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LA CONSCIENCE ET LA LOI DES VARIATIONS

d'une vie nuancée, complexe, infiniment différenciée que cette description nous conduirait. L'activité interne est une réalité en mouvement, c'est-à-dire une réalité dont Texistence est donnée dans le développement et dans Taclion ; elle e^t toute faite de jugements spontanés, d'imprévus et de contrastes: sentiments multiples dont chacun a ses innombrables nuances, ses lentes dégradations, ses degrés changeants d'intensité, et, comme dans les paysages naturels, ses reflets mobiles et ses contours insaisissables ; pensée concrète qui, s'appuyant sur quelques points fixes, déroule la chaîne de ses déductions, ou qui, s'appliquant aux choses, les pénètre en une observation patiente, assez souple pour se glisser en elles, assez malléable pour se modeler sur elles ; enfin, merveilleuse mobilité de la vie morale avec ces élans interrompus de notre être vers le bien, et ces mouvements d'une volonté qui se porte à la perfection ou au vrai, leur donnant avec plus ou moins d'ardeur son acquiescement ; telle est la conscience ; ou plutôt tel est le devenir psychologique, qui ne cesse de se dérouler en elle. Et tout cela, vie du sentiment, de l'intelligence, de la volonté, se combine et se complète pour former dans la vie supérieure de la personne la plus nuancée des existences. Si donc la conscience ne se révèle et ne se saisit que dans le changement, n'est-ce pas que, pour elle, être c'est vivre, et que vivre c'est agir? Or, on n'agit qu'à la condition de passer incessamment d'une situation à une autre, d'une réalité à une autre, et, n'enfouissant pas dans une seule action toutes les richesses de l'àme, de conserver assez d'énergie disj)onible pour opérer une action nouvelle. Chaque état a sa valeur, et comme son intensité ; il contribue à former cette immense simultanéité de sensations dans la conscience, qui est rétat primitif de toute individualité concrète. C'est le propre de la vitalité consciente de produire sans cesse des nouveautés et de s'exalter dans la formation de libres synthèses. Elle devient, et son évolution continue ramène une série de combinaisons instantanées qui sont comme autant d'attitudes originales prises par un principe essentiellement instable. La variation est donc la loi

8 l'e>'te?îdeme>t et la conscience

essentielle de la conscience, et la production des différences est sa fonction. Avec cette spontanéité perpétuelle de nos états successifs, que nous sommes loin des procédés de l'entendement et surtout des uniformités factices qu'il s'acharne à maintenir ! Séparés par nature, distincts par le mode de connaissance qui se rattache à chacun d'eux, entendement et conscience suivent encore des directions qui paraissent devoir les éloigner indéfiniment l'un de l'autre.

Pourtant cette opposition s'évanouirait si, l'idée de généralité résultant de notre union naturelle avec l'être, l'acte individuel qui forme notre existence trouvait en cette idée une complète désignation-. Considérons donc le général, objet unique de l'entendement. Une fois séparées d'un corps les qualités qui lui donnent l'aspect de l'individualité, que reste-t-il? L'étendue et la place qu'il y occupait. De même, si l'on écarte d'une idée ce par quoi elle est cette idée et non cette autre, sa forme, sa valeur intrinsèque, il en reste la matière, c'est-à-dire la possibilité vague d'être affirmée ou niée: pure indétermination, comme la première, puisqu'elle marque seulement la place que peut occuper, par rapport à l'idée de l'être en général, cette idée particulière. Sous prétexte de dépasser les particularités des choses et de pénétrer en leur essence, on s'élève donc ou plutôt on descend, d'abstractions en abstractions, jusqu'à l'existence la plus indéterminée qui se puisse, l'étendue pure et la pure possibilité d'être. Mais si les idées de l'étendue et de l'être forment les deux puissances de la généralité, il est à remarquer que cette notion de l'être indéterminé correspond à un degré plus haut d'abstraction : aussi, la logique qui en étudie les transformations élémentaires est-elle plus simple que la géométrie qui développe les propriétés de l'étendue ; et l'algèbre, qui combine ses signes selon la loi de l'identité ou leur seul rapport à l'idée de l'être, est-elle la plus parfaite des sciences. Cette dialectique décroissante, l'entendement la reproduit donc, extérieurement, si l'on peut dire, dans les sciences qu'il engendre: mais le mouvement par lequel il réduit la science des grandeurs à celle des nombres, et la

