques, doctrines biologiques et médicales, ont toutes été profondément atteintes par cette séparation arbitraire de l'âme et de la vie. Comprendre l'âme dans la vie, et la vie dans l'âme, restituer l'unité au sommet de toute existence vi-
vante, telle était la réforme philosophique provoquée par les développements mêmes des études biologiques. Cette réforme est en voie de s'accomplir; elle pénètre peu à peu dans les esprits et dans la science. Certainement, les négations de l'âme et de toute causalité vivante sont devenues plus audacieuses que jamais : elles exercent un empire funeste sur des foules abusées, sur ceux aussi dont l'incontestable science est cependant plus ignorante que l'ignorance même. Mais ceux qui élèvent la vue au-dessus du monde des phénomènes, jusqu'aux vérités premières de la science, ceux qui comprennent quelle distance sépare la causalité physique de la causalité vivante, ceux-là reviennent à l'âme qui engendre et contient en elle la vie. Ce mouvement philosophique, contre-poids de l'abaissement parallèle et trop réel dont le positivisme est le symbole, ce mouvement, lorsqu'il se sera emparé de tous les faits biologiques, se montrera vraiment régénérateur et fécond. Les physiologistes résistent et ne marchent que contraints vers un but qui semble étranger aux préoccupations de leur science; mais ce but est celui où tendent la plupart des représentants autorisés de la philosophie contemporaine. Nous avons déjà signalé quelques-uns des principaux ouvrages qui concouraient à ce renouvellement des plus hautes questions doctrinales, et nous avons cité en particulier, la Vie dans Vhomme, de M. Tissot, et le Principe vital et VAme pensante, de M. Francisque Bouillier. Ce dernier auteur a publié une seconde édition de son livre (i) : ce nous est une occasion de revenir sur un sujet dont l'importance me semble croître, et les données se transformer, à mesure que les travaux de la biologie expérimentale nous font plus profondément pénétrer les caractères généraux de l'être vivant, le génie propre de la vie. Il faut arriver à
(1) Bouillier, le Principe vital et l'âme pensante. 2« édition.
déterminer le terrain commun sur lequel doivent se rencontrer et s'unir la philosophie et la physiologie, toutes les sciences qui ont pour objet l'être qui pense et qui vit.
Le retour doctrinal auquel nous applaudissons n'estpoint exempt de danger. Pour être réel et fécond, tout retour doit devenir une renaissance, et, pour cela, il faut rappeler de la tombe le fond vivant et non ses enveloppes décomposées. Gardons-nous de réveiller les formes incomplètes et systématiques de l'ancien animisme. L'animisme stahlien est éteint; ce n'est plus qu'une ombre, un souvenir du passé; il ne saurait retrouver un avenir durable. Je ne renouvellerai pas contre lui les critiques que j'ai développées maintes fois, et qui se résument toutes à ce qu'a d'artificiel l'union de l'âme et du corps, telle qu'il l'enseigne; l'âme, dans cette union, étant conçue en dehors du corps dont on la rapproche, et le corps institué en dehors de l'âme qui doit le gouverner. Il y a, dans cette double conception, un caractère fictif qui éloigne le philosophe, et surtout le physiologiste, des réahtés pratiques et vivantes, et conduit en face d'une double ontologie mal assise, d'une âme dépouillée de son expansion légitime et de sa faculté première, d'un organisme privé de son principe créateur, organisé sans force organisante, constitué sans cause constituante et propre.
Je n'accuse pas M. Bouillier de nous ramener délibérément à ces images effacées et que rien ne peut ranimer. Toutefois je trouve qu'il ne les répudie pas assez hautement. Je crains même que certaines des conceptions qu'il nous propose, et qu'avec liii défendent nombre d'éminents philosophes, ne se rattachent à cet animisme vieilli, et ne demeurent, comme lui, vides ou viciées, entachées du faux esprit de système. Je voudrais développer Les craintes que je conçois à cet égard, et sonder la notion fondamentale à
l'aide de laquelle M. Bouillicr el beaucoup de spiritualistes prétendent embrasser, comme en un sein commun, l'àme et la vie. Je voudrais examiner librement si cette notion s'adapte, 'soit aux facultés essentielles de l'âme, soit aux nécessités de la vie envisagées dans leur plénitude; de telle façon qu'on ne puissevoirl'âmeetlaviequ' en cette prétendue notion souveraine ; et qu'à son tour, en celle-ci , on ne puisse découvrir que l'âme et que la vie, tout le reste lui demeurant à jamais et nécessairement étranger.
L'âme n'appartient pas à l'homme seul, puisque l'homme n'est pas seul à vivre : quel est le souverain attribut de l'âme qui lui vaut d'être l'universelle cause vivante, « d'apporter la vie partout où elle entre, » comme dit Platon; et qu'est-ce que cette vie qui devient la manifestation la plus générale de l'âme, son œuvre essentielle et première? La notion vraie de l'âme et de la vie est au bout de la réponse à cette unique et fondamentale question. Cette notion doit comprendre l'âme tout entière, et traduire toutes ses facultés primordiales, aussi bien la faculté qui la fait penser que celle qui lui vaut de manifester la vie. Entre la pensée et la vie, ramenées à une même origine il ne saurait exister d'infranchissables abîmes; il faut que l'une et l'autre répondent à une même énergie substantielle, à une même activité productrice ; et il faut qu'entre les produits de cette activité, ici la pensée et là la vie, il y ait des liens, des analogies, des rapports de nature qui montrent que ces produits procèdent d'une même source, d'un principe identique.
M. Bouillier livre- t-il de cette activité suprême de l'âme une connaissance suffisante ? les enseignements auxquels il aboutit, et qu'il puise dans les traditions spiritualistes de ses devanciers, reposent-ils sur des fondements assurés, en complet rapport avec les énergies essentielles de l'être? En-
coreune fois, nous ne le pensons pas, et nous nous proposons, clans ce travail, de démontrer le caractère illusoire et décevant des doctrines courantes. Nous essayerons ensuite de substituer à ces notions insulTisantcs ou erronées une conception qui traduise plus pleinement lesréalités primordiales de l'ànie et de la vie. La tâche est difficile, et nous ne la remplirons qu'imparfaitement; mais nous aurons, du moins, posé le problème, et peut-être indiqué la solution.
Il convient d'abord d'exposer, dans tout leur jour, les enseignements dont nous nous séparons. Nous en emprunterons le texte au livre de M. Bouillier, qui résume et développe avec clarté les traditions de l'ancienne philosophie sur ce sujet,
M. Bouillier cite d'abord et commente ces paroles de Maine de Biran : Le sens intime est le sens de l'effort immanent. « Oui, dit M. Bouillier, c'est l'effort révélé par le sens intime qui est le fond même de notre être; c'est lui qui est présent dans toutes les manifestations de la conscience, et sans lequel nulle rie se produirait, depuis les plus humbles jusqu'aux plus élevées. Mais l'effort ne se produit pas dans le vide; il n'a lieu qu'à la condition de quelque chose qui résiste, sinon immédiatement il s'évanouirait. Effort et résistance sont des termes absolument corrélatifs... Tout de même que nous avons la connaissance de cet effort, dans lequel on se convaincra de plus en plus que notre être réside, tout de même nous avons une connaissance, une perception immédiate du terme, de l'élément résistant sur lequel il ne cesse d'agir, c'est-à-dire du corps avec cha-cun de ses organeSé..
