SYMBOLISME DE LA PERCEPTION INTÉRIEURE
d'un moi identique et un soit une œuvre de la réflexion, de même quela représentation d'un objet extérieur est un produit laborieux de l'intelligence. La notion du moi exige un travail de construction par lequel nous conférons à la pluralité de nos états la forme d'une unité fixe, et ce travail suppose à son tour une faculté de remarquer les similitudes et d'immobiliser le devenir, qui est le propre de l'entendement. Il semble donc bien que nous ne débutions pas par la conception du moi, mais par une sensation illimitée de notre existence, par un sentiment confus de la multiplicité intérieure, bref par la conscience vague des changements survenus ou des différences les plus saillantes qui se marquent en nos états. Sur ce champ mobile et indéfini nous décrirons bientôt, artificiellement, des cercles concentriques embrassant des surfaces toujours plus restreintes ; il nous arrivera même de fixer celui d'entre eux auquel notre perception aura accordé une sorte de prépondérance. C'est donc que la perception intérieure transforme en réalité substantielle ce qui n'est au fond qu'un jeu d'illusions : le moi n'est que cette illusion d'optique solidifiée.
Mais ici, comme dans la perception extérieure, il arrive que ce monde d'images immobiles, toutes construites, cesse de nous offrir un point d'appui, et qu'il révèle souvent par sa dissolution spontanée la loi de sa formation. Nous voyons bien alors que cette fixité n'était qu'apparente et qu'elle se bornait à refléter l'invariabilité de nos besoins ou le caractère automatique de nos prévisions. C'est ce que nous trouvons, par exemple, dans les sentiments. Ils nous présentent des éléments de pure conscience, sans alliage logique, se mouvant et s'organisant en dehors des cadres de la perception intérieure, où ils seront ensuite embrigadés, mais d'où l'on peut toujours réussir à les détacher. Une réflexion attentive arrive le plus souvent à saisir ces infiniment petits de la conscience et à nous les rendre sous une forme originale, de même que les appareils moteurs qui sont en notre corps savent recueillir les mouvements matériels extérieurs à nous et nous les offrir, sans traduction mécanique, sous la forme d'ébranlements
purs. Le rapprochement que nous venons de tenter entre le symbolisme de la perception extérieure et le- symbolisme plus subtil de la conscience nous permet de comprendre la loi de ces groupements. Nous sommes en présence d'une conscience qui s'applique à saisir ses données et d'un entendement qui s'acharne à les construire. C'est bien le moi, l'intériorité, l'intensivité que ces deux facultés nous rendent, mais elles nous les rendent, comme on voit, sous des formes bien différentes. Comme le moi construit par l'entendement est plus communicable et mieux défini, l'élément mobile et vivant perçu par la conscience ne tarde pas à s'évanouir au cours de la perception intérieure, pâlissant et s*effaçant devant la netteté supérieure des constructions de l'entendement. Lorsque Maine de Biran célèbre les attributs du moi, il s'exerce sur cette idée qui représente justement l'inversion du réel et, par un étrange retour, sa métaphysique ne fait que reproduire et consacrer les artifices cachés d'une logique décevante. Mais l'idéalisme nous met en garde contre une telle confusion. La conscience n'a par elle-même nul soupçon de la substance ni de la cause: la notion du moi est une combinaison artificielle à laquelle la loi d'association sait donner l'apparence d'un fait ultime.