l'entendement et la fonction de l'homogène 9

science des nombres à celle des signes exprime le mouvement intérieur par lequel il ne cesse de tendre aux conditions universelles de l'existence indéterminée. La généralité ne résulte donc pas du commerce de notre esprit avec la réalité concrète, puisqu'elle provient justement du mouvement qui l'en éloigne.

Cependant, la généralité, loin d'élre la connaissance tout entière, n'en est peut-être que la limite ou la négation, et, selon la pensée de Kant, c'est bien plutôt dans la production de formes particulières et dans leur application à Tcxpérience que l'entendement s'exerce. Nous allons essayer de prouver que ces formes, produites en fonction des idées de l'être et de l'étendue, entachées par suite de matérialité, ne sauraient évaluer la réalité consciente. On sait que l'entendement a pour premier objet l'idée logique de Têtre, car il lui appartient d'évaluer le rapport des idées particulières à cette idée des idées. A ce moment de son histoire correspond en lui la loi de l'identité, pure affirmation d'une vérité toute logique qui règle les combinaisons des termes dans le jugement. Mais son domaine serait extrêmement restreint, limité de la sorte à nos affirmations ou à nos négations logiques, si une donnée expérimentale nouvelle, celle de l'étendue sensible, ne venait lui servir d'objet. Forme inhérente à chacune de nos sensations externes, puisqu'elle se présente à nous d'abord comme une continuité colorée et tactile, l'étendue est facilement séparée des qualités sensibles qui la réalisent. Elle devient alors le cadre qui les renferme toutes, sans autre qualité que ses trois dimensions, sans autre caractère que la parfaite ressemblance des portions qu'on peut découper en elle. L'étendue homogène fournit ainsi une contrefaçon de l'idée de l'être ; aussi l'entendement s'y applique-t-il comme à son bien, car il y trouve cette grandeur et cette simplicité dont il est épris. Seulement, à mesure que de l'étendue sensible il dégage l'idée de la pure étendue et qu'il en contemple les propriétés, à mesure aussi, semble-t-il, il abandonne l'affirmation

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logique de l'élre indéterminé pour devenir pure forme de Tespace. Et l'immensité de cet espace intelligible qui recule toujours ses bornes, tandis que l'imagination voudrait lui en trouver de précises, est le signe d'une fécondité intellectuelle qui ne cesse de produire, comme auparavant elle ne cessait d'aflirmer. Mais, au contact des qualités sensibles qui la divisent et la déterminent, l'idée de l'espace s'est transformée, car dans l'étendue telle que nos sens la représentent, ils découvrent une infinité d'objets qui se distinguent les uns des autres ; on pourra donc la diviser en casiers dont chacun formerait la place de l'être concret qui Toccupe au moment de la perception. Mais comme cette vision du monde est infiniment changeante, il n'est pas de place qui ne soit ou ne puisse être occupée par des objets affectant d'autres formes et d'autres grandeurs, si bien qu'une portion de rétendue réelle peut recevoir toutes les formes, évoluer d'une grandeur déterminée à une petitesse inassignable en passant par les degrés intermédiaires ; à leur tour, ces degrés seront symbolisés par des nombres exprimant approximativement ces dimensions successives et les variations survenues dans la grandeur. A notre première idée d'un espace homogène parfaitement indivis, se joint l'idée d'un espace, homogène encore, mais divisible en figures qui seront soumises ellesmêmes à la mesure et au calcul. L'entendement voit s'accroître le nombre de ses combinaisons. Il ne conçoit plus seulement l'espace sous forme de quantité pure ou de continuité ; mais plutôt, ce contenu homogène lui apparaissant comme composé de places qui se juxtaposent, il retrouve tout à la fois et la continuité des points de l'espace sous le tissu des sensations et la diversité des figures au sein même de la continuité. Il peut désormais établir des identités entre des grandeurs distinctes et saisir des rapports entre les modes dissemblables de la quantité. En un mot il égale, distingue, mesure, calcule : il passe de la puissance à l'acte. L'entendement ne serait pourtant encore qu'un logicien et qu'un géomètre si des données expérimentales nouvelles ne venaient l'infléchir en un sens nouveau. Tandis que sous