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» Nous nous savons certainemenl en une aclion conlinucllc sur l'organisme, nous sentons une énergie qui l'anime, qui le presse dans toutes ses parties. Cette énergie motrice, ne s'exerce pas seulement de temps à autre, en certaines occasions, par exemple, dans les mouvements volontaires visibles au dehors, comme quand je fais un geste, quand je lève le bras ou la jambe, quand je me couche ou je me lève; mais d'une manière plus ou moins saillante ou obscure, elle ne cesse pas un seul instant d'agir, par la contraction musculaire, par l'activité nerveuse, sur tous les organes même les plus cachés, sur les mouvements internes comme sur les mouvements externes...
y> L'effort permanent, Vén&rgie molrice qui soutient et vivifie le corps, qui met en jeu tous les ressorts de notre machine, qui non-seulement l'anime, mais l'organise, comme nous le dirons plus lard, voilà donc ce qu'il y a rfe premier et de fondamental dans l'âme, voilà ce qui n'auraitpas échappé sans]doute aux philosophes empiriques, sans le parti pris de n'admettre que des phénomènes, au dedans comme au dehors, ni aux philosophes spirituahstes, s'ils s'étaient préoccupés davantage des rapports de l'âme et du corps...
» V&nergie motrice de Vâme ne se sent pas seulement dans les mouvements volontaires et spontanés, dans les fonctions organiques, mais même dans le pur exercice de la pensée, exercice qui lai-môme n'a pas lieu, d'après notre sentiment intime, sans quelque action de l'âme, sans quelque effort sur le cerveau. Ce déploiement de force motrice est surtout manifeste dans la réflexion et le calcul, et dans toutes les opérations intellectuelles volonlaires. Travail, contention, tension de l'esprit, ne sont point des métaphores, et marquent bien réellement la contention, la tension, l'effort de l'âme pour agir sur les organes du
cerveau. Chacun sait par sa propre expérience qu'une fatigue, qu'un mal de tète est la suite de cet effort quand il a été trop grand ou trop prolongé.
» Toute la nature de l'âme est activité, tous ses modes sont des modes d'action; en un mot, Vâme est une force. Étant une force, l'âme est nécessairement une cause, cause sans cesse agissante, c'est-à-dire sans cesse mouvante. Quels que soient, en effet, les attributs supérieurs dont la force est revêtue, son caractère essentiel est de produire du mouvement, telle ou telle série, tel ou tel système de mouvements. Si nous concevons ainsi les forces de la nature, c'est parce que nous les concevons toutes d'après la force que nous sommes.
» Si chacune des manifestations particulières de la force exige un sujet, et ne saurait se suffire à elle-même, il n'en est pas ainsi de la force elle-même qui produit toutes ces manifestations. Attribuer à la force je ne sais quel support immobile, la faire reposer sur une sorte de piédestal, c'est ressembler à ces Indiens naïfs qui mettaient le monde sur un éléphant, et l'éléphant sur une tortue. La force est son substratum à elle-même, et sert à son tour de substratum à tous les phénomènes de l'univers. Elle supporte tout, et n'est elle-même supportée par rien; elle se suffît à ellemême, ou rien ne se suffit; elle épuise la notion du sujet. En résumé, l'être fort n'est pas autre chose que la force elle-même...
» Le pouvoir de produire le mouvement par soi-même moins ab intrinseco, comme disaient les scolastiques, d'après Arislote, est, aux yeux de tous, des ignorants comme des savants, le signe infaillible de l'existence d'une âme dans un être quelconque, quelle que soit sa forme, et quelque distance qui le sépare des êtres supérieurs... » Pour ne pas se laisser tromper à ce signe et ne pas
•loi DE LA PUISSANCE GÉMÉRATIUCE
placer une âme où il n'y en a pas, il s'agil seulement de ne pas confondre le mouvement ab intrinseco avec celui qui est communiqué et qui a sa cause en dehors de l'être luimême. Je vois rouler une boule sur le sable, je cherche le bras qui l'a lancée; delà branche agitée je vais au vent qui souffle, du vent lui-même i\ sa cause, et ainsi de suite. Je ne suis pas dupe du mouvement plus savant et plus compliqué d'un automate ou d'une montre. J'en découvre les ressorts, je remonté à la main habile qui les a construits et ajustés, à la force étrangère qui les a tendus. Mais l'enfant qui ne sait pas encore faire cette distinction, croit fermement qu'il y a une petite bête dans la montre, et que l'automate est un être vivant...
» A quel signe donc prétendons-nous reconnaître, au dedans de nous, la présence et l'efficace de la cause de la vie? A nul autre qu'à cette action continue, à cet effort sans relâche de l'âme sur les organes, que déjà nous avons signalé comme inhérent à son essence même. L'âme, avonsnous dit, ne nous est connue que comme principe d'activité, ou, ce qui revient au même, comme force. Puis recherchant, parmi les modes divers de son activité, quel est celui dont elle ne se sépare pas, quel est celui qui commence et qui finit avec elle, nous l'avons trouvé dans Vénergie motrice. La tension de l'Ame contre les organes, l'effort immanent, voilà, avec la perception intime du corps, ce qui est toujours présent à la conscience, voilà le sentiment fondamental de notre être. Or là, suivant nous, est l'action vitale, la puissance vivifiante de l'àme.
» Mais s'il est incontestable que nous avons conscience d'un effort moleur, d'une force motrice., il n'est pas démontré, nous a-t-on objecté, que cet effort moteur soit un effort vital, que cette force motrice soit la vie. Qu'on les mette en parallèle l'une avec l'autre, et on ne pourra
s'empêcher de croire à leur identité. Rappelons-nous donc ce qu'est la vie, d'après les phénomènes par lesquels elle se manifeste, et d'après les principales définitions des physiologistes. La vie est une cause, une force agissant sans cesse sur toutes les molécules du corps pour les disposer d'après un certain plan, pour les maintenir dans les conditions convenables aux fonctions vitales, pour les .soustraire à l'action dissolvante des lois de la nature morte, lutte continuelle dont l'acte suprême est l'agonie ou le dernier combat contre la mort. La vie est un principe original d'activité, d'effort, de mouvement, une faculté propre de mouvement et de changement intime, suivant la définition de M. Martin (de Rennes) regardée par Isidore Saint- Hilaire comme la meilleure dans l'état actuel de la science : « La vie, dit ce savant naturaliste, est un mouvement de tous les instants, sur tous les points de notre corps, mouvement moléculaire entretenu lui-même par des mouvevements d'ensemble, dont n'est exempt, sans parler de l'appareil locomoteur, aucun de nos organes et surtout de nos viscères, mouvement péristaltique et antipéristaltiquc, d'inspiration et d'expiration, systole et diastole, excrétion des glandes, circulation des fluides, soulèvement et abaissement alternatifs du cerveau, et autres phénomènes du même genre. »
Ces longues citations nous étaient nécessaires pour montrer sous tous ses aspects la doctrine que nous voulons discuter. Cette doctrine peut se résumer en ces mots : L'âme est une force motrice, en action continue contre les organes; cette force s'attache à la matière organique, lui imprime des mouvements, une direction particulière, et ainsi détermine la vie. L'énergie motrice de l'âme fait la vie.
Nous ne prétendons pas que cette notion de l'âme et de
la vie soit absolument erronée. Nous reconnaissons volontiers qu'elle répond à une certaine réalité, en attribuant à l'âme et à la vie le caractère d'activité continue sans laquelle âme et vie s'évanouiraient sans retour. Mais ce qu'elle contient de vérité est couvert d'une couche d'erreur qui masque ou altère la part même de vérité reconnue. Car cette activité incessante et nécessaire est mal défmie, ou plutôt elle est définie contrairement à son œuvre môme et à son essence. A bien dire, cette définition erronée est une entière méconnaissance de l'activité propre de l'âme et de la vie.
Qu'y a-t-il, en effet, au fond de ces mots : « L'âme et la vie sont une force, une énergie motrice »? Il y a la négation même de l'âme et de la vie, et leur absorption fatale dans les énergies universelles, dans l'ample sein des forces physiques et chimiques. L'irrésistible enchaînement des choses le veut ainsi. Un rapide parallèle entre les forces physiques et l'activité vivante va nous montrer à quelles sûres conditions cette dernière se maintient indépendante et distincte, au milieu des forces physiques qui l'enveloppent et la pressent. Ces conditions, l'âme, si elle est énergie motrice, les renverse.
