‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 15 sur 92 · PERSONNALITÉ ET PERCEPTION · texte numérisé non relu

PERSONNALITÉ ET PERCEPTION

jusqu'au principe de la vie intérieure. Nous imaginons une sorte d'unité générique d'où naissent d'inépuisables créations morales. Cette unité, nous en représentons le rapport avec les états qui viennent d'elle, en la considérant comme leur cause. Nous la douons, je ne dis plus de l'instabilité qui se remarque en nos états, mais de cette immobilité que requiert l'entendement pour expliquer le mobile: nous en faisons une substance. Enfin cette substance est solide comme le roc ; elle ne devient pas ; elle est le résidu de tout ce qui naît et passe : elle est permanente. Certes, c'est vraiment une perception, et même une perception extérieure, quoiqu'elle paraisse se produire au dedans de nous, que celle qui prend ainsi son point d'appui dans un système d'images fixes, asservies aux lois des combinaisons physiques, qui immobilise le moi, qui réalise dans Tàme, pour en faciliter la compréhension, je ne sais quelle matière spirituelle, quel objet défini et immuable, imitation de ces corps matériels qui se proposent à nos sens. Oui, cette perception ne fait que transférer à la conscience les procédés de la perception extérieure et en transposer les résultats dans Tordre intérieur. Pour l'entendement, cet artifice a cependant le mérite de tout expliquer: évidemment, il éclaire un mode d'être dont le caractère vrai est sans doute de rester obscur. D'abord, cette cause persiste en elle-même, expliquant le reste et soi par sa seule fécondité. Les états changeants qui forment notre existence mentale ont là un support inébranlable : ils ne reposent pas dans le vide. De plus, ce qu'ils ont de réel se contractant dans le fond substantiel qui les produit et qui en profite, rien n'est perdu quand ils meurent. Grâce à ces termes merveilleux, le moi forme un système complet, cohérent et surtout lucide. Quelle satisfaction pour l'entendement qui trouve réalisées en un point toutes les conditions de l'existence ! Quelle joie pour l'imagination que cet air ^d'assurance et de cohésion ! Mais que le lecteur veuille bien changer un peu les mots de place ; il verra que l'esprit est dupe d'une grossière confusion qui transpose dans l'ordre nouveau les formules de la mécanique et de la physique.

4o LA NOTIO?ï DU MOI

Rien ne se perd, rien ne se crée. La force persiste. La quantité d'énergie reste la même dans la nature. Deux forces opposées s'excluent. Tout effet a sa cause, et tout système d'effets une cause productrice. N'y a-t-il pas en tout ceci analogie évidente.^ Et ces formules, applicables pourtant à un ordre différent, pour ne pas dire contraire, ne font-elles point penser à cette substance, à cette permanence, à cette causalité qui nous servent à définir le vif et l'intime de notre être? L'illusion est complète. Sous prétexte de l'expliquer clairement, nous traitons le dedans comme le dehors. L'artifice qui le définit le fait d'abord déchoir aux conditions de l'existence corporelle. Cela fait, la vie intérieure se résout en un double rapport très simple : les états de conscience se rapportent à Vanité qui les produit ; cette unité, égale à elle-même, demeure ou persiste en elle-même. Rapports exacts, formule vraie si le moi, qu'on détermine ainsi, n'avait pas été matérialisé tout d'abord parles procédés qui prétendent l'expliquer. Cette construction symbolique, pour compliquée qu'elle paraisse, ne doit pas nous surprendre. Nous le savons, en effet : l'entendement appliqué à notre existence profonde est bien loin de la saisir d'une possession aussi assurée et aussi présente que cette possession incomparable que j'ai des existences actuelles par le sentiment immédiat. Nous savons aussi qu'il s'exerce sur la nature à laquelle il impose la loi des substances, à savoir l'unité et la permanence. De là une visée diamétralement opposée à celle de la conscience, puisque pour celle-ci l'unité est un effet, non un principe, résultant de ce que nos états se concentrent incessamment au même point de vue intérieur, tandis que la permanence, bien loin d'être la condition de notre être, est l'aspect arbitrairement fixé sous lequel la perception intérieure saisit un acte qui commence et qui s'accomplit. Ce n'est pas que dans cette construction quelques vestiges ne subsistent encore de la réalité vivante à laquelle l'abstraction s'applique ; mais ces jeux de la représentation immobilisent et éloignent ce qui est eii nous mobile et prochain. Rien tôt, nous ne nous saisissons que par réfraction à travers ces formes ; de notre existence, soit que

