‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 1 sur 92 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

On trouvera dans le cinquième chapitre de cet ouvrage l'idée qui a servi de point de départ à nos recherches. Les diverses notions comprises sous la catégorie un peu vague de la personnalité — le moi, le caractère, Tindividualité — y sont rattachées au mécanisme de la perception intérieure, de la même manière que l'analyse idéaliste rattache les prétendues réalités du monde sensible, la matière, la grandeur et le mouvement, au mécanisme de la perception extérieure. Nous avons donc été conduit, dans ce chapitre, à traiter des mirages de la perception intérieure et à étudier, à ce propos, certains phénomènes de réfraction mentale dont notre conscience est le lieu. La plupart des dédoublements du moi et des maladies de la personnalité nous ont paru se réduire à des jeux d'optique, dont nous avons expliqué la production, et qui se déroulaient dans Tordre, extérieur encore, de la représentation. En poursuivant ces analyses, nous avons montré que les formes de la conscience, si on les soumet à la critique, paraissent en grande partie résulter des mêmes artifices et portent la trace des mêmes constructions. A partir de là, un travail de redressement et d'épuration s'imposait qui nous permît de reconstituer le type inaltéré de la vie personnelle et de mesurer, dans toute son étendue, la région psychologique où elle se déploie. Pour y réussir, nous n'a^ -^s eu qu'à eflfectuer un partage entre la vie personnelle, ? e à la loi .du devenir, assimilée

à une pensée initiale qui se dégage lentement et dont il est permis de suivre les traces, et, d'un autre côté, les fonctions

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représentatives quî fixent des apparences et réalisent des mirages. Semblablement, Schopenhauer avait indiqué un conflit entre la représentation, qui multiplie à la surface de l'être les illusions et les constructions artificielles, et la volonté, véritable essence du monde, où la représentation n'atteint pas. Notre tâche eût été singulièrement malaisée en raison de ce dualisme, et le problème, abordé de la sorte, eût été sans doute insoluble, si nous n'avions demandé une méthode de résolution à ce même idéalisme qui nous avait permis de le poser en ces termes. On le sait : pour l'idéalisme de Berkeley ^, c'est à l'action simultanée et à la collaboration de deux sens hétérogènes, le toucher et la vue, que sont dues, en même temps que l'apparence objective de l'espace, les propriétés illusoires de la matière. Grandeur, perspective, mouvement, sont autant de notations inexactes résultant d'une traduction rapide grâce à laquelle nous transférons aux sensations visuelles certaines propriétés des sensations tactiles : les premières symbolisent les secondes et nous en suggèrent irrésistiblement l'idée. Or, c'est un phénomène tout semblable que nous verrions se produire au dedans de nous. Le moi et les catégories qui s'y rattachent, celles de l'eflbrt, de la substance, de la causalité personnelle, sont le produit, bien plus que l'objet, l'effet, bien plus que le terme d'application, de facultés hétérogènes : ils ne se comprendraient pas sans le jeu de ces facultés. Nous avons donc été conduit, dans les premiers chapitres de ce livre, à étudier le travail double et simultané dont notre conscience est le lieu. Pour fixer les idées, nous avons appelé entendement la fonction du même ou de la substance au sens réaliste du mot, la faculté du continu et de l'homogène ; nous avons réservé la désignation de conscience à la fonction du divers, du discontinu, du différentiel. Nous avons montré comment l'entendement s'ingéniait à attirer à soi et à traduire en un langage forcément

I. Nous prenons ici occasion de remercier particulièrement notre maître, M. George Lyon, auteur de V Idéalisme anglais au dix-haitihme sihcle (Paris, F. Alcan).

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substantîaliste les nouveautés incessantes, les synthèses originales, les « différences » que la conscience, abandonnée à elle-même, tendrait plutôt à multiplier. Cet examen, en nous révélant les procédés de l'entendement, les inévitables prestiges auxquels il nous expose, nous a mis en état de suivre le courant de la conscience et de dégager ses produits authentiques de l'alliage que la perception intérieure ne cesse de confectionner par une nécessité inhérente à sa nature et à son mécanisme même. C'est donc exclusivement une méthode critique que nous avons appliquée, attendant de cette application seule la révélation de la vie personnelle saisie, non plus dans ses contrefaçons, mais dans ses expressions directes. En un mot, le symbolisme conscient, minutieusement interprété, a laissé peu à peu percer sa signification, en nous révélant Faction d'abord imperceptible d'un moi qui en est le metteur en scène profond et subtil.

Nous avons été soutenu au cours de ces analyses par l'idée que nous ne travaillions pas dans l'isolement et que notre entreprise était un fragment d'un effort collectif multiplié en des points bien différents de la pensée contemporaine. Si Berkeley et Schopenhauer nous ont suggéré l'idée directrice de nos investigations actuelles, si c'est uniquement de leur autorité que nous prétendons relever, d'autres nous ont beaucoup servi par le résultat positif de leurs recherches. Nos interprétati^ons et nos libres inférences ont mis à contribution dos matériaux fournis par les études de MM. Ribot, Pierre Janet et Dumas. Quant à l'exploration que nous avons tentée de la région psychologique correspondant à la personnalité et an moi,' la méthode d'observation directe inaugurée par MM. James Sully et William James, mise en honneur par M. Bergson, leur manière d'entendre le maniement des faits de conscience nous y ont assez aidé pour que nous ayons simplement à cœur de nous rattacher à l'école d'investigation psychologique qu'ils sont en voie de fonder.

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