Zeller, introductioiiy édition Boutroux
personne et autant qu'il y a de personnes, puisque, en un sens plus que logique, elle est la règle de tout jugement, relatif à Texistence et qu'en outre, elle est le pouvoir d'affirmer concrètement notre existence ou de la produire, comme un désir efficace, à chaque instant. D'un autre côté, elle se démontre indirectement, par ses effets. Tandis que l'idée de l'être immuable en réagissant sur les produits de notre activité les détache, en quelque sorte, de nous pour les convertir en habitudes ou même en instincts, c'est le privilège de l'universel de remplir le vide de ces formes, d'éveiller, de ressusciter cette activité endormie, de provoquer par une méthode d'épuration et de sublimation incessantes, l'accomplissement du moi véritable. L'intuition de l'universel anime donc et fait être par une espèce de magie, alors que l'idée abstraite de l'être, résultat d'une idolâtrie de l'entendement, dissipe en vertu de son inanité les produits de notre industrie, les immobilisant en des formes impersonnelles sur lesquelles elle imprime tout au plus la marque de son immutabiUté.
Alléguera-t-on qu'il est superflu de recourir à une pareille intervention, si l'on accepte l'idée plus claire d'une volonté autonome? Mais nous prétendons justement qu'il est impossible d'expliquer cette autonomie en dehors de l'action continuée par laquelle l'universel se produit ou se manifeste en elle, et nous croyons l'avoir montré, car, supérieurement à l'être qui en nous n'est que disposé à agir, supérieurement à celui qui n'en a encore que le pouvoir, il faut, selon toute vraisemblance, placer l'être qui aspire à agir de telle sorte que son existence soit précisément tout action, toute pensée et toute joie. Cette volonté d'ailleurs, qu'y aurait-il donc qui pût la différencier d'une obscure volonté de vivre ou du simple pouvoir d'affirmer ou de nier, pour en faire, ce qu'elle est réellement, une volonté concrète, sinon ce qui est type accompli de volonté et d'existence? Dira-t-on, avec Kant, qu'en s'offrant a elle comme forme de l'action, la loi morale lui permet ce retour à soi, cette pleine possession de soi? Mais le sens de la loi morale n'est-il pas plus étendu que son
commandement immédiat? N'est-il pas que la volonté doit s'affirmer comme existence pleine et libre, malgré l'illusion des sens qui renverse l'ordre de l'existence? La voilà donc dans la dépendance du type d'action que nous venons de décrire, et ce n'est encore qu'un curieux renversement des termes, si nous considérons comme une maxime isolée et indépendante ce qui est en soi-même l'annonce de cette action, l'ordre, suggéré par elle et réfléchi dans la conscience, de la laisser se produire intérieurement. Si l'on s'acharne pourtant à maintenir la supposition d'une volonté vivante régie par une formule impérative, il faut de toute nécessité renoncer à fonder en droit la soumission du vouloir, et il y aurait une part de vrai dans la morale du naturalisme qui prétend afiFranchir la vie intérieure de cette nouvelle servitude. Le mieux est d'intervertir les rôles. Nous dirons que les choses sont dans la mesure où elles méritent d'être et qu'elles le méritent à mesure de leur excellence qui se confond, selon Leibnitz et Pascal, avec leur universalité*. C'est donc par une action de l'universel que les choses, en nous et hors de nous, doivent être et finissent par être, et que les virtualités de la conscience se réalisent. L'opposition de la spontanéité et du devoir repose sur l'opposition plus profonde de la forme idéale du moi et de sa forme empirique. Une volonté qui pourrait se détacher de la nature, pour se retrouver tout entière, serait surprise de voir se confondre en elle la loi de son être et celle de son action, et de découvrir que cette idéalité qu'elle cherche est précisément la mesure et la source de la réahté qui la constitue.