Les forces physiques ne se divisent plus en essences multiples et distinctes. L'unité a pénétré dans le monde inorganique, et l'admirable théorie de la transformation des forces réduit au mouvement toutes les anciennes forces de la nature. Le mouvement se convertit en chaleur, celleci en lumière, en affinité chimique, en électricité; la pesanteur, l'attraction, la gravitation universelle, ne sont que le mouvement lui-même considéré dans des conditions
d'exercice diverses. Le mouvement régit le monde physique tout entier. C'est l'unique cause de toutes les manifestations de ce monde, si innombrables et variées qu'elles soient.
D'autre part, l'observation traditionnelle affirme la séparation absolue du monde organisé et vivant d'avec le monde physique. L'être vivant naît, grandit, dépérit et meurt. Jeunesse, maturité, vieillesse, sont sans signification vraie dans l'éternelle et uniforme vigueur des forces physiques. L'être vivant se nourrit, sent, se contracte, et à sa plus haute expression il veut et se meut, il pense; il provient d'êtres semblables à lui et il se reproduit. Les forces physiques ne donnent à la matière ni alimentation, ni sensibilité, ni contractilité, ni mouvement volontaire, ni pensée. Enfin l'être vivant est une unité, un individu, et ces individus ne sont pas en nombre régulier et constant : ce nombre peut croître et décroître dans des proportions infiniment variables. Si chaque être vivant représente une force, l'ensemble des forces vivantes n'est point stable et uniforme : il s'élève ou s'abaisse suivant les circonstances; il peut couvrir la surface du monde; il peut en disparaître et s'éteindre sans retour. Tout est à l'opposé dans l'ensemble des forces physiques; rien ne s'y perd, rien ne s'y ajoute. La distribution apparente peut changer; le flux et le reflux des choses y amène une mobilité de surface sous laquelle le fond demeure invariable. Pas un atome ne s'égare ou ne disparaît de la matière; pas un atome nouveau ne se crée; et le mouvement qui pousse tous ces atomes est pareillement inaltérable; il ne s'affaiblit d'un côté que pour s'accroître de l'autre. Les mouvements particuliers se modifient et se transforment; le total demeure constant, fixe, éternel.
En face de cette opposition saisissante entre les êtres
vivants et le monde physique, lu science tradilionnelle a prononcé la dislinclion des causes. Elle a fait du mon<le organisé un ordre nouveau, naissant au-dessus de l'ordre ancien. Noviis renim nasciiur ordo. A cet ordre elle a assigné une causalité propre; et à celte cause nouvelle, Aristole a donné le nom d'ame. Tout ce qui vit a une âme.
Ce n'est pas que la causalité nouvelle soit sans rapports avec la causalité physique. Non; celle-ci s'offre et reste comme la causalité antérieure, nécessaire à l'apparition de la causalité supérieure qui entrait dans le monde. Ce premier et simple rapport devient l'origine de tous les rapports ultérieurs que nous verrons unir les deux mondes, physique et vivant. Mais, quels que soient ces rapports, la cause vivante, l'âme, n'en demeure pas moins absolument distincte des forces physiques; elle doit contenir et livrer tout ce qui est caractéristique et essentiel dans l'ordre vivant. Gomme cause, elle demeure étrangère à tout ce qui appartient à l'ordre physique, lequel entretient des rapports, mais ne possède aucune communauté causale avec l'ordre vivant. C'est l'âme qui, à tous les degrés de l'échelle animale, ordonne l'évolution vivante, depuis la naissance jusqu'à la mort; qui assure la suprême et obscure fonction de la reproduction; qui sent, s'émeut, se montre dans l'instinct, dans l'intelligence, dans la volonté des animaux supérieurs; qui, dans l'homme, atteint à la raison et à la liberté. Tout cela, de la vie végétative et animale à la vie humaine, c'est la vie, manifestation de l'âme et traduction de sa puissance. Nous aurons à déterminer si ces actes et ces facultés diverses de l'âme et de la vie répondent à une activité mère, à une faculté suprême et primordiale, et quelle est cette faculté. Pour le moment, nous nous bornons à cette affirmation, c'est que cette puissance de l'âme lui appartient en propre, et que rien de ce qui appartient au
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monde physique n'en peut fournir l'idée. Sinon, ce monde physique n'entretiendrait pas seulement des rappoits continus et nécessaires avec le monde vivant, mais se confondrait à un certain point avec ce dernier, de telle sorte que la vie et les forces physiques se pénétreraient, s'uniraient comme causes, et, par conséquent, devraient être considérées comme s'identifiant dans une cause supérieure. Ou plutôt la vie apparaîtrait comme une application nouvelle du théorème de la transformation des forces. Le mouvement se transforme en chaleur, en lumière, en affinité chimique; le mouvement se transformerait aussi en vie. Dès lors, la vie deviendrait une nouvelle manifestation de la force universelle, et la biologie formerait une simple division des sciences physico-chimiques.
Telle est donc la nécessité qui s'impose à qui accepte la distinction de l'ordre physique et de l'ordre vivant : c'est que la cause vivante ne traduise en rien la cause physique; il l'aut qu'elle soit d'une autre essence, que rien de l'ordre physique ne lui soit comparable. Il faut que, dominant l'ordre physique et associé à lui, le nouvel ordre vivant soit constitué par des phénomènes tels que rien dans les choses physiques ne les représente, et qu'on ne puisse, d'aucun d'eux, livrer une raison d'être qui pourrait s'appliquer à ces dernières.
Ces nécessités avérées trouvent-elles une satisfaction réelle dans la notion générale qui nous enseigne que l'âme est une force, une énergie motrice,- et que c'est comme telle que l'âme institue la vie et régit toutes les fonctions organiques? Loin de là; j'ostime, au contraire, qu'il n'est pas de notion plus profondément étrangère à la vie et à l'âme que celle de force et d'énergie motrice.
La force, en effet, dans les sciences physiques, c'est le mouvement; telle est l'unique cause de tous les phéno-
IIU DE LA PUISSANCE GÉNÉRATUlCli
mènes inorganiques; toutes les autres forces se ramènent à celle-là par simple transformation. Dire que l'àme et la vie sont une force, et ajouter qu'elles sont une force, une énergie motrices, c'est reconnaître que l'âme et la vie ne sont, elles aussi, que mouvement; c'est les rejeter dans la causalité physique, qui devient l'universelle causalité. Dire de l'Ame qu'elle est une force, c'est méconnaître, en outre, son plus absolu caractère, celui d'être une substance individualisée, une unité. Ce seul caractère l'empêche d'être submergée et confondue dans un océan d'âmes indistinctes, comme le sont les forces physiques, dont on étudie les effets à un moment et sur un point donnés, sur un assemblage déterminé d'atomes, mais que rien n'individualise, que rien n'isole dans l'infini et invariable milieu des forces de la nature. L'être vivant est un individu ; c'est le premier fait que la notion de l'être doit mettre en rehef; et il est individu, nous le verrons, parce qu'il est autre chose qu'une force, une énergie motrice, une pure cause de mouvement. Une force motrice ne saurait s'individualiser; elle est toujours reçue et transmise. Une substance simple a seule l'existence individuelle, et cela parce que cette substance simple a de tout autres attributs que la force et que le mouvement. Une force n'est pas un être fort, comme le prétend M. Bouillier. Les forces, dans le monde physique, ne relèvent pas d'im être fort; car il n'y a pas d'êtres dans ce monde où il n'y a pas d'individus, et où cependant il y a des forces, ou du moins une force.
