‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 14 sur 92 · PERSONNALITÉ ET PERCEPTION · texte numérisé non relu

PERSONNALITÉ ET PERCEPTION

filiation là où il n'y a point de métamorphose. Il n'est donc pas une de nos images, une de nos perceptions, une de nos pensées qui ne renforce l'idée de l'objet. Nos inclinations premières nous donneraient sans doute le moyen de l'infirmer ; mais par une aberration dont on commence à comprendre le secret, il arrive que ces instincts, nés en nous, se détachent bientôt de nous, leur jeu ne pouvant s'entendre que s'ils sont puissamment actionnés par les objets extérieurs. Ces objets, que nous jugeons pourtant à travers les plaisirs qu'ils nous causent, paraissent aimables en eux-mêmes. Nous les douons d'attraits, oubliant que ces attraits sont nos affections détachées de nous. Nous répandons sur eux nos sentiments. Et ainsi, ce premier témoignage d'une vie spirituelle, loin d'infirmer le dehors, le fortifie en lui prêtant un éclat et une richesse qui vient d'elle seule. On pourrait en dire autant de nos passions et de notre imagination qui se servent de ce qu'elles ont de vif et d'intime pour colorer et animer l'extérieur. Tout conspire à cette idée finale d'un monde étendu qui serait le seul réel, tout, depuis l'entendement désireux de réaliser dans la simplicité de l'espace son idée de l'être homogène, jusqu'au sentiment intérieur en qui,* pourtant, repose l'espérance d'un monde nouveau. En conséquence, tout concourt à nous répandre dans l'espace ; et prêt à renforcer l'objet, tout s'oppose à l'établissement du sujet.

Cependant, à mesure même que nous vivons, il y a des sentiments qui parlent intérieurement. Les sensations ont une face affective qui les détache de ce qu'elles représentent et qui leur permet de s'unir au dedans de nous. Les inclinations, suivies de plaisir ou de peine, ont un contre-coup intime. Ces formes changeantes que nous appelons nos états portent une même effigie : nous les sentons ; et cette effigie se dégage, s'épure pour peu que nous cessions de nous répandre au dehors. L'expérience intime va croissant. Nous découvrons des sentiments qui ne vont plus côte à côte, comme les points de l'espace, ni en files, ni en séries, mais qui se pénètrent. Nous commençons à comprendre qu'il ne suffit pas, pour être, d'occuper un lieu ou d'être étendu. La

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pénétration, la fusion des états dans une même conscience nous parait autrement réelle que la juxtaposition des lieux dans l'étendue. A Textériorité qui était tout pour nos sens, succède l'intimité qui est tout pour la conscience: c'est là que nous sommes, et non dans cet espace où nous nous mouvons. Mais comment définir, comment déterminer cet ordre nouveau de choses ? Par l'entendement ? On sait que la rigidité de ses formes convient à cela seul qui est de soi réglé, précis, mesurable: les combinaisons logiques des idées et les rapports des quantités ou des grandeurs. Recourrons nous à quelque libre synthèse qui retrouve les procédés de l'âme au sein de cette construction vivante et qui en reproduise, à la manière de l'art, la physionomie et l'allure? Mais, sans parler des difficultés d'une telle entreprise, n'est-il pas à craindre qu'en reproduisant les complications de la vie psychologique elle ne donne de l'être à définir qu'une idée peu nette et difficilement comprise? L'entendement reprend ses droits. De cette existence intime, qui se cache et qui se dérobe, il suggérera la formule.

Nous voici revenus à cette notion abstraite du moi dont nous signalions l'étroitesse et la fausse clarté. Tout s'explique maintenant. Si l'entendement s'obstine à exprimer clairement la nature du sujet, il le fait en un langage qui ne convient pas. Ce fait, d'ailleurs, que tous nos sentiments sont liés à nos sensations et que, nos sensations forment le contenu de l'étendue concrète nous invite à traiter l'ordre de la conscience selon la même méthode et les mêmes lois. Joignez à cela le désir d'arriver sur ce point à une connaissance claire et générale qui ne peut nous être donnée que si nous nous représentons cet ordre sous la forme des catégories ordinaires de cause, de substance, d'identité. Y a-t-il place au doute, à l'hésitation? A notre insu, nous traitons l'esprit comme un phénomène de la matière. Non seulement nous développons nos états d'âme en chaînes causales et en combinaisons solides ; non seulement par une fantaisie grossière de l'imagination nous réalisons une certaine énergie en chacun de ces états pris à part, mais encore nous introduisons nos catégories

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