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l'influence de l'idée de l'être homogène il tend à retrouver en tout l'unité de l'ensemble et la continuité des parties, l'expérience intime révèle l'hétérogénéité des états de conscience dont chacun, malgré des ressemblances de détail, se distingue de tous les autres. Le principe de causalité résulte d'une réaction de Texpérience hétérogène sur l'entendement épris d'unité. Dès lors, dans le principe selon qui les phénomènes de l'univers forment les anneaux solidaires d'une chaîne infinie, nous ne verrons pas, avec Ilume, une dépendance de l'idée de continuité. C'est autre chose de penser que les phénomènes de l'univers se déterminent en vertu de la loi des causes efficientes, et autre chose de prétendre que les points de ce tout homogène, qui est l'espace, se tiennent ou se conditionnent ; car il faudrait prouver que la synthèse des faits d'expérience ne fait qu'un avec la synthèse des points de l'étendue ; il faudrait déduire les formes de plus en plus riches de la nature de ce qui n'est pas même, comme Leibniz l'a montré, une pure possibilité d'être. D'un autre côté, quand on retrouve entre les points de l'espace des rapports de continuité exprimables en jugements analytiques, ne se borne-t-on pas à remarquer qu'une partie de cet espace détachée par la pensée des parties avoisirîantes n'en brise pas l'étoflb indivise, ce qui revient à maintenir la pure idée de l'espace, qui est celle de contenu homogène, et à ressaisir cette idée sous les éléments réels, points ou figures, imaginés pour la construire? H y a bien autre chose dans l'affirmation du principe causal. Brisez la continuité de l'étendue indivise, distribuez-la en points séparés, animez ces points en faisant de chacun d'eux une synthèse et en leur donnant un commencement d'autonomie ; substituez ainsi la discontinuité au continu géométrique du monde : que fera l'entendement obligé par quelque invisible expérience interne d'accepter, de ratifier ce fait? Il maintiendra, autant que possible, les droits de la continuité, et, autant que possible aussi, il essaiera de ramener cette multiplicité de faits radicalement hétérogènes à l'unité d'un même rapport. De là précisément cette idée que les phénomènes de l'univers, mal-

gré leur séparation, sont liés comme les parties d'un même tout ; de là encore cet effort pour retrouver Tenchaînement des lois mécaniques sous le désordre apparent de l'expérience. Or, en s'appliquant de la sorte, non plus aux propriétés de rétendue, mais aux phénomènes mobiles qui se mettent en relief sur le canevas qu'elle leur fournit, l'entendement s'élève d'un degré et dépasse la loi toute mathématique de la continuité. Affirmer que les phénomènes de l'univers, forment une synthèse où chacun est à la fois causé et causant, c'est, en effet, passer des conditions formelles de l'existence aux rapports plus réels des choses. Si donc le principe causal résulte, comme la loi de la continuité, d'une nécessité de l'entendement, qui affirme l'être homogène, il se distingue de cette loi par le caractère original des données qu'il impUque. Il y a préalablement affirmation d'une multiplicité hétérogène, affirmation qui tient à notre expérience intime, car elle tend à peupler le monde vide des géomètres d'êtres semblables à nous, semblables tout au moins à ces sentiments discontinus qui s'agitent au fond de nous-mêmes. Le principe causal est donc une position originale : la pensée tente l'effort suprême pour maintenir l'unité de l'univers dans cette foule de vivants qui lui échappe.