On le voit, l'ârne et la vie sombrent du premier coup dans cette notion de force et d'énergie motrice par laquelle on prétend les représenter. Néanmoins, cette énergie motrice, M. Bouillier croit la retrouver « non-seulement dans les mouvements volontaires et spontanés, dans les fonctions organiques, mais môme dans le pur exercice de
la pensée, exercice qui lui-même n'a pas lieu, d'après notre sentiment intime, sans quelque action de l'âme, sans quelque elfort sur le cerveau... Ce déploiement de force motrice, ajoute M. Bouillier, est surtout manifeste dans la réflexion et le calcul, et dans toutes les opérations intellectuelles volontaires. » La pensée elle-même, que Descartes avait voulu séparer absolument de la vie, afin de l'enlever à tout ce qui est mouvement, au tourbillon de la matière; la pensée, dis-je, en cet ordre d'idées, deviendrait donc un déploiement de force motrice contre la substance cérébrale ! Et ainsi M. Bouillier donne, sans le vouloir, la main ù ceux qui font de la pensée une simple vibration d'une ou de plusieurs cellules cérébrales. La séparation entre un tel spiritualisme et les affirmations matérialistes devient bien incertaine et fugitive; il y a entre l'un et les autres de tels rapprochements et de telles pénétrations, que la fusion de ces doctrines opposées semble, sinon accomplie, du moins inévitable et prochaine.
H Je sens que ces inductions révoltent M. Bouillier, si énergiquement spiritualiste, et je l'entends protester. En soutenant que l'âme est une force, une énergie motrice, me dira-t-il, il ne prétend pas contester qu'elle ne soit une unité, et que l'être vivant ne soit un individu. Il faut bien distinguer, ajoutera-t-il, entre un mouvement transmis, communiqué, et un mouvement qui vient de soi. L'âme est une énergie motrice ; mais le mouvement qu'elle provoque a sa cause en elle, et non en dehors d'elle : elle produit le mouvement ah inlrinseco. Dans le monde physique, le mouvement est toujours reçu du dehors, communiqué ; il ne provient pas d'une force individualisée. La tradition, depuis Aristote, a consacré cette fondamentale distinction; elle dissipe toutes les confusions, toutes les fausses assimilations,
m DE LA PUISSANCE GÉNÉRATRICE
Je ne. méconnais pas la bonne intention qui dicte ces raisons, et leur apparente valeur; niais, au fond, elles ne modifient guère les notions causales imposées à l'àme et à la vie, dès que l'on emprunte ces notions au mouvement. Comment comprendre, en effet, l'individualisation d'une force motrice? Cette individualisation n'est-elle pas impossible en soi et contradictoire? Nous savons ce qu'est le mouvement; nous en observons toutes les condilions dans le monde physique; partout nous le voyons reçu, communiqué. Peut-on à cette conception opposer celle d'un mouvement cause de lui-même? Les termes de cette proposition ne se repoussent-ils pas? Un mouvement cause dejui-même, s'il peut exister, n'est plus un mouvement; c'est un je ne sais quoi incompréhensible. Ce deviendrait une substance qui ne se trahirait par aucun effet propre, qui empruntelerait toutes ses manifestations à une cause inférieure et étrangère; ce serait une cause créée pour produire tout un ordre de phénomènes et d'effets qui peuvent exister sans elle; en un mot, ce serait une cause vide d'activité spéciale, une cause sans raison d'être et inutile. Une force motrice ramenée à l'unité, et devenant individuelle, constituerait donc une existence irrationnelle ; il n'y a là que fiction. C'est par la pente de fausses analogies que nous nous laissons aller à cette ontologie imaginaire. Nous avons en nous le sentiment irrésistible de l'unité, de l'individualité; d'autre part, nous voyons dans le monde physique le mouvement et la force régner en souverain maître; par suite, dès que nous voulons donner un pouvoir souverain à cette unité dont nous avons conscience, nous lui accordons le pouvoir moteur, la force. Nous imaginons ainsi une association contre nature; nous donnons l'unité à ce qui ne peut la recevoir, à la force motrice, parce que nous n'avons pas pénétré assez avant dans la
nature même de l'unité, clans l'intelligence du pouvoir qui lui est dévolu et lui appartient en propre; pouvoir qui est sans analogie avec les puissances qui remplissent le monde inorganique, avec le mouvement qui résume toute ces puissances.
D'ailleurs, qu'importe qu'on transforme en unité une énergie motrice? Qu'importe que, par abus ou faiblesse d'esprit, on individualise une force? Transformée en unité, individualisée, la force motrice changera-t-elle de nature? produira-t-elle autre chose que du mouvement? Non, évidemment. Dès lors, cela change-t-il les conséquences auxquelles conduit une notion de Tàme et de la vie équivalente à l'énergie motrice? Cela empêche-t-il la causalité vivante d'être adéquate à la causalité physique? Qu'importe que le mouvement vienne ab inlrinseco ou ab exlrinseco, qu'il soit transmis du dehors ou qu'il procède du dedans? Qu'importe? Le mouvement produit d'une ou d'autre façon ne reste-t-il pas identique à lui-même? n'est-il pas toujours mouvement, et comme tel ne conduit-il pas la nature entière, l'animée comme l'inanimée? ne demeure-t-il pas cause suprême de tous les phénomènes vitaux et de tous les phénomènes physiques? N'aboulit-on pas ainsi à l'identification de l'âme vivante et du mouvement, dogme du matérialisme le plus avancé? Si l'on individualise la force [)0ur en faire un être vivant, ne peut-on, à plus forte raison, l'individualiser pour faire de notre monde terrestre et de chaque astre un être animé et vivant, comme le voulait Képler? Et cette façon de comprendre l'unité vivante n'ouvre-t-elle pas la porte à toutes ces imaginations du panthéisme sous lesquelles se déguise à peine un matérialisme de fantaisie?
L'aboutissant demeure donc fatal : concevoir l'àmc et l;i vie comme force motrice, comme mouvement môme ab
AU nu LA l>UiSSANCIi GliNÉKATRICE
inlrinseco, c'est toujours donner le mouvement comme cause du monde vivant; c'est anéantir toute causalité vivante propre au profit de la seule causalité physique. Veut-on en avoir la preuve directe et pratique? Je la trouve aussitôt dans la définition de la vie proposée par M. Martin (de Rennes), regardée comme la meilleure par M. Isidore Geoffroy Saint-llilaire, et acceptée sous réserve par M. Bouillier; je la transcris de nouveau :
« La vie est un mouvement de tous les instants, sur tous les points de notre corps, mouvement moléculaire entretenu lui-même par des mouvements d'ensemble dont n'est exempt, sans parler de l'appareil locomoteur, aucun de nos organes et surtout de nos viscères, mouvement péristallique et anlipéristaltiquc, d'inspiration et d'expiration, systole et diastole, excrétion des glandes, circulation des fluides, soulèvement et abaissement alternatifs du cerveau et autres phénomènes du même genre. »
Quelle définition, et que voilà bien où. conduit l'idée de vie conçue comme force et énergie motrice! Qu'y a-l-il, dans cette définition, que ne puisse accepter un matérialiste décidé à ne faire aucune concession? Ce mouvement moléculaire de tous les instants et sur tous les points du corps, ce monotone tourbillon de matière dont on fait la vie, ne fournit-il pas une idéale profession de foi pour le physicien et le chimiste qui, dans la physiologie, ne voudraient voir que physique et chimie? Cette définition est si au-dessous de la réalité à définir, qu'il est peu de positivistes, aujourd'hui, qui la trouvassent suffisante. Ceux-ci ont beau mutiler l'idée de vie, et la réduire à de simples propriétés vitales, ils atteignent cependant à une conception plus large, moins mécanicisle, plus vitaliste, en un mot, que celle que l'on nous ofîre tout enfermée dans le mouvement. La sensibilité, à elle seule, propriété irréductible de la
matière, suivant la physiologie positiviste, brise le moule de cette pauvre formule. Ce qu'il y a de plus absent dans ces paroles vides, c'est l'idée de vie qu'elles croient définir.