Toutefois, le compromis que nous venons de dénoncer n'aurait nulle chance de durer s'il ne se rattachait à quelque symbole permanent dans notre organisation physique. Un nouveau symbolisme, le symbolisme moteur, intervient pour régulariser le symbolisme conscient que nous avons analysé. On peut à la rigueur prétendre que les jugements portés sur notre permanence et notre identité résultent d'une intervention hâtive de l'entendement. Mais en va-t-il ainsi pour la causalité? Et n'avons-nous pas là un retranchement qu'on n'a point forcé ? Au dire de penseurs accrédités, ce n'est pas l'effet d'un raisonnement compliqué, si nous affirmons notre pouvoir de causation ; c'est par sentiment intérieur. Que la substance soit conclue et qu'elle demeure en elle-même incognoscible, on l'accorde. Mais dia-
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Clin se saisit, se voit, se reconnaît comme cause. Ici point d'interprétation de texte qu'on ne serrerait pas d'assez près, point de version hâtive. Il y aune vision. C'est un fait. Et ce fail, d'un sens facile à saisir, est si simple, si répandu qu'il révèle sans détour la puissance d'une activité intérieure, la manifestant ainsi à tous les yeux. A ces traits, on reconnaît l'effort musculaire. Voulez-vous savoir si vous êtes une cause au vrai sens du mot, une cause agissante et dont l'action se traduit en des effets palpables ? Considérez les mouvements survenus en vos organes à la suite d'une décision de votre volonté. Quoi de plus facile que ce langage ? La raideur des muscles, leur docilité à se mouvoir, la disposition heureuse de ces mouvements internes et externes sont comme autant de signes qui révèlent l'invisible moteur. Mais ce moteur n'est-il pas saisi mieux encore, sur le fait, sans interprétation d'aucune sorte ? De ces arrangements physiques dont le détail semble, pour chaque cas, prévu d'avance il y a exact ajustement à une fin voulue ; mais il y a plus : nous sentons l'effort qui précède et qui suit, âme invisible de l'action. Ce sentiment, joint à une disposition si parfaite, qu'exprime-t-il donc, sinon une action de l'âme qui marche à travers le corps et le mène vers un but ignoré de lui, voulu par elle? Et quel signé plus manifeste de notre causalité que cette résistance vaincue, que cet effort en qui nous nous mettons au point de nous y oublier, que cet épuisement final qui marque comme une dépense et une déperdition lente de notre être? Phénomène double, l'effort musculaire manifeste doublement aussi l'elficace de notre action : nous n'avons qu'à interpréter les mouvements des muscles pour comprendre que nous sommes cause ; et nous n'avons qu'à sentir l'effort dont ils procèdent pour nous y saisir comme tels.
L'analyse de ce fail privilégié nous présente dans une relatioi^ directe et même immédiate deux termes qu'on pouvait croire séparés, la volition et le mouvement des muscles. A les voir dans une correspondance si exacte, ne les saisit-on pas dans leur rapport naturel, sans qu'on ait à demander comment l'enchaînement se continue ? C'est pourtant une question de savoir si
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la relation est aussi directe et aus^i expressive. Le sentiment de l'effort nous révèle, dit-on, quelque secrète énergie produite par la volonté et employée à nous mouvoir. Pure confusion de termes. A une volition correspond une certaine action motrice, voilà le vrai. De dire si celte action vient de la volonté même ou si elle est inhérente aux muscles dont elle formerait comme l'énergie spécifique, rien de moins aisé. Mais on sait bien qu'au cas où la volonté la produit, elle peut à son gré en diriger ou en suspendre l'exercice, et comment concilier avec cette plénitude de pouvoir les membres paralysés, les erreurs de localisation, l'incertitude des premiers mouvements, l'apprentissage ? Alléguer que nous sentons la volonté raidie et tendue dans notre corps, c'est l'estimer capable d'étranges avatars, puisque, en la donnant d'abord comme action mentale, ensuite comme action motrice, on la présente sous des aspects si différents qu'ils n'ont plus rien de commun. Il faudrait en tout cas expliquer ce passage de l'action mentale à l'action motrice ; et l'on ne peut le comprendre que par une métamorphose de la volonté parfaitement incompréhensible.