De là, cette proposition qui nous paraît résumer la construction précédente et que nous croyons susceptible d'une vérification psychologique immédiate : la vie personnelle , restituée sous sa for me complète et ressaisie dans la liberté de son
1. « S'il y a pour nous doux existences, l'une développée et immédiatement visible, l'existence individuelle, l'autre encore presque inconsciente, mais supérieure, l'existence universelle ; quel est le rapport de ces deux existences, et quelle méthode devons-nous suivre pour ramener la seconde à la pleine réalité. » Boutroux, la psychologie du mysticismcy p. 21.
l'attitude -MOI 2^7
cours, évolue entre deux plans extrêmes, le plan de la réalité et le plan de r idéalité, et elle correspond finalement à la synthèse mobile ou à l'unité de convergence de ces deux courants , si bien quelle est tout entière obtenue lorsque les particularités du mouvement ou de l'action, qui lui donnent un commencement d'existence, se contractent dans la pensée pure ou dans la pure réflexion. Tel est le thème, et tomme le motif général, que développe à sa manière chaque personnalité : le moment est venu de demander à l'analyse la confirmation de ces rapports abstraits et la réalisation de cette vue d'ensemble encore théorique, et simplifiée à dessein.
Un des faits que l'observation directe paraît avoir le mieux établi, c'est que le moi humain, au sens où l'entendait Maine de Biran, est une attitude de la conscience, et rien autre. Nous avons pris soin de montrer que les variations de la vie individuelle ont une tendance à se renfermer dans certaines limites et qu'elles conservent, en dépit de leur diversité, une ressemblance fonctionnelle suffisante pour qu'on les construise sur le même type et qu'on les comprenne sous la même désignation. Voulez-vous maintenant définir cette attitude? Un ingénieux psychologue* nous suggère un commencement d'explication en insistant sur la diflerence, vitale selon lui, entre les états d'esprit r^cep^Z/ï et les états d'esprit réactifs : le moi se déterminerait par l'ensemble des réactions qui sont en nombre presque indéfini et qui doivent toujours intervenir entre la connaissance pure et l'action. Lorsque nous sommes dans ces attitudes, nous sentons tout notre être remué, soit que la tension musculaire commandée par elles porte notre sensibilité physique à un degré supérieur d'intensité qui la rendra facilement saisissable, soit encore que l'excitation survenue dans les centres moteurs a répande une chaleur émotionnelle sur la froide intellectualité des autres états ». Bref, il se produit dans la conscience un contraste vigoureux qui va se répétant toutes les fois que le passage de la pensée à l'action détermine la même condensation de nos
I. M. Irons, cite et discuté par M. W. James (traduction Dumas).
2/|8 LE SYSTÈME DE LA VIE PERSO!«?iELLE
forces physiques, la même orientation de notre activité mentale : car celle-ci est tendue, au même titre que la première, dans le sens de l'action ou du plaisir convoité, tandis qu'elle se détend dans les dispositions infiniment pacifiques du rêve ou du jeu. Cette contraction de nos états visiblement provoquée par des circonstances hostiles, quand ce n'est pas par des buts intentionnels ou idéaux, définit en grande partie l'attitude-moi qui sera essentiellement agressive, prête à l'attaque ou à la résistance, et qui devra à ces conditions mêmes de se simplifier pratiquement, de refermer brusquement sur elle le cercle de ses informations, de se faire en un mot, comme le dénonçait déjà Pascal, étroite et impénétrable. Si le moi, dans sa forme ordinaire, se confond avec une disposition combattive de notre activité, s'il se réduit, comme nous l'avons vu pour le caractère, à une direction de la conscience tendue vers l'action, s'il n'est en un mot que la catégorie de l'effort ou de la résistance, nous ne serons pas surpris de la promptitude avec laquelle il se reforme à chaque instant pour faire face aux exigences* pratiques qui commandent et qui diversifient ses attitudes ; et nous ne serons pa« surpris davantage de la joie dont nous avons peine à nous défendre, toutes les fois qu'il se relâche. C'est qu'en effet une telle attitude ne va pas sans une grande lassitude ; cet effort ne nous est pas naturel : nous y sommes guindés et contraints. Nous sentons bien que notre existence vraie n'est pas là, que cette disposition est encore de commande et qu'elle ne vient pas de notre fond. Mais n'avons-nous pas ici une vérification commençante des vues théoriques qui précèdent? La personnalité ne saurait se confondre avec ce qui n'est pour elle qu'une attitude de combat : on aurait tort de la définir par le recours à des formes morales et pratiques. Nous devons l'arracher aux catégories de l'effort et de la résistance, comme à celles de l'identité et de la substance. Nous l'avons rétablie, pour ainsi dire, en elle-même : elle est un état intérieur ou spéculatif de l'âme. Il faut donc la chercher à l'opposé des états où l'on croyait la trouver, dans les formes non de l'action, mais de la pensée. Le moi actif et humain correspond