Un homme de simple bon sens, étranger à toute prétention scientifique, et qui dirait que l'être vivant est celui qui se nourrit, qui sent, qui a eu un père et une mère, et qui, à son tour, a des petits, celui-là donnerait de la vie une bien autre définition que celle de M. Martin (de Rennes), toute patronnée qu'elle soit par de savants naturalistes. L'énergie motrice n'en est pas encore à nous faire deviner et comprendre qu'un être vivant peut sentir et engendrer. L'effort immanent contre nos organes qui résistent, cet effort qui est, nous dit-on, le fond môme de notre être, nous en enseigne bien moins sur la vie que le bon sens du vulgaire que nous venons de faire parler. Si nous ne connaissions du fond de notre être que l'effort immanent dont il s'agit, cette connaissance, à quelque extrémité qu'on la poussât, nous laisserait dans l'ignorance des plus apparentes et des plus essentielles réalités.
lY
Mais, objectera-t-on, cette énergie motrice que nous voudrions bannir de la vie, l'expérience ne la montre-t-elle pas dans la plupart des actes vitaux, et même dans tous ces actes? Ne sommes-nous pas trop exclusifs en soutenant que la cause vivante doit essentiellement et toujours se montrer d'un autre ordre que la cause physique? Est-il conforme aux réalités observées de prétendre que les phénomènes vitaux ne sauraient jamais reconnaître une raison communeavec les phénomènes physiques? Ces propositions absolues ne sont-elles pas incessamment démenties par l'incessante succession d'actes organiques dans lesquels in-
tervient le mouvement, cl donl la raison nécessaire est une force motrice?
Ces objections semblent plausibles ; elles tombent à un examen approfondi. Elles reposent sur la confusion qui s'établit si communément, dans les sciences biologiques, entre les conditions et les causes des phénomènes. Oui, le mouvement est une condition nécessaire de tous les actes vitaux : évident ou obscur, il est le support inférieur de toute fonction vivante. On le retrouve au-dessous même de la pensée, qui ne peut se manifester avec intensité et continuité, sans que la substance cérébrale ne s'oxyde et ne brûle en proportion. L'activité chimique est une forme du mouvement : or l'activité chimique s'accroît en chacune des cellules cérébrales par le travail intellectuel. Ce travail entraîne même, dans les mouvements de décomposition organique, une activité supérieure à celle qui accompagne le travail musculaire. Ainsi, d'après les analyses de M. le docteur Byasson,un homme au repos rend, en moyenne, par vingt-quatre heures, 20s'',46 d'urée, qui représentent l'activité de ses combustions organiques; si, dans ce même laps de temps, le même homme, se nourrissant de même, se livre à un travail musculaire énergique, l'excrétion de l'urée s'élèvera à 22e'',90; si, enfin, cet homme s'adonne à un travail cérébral intense et supprime tout exercice musculaire, il rendra enmoyenne, dans le même temps, 23^' , 88 d'urée. Le travail cérébral aura donc exigé une activité chimique plus considérable que le travail musculaire, et celte supériorité sera représentée par un gramme environ d'urée; il aura exigé, sur le repos général qui ne laisse subsister que le travail nutritif de l'organisme, un surcroît d'activité chimique représenté environ par 3 grammes d'urée. Ce n'est certes pas trop que de payer au prix de S grammes d'urée les productions du travail cérébral, sur-
tout si la découverte de vérités utiles, la création d'une belle œuvre d'art, une page éloquente ou poétique, sortent puissantes ou inspirées, à la suite de ce travail chimique. Je no demanderai pas si le produit est ici en rapport de nature avec la dépense, ni pourquoi une même dépense se traduit en produits si variables et si inégaux. Je me borne à constater ce fait que dans toute fonction organique, et même dans tout acte intellectuel, il y a mouvement, activité chimique, énergie motrice.
Cette énergie, ce mouvement chimique, sont-ils la cause de l'acte organique qu'ils accompagnent, de la pensée qui ne s'élève pas sans eux? Voilà le problème qui se pose; et qui oserait répondre par l'affirmative, qui oserait soutenir que ces trois grammes d'urée excrétés en plus, durant une journée de travail intellectuel, représentent la cause directe et effective de la pensée humaine, celui-là produirait une affirmation raatériahste tellement nue et grossière, qu'elle révolterait certainement la plupart de ceux qui donnent aux arrangements de la matière les plus larges pouvoirs, M. Bouillier est bien loin, sans doute, de faire de ce mouvement chimique, de « ce déploiement de force motrice dans la réflexion et le calcul et dans toutes les opérations intellectuelles volontaires », la cause même de ces opérations; il a beau reconnaître « qu'une fatigue, qu'un mal de tête est la suite de cet effort quand il a été trop grand ou trop prolongé », il n'arrivera jamais à conclure que la suractivité de la circulation cérébrale, qui amène cette fatigue et ce mal de tête, soit la cause vraie de la réflexion, du calcul, ou de toute autre œuvre de l'esprit. Loin de croire que le fond de la pensée est là, il affirmera que ce n'en sont que les conditions organiques; que la cause domine et met en jeu les conditions qui lui sont nécessaires pour son œuvre propre, mais que ces conditions ne sau-
raient se réaliser par elles-mcmcs et en dehors de toute intervention causale; et que si, par impossible, de telles conditions obtenaient à elles seules la réalisation qui les fuit, si elles devenaient cause vraie, elles aboutiraient à un simple fait chimique, mais jamais elles n'enfanleraienl une opération intellectuelle. Celle-ci les dépasse, est d'un autre ordre qu'elles; elle relève de l'ame : là en est le principe substantiel et effectif.
Ce que nous venons de dire de la pensée, il faut le dire de toutes les fonctions organiques et vitales, de celles même dans lesquelles le mouvement, l'énergie physique et chimique sont le plus manifestes, et semblent remplir le rôle le plus important. L'appareil de la vision réalise les plus admirables conditions physiques; l'optique la plus savante ne saurait produire d'œuvre plus parfaite. Mais ces conditions physiques, ces milieux que la lumière traverse, ces lentilles qui font converger sur un point déterminé tous les rayons lumineux^ tout cela ne fait pas la vision. Celle-ci n'est pas une 03uvre de mouvement; elle est œuvre de sensation et de perception. Sentir et percevoir peuvent nécessiter des conditions préparatoires et concomitantes de mouvement, mais ne résultent pas de ces conditions. C'est l'organe vivant qui sent et perçoit ; c'est l'âme et la vie qui sont la cause réelle de toute sensation et de toute perception. 11 en est ainsi, je le répète, partout et toujours. Les mouvements d'inspiration et d'expiration que M. Bouillier allègue pour prouver que l'énergie motrice de la vie ne se repose jamais, môme pendant le sommeil, ne sont aussi que de simples conditions de la fonction respiratoire; les échanges de gaz au sein des poumons ne sont également que des conditions de cette fonction. Les échanges nutritifs ne sont pareillement que les conditions de la nutrition. Mais respiration et nutrition relèvent d'autres causes que de cescon-
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ditions; ces conditions sont d'ordre pliysico-cliimique; la cause de ces grandes fondions est d'ordre vital, c'est-à-dire est absolument distincte de tout ce qui est mouvement, étrangère et supérieure atout ce qui relève des forces physiques; elle est d'un ordre nouveau.
C'est qu'en effet le monde vivant est superposé au monde physique, et ne saurait exister sans lui. Le monde physisique offre au vivant, non la cause animatrice, mais la condition qui permettra à celle-ci de se manifester et d'agir. Sans monde physique préexistant, nulle manifestation possible de la vie. La vie trouve donc dans le monde physique ses conditions d'existence; et, par suite, ces conditions se réflètent dans chaque acte organique, dans chaque opération vivante. Ces conditions sont souvent prises pour la cause même de l'acte vital; c'est la plus grave et la plus commune erreur commise en biologie. C'est sur cette erreur que reposent tous les systèmes qui refusent à la vie, au monde organique, une causaUté propre et distincte. L'unique procédé de ces systèmes est de substituer à la cause de l'acte organique les conditions de cet acte. Reconnaître cette erreur partout où elle surgit, en physiologie comme en pathologie, est la plus sûre marque d'un esprit pénétré, vivifié, assaini par les vérités doctrinales.