11 n'y a d'ailleurs nulle métamorphose, et ime facile remarque préviendrait toute confusion. Si l'activité motrice était la volonté concrète, elle mesurerait par ses degrés de tension les degrés de personnalité que nous mettons dans nos actes, et ce en quoi nous dépensons le plus d'effort serait conséquemment le plus nôtre. En est-il ainsi ? La théorie de la vision semble le prouver. Pourquoi considérons-nous les couleurs comme les propriétés réelles des corps alors qu'il est bien évident qu'elles se produisent en nous ? C'est que, s'empresse-t-on de répondre, telle est la petitesse des muscles de Tœil et la délicatesse de leurs mouvements que ces mouvements sont insaisissables et que la conscience n'arrive pas à apprécier l'énergie infinitésimale qui s'y dépense : si bien que n'ayant plus le sens de leur liaison avec nous-mêmes, nous laissons se dérouler nos couleurs comme un mirage qui nous serait étranger. Il ne sufiBt donc pas qu'une chose dérive de nous pour qu'on la dise nôtre :
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elle est nôtre par reffort qui la produit et que nous sentons. Pourtant, rien de moins assuré qu'une telle conclusion, si Ton s'en lient du moins à l'exemple particulier qui nous occupe. Pour détacher de nous les couleurs et pour les disposer en un décor brillant qui flotterait devant nous, il ne suffit pas d'ignorer l'énergie qui les produit en nous. C'est bien plutôt que la couleur, toujours liée à notre représentation de l'espace et amalgamée avec de Tétendue qu'elle peint et qu'elle anime, se détache de nous à ce seul contact, emportant ainsi avec elle le signe de son extériorité. Sentirions-nous l'effort dépensé, nous ne la traiterions pas comme nos saveurs ou nos odeurs qui, par cela même qu'elles n'enveloppent pas l'étendue, se rangent à ce titre parmi nos états subjectifs ; nous la traiterions sans doute comme les qualités tactiles des corps, et l'on sait que ces qualités, quoique résultant de l'énergie motrice des muscles, n'en sont pas moins rapportées tout entières à des objets extérieurs, par cela seul qu'elles offrent à la main qui les recueille une sorte de continuité et de relief, forme particulière de l'étendue tactile et résistante. La présence de l'étendue, et non l'ignorance de l'effort, voilà ce qui détache de nous nos propres états. Que de l'expérience sensible on passe maintenant à l'expérience intérieure, que parmi les états qui s'y combinent on considère les plus intimes, les plus personnels, on verra de combien se réduit le privilège de l'effort. \ a l-il chose plus nôtre que nos idées, et y a-t-il chose qui réclame moins d'effort ? Les émotions pures n'enveloppent point d'énergie motrice : on s'accorde néanmoins à trouver à ces émotions un caractère essentiellement personnel, et on respecte, comme émanant de nous plus directement que tout le reste, nos amours, nos croyances, nos états de cœur. En un sens, ce qui n'embrasse pas l'effort, étant possession et non labeur, est le plus nôtre. Signe manifeste que la volonté vraie, qui est aussi la personnalité véritable, n'est même pas agissante et mouvante volonté, bien loin de se confondre avec cette activité motrice et, pour ainsi dire, matérielle qui se dépense dans nos organes.
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On vient ainsi de disjoindre deux termes que la psychologie de Maine de Biran rapprochait par artifice. Entre la volonté pure et l'action motrice il n'est point de rapports de fiUation. Ce sont deux termes séparés : de l'un à l'autre, on ne saisit nulle métamorphose. Le sentiment de l'effort n'éclaire pas le mystère de notre origine : les muscles sont agis ; c'est pure confusion si nous en rattachons les mouvements à notre <( efficace ». La volonté que nous sentons tendue et raidie dans les organes n'est point notre volonté essentielle ; ce n'en est que le symbole affectif. Si l'on veut à tout prix démontrer notre causalité par le sentiment de l'effort, cette causalité est illusoire. L'activité motrice produit les mouvements des muscles ; elle est cause. Le moi ne l'est pas.
Dans la nouvelle recherche où nous devons maintenant nous engager, une première indication sera fournie par cette remarque : les éléments compris dans le champ de la perception intérieure sont infiniment instables ; nous tendons à les rattacher à des signes variables, tels que l'innervation motrice et l'effort, qui puissent leur servir de régulateurs. Nous assistons ainsi à la formation d'un symbolisme moteur qui tend à s'insérer dans le symbolisme de la conscience, comme les impressions tactiles s'insèrent dans le groupe flottant des sensations visuelles pour les fixer et les régulariser. D'abord, rien n'est plus naturel que l'apparition de ce symbolisme, car dans l'impuissance à se tenir en cet ordre subtil de sentiments qui n'éveille aucune idée nette, chacun se cherche et croit se trouver dans celte partie du corps assez voisine de l'âme pour sembler en dépendre, mais assez éloignée du reste de la nature pour lui paraître étrangère. Il associe donc son histoire aux mouvements de l'activité motrice qui devient ainsi, au lieu d'un symbole, la réalité vraie. Tout s'éclaire à la suite de cette confusion. Notre existence fuyante s'exprime désormais en quelques démarches précises. Elle devient palpable pour nous-mêmes, accessible à tous. Je me distingue de vous par mes tendances, je me constitue en moi-même par mes jouissances ou mes douleurs.