Cette vérité trouverait une dernière confirmation si l'on analysait l'idée de substance, qui nous permet d'expliquer les phénomènes en les rapportant invariablement à un sujet d'inhérence, stable et permanent. Or, c'est une forme originale de la continuité que ce concept exprime à son tour, continuité dans le temps, pourrait-on dire, persistance de l'être au sein de la. succession, ou inertie, ou permanence. Aurions-nous une telle idée sans une combinaison du multiple et de l'un, et si l'esprit ne savait donner à un groupe instable de mouvements, de sensations, d'images, la forme de l'immutabiHté ? Ce je ne sais quoi d'immuable détaché par l'imagination des détails qui s'y reposent et dont il fait l'unité, c'est la substance. Au reste, cette idée ne tarde pas à réagir sur celles qui précèdent el?à les modifier profondément. Toute substance étant l'unité d'une multitude, elle renferme les

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causes et les effets sous Taspect d'un développement nécessaire. Au lieu des rapports intelligibles de cause à effet, on aura des puissances qui peuvent développer à tous moments une série nouvelle d'attributs. Le principe causal, en s'appliquant à retrouver la loi de ce développement nécessaire, sera radicalement faussé. Et, de môme que Tidée de substance nous permet d'immobiliser la série des causes sous forme d'un phénomène unique que les événements actuels réalisent et épuisent, de même, elle nous invite à réaliser notre idée de l'étendue sous forme de matière qu'elle se représente toujours vaguement comme une solidification de l'espace ; puis, pénétrant jusqu'au cœur de l'expérience pour figurer à sa manière la loi des transformations du possible en acte, elle représente la volonté comme une force, c'est-à-dire, si l'on presse les termes, qu'elle recourt à un compromis entre le mouvement et l'activité, entre la matière et l'esprit. Il ne lui reste plus qu'à intervenir une fois encore dans la loi du développement des phénomènes internes pour la figurer, grâce à une connivence de l'imagination, sous la forme de Veffort, l'effort étant donné comme un symbole matériel, comme une ligne graduée qui sous-lendrait l'énergie du vouloir et qui servirait à mesurer, par ses subdivisions précises, les degrés divers de tension survenus dans la plus spirituelle ou la plus idéale des activités. Ainsi, nos idées même les plus intellectuelles en sont constamment obscurcies et altérées.

Le principe de substance offre donc un précieux indice à qui se préoccupe des procédés de l'entendement ; il prouve que l'esprit tient le regard fixé sur l'idée de l'être, cherchant à en communiquer la forme à tout ce qu'il touche, au point d'en multiplier les images parfois sans raison et au détriment de la connaissance légitime qu'il a des objets. Mais, si nous sommes en présence d'une véritable idolâtrie de l'entendement, il importe de se demander comment elle peut persister au sein d'une expérience changeante et d'une conscience dont la loi dominante est celle des variations. Nous savons que tout progrès de l'entendement équivaut en fait à un

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nivellement des étals conscients, à une atténuation de Télémenl diflerentiel propre à la réalité. Sous son intervention, se produit reffacement progressif de toute saillie et de tout relief: les tons différents de la vie, les aspects changeants qui forment les perspectives mobiles de la perception intérieure cessent de se détacher, pour se perdre dans une vision indistincte. La substance n est au fond que de la réalité psychologique nivelée et amortie.