Il est une autre erreur à éviter, et qui a trop longtemps régné au sein des écoles vitalistes : c'est de considérer la cause vivante comme étant en hostilité, en lutte permanente avec les forces physiques; de telle sorte que la vie ne serait que le triomphe de la cause interne, de l'âme vivante contre les incessants assauts du monde extérieur. C'est la doctrine que Bichat développe dans ses belles considéralions sur les Différences des forces vitales d'avec les lois 2)hysiques. Telle est aussi la doctrine que semble accepter M. Bouillier, quand il dit que la vie est une cause, une
force agissant sans cesse sur toutes les molécules du corps « pour les soustraire à l'action dissolvante des lois de la nature morte, lutte continuelle dont l'acte suprême est l'agonie ou le dernier combat contre la mort ». Ces doctrines ont fait leur temps; les progrès de l'analyse physiologique ont effacé cette prétendue hostilité; la maintenir inutilement, c'est fournir aux adversaires une arme qui pénétrera aisément à travers ce large défaut de la cuirasse. La vie est superposée au monde physique, mais c'est pour en user, et non pour le combatti-e. L'ordre vivant n'a paru qu'après l'ordre physique ; il n'est pas venu pour enfanter le chaos, pour lutter contre ce qui existait avant lui, pour apporter une sorte de négation des lois éternelles de la matière. Ces lois sont scientifiquement immuables; elles ne sauraient être combattues, ni se transformer dans l'organisme vivant. La matière n'est rien sans elles. Organique ou inorganique, la matière demeure identique à elle-même, soumise aux mêmes forces, subissant des lois pareilles. Il est donc contraire à la nature des choses de dire que les lois de la matière cèdent, et n'obtiennent pas leur entier accomplissement en regard de l'action opposée des forces vitales. Que seraient des forces physiques qui perdraient de leur pouvoir, qui seraient combattues, affaiblies ou vaincues par une autre force? Que deviendrait l'immuabilité de ces forces physiques dont rien ne se perd, qui jamais ne s'accroissent? La science a dissipé toutes ces conceptions vaines. Loin d'être hostile aux forces physiques et de s'élever contre elles, la cause vivante trouve, dans ces forces, les conditions nécessaires de son action: Elle s'établit au-dessus de ces forces, en use à son profit, les dirige sans jamais les violenter, de façon qu'à leur aide elle se crée et se conserve l'appareil de ses manifestations. Audessus de la matière s'organise et se déroule l'évolution vi-
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vanle. Cette évolution, c'est l'organisme évoluant. Celui-ci dirige en lui la circulation continue des matériaux organiques, et leur emprunte sa réalisation extérieure perpétuellement changeante, quoique lui-même conserve son invincible unité.
Nous pouvons résumer ainsi cette longue discussion : Le mouvement fournit les conditions générales de toute existence vivante; mais la vie, comme cause, est distincte du mouvement. Conditions et cause, mouvement et vie entretiennent entre eux des rapports nécessaires et harmoniques dont le déterminisme se cache à des profondeurs infinies. Ces rapports ne sauraient aboutir jamais à créer une mutuelle pénétration ou une impossible identité. Le fond de notre être ne saurait se trouver dans les conditions de son existence; il est tout entier dans le principe même de cette existence. L'énergie motrice n'est donc pas notre fond vivant, ni le caractère essentiel de l'âme et delà vie. La force régit le monde physique; elle n'institue pas l'être vivant. Celui-ci relève d'une autre cause, d'une cause une, individuelle, sans analogie avec la causalité physique, avec la force motrice universelle.
Cette cause une, individuelle, dont l'énergie motrice ne saurait nous donner une idée, quelle est-elle? quel caractère assigner à l'àme et à la vie qui nous en traduise le fond commun, et les sépare du monde physique? Tel est le grand problème qu'à notre tour nous allons agiter, et sur lequel la science moderne jette, croyons-nous, des lueurs nouvelles. Ce problème, affirmant à nouveau l'unité causale de l'être, touche à l'àme et à la vie. Il plane à la fois sur les sommets de la psychologie et de la physiologie, et doit four-
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nir un invincible trait d'union entre ces deux parts, trop séparées jusqu'ici, de la science d'un même être; il doit livrer une même]ot suprême règle à la pensée d'un côté, au fonctionnement de nos organes de l'autre.
M. Cl. Bernard a écrit les lignes suivantes, souvent citées et commentées, trop souvent mal comprises : « S'il fallait définir la vie d'un seul mot qui, en exprimant bien ma pensée, mît en relief le seul caractère qui, suivant moi, dislingue nettement la science biologique, je dirais : La vie, c'est la création. » Plus loin, cette création, M. Cl. Bernard l'appelle idée ou force créatrice : « Dans tout germe vivant, il y a une idée créatrice qui se développe et se manifeste par l'organisation. Pendant toute sa durée, l'être vivant reste sous l'influence de cette même force vitale créatrice, etlamort arrive lorsqu'elle ne peut plus se réaliser. » Parfois, l'éminent physiologiste, affaiblissant l'expression de sa pensée, appelle directrice celte idée créatrice; mais ces deux expressions sont, pour lui, synonymes ; l'idée seule crée et dirige, ajoute-t-il.
La vie, c'est la créalion. Cette pensée a révolté tous les savants qui veulent maintenir la vie dans la causalité physique, qui croient que le fond de notre être est dans l'énergie motrice, et qui, par suite, prétendent appliquer à l'être vivant celte grande loi des forces physiques : Rien ne se perd, rien ne se crée, tout demeure immuable à travers les apparences changeantes. L'être vivant, ainsi conçu, ne crée rien; il est une forme transitoire dans l'éternel mouvement de la matière. Dire, au contraire, de la vie qu'elle est une création, et une création continue, c'est affirmer qu'elle se passe en dehors de ce monde physique où toute création est impossible. Aussi celle idée de la vie n'a-t-elle pas pris le rang qui lui est dû dans les conceptions scientifiques du jour ; elle a passé pour une image plutôt que
pour une réalité. M. Cl. Bernard' lui-même n'en a peulôlre pas perçu toute la portée ; il n'a pas vu les nécessités logiques qu'elle emportait avec elle; il lui demeure rarement fidèle, et, dans le cours de ses déductions, il la contredit plus qu'il ne l'appuie; elle semble l'étonner, et il n'ose pas la produire sans la renier presque aussitôt. Cependant il n'est pas de conception de la vie plus juste et plus profonde; c'est elle qu'il convient de substituer à cette conception de force et d'énergie motrice que nous avons dû repousser.
Or que signifie ce mot de création appliqué à la vie? La réponse est aisée : L'être vivant seul crée et est créé; il est créé parce qu'il est engendré, il crée parce qu'il en gendre. La création, dans la vie, c'est la génération. Sous ces mots vulgaires et sous ces faits d'observation banale se cachent les plus hauts enseignements. Création et génération sont des termes équivalents. La vie, c'est la génération, fournit même une formule plus précise, plus physiologique, plus générale dans ses applications que celle que M. Cl. Bernard a émise. Le fond de notre être, le caractère suprême et permanent de la vie, c'est donc d'être une puissance génératrice, La fonction première et dernière de l'être vivant, celle qui ne s'arrête qu'avec la vie, hors de •laquelle toute activité vitale s'éteint, cette fonction qui contient et soutient toutes les autres, c'est la génération. L'ame est une puissance génératrice en travail immanent, la vie une génération continue : toute la philosophie de l'âme et de la vie est dans ces mots. J'espère mettre en lumière ces vérités fondamentales.
