‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 44 sur 92 · LA RÉFRACTION MENTALE ET LE CARACTERE · texte numérisé non relu

LA RÉFRACTION MENTALE ET LE CARACTERE

développant en fonction de toutes les volontés qui ont été ou qui seront, et celles-ci comme réglant, par quelque nécessité interne, la forme de leur progrès sur la loi totale des choses. Au fond, cette nouvelle hypothèse ne fait qu'imaginer le rapport des êtres sous la forme que revêt, dans un système de la connaissance, une vérité partielle en relation avec une vérité plus générale, et, en subordonnant les existences aux essences, le mouvement concret des libertés aux relations idéales de ces libertés, elle remet aux prises une explication abstraite de l'univers avec la vive image que nous offre de nous-mêmes la pensée intime. La liberté de l'inspiration personnelle y serait d'ailleurs réservée, puisque les deux termes en rapport demeurent distincts, et qu'au surplus, chaque liberté se réfléchit dans le système uniforme des lois naturelles, ce système étant à son tour conçu comme capable, dans les détails, de modifications et de progrès. Allèguera-t-on que le mécanisme n'en gouverne pas moins les destinées particulières, puisque c'est une série d'états déterminés invinciblement qui forme la matière sur laquelle évolue chaque volonté ? Mais, ou bien il faut enlever toute signification à cette dernière, ou bien il faut expliquer pourquoi en elle, comme dans la nature, les séries se convertissent en svslèmes et les termes discontinus en unités organiques. Or, si la volonté ne glisse pas simplement à la surface de ce déterminisme, c'est que, par un acte émané d'elle et qui est proprement le caractère personnel, elle passe de la dispersion, où il menaçait de la dissoudre, à l'unité organique, où elle se réalise. Il faudra donc admettre un moment où le déterminisme expire et où se marque l'avènement d'un nouveau règne : le caractère organisé et vivant se superpose à un mécanisme interne qui n'eut pas réussi à le produire, et réciproquement, ce mécanisme prend un sens, puisqu'il est désormais l'interprète inconscient d^une spontanéité consciente. Par là se trouvent confirmées nos conclusions précédentes. Ce que nous appelions avec Kant le caractère sensible n'est qu'une forme vidée de toute existence personnelle ; il n'est que la projection, hors de la conscience, d'une volonté concrète qui se développe dans la conscience.

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Telle est précisément l'idée que nous nous en faisions lorsque nous constations ses limites : la suspension du déterminisme, dans ces cas donnés, implique un écart entre le moi abstrait et le moi réel, entre le schème de la personnalité et sa représentation vivante.

Mais, tandis que les disciples de Kant maintiennent l'interprétation scientifique des phénomènes internes et les ramènent de force à une formule qui substitue partout le mécanisme à la vie, c'est inversement, en écartant de la composition d'un caractère l'idée de vérité scientifique, que l'art parvient à le représenter. Parmi les personnages qui nous intéressent, il en est peu qui répondent nettement, comme on le voudrait parfois après coup, à une formule, à un type, ou même à une question posée ; l'intérêt qu'ils ont à nos yeux viendrait plutôt de leur physionomie mobile et fuyante, et c'est bien jouer sur les mots que de supposer un caractère fixe qui ferait la vérité rationnelle de la vie. Une objection nous vient, sans doute, des procédés de l'art lui-même, puisque les œuvres réputées lès plus vraies sont souvent celles où, de quelque façon, la notion de liberté est écartée ; au contraire, celles qui nous présentent un tableau de la volonté aux prises avec les choses et brisant avec le mécanisme qui menaçait de Tasservir, perdent en intérêt psychologique et humain ce qu'elles gagnent en intérêt dramatique. A vrai dire, il y a là une contradiction que réussirait à dissiper l'étude du sentiment esthétique. On verrait, en un mot, qu'elle résulte d'une confusion entre les effets immédiats de l'art et l'interprétation factice que nous en donnons ensuite. 'Ainsi, les caractères de Racine peuvent, pour une pensée philosophique, se résoudre en leurs antécédents physiologiques ; mais, si l'on y réfléchit bien, ce n'est pas ce rapport qui nous intéresse. Rattachés à une multiplicité de circonstances qui les infléchissent en tous sens et qui suspendent l'accomplissement total de leur nature, ces personnages s'éloignent à chaque instant de la formule que nous aimerions à leur assigner ; à chaque instant aussi, ils reçoivent de cette indétermination même quelque chose d'incertain qui nous enlève la tentation

