‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 17 sur 92 · I. Bain · texte numérisé non relu

I. Bain

de pénétrer jusqu'à la source de cette illusion, nous découvririons sans doute une autre cause. Les événements successifs de notre histoire sont réglés par la loi de l'identité qui, en reliant nos actes en un enchaînement géométrique de mouvements, s'efforce de concilier en eux deux caractères contradictions, le changement et la persistance. Mais la loi de succession ne saurait suffire, et elle doit se compléter par une loi de simultanéité ou de coexistence qui concentre en un certain nombre de foyers, et finalement en un centre unique, « la diversité des phénomènes » . Chaque partie est dès lors subordonnée à l'idée du tout qui lui préexiste logiquement. C'est peut-être dans ce sens qu'il faut entendre la doctrine kantienne de l'aperception : l'unité du « je pense » résulterait d'un acte de l'entendement qui prête une factice unité aux détails changeants que lui présente l'expérience interne. Ce n'est pas que cette concentration soit simplement un produit trompeur d'un art logique, et qu'il n'existe en nous réellement que des phénomènes incapables d'opérer leur propre synthèse. Cette condensation est même le plus souvent une propriété des états conscients parvenus à se grouper selon la convenance de leurs affinités naturelles. Mais ce n'est pas en ce sens de rigoureuse finalité que doit s'entendre la loi logique de coexistence des phénomènes internes que nous venons de signaler ; il nous suffit, le plus souvent, de réaliser en eux une unité géométrique, comme si nous cherchions seulement à satisfaire les exigences d'une pensée obsédée par l'idée de substance. Il en est ainsi d'ailleurs de la permanence que nous leur attribuons ; c'est encore là un jugement, non une intuition, et ce jugement est aussi peu fondé que l'autre. Sans dire que notre moi nous apparaît comme un faisceau de phénomènes en train de se faire et de se défaire — ce qui serait un jugement aussi peu justifié que son contraire — n'est-il pas vrai que nos idées passent, que nos sentiments se transforment, que nos images se changent en d'autres et que la conscience témoigne de cette mobilité ? Libre sans doute à l'entendement d'édifier sur cette fuite continuelle des jugements touchant notre permanence : nous

SYMBOLISME DE LA PERCEPTION lîïTÉRlEURE 4 5

sommes des sentiments qui marchent et qui se sentent marcher. Parler de permanence, c'est projeter sans raison sur ce monde mobile de la conscience l'ombre de l'inertie. Nous ne sentons pas davantage que nous soyons cause. Nous savons, par sentiment intérieur, qu'une résolution se produit en nous et que hors de nous, en notre corps, un mouvement la réalise ; mais les intermédiaires nous échappent. Rapport de succession, devrait-on dire, non de causation. Et, d'autre part, nous savons bien que la force des choses nous dépasse infiniment, incapables de résister à leur poussée, incapables aussi d'égaler nos décisions par nos actes. Mais ne vient-on pas de pénétrer en sa contexture la notion commune du moi? Le sentiment fournit un texte, l'entendement l'interprète ; l'un dit mobilité, vie, devenir ; l'autre traduit immobilité, permanence. Une version inexacte ou hâtive, insuffisamment préparée par l'étude préalable de l'idiome intérieur, telle est la notion du moi.

Mais il ne suffit pas d'indiquer cette illusion ; il faut, avant d'aller plus loin, en révéler le mécanisme. En d'autres termes, nous sommes en présence d'un véritable symbolisme de la perception intérieure, et c'est ce symbolisme qui accrédite les illusions substantialistes dont la conscience est le jouet. Pour en éclairer la loi, nous nous transporterons encore une fois dans le monde objectif et nous rappellerons le postulat fondamental de l'idéalisme anglais.

Tous les efforts de l'idéalisme tendent à montrer que notre notion des corps matériels résulte d'une combinaison de sensations hétérogènes. La vue ne sait rien de l'espace ; elle est incompétente en matière de grandeur et de distance ; c'est au toucher que ressortissent ces données si improprement attribuées au regard ; celui-ci ne fait que profiter de l'expérience tactile précédemment acquise : il la résume vivement, ou la souligne fortement par un procédé de notation pittoresque qu'il doit à la couleur, sa véritable donnée. C'est à ce compromis entre les perceptions visuelles et les perceptions tactiles, entre la couleur issue du regard, et le contour perceptible au toucher, que nous devons notre idée laborieuse d'un

monde étendu. Cette idée n'est pas primitive ; elle est acquise, et les éléments disparates qu'elle rapproche ne se maintiennent associés que par l'équilibre fout à fait instable de deux sens hétérogènes. Il n'est pas rare d'ailleurs que la fragilité de ce compromis apparaisse brusquement ; il tend à se détruire par une dissolution qui est en lui comme une analyse naturelle, toutes les fois que se modifient les circonstances pratiques qui en assuraient le maintien. Allons plus loin. Dans une hypothèse contraire, celle qui prétend enlever aux impressions tactiles le monopole de l'élendue, l'instabilité de tels arrangements apparaîtra plus clairement encore. Il n'est pas rare, en effet, de voir l'une de ces étendues s'isoler de l'autre pour reprendre quelque chose de sa pureté originelle. Tel est le cas des aveugles de naissance chez qui l'image spatiale accuse nettement la prépondérance des éléments moteurs et est, pour bien dire, toute musculaire. Il nous serait difficile de rencontrer un exemple de l'étendue visuelle

toute pure, mais si on parvient, par un effort d'abstraction, à la débarrasser des particularités géométriques qu'elle a puisées dans son contact avec le toucher, on découvre en elle, au lieu de cette image active et pratique d'une étendue motrice, une image contemplative de l'espace, le sentiment d'une étendue flottante, amorphe, indéfinie, que l'expérience du tact viendra plus tard restreindre en la renfermant dans des contours arrêtés et en lui assignant des limites. La notion ordinaire de l'étendue ne saurait en aucun cas se confondre avec l'étendue réelle. Dans la perception normale les deux éléments que nous venons de distinguer se combinent : le premier se traduit par le sentiment d'une étendue diffuse, enveloppante et palpitante* ; le second, par la perception géométrique des formes ; l'un renferme une étendue imaginée ou contemplée ; l'autre, une étendue construite : au point de jonction apparaît notre idée usuelle d'espace.

La notion usuelle du moi résulte, croyons-nous, d'une rencontre semblable. A priori, en effet, il semble que la notion

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