LA DIALECTIQUE IISTERIEURE 4l

nous recourions au souvenir pour la construire dans le passé, soit que par le raisonnement nous la projetions dans l'avenir, nous n'appréhendons jamais que d'apparentes traces, bien loin de la saisir en elle-même. Aussi, n'arrivons-nous plus à comprendre ce que serait un acte opéré par nous, et la personnalité, confondue avec son schème, s'exténue en un système d'images immobiles et desséchées. C'est à ce moment précis qu'une dialectique se produit qui, dans l'effacement graduel du témoignage intérieur, substitue à l'activité qu'il tentait de révéler, un objet chimérique. Quant à cette activité, elle devient désormais une possibilité logique, le pouvoir de vouloir, non le vouloir même ; et comme rien ne la protège contre son indétermination, on est tour à tour engagé dans deux hypothèses contraires : ou bien, elle est un possible inactif qui s'actualise sous l'influence de quelques tendances affectives prépondérantes, et l'on y voit alors un simple produit de la nature ; ou bien, on trouve en elle le point de rencontre artificiellement fixé d'un double mécanisme qui prolonge ses séries en deçà et au delà d'elle, et c'est le sentiment même de notre réalité qui est tenu pour un artifice de l'imagination abusée, pour le résultat d'une optique décevante. Libre sans doute à l'entendement de se prêter à cet étrange renversement des termes ; mais les difficultés qu'il soulève et les contradictions où nous le verrons s'égarer témoignent assez haut de l'insuccès de son entreprise. — Dans une conception exacte du moi, il faut faire une part au discontinu, à la pluralité : c'est là ce que ne sauraient exprimer les catégories inférieures de la pensée. Aussi, devrons-nous accuser la distance qui sépare le moi de la notion du moi, le procès réel de nos actes dans la conscience de leur sommaire explication. En distinguant ces termes nous serons conduits à renoncer aux procédés du spiritualisme; ce n'est pas d'un point de vue physique encore, ou logique, que nous chercherons à concevoir la vie personnelle. Bref, au-dessus de ce moi auquel s'appliquent les calégories du possible, parce qu'il n'est lui-même qu'une essence, il y aurait le moi réalisé dans la plénitude de l'action intellectuelle.

L'artifice que nous venons de décrire ne saurait.sans doute se produire sans Thabitude où nous sommes de vivre hors de nous et de tout exprimer dans le langage clair de la géométrie ; il est à croire cependant qu'il serait bientôt dissipé sans un secret accord du sentiment intérieur, capable de lui prêter le

secours de fausses analogies. Il est très vrai, par exemple, que nous découvrons à première vue une certaine continuité de nos modalités et de nos actes qui invite l'entendement à appliquer ses principes. Et, de plus, on ne saurait douter que nous ne soyons donnés à nous-mêmes comme distincts des mouvements extérieurs ; d'où il suit que, désignant en son langage cette existence distincte, l'entendement a raison de voir en elle une substance indépendante. Mais cette explication symbolique est-elle bien exacte ? Repose-t-elle sur une suffisante expérience intime? N'est-elle pas l'œuvre prématurée d'une précipitation du jugement impatient d'affirmer, désireux de traiter les phénomènes intérieurs à la manière de l'étendue dont les commodités infinies le séduisent? Il y a vraisemblance. De là ne suit-il pas que, capable de donner de la vie intérieure une expression approchée, cette notion, vague par origine, hâtive et même impure, ne puisse en déterminer la nature tout intime? C'est pourtant cette dernière attitude que nous semblons choisir quand nous portons des jugements sur nous. Sans plus ample informé, nous concevons notre existence personnelle sous la triple forme de cause, d'identité et de substance. Il nous est même habituel de le comprendre et de le dire en ces moments où nous assistons à la genèse d'une résolution et où, dans le conffit des libertés, nous essayons de faire prévaloir un de nos goûts contre les désirs de nos semblables. Le moi s'affirme alors avec une sauvage énergie qui nous le fait prendre aisément pour une cause agissante et nous permet presque de mesurer par le degré de sa résistance le degré de force incompressible qu'il renferme. Il se pourrait, sans doute, que cette énergie dépensée tint au seul exercice de nos organes souvent empêchés par des obstacles, et qu'elle résultat enfin de compte de cette partie inférieure de nous-mêmes soumise

Page 1