LES JEUX DE LA PERCEPTION INTÉRIEURE
En résumé, nous nous sommes moins attachés à établir la fausseté d'une notion qu'à démêler l'artifice inconscient qui ne cesse de la produire. Ou plutôt, l'erreur nous a paru suggestive, instructive même, nous révélant une nécessaire démarche de la pensée qui essaie de se comprendre avec les moyens insuffisants dont l'abstraction dispose. C'est naïveté de l'esprit qui prend pour vérité ce qui ne peut être que figure. A l'occasion de ce que nous présente la conscience s'édifient nos jugements sur nous, et ces jugements nous ont paru traduire en termes rationnels, c'est-à-dire fort inexacts, les informations intimes du sentiment. Ce n'est pas que nous mettions en doute la force compréhensive de l'entendement ; nous disons seulement que, tenant cette force de son application à l'idée d'une existence homogène et ravi de la clarté qu'il y trouve, il tend à traiter comme de l'homogène la réalité du moi ; qu'il la morcelle d'abord pour en distinguer les parties ; qu'il réunit ensuite ces états en séries pour les mieux comprendre ; qu'il les rapporte à une unité de force pour leur trouver une condition suffisante ; qu'avec le concours de l'imagination, il introduit sous forme de substance l'idée physique de l'inertie afin de supporter par quelque chose d'immobile un mouvement incompréhensible ; qu'il profite enfin de vagues affinités avec l'énergie motrice pour convertir cette condition en cause efficiente à l'égard même des phénomènes qui échappent à son influence, comme l'énergie de nos muscles ; qu'ainsi il interprète librement, à sa façon, le texte fourni par le sentiment. On a donc pu remarquer un curieux renversement des axes qui s'explique par les jeux de la perception intérieure. Les propriétés de l'étendue nous étant clairement connues, nous tendons à tout concevoir selon cette connaissance ; et cette tendance, en nous portant à nous répandre au dehors, nous fait chercher hors de nous la figuration de notre être. Ainsi s'engendre en notre esprit, au lieu du vrai concept du moi, l'illusion captivante de la causalité et de la substance. En reprenant librement une formule célèbre, on pourrait dire que nous nous voyons en Dieu ; il est plus vrai de dire que c'est dans la matière que
désormais nous nous entrevoyons. Nous* ne saisissons de nous que ce qui s'en réfracte hors de nous. La notion qui se produit alors dans l'entendement serait exacte, si le dehors pouvait représenter le dedans, et l'espace la pensée. Mais l'espace n'offre dans la répétition indéfinie de ses parties que la représentation de lui-même : il est inexpressif. Nous le comprenons sans peine lorsqu'il nous arrive de comparer à la grandeur de l'espace la moindre démarche de la pensée ou quand nous essayons d'exprimer par la juxtaposition de ses parties la complication de nos sentiments. Nous nous apercevons bien alors que « le monde entier des corps ne vaut pas un seul des esprits ». Une seule chose est représentative du moi, c'est le moi lui-même. L'esprit est sa mesure. Et si, comme on l'a prétendu, l'esprit est à ce point inconnu à lui-même qu'il ne puisse pas s'exprimer en sa propre langue, il faut, tout en renonçant à la vie morale, renoncer à le comprendre, car ce n'est pas le comprendre, c'est plutôt en fausser le sens que de le représenter par des symboles empruntés à une nature où il n'est pas, ni ne saurait être.
Mais, par cela même, nous avons été conduit à écarter deux solutions possibles du problème de la personnalité. Nous n'avons pas admis, avec le phénoménisme, qu'on pût obtenir le moi réel par un procédé de construction mentale qui laisserait sans l'exprimer l'activité virtuelle du sujet ; et nous avons en même temps refusé aux disciples de Maine de Biran le droit de se voir au-dessus du temps et de l'espace, dans leur activité primitive et indéfectible. Nous avons ajouté que ces deux explications, tout en paraissant s'exclure, dérivent d'une même confusion : on confond l'existence personnelle avec cette idée du possible et de la substance que fournit l'entendement : voilà pourquoi on se croit autorisé soit à identifier le moi avec la notion abstraite que nous en construisons après coup, soit à le recomposer avec des états de conscience. Après s'être un moment opposées, ces doctrines devaient donc aboutir aux mêmes conclusions et retrouver dans le moi, sous les termes contradictoires dont elles se servaient, la suspension et comme le néant de toute action véritable.