LA LOT D^ORGAMSATION INDIVIDUELLE
requise ; puis, à chaque moment de celte histoire que nous tentons de revivre, c'est telle partie ou telle autre qui est plus nettement présente à notre esprit; mais le caractère individuel est un phénomène total qu'on ne saurait décomposer en ses éléments. Libre à vous sans doute de considérer les séries en dehors du système qu'elles composent et de leur trouver un sens particulier, comme pour des vers qu'on lirait en dehors du rythme de tout le morceau ; mais en vain essaieriez-vous, avec ces harmonies partielles, de restituer ■ l'harmonie totale, en vain tenteriez-vous d'égaler dans votre système de variations les variations mêmes de la volonté. Le caractère sera donc une loi individuelle : mais il faut bien se dire que la loi ne fait ici que traduire une synthèse mentale préalablement donnée. Aussi n'y a-t-il qu'un moyen de la connaître : c'est de s'en offrir la vue instantanée ; c'est d'en embrasser d'un seul regard les délicates relations, et de les revivre. Il serait aisé de montrer que cette conception du caractère est impliquée dans toute définition qu'on pourrait en donner dans une théorie des lois. De ce point de vue, il convient d'abord d'écarter un sens : on ne saurait concevoir la loi individuelle comme un cas particulier d'une loi générale, on ne saurait dériver l'individualité de la variabilité des termes, ni supposer que les divers éléments dont cette loi règle les rapports varient seulement entre eux dans des limites définies, en fonction les uns des autres. Mais écarterait-on cette interprétation, si l'on ne soupçonnait quelque inexplicable raison qui distingue entre eux les êtres d'un même genre, sans qu'on ait à recourir à la loi générale qui les enveloppe? On se refuse donc à voir dans l'individu un composé d'abstraits, et l'on se prépare en même temps à subordonner la loi elle-même à un nouveau principe d'explication. C'est ce qui ressort des tentatives ingénieuses qui se sont récemment produites. On dira, par exemple, que le caractère est un genre particulier, puisqu'il embrasse simplement les ressemblances des états propres à un seul individu * ; mais il restera à comprendre la
I. Dauriac, Croyance et Réalité. Voir aussi Renouvier et Paulhan. Bazaillas. lO
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raison secrète qui fixe ces ressemblances dans le temps et qui les groupe en une histoire unique. On recourra donc à l'habitude, principe de stabilité et de permanence ; on lui demandera de dominer et de régler le développement de l'individu ; on finira par la concevoir comme la loi individualisée dans un être déterminé, vivifiée dans une conscience vivante. Mais de proche en proche on restaure dans le réseau des lois mentales l'idée d'activité dynamique, on reconnaît que l'habitude ne se conçoit pas sans rien qui la suscite ou qui la maintienne. Au delà de l'habitude, comme au delà de la loi, on reconnaît un acte initial, tout autre en lui-même que l'habitude ou que la loi, et l'on se dit que, si le caractère est un système, les variations qu'il nous présente se rattachent, par des transitions souvent insensibles, à l'acte un et mobile dans lequel la volonté s'exprime. Telle est, telle apparaîtra mieux dans la suite la vérité qui nous paraît recouvrir la théorie des lois. Le phénoménisme ne saurait expliquer l'apparition du caractère, pas plus que la loi générale n'y eût vraisemblablement réussi. Mais en rétablissant l'idée d'organisation interne, et en faisant du caractère un système de relations donné à part de tout autre, il nous prépare à découvrir au sein de ce système, abstrait encore, l'acte individuel qui lui donne un sens.
