ORGANISATION PROGRESSIVE DE LA LIBERTE
la limite d'où les volontés s'él(fignent péniblement, par un grand effort intellectuel, « pour se hausser vers la lumière, d'un mouvement très énergique et dans un équilibre infiniment laborieux et infiniment instable, et pour y retomber comme de leur poids naturel ; les raisons d'y rester, ou d'y revenir, étant multiples, le point où il faut atteindre pour y échapper étant unique, subtil, presque imperceptible, et la liberté étant comme une sorte de réussite. » Nous avons ainsi réintégré la liberté et le déterminisme dans le phénomèipe total de la personne dont ils nous présentent, à vrai dire, les faces extrêmes. Le déterminisme cesse d'être une vue théorique de l'esprit, un artifice inconscient de la représentation, pour devenir une qualité même de l'activité intérieure, qui s'atténue et se dissémine. Mais cette activité atténuée dont le déterminisme excelle à traduire le relâchement, qui fait retour à l'inertie et qui tend à y retomber par lassitude et langueur d'abord, par la loi de l'entraînement vertigineux ensuite, peut également s'exciter, se raviver, se prêter à une multiplication interne du principe de la vie, s'ériger en un efifort intellectuel qui nous la présentera sous sa forme la plus systématique à la fois et la plus exaltée : le type de ces expériences, qui élèvent nos états intérieurs au plus haut de leur exaltation, est donné dans la liberté. Celle-ci, au même titre que le déterminisme, est une propriété de notre conscience : elle traduit notre activité sous sa forme organisatrice et éveillée ; elle en marque le degré suprême de vivacité et de tension.
Ramenée de la sorte à des données purement psychologiques, confondue avec le sentiment d'être libre, c'est-à-dire, pour éviter toute équivoque de dialectique, avec l'exercice infiniment aisé de notre activité, la liberté ne s'ajoute pas de dehors à la vie personnelle ; elle a le caractère d'une syn-
clierche donc, cette combinaison délicate. Il en a trouvé tout à l'heure des cléments dans la démocratie, et il ne les oubliera pas. Mais, nous Tavons vu aussi, la démocratie ne suflBt pas à réaliser son rêve ; elle a des pentes trop glissantes vers le despotisme, et seule, sans mélange, étant le caprice, elle est le despotisme même. »
23o LA LIBERTÉ INTÉRIEURE
difficulté de Teffort qui nous y élève. La forme même de réussite, qui lui est propre, suffit à nous éclairer sur le côté précaire de l'arrangement qui la prépare, sur la fragilité du composé, sur l'impatience des éléments composants. Bref, elle est variable et provisoire, comme la vie personnelle ellemême dont elle exprime fidèlement le rythme ; ce n'est pas trop de l'ingéniosité de l'esprit et de la générosité du cœur pour la fixer un instant.
Nous venons de voir qu'on peut représenter de trois manières les rapports établis entre la liberté et les phénomènes:, ou, en effet, l'acte libre résulte d'une volonté indifférente aux lois qui régissent l'expérience ; ou bien la liberté est une forme surajoutée au mécanisme dont elle ne parvient pas à modifier le dessein ; ou enfin, elle représente une existence achevée, parvenue à la pleine connaissance en une personne donnée. La première hypothèse est absurde, puisqu'elle suppose une existence qui se développe en dehors des lois de la représentation, et la seconde, en nous mettant en possession d'une liberté formelle qui deviendrait la loi d'une nouvelle catégorie d'actes, compromet la liberté à laquelle elle dénie toute dignité causale. Si donc de cette forme vide on rapproche les données vivantes de la nature, c'est pour la dissiper à leur contact et pour substituer à son absurdité radicale les lois rationnelles qui président à la disposition des choses. Rien d'étonnant, par suite, si l'empirisme soumettant à la critique une donnée aussi peu réelle finit par la résoudre en une matière d'impressions multiples, et s'il prépare par là le retour du mécanisme. A cette méthode de résolution nous avons opposé une conception synthétique de la liberté, telle que la conscience la prépare, quand on la consulte sans intermédiaire. La liberté n'est pas simplement une liberté formelle, car on ne comprendrait pas que des états concrets pussent en dériver, et inversement le progrès de la liberté, en ne nous permettant pas de nous arrêter à son idéalité pure comme à une conception suffisante, nous fait reculer jusqu'à un conlenu réel qui est l'action et la vie des idées en nous.