‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 10 sur 92 · I. Spir · texte numérisé non relu

I. Spir

LES DEUX FONCTIONS DE l' ESPRIT 27

unique à la morale et même à la psychologie ce devenir luimême par lequel la pensée se dégage des conditions de la matérialité pour se constituer, sur les ruines de cette nature qu'elle s'emploie surtout à nier, en un acte de réflexion qui confine à la souveraine autonomie * : c'est toujours la claire intelligence de ce dualisme qui les inspire, car s'ils réussissent à maintenir quelque chose, c'est bien le caractère irréductible des deux catégories de l'être, la catégorie du réel et celle de l'intelligible. Maintenant, que ce divorce doive encore s'accuser, que cette intelligibilité soumise à son tour à des conditions logiques qui lui sont, à vrai dire, étrangères, paraisse par instant res'sortir aux chimères de l'intellect pur, c'est une conclusion qui se présente inévitablement à l'esprit. N'est-il pas d'abord naturel que cette faculté du continu et de l'intelligible, l'entendement, en tenant le regard fixé sur l'idée de l'être immuable ou de la substance, s'immobilise en quelque sorte elle-même et cherche le suprême réel là où se trouve le suprême abstrait? Et d'autre part, en s'isolant de la sorte dans sa puissance indéterminée, en s'acharnant, comme les mathématiques Vy invitent, à diviser ou à morceler, à ajouter ou à soustraire, comment cet entendement n'appliquerait-il pas ses procédés .d'abstraction aux réalités définies et actuelles que lui présente la conscience, pour rétablir en elles ressemblance et continuité, pour en poursuivre le dessin eflacé jusqu'au sein des états les plus complexes, les plus hétérogènes, pour y introduire enfin l'indéfini avec la vague puissance qui le pénètre et qui est, comme on l'a dit profondément % impuissante à se déterminer et à se définir.

A cette conclusion toute métaphysique paraissent de nos jours aboutir les conceptions psychologiques les plus approfondies. Pour une doctrine qui tend à mettre la réalité du moi hors des prises de la raison pure en lui restituant son caractère d'infinie complexité, la conscience, révélatrice des individualités, résiste aux exigences de l'entendement qui,

I. \oir Revue de métaphysique et de morale ^ les articles de M. Remâcle. 2 Voii* Evellin, Infini et quantité.

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sous prétexte de l'adapter aux conditions de l'intelligibilité, l'appauvrit et la mutile. Pareillement, quoique parties de points tout différents, d'autres doctrines ont noté dans l'esprit humain l'existence d'une fonction objective capable d'immobiliser le courant continu de nos pensées pour les matérialiser et les convertir en choses. Il ne restait plus, comme l'a indiqué un ingénieux psychologue*, qu'à retrouver dans Fesprit le double élément qu'opposait justement la dialectique platonicienne, le même et l'autre, le continu et le discontinu, Faspect homogène par lequel les phénomènes se disposent comme des objets, et l'élément différentiel, seul capable d'émouvoir la conscience et d'enrichir la réalité du moi, en sorte que le moi ne serait que la suite ou la somme de ces différences. Il nous était donc permis de rétablir sous une autre forme cette dualité, d'en retrouver la source dans Topposition de deux fonctions de l'esprit: l'entendement, fonction de l'homogène, du ressemblant et du stable, apte surtout à schématiser ou à construire en communiquant à tous ses produits la forme des substances et en les faisant entrer de force dans le cadre abstrait du déterminisme; la conscience, confondue avec le devenir intérieur, avec la spontanéité perpétuelle de nos états, avec le rythme changeant qui scande en chacun de nous le déploiement de Tactivité. Il ne s'agit pas là d'un postulat de méthode tenant à un simple accident dans l'histoire de la pensée, mais d'une dichotomie éternelle que doivent nécessairement rencontrer toutes les doctrines qui pénètrent assez avant dans la constitution de l'esprit.

On comprend maintenant que le problème de la personnalité mette nécessairement aux prises l'entendement et la conscience : c'est qu'elle est l'objet de la perception intérieure, et qu'une nécessité impérieuse de cette perception est de recourir, pour atteindre ou pour construire ses données, à la collaboration de deux facultés hétérogènes. Il est, du

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