Mais comment se produit cette idée et que produit-elle à son tour? Nous inclinons à voir en elle une forme de la prédominance du ressemblant sur le différent. Cette prédominance est fatale. Elle tient à la nature même du différent qui est instable, qui déjoue la prévision ; s'il rajeunit et renouvelle la vie intérieure, il accuse aussi en elle une mobilité qui ne s'accorde guère avec nos habitudes de penser ni avec les nécessités de l'action. L'intérêt de chacun sera donc de saisir dans un état actuel ce qui ressemble à un état antérieur, puis d'en rapprocher peu à peu ce qui le précède et ce qui le suit pour éviter tout travail d'attente et de prévision : la vie crée des différences, le besoin les supprime. Mais si la situation actuelle ne vaut, simplifiée, que par des conditions existant dans notre expérience passée, si elle n'a rien qui leur échappe ou qui l'en distingue, si elle perd toute originalité, tout relief, où sera désormais le changement? Ce qui a été avant se distingue-t-il de ce qui a été après ? Y aurat-il autre chose que du stable? Si donc vous arrêtez la production des différences, non seulement vous absorbez la réalité mouvante dans une unité grise et indistincte, mais encore c'est le persistant, c'est l'inerte, c'est le stable que vous avez partout introduit. Les états différenciés et changeants font place à une possibilité permanente et indéfinie d'existence : le vague fond substantiel apparaît.

Si la notion de substance résulte ainsi d'un amortissement des réalités en ce qu'elles ont de saillant et de mouvant, on conçoit la parenté qui la rattache aux notions complémentaires du continu et du possible. Car la continuité, avec ce qu'elle a de fuyant et d'insaisissable, viendra se substituer à

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l'idée, oubliée désormais, d'une expansion croissant^ de la vie, et elle offrira à Timaginalion une suile indéfinie le long de laquelle celle-ci pourra glisser sans fin ni trêve. Mais, en même temps, se produira l'idée illusoire de la possibilité, car c'est bien une possibilité d'être, et non un être véritable, que cette existence amorphe où expire toute distinction et où s'efface toute limite. Maintenant, et maintenant seulement, apparaît le syslcmc complet de l'entendement : l'inertie, la permanence, la continuité, le possible, l'infini, toutes ces notions se tiennent, tous ces caractères se conditionnent : c'est la substance qui en est le ccnire de groupement, et la substance, à son tour résidu de tout un travail de simplification préalable, provient de ce que Tesprit, en quête du ressemblant, atténue les contrastes et ferme les yeux sur les différences. Elle résulte d'un vertige logique, elle est liée à l'espèce de fascination qu'exercent sur nous, au détriment des existences actuelles et définies, Tindéterminé et l'homogène.

Ainsi, que l'on considère l'entendement dans son objet ou dans ses modalités, c'est toujours l'idée de Thomogène qui permet de l'expliquer. Identité, notion de Télendue intelligible, continuité, causalité, substance sont les degrés et comme les puissances successives d'une idée qui évolue suivant une loi de détermination croissante, à mesure qu'une expérience, croissante aussi, la force à se produire sous tous ses aspects. L'entendement, c'est donc Tidée de l'être affirmant tour à tour son unité au sein des idées multiples, devant les formes changeantes de l'étendue, en face des données hétérogènes de l'expérience, et jusque dans la fuite de ce qui ne saurait rester : positions nouvelles qui produisent autant de nouveaux principes, mais qui ne font que développer les puissances d'une même idée. Dès lors, supposerait- on que c'est à la sollicitation de l'expérience que l'entendement conçoit ses principes, il faudrait reconnaître en eux des formes originales ayant pour fin de garantir l'unité de l'être immuable malgré la séparation des points de l'étendue et la dispersion des phénomènes ; on devrait ajouter qu'il y a, dès lors, deux pôles entre lesquels

