‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 53 sur 92 · LES MIRAGES DE LA PERCEPTION INTÉRIEURE I^S · texte numérisé non relu

LES MIRAGES DE LA PERCEPTION INTÉRIEURE I^S

à défaut d'une énergie personnelle dont elle ne saisit plus les eÉFets, c'est aux combinaisons qui l'occupent momentanément qu'elle rattache l'initiative dynamique. Il y a sans doute des difficultés à comprendre cette nouvelle attribution, mais ces difficultés s'évanouissent si Ton remarque, avec la psychologie de l'empirisme, que des mouvements se produisent alors dans des parties distinctes du corps, et qu'il est facile d'associer le sentiment confus de cette énergie, dépensée quelque part, avec le fantôme interne. Avec ces éléments multiples, nous construisons comme une image symbolique de l'activité personnelle, et, en attribuant à cette image une initiative que nous sentions vaguement mais qui n'avait, pour bien dire, plus de lieu, nous réalisons par duperie grossière un moi dans le moi. Il serait donc inutile d'imaginer ici des centres multiples d'activité, il y a simplement relâchement et torpeur d'une seule activité. Taine a signalé un phénomène de même genre lorsqu'il a établi que tout fantôme interne renferme une conception affirmative. Nous avons seulement montré d'où lui vient cette force d'affirmation qui peut surprendre la conscience au point de renverser ses jugements ordinaires ; nous avons montré que les désordres qui s'accusent alors, tiennent au passage brusque de l'état personnel à l'état naturel et libre ; et si, par suggestion ou dressage, nous allons jusqu'à invoquer une puissance distincte pour expliquer cette succession d'états, ne craignons pas de voir en ceci V effet de fonctions représentatives qui fixent des apparences et qai réalisent des mirages. Ce qu'on appelle multiplicité du moi correspond à un état où, précisément, le moi n'est plus.

D'ailleurs, à l'instant même où elle se produit, cette fausse attribution tend à se résoudre puisque, si nous recourons à des exemples précis, nous la voyons se limiter d'elle-même. Le personnage subconscient de Tétat de veille parle à la troisième personne du moi normal qu'il connaît bien, et l'appelle Vautre. Mais l'on a observé aussi le même phénomène à l'état somnambulique ; la somnambule observée par M . Pitres se rappelle les événements de son état de veille sans se les

lyi l'individualité

attribuer; parlant de la personne éveillée, elle en parlera comme d'une personne étrangère. Nous remarquerions ici les phénomènes d'objectivation que nous venons de signaler; mais nous verrions en même temps un jugement de relation persistant au sein des changements survenus et rapprochant invinciblement le moi apparent du moi normal. Qu'on se demande, en effet, comment se produit la scission qui maintient en présence de l'état de veille l'état actuel, et comment s'établit ce rapport d'exclusion. Dans cette délicate détermination, le caractère individuel serait, croyons-nous, la marque suffisante et nécessaire. En se représentant l'existence de l'état de veille, la somnambule n'y retrouve ni les sentiments, ni les pensées de la vie somnambulique : aussi l'exclut-elle, en quelque sorte, de cette dernière et la tient-elle en réserve. Son caractère vrai est donc un signe limitatif en deçà duquel les synthèses nouvelles se disposent sans réussir à l'entamer. Or, c'est ce fait profond que le langage interprète en le faussant toutefois : une partie de nous-mêmes, le signe de notre être, la forme de notre substance, demeure impénétrable aux facteurs conscients qui l'assaillent, et, du sein de ce désordre, le mot dont nous la désignons quand nous l'appelons Vautre, traduit ce curieux pouvoir d'immutabilité et de résistance. Ce qui est véritablement, c'est cette chose tout autre, en effet, que la confusion immédiate d'états qui ne peuvent se rapporter à elle, parce qu'ils n'en sont pas encore des parties intégrantes; c'est l'organisation profonde de nos états dans la conscience. Finalement, en accusant ainsi les termes, on trouverait, au lieu de deux formes du moi obtenues par réfraction, le sentiment immédiat d'un changement brusque, une véritable surprise provoquée par la transition trop rapide d'une attitude à une autre attitude de la conscience. N'ôst-il pas vrai, à tout prendre, que le second état concorde avec l'ébauche d'une nouvelle forme d'existence ? Parfois même, ne paraît-il pas marquer en une personne sérieuse et expérimentée un. retour de la forme enfantine? Or, cette apparition d'une forme nouvelle sans un contenu déterminé qui lui soit propre, sans beaucoup de

Page 1