‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 13 sur 92 · I. M. de Biran, Œuvres inéd., IIÏ, p · texte numérisé non relu

I. M. de Biran, Œuvres inéd., IIÏ, p

Baza-illas. 3

vant la même loi de déterminations croissantes, et s'élevant des caractères inférieurs de la personne à ses attributions supérieures, lui restitue, au terme, la causalité. Mais ce n'est pas sans avoir tout d'abord retrouvé dans le moi ces notions de substance, d'unité logique qui paraissent trahir une autre origine : « en moi se trouve la substance dans le temps à la fois et hors du temps, mesure du changement comme de la permanence, type de l'identité. » Mais, comme s'il ne suffisait pas de ce premier appel à la connaissance commune, M. Ravaisson lui demande encore de déterminer le moi sous forme de puissance, et il entend en mesurer l'énergie ou les degrés de résistance par la conscience de l'effort. « Si le sujet qui s'oppose à l'objectivité de l'étendue ne se connaît que dans l'action par laquelle il imprime le mouvement, et si l'activité motrice a sa mesure dans l'effort, c'est dans la conscience de l'effort que se manifeste nécessairement à elle-même, sous la forme éminente de l'activité volontaire, la personnalité. » Auparavant, avec une grande clarté apparente, Maine de Biran avait défini ce qu'il nommait la force-moi, et qui n'était sans doute au fond que l'âme-substance, une « force agissante, force sui generis qui n'a rien d'extérieur ou d'antérieur qui la provoque, force une, simple, identique et toujours la même, indestructible par sa nature ».

En approfondissant ces différentes théories et en les rapprochant de la croyance instinctive, on leur trouverait, croyons-nous, un postulat commun ; elles supposent que nous partons des catégories de l'entendement pour interpréter les données de la conscience, et elles prennent comme point de départ le mécanisme de la perception intérieure qui nous offre arbitrairement un moi tout construit réunissant en lui les attributs de la substance, de l'identité et de la causalité. Voilà le postulat. En dépit de sa clarté apparente, il n'est ni vraisemblable, ni conforme aux faits.

On pourrait d'abord se demander comment, rattachée à cet amalgame de jugements, l'abstraite notion du moi parvient à s'insérer dans une conscience vivante. C'est que de

I>EftSONNE Et SOCIÉTÉ 35

notre être profond elle nous donne une idée sommaire et commode. D'abord, si l'on ne recourt pas à de subtiles distinctions, elle devient le moi tout court, le moi, c'est-à-dire ce qui en chacun désire, souffre, tressaille, jouit. Aisément accessible à tous, ce moi sommaire répondra au besoin d'expérience rapide que nous avons dans nos jugements sur nous et dans nos rapports avec les hommes*. Mais surtout, il rend possibles les transactions sociales : il est le substitut officiel de l'individualité. C'est notre répondant nécessaire. Bref, c'est lui qui constitue notre existence extérieure, et à ce titre le moi, c'est nous. Or, ce moi un et permanent qui seul importe à l'éthique, puisqu'on peut faire découler de lui la multiplicité des faits moraux, n'est que le point d'intersection des cercles sociaux. Comme Simmelle remarque ingénieusement, alors même qu'il s'oppose à la société qui l'entoure, sa personnalité, son indépendance sont œuvre des lois de la différenciation sociale, conséquence de l'extension et de la multiplication des groupes auxquels il appartient. Otez donc ce moi adventice : la plupart des hommes ne sont rien. Ils ont perdu le point de repère et le signe de reconnaissance. Incapables de s'appliquer au mouvement intérieur de leurs pensées, et d'ailleurs peu soucieux de compliquer l'existence, il leur suffisait de rapporter ces impressions fuyantes à une mesure nettement accessible : ce qu'ils aiment, ce qu'ils désirent, ce qu'ils redoutent. Otez ce signe de reconnaissance ; vous enlevez le mot d'une énigme que, pour l'économie de la vie, on s'attachait surtout à simplifier.

Cependant, cet artifice social ne saurait accréditer la notion du moi, si celle-ci ne profitait de certaines analogies pour se préciser et pour faire illusion aux regards de la conscience. Nous allons assister à la croissance du fantôme interne, à ses efforts pour revêtir une apparente consistance et un semblant d'unité. Mais on ne saurait comprendre la formation de ce symbolisme de la perception intérieure si l'on ne revenait d'abord sur une précédente remarque. On a précédemment

I. G*est là un point solidement établi par la psychologie de M. Bergson.

établi qu'en devenant le signe de notre subjectivité, le sentiment intérieur nous distingue radicalement de l'espace ; mais on a remarqué aussi que nous trouvions dans l'espace une claire contre façon de nous-mêmes. Insistons sur ces privilèges de rétendue. L'étendue affecte une double forme qu'on sépare d'ailleurs par un vigoureux effort d'abstraction : intelligible, elle représente à l'esprit un tout homogène formé de parties qui je juxtaposent dans toutes les directions; sensible, elle fait corps avec nos impressions; elle leur permet de se distinguer et de se juxtaposer à leur tour : elle est alors étroitement liée à nos perceptions de couleur et de tact. Mais, parce qu'elle est comme le lieu des perceptions et qu'elle joue à leur égard le rôle d'unité distributive, elle s'amalgame avec chacune d'elles au point d'en être inséparable; si bien que tout état psychique s'éveillant à la suite d'une sensation qui le provoque ou le prépare, émergeant des profondeurs de la sensibilité, semble tenir par cela même à cette étendue tangible ou colorée. L'espace est donc doublement privilégié : du côté de l'entendement qu'il séduit par son homogénéité parfaite ; du côté du sens intime auquel il offre, avec chaque état nouveau, une contre-partie naturelle, facilement perçue, directement saisie. On voit déjà quelle pente naturelle porte l'esprit à faire son siège dans l'étendue et quels engagements l'y retiennent. De ces engagements les plus nécessaires sont les sens. Toute sensation, dans la mesure où elle nous affecte, peut sans doute nous retrancher en nous-mêmes. Mais tel est sur nos sensations l'empire des conditions extérieures qui les provoquent, et si étroite la liaison en nos sens de l'élément représentatif et de l'élément affectif, que nous douons les choses de nos affections propres et que nous nous répandons sur tout l'univers. La couleur a beau n'être qu'une modification de notre âme : nous retendons et nous immobilisons ces états de sentiment en des choses qui ne sont plus nous. Entre un plaisir et l'ébranlement du cerveau qui le précède, il n'y a point parenté: cependant, nous le rattachons comme à une cause directe à ses conditions extérieures, et nous établissons des rapports de

Page 1