‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 73 sur 92 · VISITÉ ET PLURALITÉ · texte numérisé non relu

VISITÉ ET PLURALITÉ

à la catégorie du réel ; la personnalité est plutôt une catégorie de l'idéal. L'aptitude à penser, à embrasser l'universel, à le poser devant nos sensations pour les transformer ou les réduire, à l'imposer au moi sensible pour avoir raison de son endurcissement et de son impénétrabilité, voilà la caractéristique supérieure de la personne. Nous avons renoncé à la chercher dans la matérialité de son action pour la retrouver dans la spiritualité de son principe ; nous sommes prêts ainsi à comprendre sa souplesse et sa variabilité, comme aussi l'unité définitive de réflexion dans laquelle elle s'érige.

C'est dans cette voie que nous allons maintenant nous engager. Nous remarquerons seulement qu'il nous arrive bien rarement d'être des personnes. C'est le tort d'une psychologie commune, dupe de ses constructions, d'avoir pensé le contraire, et de s'être donné pour tâche d'analyser, de définir, de réaliser en un mot ce qui n'existait que fort rarement et sous condition. Sans doute, les êtres se révèlent par ce qu'ils ont de plus contingent et de plus individuel ; mais le plus souvent, ils ne songent pas à faire état de ces contingences : ils mettent plutôt leur vie à un point convenable d'abstraction et de généralité, et ils la laissent se développer de là comme par l'influence heureuse d'un génie machinal. Ou encore, s'il leur arrive d'en fixer la direction, ils en font d'avance la théorie, théorie valable pour toute une classe, et ne venant s'appliquer à leur moi que par ricochet. La vie personnelle se transforme ainsi, viciée dans son fond : elle devient, beaucoup plus qu'on ne croit, l'œuvre d'un instinct calculateur, capable tout au plus de construire, d'abstraire et de généraliser. EUc se déroule imperturbablement, véritable mécanique d'idées, dans un cadre restreint et impersonnel. Telle est le plus souvent notre condition exacte : nous construisons notre destinée ; nous la subissons ensuite ; nous la vivons à peine. C'est pourtant la tache d'une psychologie équitable que de suspendre parfois le cours ininterrompu de ce mécanisme pour recueillir, à titre de documents d'exceptionnelle importance, les faits privilégiés qui ont donné une significa-

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tion vraiment originale à la personnalité et qui nous éclairent sur la loi de son développement. Pour celte psychologie, la conversion de Luther ou de Pascal, la joie intellectuelle de Spinoza, la crise délicate et prolongée de Newman, le lyrisme de Rousseau, sont des moments décisifs dans l'histoire intime de Fhomme, et, quand elle aborde les détails du problème que la personnalité propose à ses méditations, elle est tentée de négliger l'aspect intellectuel et social des phénomènes pour n'attribuer une valeur qu'à ces états — semblables à ceux qu'on vient d'indiquer, encore que plus obscurs et moins féconds — qui sont comme autant de cas représentatifs nous révélant, avec une clarté soudaine, la destinée et la loi profonde des autres consciences. Elle soupçonne donc, sous la discipline niveleuse de l'automatisme mental et des fatalités sociales, un monde mouvant, divers, donné comme le principe de créations sans nombre, et elle s'emploie à nous le révéler dans ce qui le distingue de tout le reste et qui tend à l'en différencier de plus en plus. C'est bien le mol personnel dégagé, cette fols du type social ou de Tattitude agressive qui en usurpaient le titre, qu'elle entreprend de nous rendre.

La vie des croyances, que nous avons étudiée ailleurs, peut nous donner une idée assez exacte de la manière dont ce mol s'actualise progressivement. Sll'on envisage la certitude, non en dialecticien, mais en psychologue, on ne tarde pas à y démêler un état intérieur delà pensée tendu vers la réalité, une forme de la richesse et de la plénitude spirituelle. En même temps cet esprit toujours prêt à se tendre et à s'épanouir en haut, nous l'avons replacé au sein d'une réalité extrêmement mobile : nous avons vu dans la croyance un degré variable de cette tension intellectuelle, une attitude de notre personnalité. Les croyances, soumises à la loi d'un développement interne et capables d'opérer dans le secret, nous ont paru comparables à ces états intraduisibles qu'un romancier hardi aime à provoquer au dedans de nous dans l'Impuissance où il est de les dépeindre, à ces vibrations incommunicables, à ces thèmes émotifs et sentimentaux, à cesfeelings qui courent

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