‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 2 sur 92 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

On admet d'ordinaire que les états de conscience, sentiments, pensées, volitions, tout en ayant leurs conditions les plus générales dans les lois de la nature humaine, dérivent pourtant d'un principe singulier d'action, qui est la personne; la personne s'oppose ainsi à la nature comme une énergie éveillée et vive s'oppose à une essence indéterminée. On ajoute que la réalité personnelle, désignée très improprement du nom de moi, est l'objet d'une connaissance immédiate, au point qu'il ne saurait y avoir de difficulté sur l'idée qui nous représente à nous-mêmes. On accorde donc à Descartes qu'une telle connaissance est la seule qui soit d'abord en notre pouvoir puisqu'elle nous fournit les id^^cs que nous pourrons ensuite transférer à toute chose, et on y voit, en même temps que le principe actif de la certitude, l'unique lumière qui éclaire tout le reste. La morale vient encore confirmer cette croyance instinctive : elle nous accorde la liberté que toute responsabilité implique; elle nous confère tout ensemble la dignité de la causalité et l'incomparable valeur de fin en soi. L'ordre social accepte ces vues, où il trouve un avantage, et il les consacre.

Cette confiance en la personnalité n'a d'égale, il est vrai, que l'extrême réserve que la personnalité inspire à la pensée réfléchie. D'abord, le rapport établi entre la nature humaine et la personne paraîtra toujours obscur : la personne dérive-

Bazaillas. I

t-elle nécessairement de la nature, ou s'yajoute-t-elle, comme la forme à la matière, par un acte transcendant de liberté? En admettant d'ailleurs l'originalité et l'indépendance du moi, on aura quelque peine à croire que son essence se laisse si facilement pénétrer. La solution théorique du problème nous est peut-être dictée par des besoins tout pratiques ; et la pression du besoin n'explique- 1- elle pas des entraînements que la critique se doit de réprimer ? Au surplus, si l'on rapproche, comme il peut sembler naturel, la perception qui s'applique au moi de cette autre perception dont l'objet est proprement le monde sensible, on voit se multiplier les difficultés. Vous vous étonnez des illusions de la perception extérieure : il y a ici une optique plus décevante. En celte perception intérieure qui nous révèle une personne autonome et un moi réel, vous redouterez d'inévitables prestiges. Pourquoi n'aurait-elle pas ses sophismes, au même titre que le regard abusé par la fausse apparence d'un monde sensible ? La matière, convenez- vous, est illusoire : pourquoi la substance, cette matière spirituelle, ne le serait-elle pas à son tour? L'idéalisme a dénoncé les mille compromis qui avaient accrédité notre foi en la réalité mensongère d'un monde objectif: ces combinaisons, plus difficiles à saisir, par lesquelles s'édifie notre notion des personnes, ces jeux d'illusion qui doivent aussi se produire dans le champ de la conscience, les dénonce-t-on ? Bref, vous vous étiez montré crédule, vous deviendrez défiant ; vous chercherez à dissiper le mirage intérieur, ou du moins à surprendre la loi de sa formation ; vous irez jusqu'à soupçonner dans la personne, telle que la représentation vous l'offre, une radicale inaptitude à exister. Ce redoublement de critique peut sans doute surprendre appliqué à une donnée aussi certaine que la personnalité ; il indique pourtant que le problème, facilement résolu par le sens commun, est bien plus grave que celui-ci ne l'imagine. Nous allons oublier pour un instant toutes ces difficultés. Nous allons admettre, avec le sens commun, l'existence d'une perception intérieure qui s'attache à saisir ou peut-être à reconstruire les manifestations du moi, et nous nous deman-

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