‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 50 sur 92 · I. Amiel · texte numérisé non relu

I. Amiel

LE DOUBLE ASPECT DE l'iNDIVIDLALITÉ î65

le témoin immobile de quelque mystère qu'il n'a pas voulu et qu'il n'arrive pas à comprendre. Dans l'état actuel de nos recherches, nous ne saurions reprendre cette solution ; elle suppose, ce qui est en cause, l'existence d'un sujet pur. De plus, on concilierait aisément la vérité de cette affirmation avec les désordres réels du moi fondamental ; au sentiment confus d'une vie qui se prolonge, l'entendement applique son idée de l'être ou de la substance ; et c'est encore dans les abstractions logiques que, par une curieuse réfraction mentale, nous croyons retrouver l'intégrité d'un être dont la conscience nous présente à bon droit la dissolution. On pourrait encore, il est vrai, recourir à l'hypothèse d'un dédoublement de la notion de personnalité, dédoublement que justifient, en quelque sorte, l'expérience sociale et la conscience. Ce dédoublement s'effectue à chacune des fois où nous essayons d'expliquer un de nos actes avec quelque clarté ; nous recourons alors à un artifice qui l'isole du milieu mental où il s'est développé, et nous nous efforçons de le comprendre à l'aide de considérations générales qui n'ont pas servi à le produire. En ce sens, nous regardons notre propre histoire comme détachée de nous. Voulons-nous expliquer un des événements qui la composent ? Nous invoquons les raisons intelligibles qui nous permettent de l'entendre au lieu des convenances intimes qui lui ont permis d'être ; il nous apparaît bientôt comme un des points de jonction où viennent se couper capricieusement les phénomènes de notre passé, et rien ne manque à son explication que nous qui l'avons produite. Chaque fois cependant qu'une émotiqn vive nous rend à nousmêmes, nous sommes ramenés aux conditions vraies de l'être t-éel. Nous commençons à soupçonner que nos actes ne sont en réalité que la manifestation dans le temps du caractère moral, de la personnalité même de chacun. Cette personnalité, nous la retrouvons, comme aux premiers jours, dans les réactions naïves qu'elle suscite ; le sens du moi, un moment perdu, s'éveille. On comprend donc que le moi puisse être conçu de deux façons; du dehors (et c'est de là que nous le considérons le plus souvent nous-mêmes), il nous parait

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comme une succession d'actes ayant une histoire et, en un sens, une nécessité ; du dedans, où nous pouvons nous reporter si nous savons briser avec l'illusion mécaniste, il nous apparaît comme une donnée intime, présente et supérieure à la fois à notre existence historique. On comprend de plus qu'une légère rupture dans le tissu intérieur déterminant le désaccord formel d'une partie de nousmêmes avec les aspirations profondes de l'autre, entraîne après elle ces jugements erronés où le sens de notre nature est comme perdu, tandis que la conscience éclairée par une lueur vacillante n'arrive pas à découvrir, encore moins à redresser, le vice d'ajustement qui l'abuse. A cette doctrine d'un dédoublement des puissances du moi, des théories psychologiques récentes semblent encore donner raison. On a parlé d'un sens du corps capable de défaillances et d'excitations ; on n'ignore pas que la folie se produit à la suite de lésions cérébrales presque toujours caractérisées et que, dans un ordre tout voisin, les phénomènes d'hypnose résultent d'un état cataleptique, compliqué de l'anesthésie des fonctions normales. Les passions absorbantes, les désordres des voluptueux pourraient aussi provenir d'une autonomie des centres ganglionnaires rendus indépendants de l'influence de la volonté ; et cette indépendance, les récentes doctrines sur l'absence de connexion dynamique consciente entre le monde interne et le monde externe ^ semblent encore l'accuser. Aussi, pour peu qu'il y ait excès ou désordre dans ce sens délicat de l'organisme, on comprend l'apparition de troubles de surface auxquels le moi profond n'aurait plus de part. La réalité du sujet est sauvegardée : la conscience naïve, même alors, dit « moi » ; la conscience critique lui donne raison.

Cette interprétation est-elle fondée ? Y a-t-il un dédoublement eÉFectif du moi : un moi formé de notre existence historique, et un moi profond, inaltéré, le moi vrai de l'individualité ?

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