l'illusion scientifique iSg

de les fixer en les définissant, si bien qne tout l'art de Racine consiste à produire, avec un semblant de précision, des'personnages indéfinissables, et, avec une apparence de déterminisme, une illusion de liberté. Ainsi, qu'il le veuille ou non, l'auteur tragique, s'il entend nous offrir un caractère humainement vrai, doit briser lui aussi avec cette idée de vérité scientifique ; il doit replacer la volonté de ses héros dans des circonstances, changeantes quelquefois à l'infini, qui lui permettront de se particulariser à son gré et d'évoluer : en aucun cas, il ne nous permet d'assister à son déroulement logique. C'est qu'il ferait alors œuvre de savant, non d'artiste : il flatterait nos goûts de symétrie ; il ne produirait pas une admirable image de la fécondité intérieure, il n'en rouvrirait pas inépuisablement les sources. Corneille, si souvent tenté par l'idéal d'une volonté abstraite, la jette pourtant dans une action matérielle qui lui permettra d'arriver à la possession de soi ; et les poètes qui nous charment le plus sont ceux qui nous présentent moins des résolutions prises que des résolutions à prendre, des volontés hésitantes et comme en travail. Libre à nous sans doute de construire après coup ces caractères et d'expliquer clairement leur histoire par la formule qu'ils ont confusément cherchée ; mais il reste que cette recherche nous a plus vivement intéressés que l'explication, soit que l'inachevé nous ait offert l'idée de notre liberté en acte, soit que, plus profondément, la vie procède à l'inverse de la science et qu'il y ait une vérité de plus dans cette absence d'explication.

En vain al léguerai t-on que nous nous écartons ici des conditions de l'existence réelle pour chercher dans le rêve une liberté que nous n'eussions trouvée tout éveillés. Car il faudrait démontrer que cette veille n'est pas un rêve à son tour et que l'entendement, dominé, obsédé par son idée de vérité abstraite, est encore en état de traduire le rapport des idées aux actes qui les prolongent. 11 faudrait encore expliquer pourquoi l'accord avec la réalité donne seul une garantie sohde aux rapports établis à priori entre les phénomènes, pourquoi il n'apparaît jamais que ce qui est arrivé une fois

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fasse loi pour Tavcnir. Si l'on n'y réussit pas, c/est qu'en vérité il y a du possible à côté de l'être, autrement dit de l'être inexprimable en langage de causalité, et la conscience ne sera plus taxée d'illusion si elle vient à témoigner que nul rapport de nécessité n'est établi entre les sentiments et les actes. Or, c'est bien ce que nous éprouvons toutes les fois qu'un artiste ingénieux nous permet d'entrer en nous-mêmes. Nous sentons alors se fondre imperceptiblement ce déterminisme dont l'entendement et les sens nous avaient investis : nous nous sentons devenir joyeux et libres. Parfois, dans la douceur de l'intimité retrouvée, nous éprouvons que quelque chose se produit qui modifie, qui transformera peut-être notre être moral : tels ces sentiments qui nous pénètrent peu à peu, qui changent peu à peu l'arrangement de nos j)ensées, en leur donnant à notre insu une fraîcheur et une délicatesse toutes nouvelles. Qui niera qu'il n'y ait là une idée vivante fondue dans notre nature entière, et qui doutera qu'un caractère assez instable pour varier selon qu'une pensée profonde le pénètre ou le délaisse, soit exactement exprimable par les formules du mécanisme? Nous dirons qu'entre ces termes il n'est pas d'équivalence possible, puisque l'un ramène les idées relatives à l'individualité et au moi, alors que l'autre les dissout dans une série de causes , dépourvues de signification personnelle. Nous dirons qu'il est dans toute existence des moments oii le caractère personnel, touché par une espèce' de grâce intérieure, peut se fondre et tenter de se recomposer, et que c'est une ébauche de la liberté, sinon la liberté elle-même, que cette bienheureuse expérience d'un renouvellement possible, profondément senti, ne fût-ce d'ailleurs qu'un instant, ne fut-ce qu'en rêve. Nous ajouterons que c'est bien une révélation de l'être vrai toutes les fois que l'art nous met en présence de formes vivantes : car les constructions par lesquelles il provoque en nous le sentiment esthétique expriment le rapport du possible à l'être, plus exactement que la science ne le ferait armée de son idée de vérité abstraite, si bien qu'à la joie que nous éprouvons alors à nous sentir en contact avec un

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aspect ignoré de la nature humaine, se joint une imperceptible surprise de ce que nous trouvons exprimé ce qui nous paraissait inexprimable, et de ce que nous arrivons a concevoir sans effort ce que la science n'atteint ni ne cherche.