Comment donc passer de la théorie des lois à la vérité plus haute qu'elle recouvre ? Comment figurer la synthèse vivante qu'elle ne fait que traduire en langage abstrait? Nous savons que les phénomènes qui forment la vie intérieure ne sont que les variations d'une activité consciente ; nous savons que cette activité est inédite, puisqu'on ne saurait la réduire, sans l'altérer, aux mouvements d'une tendance affective. Mais pour qu'elle soit vraiment réelle, il ne suffit pas que, mêlée à toute la vie, sans arriver à se saisir, elle soit partout et nulle part. La coordination des actes que la conscience découvre nous révèle, d'ailleurs, que la dispersion du vouloir n'est pas définitive, qu'il y a un point où ses rayons convergent et un foyer où ils s'exaltent. Cette activité où se ramasse l'inspiration qui anime lous nos actes, tout autre
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par suite qu'un total ou qu'une idée, quelle en est donc la nature ? C'est ce qu'indique un nom qui l'exprime telle qu'elle est et, ce nous semble, tout entière : le nom de cœur. Aristote, voyant dans l'individuel le fond et la substance même de l'être, avait pris soin d'établir que c'est le propre de l'individu de n'être pas objet de science. Et pourquoi? Parce que Tindividu ne comporte pas de détermination générale, étant par nature si original ou, pour mieux dire, si unique qu'il défie toute formule. Bien plus tard, Bossuet reconnut dans ce fond reculé de l'âme le secret conseil où les idées se forment et les résolutions se prennent, et il y vit comme une inspiration individuelle capable de gouverner la conduite, de juger aussi en dernier ressort de la règle des mœurs. C'est sans doute ce qu'estimait encore Pascal* lorsqu'il croyait cpie le cœur juge des principes, le cœur, c'est-à-dire ici l'acle personnel de l'esprit adhérent, avec lumière et amour, à ce qui dépasse pour la fonder toute démonstration. Et quand Vauvenargues écrit : « Les grandes pensées », c'est-à-dire celles oii se manifeste avec le plus d'éclat la nature humaine, (< les grandes pensées viennent du cœur », il signifie apparemment qu'il y a au fond de chacun comme un art capable de concevoir ces hautes pensées et de leur communiquer, selon son degré de vivacité première, plus ou moins d'éclat. Ainsi le cœur aurait une sorte de compréhension agile et fine, faite de souplesse et de force : il serait l'intuition de ce qui ne se prouve pas, le pressentiment de ce qui est, le sentiment vif de ce qui doit être. Mais il serait encore et par-dessus tout un certain pouvoir d'expansion par lequel se créent en nous, en même temps que des résolutions, l'expression individuelle, libre, abondante de ces résolutions. L'aimer est l'office du cœur. C'est même parce que de tous les arts l'aimer est le plus personnel que l'individualité qui a ses racines en lui ne saurait, selon la pensée d' Aristote, devenir objet de science. C'est le fond et
I. Voir la lY^ section de l'excellente édition de Pascal, de M. Brunschwicg.
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la substance du cœur et, en conséquence, de Têtre moral, que cette énergie insaisissable, artiste, capable d'aimer, en qui, par un heureux tempérament, la lumière s'allie à la force.
Or, sans cette activité centrale où tendent de près ou de loin nos multiples décisions, ce qu'on nomme caractère ne serait pas. Le caractère le plus haut serait celui dont les détails, se subordonnant d'après une logique interne, réaliseraient une seule pensée finale. Et comment entendre ce concours, sinon à la manière d'un acte d'aimer qui se multiplie autant qu'il y a d'actes directs et intimes, tandis que les détails où il se divise s'ordonnent librement, selon la force dont il les doue? Nous sommes, en nous-mêmes, l'acte unique par lequel la volonté individuelle affirme à travers les accidents de tous ordres sa propre existence; et le caractère njoral ne serait rien autre que le rapport de la volonté individuelle, ou du cœur, aux démarches qui la traduisent et aux données extérieures qui lui servent ou la contrarient. Conçu sous sa forme la plus haute, il n'est donc pas l'acte absolu par lequel la volonté proclame son existence ; il exprime encore la manière dont cette volonté, transformée au contact de ses symboles, se lie par l'emploi qu'elle fait d'elle.
Si l'on sait voir au-delà des mots, on se convaincra de la distance qui sépare un tel état de l'état émotif auquel l'empirisme nous avait conduits; on reconnaîtra, de plus, que la pure analyse aurait ramené les mêmes conclusions. Demandezvous, en effet, en quoi l'on distingue une particularité de votre caractère d'une de vos émotions, si l'on suppose, avec les phénoménisles, que le caractère résulte d'un mélange de relations qui subsistent, distinctes, au sein d'un état unique fondamental. Ce serait vainement que vous l'essaieriez, puisque l'émotion n'est aussi qu'un rapport confusément perçu entre des états psychiques multiples. Il faudrait pourtant expliquer la distinction que la conscience établit d'ellemême entre ces deux états. Direz-vous que le caractère implique la continuité de la vie intérieure, alors que rémotion est instantanée.^ Mais faudra-t-il encore discerner ce