‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 59 sur 92 · LE DETERMINISME, ETAT FAIBLE DE LA CONSCIENCE I · texte numérisé non relu

LE DETERMINISME, ETAT FAIBLE DE LA CONSCIENCE I

la représentation, on ne saurait pourtant l'ériger en loi des choses * .

Bien que la loi de la nécessité doive s'appliquer aux démarches logiques des esprits, plutôt qu'à la production des états vraiment personnels, nous ne laissons pas d'avoir par instants le sentiment d'une détermination interne : il en est ainsi toutes les fois que des séries d'images motrices se produisent, auxquelles nous ne pouvons obéir sans avoir la conscience de tomber dans l'automatisme. Nous entendons bien que ce déterminisme présente des points de contact avec nos émotions et nos volontés, et qu'il tire de cette source profonde son origine historique; c'est même ce que nous pensons quand nous le distinguons du mouvement impersonnel de la nature et quand nous l'appelons, malgré tout, nôtre. Néanmoins, par une confusion qui n'est point rare dans la vie mentale et que nous auron-s encore l'occasion de signaler, nous le mettons sous la dépendance des choses et voyons en lui l'effet d'une force extérieure à nous. Il est pourtant inutile d'imaginer cette extension illégitime de la force et du mouvement dans la conscience elle-même, car si l'on sépare l'idée logique de nécessité de celle de détermination psychologique, on en vient à reconnaître que nous ne jugeons de cette dernière que par analogie avec ce qui se produit en nous. L'habitude nous en offre un exemple : nos états peuvent quelquefois se séparer de la volonté réfléchie et se pousser, en quelque sorte, les uns les autres : à la libre causation se substitue alors un rappel automatique qui détermine, dans les couches inférieures du moi, des effets accoutumés. Nous avons ainsi conscience, non de relations nécessitantes, mais de relations inclinantes et déterminantes, non d'un mécanisme qui dirigerait nos états comme du dehors, mais d'une loi de distribution à laquelle est désormais soumise notre activité languissante. En un mot, nous constatons l'écrasement de la conscience individuelle plutôt

I . Retour à la vue profonde de Schopenhauer, dans le Monde comme volonté et représentation. La personne qui est, pour nous, une idée du monde serait soumise à cette loi antithétique.

que nous ne percevons, dans cet écrasement, l'application d'un déterminisme rigoureux. Si maintenant, poussant plus loin nos recherches, nous découvrons dans cette forme insolite de l'action une activité latente, nous serons surtout frappés des conditions nouvelles auxquelles notre activité est brusquement soumise. Nous l'oppOvSerons presque infailliblement à cette activité en éveil dont nous éprouvons les effets dans nos actes libres : nous verrons bientôt en elle une puissance antagoniste. 11 ne nous restera plus qu'à la placer dans la catégorie de la nécessité, comme nous plaçons sous l'idée de dehors celles de nos sensations qu'accompagne une représentation spatiale, comme nous plaçons sous l'idée de passé ceux de nos états qu'un affaiblissement progressif détache de nous peu à peu. Enfin, conclurons-nous hâtivement, cette force, dont la conscience était impuissante à découvrir la pTOvenance, résulte de la force nécessitante dont nous douons les choses. Mais nous oublions que cette force à son tour est problématique, et qu'elle correspond à une donnée dont la physique moderne tend à se passer. A la théorie de la transformation des forces en mouvements, on devrait, si l'on en croit un physicien ingénieux, substituer une théorie thermodynamique qui laisserait intacte la question métaphysique de la nature de l'énergie, et qui, en limitant nos recherches à l'étude des relations entre divers groupes de mouvements, nous interdirait l'accès de cet état plus complexe qui est la force ellemême. Comment donc se représenter cette force, sinon comme une sorte d'état psychique, comme un amortissement de l'action que nous sentons en nous-mêmes, c'est-à-dire par analogie avec ces états où nous î\e percevons plus qu'une activité mourante. Vous n'éprouverez, dès lors, aucune surprise si, en vous comme hors de vous, il vous paraît impossible de réduire en rapports analytiques ces événements d'un nouvel ordre et s'ils répugnent aux conditions formelles que la science leur impose : car, par une extension illégitime des données de votre propre conscience, vous supposez au-dessous du mécanisme un état hétérogène, une qualité de la force, et c'est sous la forme d'une énergie languis-

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