On voit qu'il en est de l'existence interne comme de la nature où les lois mécaniques, loin d'être les lois radicales, ne sont que les produits déjà complexes de lois plus fondamentales. Le caractère, tel qu'on l'entend comnmnément, n'est qu'une loi dérivée, étrangère aux facteurs qui composent notre être psychique : mais, en lui-même, il est la forme originale et comme instinctive d'une activité vivante. Pourtant, il ne suffirait pas, pour établir ce dernier point, de dissiper l'illusion d'une nécessité qui s'introduit au cœur do la volonté et qui en trouble la source; il faut encore montrer que cette forme particulière est irréductible, qu'elle correspond, en un mot, à une synthèse mentale, et de quelle nature est cette synthèse.

Or il semble que, sur ce point du moins, l'analyse empiriste doive nous être d'un réel secours, puisqu'elle incline à recomposer la perception avec le sentiment, l'effort avec l'émotion, l'extériorité avec d(*s états internes : on n'aura donc, semble- t-il, qu'à pousser plus loin cette analyse pour retrouver, sous le cadre extérieur dont on revêt le caractère, les émotions originales qui le maintiennent au regard de la conscience réfléchie. La psychologie anglaise n'y a point manqué. Ce qui ressort des études de M. Bain et, malgré une opposition apparente, de celles de M. William James, c'est le dessein de considérer la volition en sa simplicité native, en dehors de toute forme préexistante ; et qu'avec l'un, on examine la matière d'impressions variées que tout acte volitionnel recouvre, ou qu'avec l'autre, on considère plutôt la forme que cet acte affecte dans la conscience, pour retrouver en lui l'action secrète d'une idée qui demeurerait affirmée, on voit toujours s'évanouir la distinction que Kant avait si péniblement maintenue entre la forme sensible de la volonté et la volonté pure. En un mot, Rant avait détaché le caractère de son contenu réel ; les empiristes cherchent comment il se

rapprocherait du contenu dont on l'a violemment séparé, comment il arriverait à reprendre place dans la pure conscience. Maintenant, ce serait une conclusion que d'imaginer, au centre de ce système d'éléments psychiques, une volonté dont ils traduiraient les variations ; mais il est vrai aussi que les empiristes paraissent avoir méconnu l'activité de l'esprit dans cette synthèse nouvelle, quand ils se hâtent d'ajouter : « l'idée victorieuse est en chaque cas formée d'images, de sentiments qui sont afférents dans leur origine, et la première conclusion à laquelle on soit conduit est la confirmation de cette ancienne vue sensationniste que tous les matériaux de l'esprit sans exception sont dérivés de la sensibilité passive. » Ainsi, par une confusion de ce (jui est en nous personnel ou intime avec ce qui, dans la sensation, nous émeut et nous affecte, la psychologie de l'empirisme, après avoir cherché le centre vrai du caractère au delà des cadres de la nécessité, dans une organisation profonde des états internes, en est venue à résoudre le problème qui s'était d'abord posé, par un appel de la sensibilité émotive et le rejet de toute activité mentale. Dans ce qui va suivre, nous n'aurons pas de peine à montrer que, si l'intime élémentémotif se retrouve encore au sein du caractère, ce dernier est incomplètement défini lorsqu'on se borne à le décomposer en ses facteurs purement sensibles, lors même qu'on les recompose ensuite sur le type d'une pénétration réciproque. En un mot, il se glisse en lui un élément tout autre que la subjectivité absolue, un élément d'intelligence et de volonté. L'état de pure intimité est le plus bas degré de la vie personnelle : c'est le centre potentiel où nos facultés se ravivent. Que si Ton essaie de construire le caractère sans autre donnée, nous verrons se produire nécessairement Tune de ces deux alternatives : on s'efforcera de faire sortir volition et liberté de la vie sensationnelle, quitte à rétablir en cette dernière l'idée de développement continu, par Tinterventiou de l'imagination et de l'habitude qu'on suppose capables d'en souder les éléments dissociés ; ou bien, comme on l'a tenté plus récemment, on réunira ces éléments profonds en une synthèse mobile, qui