Si nous voulons juger du rôle et du fonctionnement de la génération dans la vie, il faut se reporter à sa première œuvre, remonter à l'apparition de l'être vivant. Voyez cet ovule avant la fécondation : c'est une espèce de cellule
plasmatique indifférente, qui, après une durée éphémère, s'éteindra dans un travail de régression rapide ou lente, suivant les circonstances. Qu'un agent fécondant pénètre cette cellule : aussitôt une fonction nouvelle s'en empare, la transforme et l'élève à la puissance de l'être. Cette fonction qui fait un être, c'est la génération. La cellule fécondée entre en un travail harmonique et réglé de prolifération, de génération organique et fonctionnelle. Successivement elle va engendrer en elle une suite et un enchaînement de cellules, de tissus et d'organes. Cette génération s'opère sur un plan déterminé, préconçu, où se décèlent une unité et un but; elle poursuit une l'orme typique dont rien ne la fera dévier, à moins que des circonstances hostiles ne provoquent des anomalies monstrueuses; mais jamais le type ne dévie vers un autre type, même de l'espèce la plus voisine. Il n'y a pas d'autre fonction dans ce germe fécondé; il n'y a encore ni cerveau, ni sang, ni nerfs, ni vaisseaux; rien ne traduit en actes les grandes facultés futures de l'être. Celles-ci existent en puissances, sans doute, et bientôt elles engendreront leurs propres organes et se manifesteront dans leur activité; mais, à l'origine, il n'y a qu'une fonction qui contient toutes les fonctions à venir, la fonction génératrice. Cet ovule est en travail d'enfantement perpétuel; il engendre l'être qui doit sortir de lui ; il le crée, si l'on veut parler comme M. Cl. Bernard.
La vie donc, dans son œuvre première, c'est la génération; c'est l'unique faculté de l'âme qui se révèle dans le germe. C'est l'ame, c'est la vie tout entière; car cette faculté, qui d'abord existe seule, qui suscite et engendre toutes les autres, qui les contient toutes, ne peut s'effacer et disparaître, pour être remplacée par les facultés qui proviennent d'elle, et qui ne sont que son propre développement,
que son expansion en fonctions particulières et spéciales. Y a-t-il une plus haute fonction que celle qui produit un être? Le germe aurait-il une fonction supérieure à toutes celles que l'on pourrait attribuer à l'être accru et complet? Tel serait le résultat, si l'être développé manquait de la fonction qui a présidé à son développement. Non, il ne saurait en être ainsi, et la fonction génératrice demeure la fonction permanente et supérieure de l'être. L'être ne vit que par elle et en elle; il décline et meurt avec elle.
Étudions, en effet, les fonctions diverses de l'être; nous verrons qu'elles sont, à bien dire, de simples modalités de la grande fonction originelle, la génération. Celle-ci est le fond de toutes les opérations vivantes, des intellectuelles comme des autres. Voici d'abord la fonction commune et permanente de tout organisme, la nutrition. Qu'est la nutrition, sinon la fonction génératrice continuée, la création perpétuelle de l'organisme? Nous avons déjà cité quelques paroles de M. Cl. Bernard, affirmant la perpétuité d'action de la force créatrice pendant toute la durée de l'être vivant ; nous allons lui emprunter, sur ce sujet, un témoignage encore plus explicite : « Cette puissance créatrice ou organisatrice, dit l'illustre physiologiste^ n'existe pas seulement au début de la vie dans l'œuf, l'embryon ou le fœtus; elle poursuit son œuvre chez l'adulte, en présidant aux manifestations des phénomènes vitaux; car c'est elle qui entretient par la nutrition, et renouvelle d'une manière incessante la matière et les propriétés des éléments organiques de la matière vivante. La nutrition n'est donc rien autre chose que cette puissance génératrice continuée et s'aflfaiblissant de plus en plus. »
Le développement primordial de l'être n'est, à le bien considérer, qu'une opération nutritive. La cellule fécondée se nourrit, emprunte aux milieux qui l'entourent des élé-
m DE LA PUISSANCE GJÎ NÉRATUICK
menls doslinés ù faire partie d'elle-même, à pourvoir à son œuvre génératrice, et ainsi la nutrition forme peu à peu et achève l'être. Cette nutrition se poursuit durant toute l'évolution vivante. Chaque cellule puise dans les milieux qui l'entourent des éléments de renouvellement continu ; chacune, par un travail sans relâche, cède au monde extérieur une partie d'elle-même, et incessamment aussi lui demande de nouveaux éléments par l'intermédiaire des milieux internes de l'organisme, des Immeurs destinées à recevoir d'ahord les matériaux empruntés au dehors.
Toutefois nous donnerions une idée hien imparfaite de la fonction génératrice, loi souveraine de l'organisme, si nous nous bornions à la présenter comme un simple échange moléculaire, comme un pur mouvement de composition et de décomposition destiné à l'accroissement et à l'entretien des éléments organiques. Non; l'échange moléculaire, le mouvement de composition et de décomposition traduit la condition de la fonction génératrice, mais nullement sa nature et sa cause. Nous retrouvons ici la distinction entre la condition de l'acte organique et sa cause que nous avons si souvent signalée, et qu'il importe de ne jamais perdre de vue, afin de ne pas reporter à la vie ce qui appartient à la force physico-chimique universelle. Toute génération suppose la fécondation de l'élément qui doit engendrer, la conception au sein de l'élément fécondé, la génération, enfin, œuvre dernière .de l'élément fécondé et qui a conçu. Ces trois moments de la fonction apparaissent dans tout leur éclat, dans la fécondation et dans la génération originelles; ils existent pareillement dans la nutrition, dans toute fonction organique, forme et continuation cachées de l'activité génératrice première. La cellule qui se nourrit est incessamment impressionnée par le milieu humoral et vivant dans lequel elle
baigne; elle ressent ce milieu; et celle impression ressentie, favorable ou non, est sa fécondation. Si l'impression est favorable, la fécondation est saine et la cellule prospère; si elle est défavorable, la cellule dépérit, entraînée par une fécondation malsaine. Celle fécondation amène une conception vitale au sein de la cellule. C'est la conception même de sa vie propre, de son mode nutritif spécial, de son fonctionnement organique particulier. Cette conception devient la raison vivante de l'œuvre génératrice, c'est-à-dire du développement et de l'entretien de la cellule, de sa nutrition, et enfm de la fonction qui lui revient, et par laquelle elle concourt à l'harmonie finale du tout, au fonctionnement général, à l'évolution typique de l'être (1).
Telle est, en quelques traits, l'image vraie de la vie nutritive. On voit que les échanges moléculaires, que les
(1) Qu'il me soit permis d'opposer la nolion de génération à la conception • des fonctions de nutrition et des autres grandes fonctions organiques, émise par M. Virchow, et acceptée par M. Cl. Bernard. La nutrition, d'après ces physiologistes, serait l'œuvre d'une propriété commune et essentielle de tous les éléments anatomiques, l'irritabilité nutritive; les autres grandes fonctions se rapporteraient à une irrilabililê fonctionnelle. L'irritabilité serait l'expression fondamentale de la vie. Je ne puis incidemment examiner à fond la valeur de ces pauvres conceptions, auxquelles je regrette de voir M. Cl. Bernard accorder l'autorité de son nom. La doctrine des propriétés vitales représente en physiologie la doctrine de la sensation en philosophie. L'irritation se change en nutrition ou en fonction organique, comme la sensation se transforme en pensée. La notion de la vie qui en découle est aussi étroite et fausse que la notion correspondante do l'entendement. M. Cl. Bernard abandonne pour celte irritabilité son idée élevée, la vie, c'est la création, et la nutrition, c'est la génération continuée. La vie devient pour lui l'irritabilité. Nous voilà ramenés à Ilaller.et à Bronssais. Considérée dans son œuvre premici-e, la vie n'est plus la création, c'est-à-dire la fécondation d'un germe, la conception d'un être nouveau au sein du germe fécondé, la génération enfm de l'être, œuvre du germe qui a conçu; non, la vie, c'est l'irritation d'un germe, et cette irritation enfante tout un être, une unité vivante! Vraiment, comme l'esprit de système a de la puissance pour tout amoindrir! qui pourrait croire qu'il peut enfermer la vie dans une propriété d'irritabilité, et réduire à l'irritation toutes les opérations vivantes!