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s'effectue celle évolulion : Fidée de Fêtrej source de l'unilé, et rintuitlon de l'espace, condition de la division; qu'enfin, limité par ces termes, l'entendement ne saurait appliquer sa connaissance qu'à l'ordre logique des idées et aux combinair sons matérielles du mécanisme extérieur. Comme on l'avait d'abord pensé, l'ordre singulier de l'existence intime échappe à ses prises. Allons plus loin: l'idée de substance à son tour paraît résulter du travail de simplification logique que nous venons de décrire, beaucoup plus qu'elle ne le cause ; elle provient de cette suite d'abstractions qui nous conduisent à négliger le côté original des êtres pour leur vague ressemblance, l'existence déterminée et actuelle pour la vague possibilité d'exister. Elle est le lieu des affirmations logiques, comme la matière est le lieu des réalités, comme l'espace est le lieu des corps. Mais ce qu'il importe de comprendre, c'est qu'il n'y a pas d'exemplaire en soi, d'idée d'être au sens platonicien du mol ; il y a un entendement qui poursuit la réduction des formes et le nivellement des réalités: l'idée de Vêtre est le résidu et comme l'extrait de ce travail. L'erreur est donc de vouloir assigner à l'entendement un objet ; c'est d'en vouloir expliquer le jeu par l'intervention ou par l'attrait d'un modèle réalisé qu'on appelle l'idée de l'être et qu'il s'agirait d'imiter. Un tel objet n'existe pas en lui-même : si l'entendement se meut, c'est qu'il est déjà un instrument logique bien monté et qui ne demande qu'à fonctionner à l'appel des choses : la représentation de l'être est le résultat le plus stérile de celle dialectique spontanée. C'est une espèce de déposé intellectuel, c'est l'ombre d'une ombre. Mais quel crédit accorder, pour l'évaluation des réalités, à une faculté qui ne cesse de produire ou que ne cessent de hanter d'inévitables illusions?

Au surplus, la dualité reparaîtrait au sein de l'esprit luimême, dans la distinction nécessaire des ordres d'existence, puisque les lois qui réunissent des faits de représentation sous les catégories de la conscience sont des lois au même titre que celles qui développent en séries les phénomènes donnés dans l'intuition de Tespace. Nous avons, de part et

L^ILLUSION StJBSTANTlALlSTÉ fj

d'autre, des phénomènes irréductibles : d'un côté, des faits qui se jouent dans le champ de la perception extérieure, de l'autre les formes mobiles qui constituent Telre intérieur et que perçoit au dedans de nous notre plus intime conscience. La seule erreur serait justement de réduire aux catégories de l'entendement les catégories de la conscience, et de projeter dans le vide des formalités logiques ce qui est existence aussi, mais existence pleine et concrète. Et l'illusion qui pourrait encore abuser la perception intérieure, et qui provient au fond de la même source, est toujours une illusion substantialisle selon qui les rapports de succession sont remplacés par des rapports d'inhérence et la vie par l'inertie.

En consommant le divorce entre la conscience et l'entendement, ne se réduit-on pas à une gênante extrémité ? On ne connaît universellement que par l'entendement, et l'entendement ne connaît que ce qui peut revêtir les formes de la généralité ou de l'étendue. Or, les données delà conscience sont intraduisibles en ce langage : comment donneront-elles lieu à une connaissance universellement claire? D'autre part, peut-on se contenter de les saisir par sentiment, dans le contre-coup intime qu'elles produisent en chacun? Est-il admissible de connaître clairement les objets qui nous environnent, alors que notre être n'est que ténèbres à nos yeux \ et que nous en avons seulement un semblant de science ? Ou plutôt, n'y aurait-il pas en nous des faits saisissables, des faits que l'on comparerait entre eux pour en saisir les rapports, et que l'on connaîtrait alors de science certaine, puisque l'on connaît les choses quand on voit les rapports qu'elles ont entre elles?

Un signe manifeste qu'il ne saurait en être ainsi^ c'est qu'un tel rapport ne se produit jamais. Quelle comparaison établir, en vue du moins d'une évaluation nette, entre une volition et un désir? Bien plus, dans la comparaison des faits d'un

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