‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 60 sur 92 · LES ARTIFICES DE L\ REPRESENTATION · texte numérisé non relu

LES ARTIFICES DE L\ REPRESENTATION

santé, perçue en vous, que vous Timaginez encore. Dès lors, ce qui est réel dans le déterminisme interne, c'est toujours l'activité qui transluit bien au delà de son enveloppe logique ; ce qui est artificiel, c'est l'application des lois de la nécessité à cet état faible de la conscience. Bref, le mécanisme est l'exigence logique d'une méthode parfaite à laquelle répugne la réalité consciente : c'est une forme d'explication, le moule d'une loi, plutôt qu'une loi des choses.

On comprendra maintenant que le déterminisme psychologique résulte, en partie, de l'artifice qui introduit au sein de la personnalité les formes logiques de la nécessité. Par im calcul inconscient, nous substituons aux complications croissantes de la vie intérieure les conditions dont elles seraient, dans un système formel, l'invariable synthèse : nous traduisons, ici encore, la conscience par l'entendement. Mais, comme le phénomène de la vie personnelle est sui generis, cette tentative ne tarde pas à se tourner contre nous ; car, après une suite de transformations insensibles, nous finissons par voir en lui un systèrne de points fixes dont les situations seraient déterminées a priori par des trajectoires, au lieu de cette unité croissante d'intégration que l'analyse nous avait permis d'y découvrir. Le monde mobile de nos sentiments est alors assimilé à un système mécaniste de la nature où les êtres résultent de la convergence des lois nécessaires et où ces lois, par la variété même des points qui les joignent, forment la variété des phénomènes dans l'univers. Or, c'est à une conception de cet ordre qu'ont abouti de tout temps les efforts tentés pour construire le déterminisme psychologique. Spinoza établit une identité fondamentale entre la vie prétendue individuelle et le déroulement nécessaire des phénomènes dans la nature; mais, en immobilisant dans l'absolu la série des modes qui composent une âme particulière, il remplace les rapports successifs qui paraissent la gouverner par des rapports purement logiques, et par là il la figure à la manière des notions géométriques où l'esprit perçoit une multitude de conséquences comme en un moment unique et en une forme indivisée. Ce n'est pas sur un autre patron

que Kant construisait le monde de la conscience, lorsqu'il prétendait qu'une analyse assez pénétrante saurait prédire les actions futures avec une rigueur mathématique : n'était-ce pas supposer que les événements de ma vie sont les éléments logiquement ordonnés d'une seule notion qui saurait, arrivée à la conscience de soi, découvrir dans une aperception unique ce qu'elle a été, ce qu'elle est et même ce qu'elle sera? Mais, pour parler justement, cette distinction entre les moments de la durée n'aurait même pas à se produire ; pour Kant, comme pour Spinoza, comme pour tout déterministe, l'être successif et changeant est une illusion ; la réalité de l'existence se confond avec sa vérité : elle est équivalente à une notion pure, éternellement présente à elle-même. Le déterministe ne fait ainsi que développer des relations qui s'enchevêtrent les unes dans les autres, mais son explication présuppose une opération préalable qui ramasse au sein d'un concept et qui unit par un lien de nécessité logique les détails que l'expérience disperse et distingue. Toute la question était donc de savoir si la conscience procède comme Tentendement. Or, l'expérience même en fait foi : l'opération qui restaure ainsi l'unité de notre être sous forme de relations algébriques emboîtées dans un concept ne donnerait qu'une lointaine idée de la vie personnelle. Ainsi qu'aime à le remarquer un romancier hardi ^, il en est de la vie de la personnalité comme de ces états profonds où nos pensées se confondent de plus en plus et se résument en un seul cri murmurant toujours les mêmes paroles : elle s'érige, au sein des vicissitudes et des variations, en ime vivante unité. Mais, tandis que la marche de l'existence individuelle la porte naturellement à une unité d'autant plus riche qu'elle se compose de déterminations qualitatives plus variées et plus précises ; tandis que se produit sous la forme d'un étal habituel et profond une individualité qui. recueille de tous les points de la conscience nos puissances disséminées ; c'est, inversement, à la forme vide de l'unité que s'appliquent les explications du déterministe : après

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