mouvements chimiques de composition et de décomposition ne sauraient rendre un compte réel de la nutrition vivante. Us en fournissent uniquement les conditions. Placez une 'Cellule morte dans les mêmes milieux qui fécondaient la cellule vivante, les échanges moléculaires ne seront plus dirigés dans le sens vivant; la fécondation et la conception cellulaires auront pour toujours disparu; la cellule, non régénérée par une génération continue, périra sans retour. Aussi les mouvements de composition et de décomposition, alors qu'ils s'opèrent au sein de la cellule vivante, perdent-ils leur nom chimique pour contracter un nom nouveau, celui d'assimilation et de désassimilation organiques; nom qui témoigne que la molécule entre dans un monde nouveau, dans le monde vivant auquel elle est assimilée, dont elle devient partie intégrante, jusqu'à ce qu'elle en sorte par désassimilation, pour rentrer dans l'ordre physique d'où elle provenait. On exprime encore la même vérité en disant des corps vivants qu'ils se nourrissent et s'accroissent par intussusception, à l'inverse des corps inorganiques qui croissent de volume par juxtaposition. Assimilation, intussusception, représentent l'œuvre de la génération nutritive. C'est, sous une autre formule, la loi suprême de notre être; c'est le fond même des opérations de l'àme et de la vie.
Quelle que soit, en effet, l'infinie variété des fonctions organiques, toutes sont régies par la même loi vitale, toutes sont des générations. Il en est ainsi, non pas uniquement parce que toutes reposent sur la nutrition comme sur une base commune, et que la génération nutritive est, par conséquent, leur substratum nécessaire, mais encore en les considérant chacune dans l'attribution fonctionnelle spéciale qui est leur fin et pour laquelle elles sont instituées.
Prenons, par exemple, les fonctions les plus éloignées de la vie nulrilive, et directement afférentes au système nerveux de la vie de relation, celles, entre autres, qui appartiennent aux organes des sens, la vue, l'ouïe, le toucher. La loi de ces fonctions demeure toujours la loi uniforme de la génération. L'impression, l'excitation vient du milieu extérieur; et ces impressions et excitations sont l'acte fécondant et premier de la fonction sensorielle; elles remplissent ici l'office du milieu plasmatique et humoral qui impressionne et excite la cellule. Le monde vivant seul offre ces faits merveilleux d'impression et d'excitation; rien d'analogue n'apparaît dans le monde physique, où tout est mouvement transmis et reçu. L'excitation sensorielle fécondante provoque, à son tour, la conception d'une image, d'un son ou de toute autre sensation déterminée; et la vision d'un objet, l'audition d'un son ou d'une parole humaine, la perception d'un corps, deviennent la génération fonctionnelle de chacun de ces sens. Si l'image frappe une rétine inaltentive, le son une ouïe distraite, si le corps extérieur nous touche sans que le toucher s'éveille, il n'y aura pas d'excitation fécondante, pas de conception sensorielle, parlant pas de génération fonctionnelle. Tout demeurera dans une stérile immobilité; l'impression aura avorté. Ici, comme toujours, le mouvement, la force motrice n'apparaissent que comme conditions de la fonction. Et même, à mesure que la fonction s'élève, qu'elle appartient plus exclusivement au système nerveux, qu'elle devient fonction pure de relation, c'est-à-dire fonction de luxe et apanage de l'animalité supérieure; à mesure, disje, les conditions physiques et motrices s'abaissent, s'enveloppent de voiles, de façon à paraître de plus en plus secondaires et effacées dans l'acte fonctionnel. Celui-ci semble de plus en plus s'affranchir des liens qui l'atla-
client au monde physique; cependant, jamais l'atTranchissement définitif n'arrive; le mouvement demeure la condition parfois obscure, mais toujours nécessaire de toute fonction, et cela jusque dans la pensée, l'acte le plus indépendant, ou du moins le plus disproportionné d'avec toutes les conditions physico-chimiques qui s'y associent.
Les exemples qui précèdent suffisent à montrer comment, au fond de toute fonction vitale, se trouve la génération, forme invariable de l'activité vivante. Mais je ne veux pas me confiner sur le seul terrain de la vie organique; je veux arriver à l'àme, dont l'organisme n'est que la manifestation et l'œuvre visible. Les fonctions vitales, sans doute, reconnaissent dans l'âme leur cause génératrice ; toutefois la pensée lui semble plus étroitement dévolue, et même, pour quelques spirituaHstes, la pensée traduit toute l'àme. L'âme et sa fonction pensante se séparent ainsi de l'organisme, ou du moins ne lui sont rattachées que par des liens éphémères. C'est là l'interprétation excessive et erronée d'un fait qui a frappé tous les esprits, à savoir, que la pensée est une fonction, sur bien des points importants, distincte de toute autre, et qui transporte l'observation en des régions nouvelles où l'expérience sensible s'arrête, où nos sens n'ont pas de prise. C'est la pensée qu'à son tour nous voulons interroger, pour savoir d'elle si elle répond à cette loi génératrice qui gouverne la vie, et pour chercher dans la réponse une confirmation nouvelle de cette grande vérité que l'âme fait la vie, et qu'une même puissance régit l'homme, dans son intelligence comme dans toutes ses autres énergies fonctionnelles.
DANS L'AME ET DANS LA Vlli. 431
Ici, je ue crains pas de le dire, la démonstralion va être saisissante. M. Bouillier, pour trouver un fond commun à l'àme et à la vie, s'est adressé à l'énergie motrice, dont il a cherché le témoignage dans le sens intime, et qu'il croyait prouver en rappelant la fatigue et la tension cérébrale qui suivent un travail intellectuel prolongé. Mais cette énergie motrice, il lui était interdit de la chercher directement dans l'opération vraie de l'âme intellectuelle, dans la pensée elle-même; tellement la pensée demeure profondément étrangère au mouvement, à la force motrice en tant que cause. En sorte que ce savant philosophe en arrive à attribuer à l'âme, comme fondamental, un caractère dont on ue retrouve nulle trace dans la plus haute fonction de l'âme; l'essence prétendue de l'âme n'entrerait pour rien dans son œuvre essentielle, la pensée. Nous allons voir ces étranges contradictions disparaître dans l'âme génératrice, et l'harmonie divine entre l'âme et la vie éclater en ce fait éminent que la pensée est une génération véritable, comparable à toutes les générations fonctionnelles de l'organisme.
La pensée s'engendre en l'âme; elle ne nous saurait, en elfct, venir du monde extérieur. Celui-ci fournit à la pensée une occasion d'être, une condition de son développement, mais il ne nous livre pas la pensée toute faite : c'est notre âme qui la fait, sous l'excitation fécondante du dehors. Rien n'estplus faux que cette maxime de J.-J. Rousseau, si sottement applaudie, et qui met la vérité dans les choses et non dans l'esprit qui les juge. La vérité est tou* jours un jugement, et, par conséquent, toujours œuvre de l'esprit. Tout jugement, toute pensée sortent de l'âme par génération, et cette génération devient l'activité essentielle de l'âme inleUigcnte. Si l'on veut surprendre, dans tout son essor, cette puissance créatrice de l'âme, il ji'y a qu'à étudier la formation des idées générales connues en mé-