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sera le moi lui-même. Mais le moi, éliminé de la première doctrine, devient, dans la seconde, indéfinissable : n'est-ce pas qu'il est alors inintelligible, et qu'on essaie vainement de le comprendre après en avoir écarté l'idée d'organisation réfléchie qui le sauve en fait de son absurdité fondamentale? Ainsi, l'erreur inhérente à ces doctrines résulte d'une même illusion : l'éliminalion de la réflexion, la réduction du caractère en une forme destinée à traduire un état de sensibilité passive. Bref, on oublie que dans les profondeurs de la conscience tout phénomène est un acte et toute forme un pouvoir.

La solution de cette difficuhé était pourtant d'ordre tout psychologique. Elle eût été suggérée par le partage, facile à efléctuer, entre le caractère considéré dans sa forme spontanée, ou impulsive, et le caractère réfléchi. A son degré d'organisation élémentaire, le caractère nous présente la loi de notre causahlé propre sous une forme bien incomplète. La synthèse qui le constitue et qui comprend des données radicalement distinctes, telles que le tempérament, Thumeur et la cœnesthésie, ne doit son apparente unité qu'à la nécessité d'agir et de produire du travail. La composition de ces forces est donc réglée par l'arrangement spontané qu'elles savent s'imposer quand, liguées et vivantes, elles s'ajustent aux circonstances ou réagissent contre elles. C'est dire qu'elles ne s'érigent pas encore en une synthèse véritablement humaine, et que chez les impulsifs, par exemple, elles se déroulent au hasard, ne se sauvant de la versatilité et du caprice que par une sorte de circonspection machinale qui résulte de la routine. Toute la question est de savoir si nous continuerons à être des impulsifs ou si, réfléchissant sur cet ensemble de tendances qiii se composent entre elles empiriquement, nous arriverons à susciter, du sein de cet être émotif et sensible, l'idée de notre caractère. Alors seulement, nous pourrons vivre sous la loi de notre causalité propre ; car la réflexion, en pénétrant dans ces instincts, les transforme et les simplifie ; elle y apporte des rectifications nécessaires et une unification voulue ; elle les arrache à la versatilité du

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sentiment pour leur communiquer la cohésion et la suite régulière de la raison pratique : tout devient stable en devenant un. Nous avons alors véritablement un caractère intelligible, puisqu'il se confond avec l'idée réfléchie de notre nature et de notre action. Ce caractère est parfaitement distinct de notre réalité sensible, telle que la saisit la perception empirique ; ce n'est pas une forme toute faite qu'elle nous imposerait; il se dégage plutôt au cours d'une vie méditative qui convertit la pratique en pensée, pour demander ensuite à cette pensée la règle efticace et individuelle de l'action. Le caractère, dans sa forme supérieure, fait ainsi retour à une causalité idéale qui se réalise et s'éprouve au contact d'une expérience personnelle. Il marque, pour l'individualité, le passage d'une distribution spontanée ou routinière des actes, à une organisation réfléchie.

Puisque le caractère, insuflisamment défini par la nécessité, est irréductible à un système d'éléments psychiques coordonnés par une fragile habitude de l'esprit, il reste uniquement à se demander s'il ne se confond pas avec une loi d'organisation individuelle. C^est, au fond, ce que l'on entend quand on suppose que les états composants s'érigent en une indivisible unité grâce aux liens d'une affinité réciproque qui les rattache. L'idée de relation est ici respectée, puisque ces fonctions multiples que l'organisme individuel recouvre, l'analyse psychologique peut les démêler, tout ensuivant les variations de chacune d'elles. D'un autre côté, toute interprétation mécanique est écartée, le point où se rejoignent ces relations étant infiniment instable, échappant même par là à toute détermination géométrique, et puisque, aussi bien, il préexiste à l'effort d'abstraction que nous tentons pour le décomposer. Le caractère est donc comparable à une mélodie qui recouvre, dans la succession des sons composants, une loi de continuité esthétique complètement individuelle ; il est, en lui-même, l'unité d'une multitude, et le système de coordonnées auquel nous recourons pour le construire ne fait qu'indiquer, par un procédé grossier, les variations d'un état de conscience indivisible. Bref, Tindividualilé est d'abord

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