‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 79 sur 92 · LA FONCTION DU DIFFERENTIEL · texte numérisé non relu

LA FONCTION DU DIFFERENTIEL

autre que la faculté de produire ou de réaliser des « différences ». Elle n'est donc pas un fragment de la nature : s'il en était ainsi, elle se répéterait sans cesse, se bornant à dérouler une série d'actes dont chacun équivaudrait au précédent et pourrait s'en déduire. Tout en évoluant librement, et parce qu'elle évolue ainsi, elle crée à chaque instant des nouveautés : c'est donc en vain qu'on chercherait à rattacher ses produits aux procédés de l'imitation ou de la répétition universelles. Aussi, tandis que l'entendement, incapable de comprendre l'élément significatif de la vie personnelle, se borne à extraire de son cours et à retenir ce qui est indifférent ou bassement matériel, la conscience s'applique à recueillir ces nouveautés et à dégager ce qui est en elles original et vraiment unique.

C'est ce travail de la conscience, ainsi que le mode d'organisation spontanée qui en résulte, que nous voudrions maintenant analyser. Les états intérieurs, « différentiels», se disposent dans une zone psychologique où ils subissent une élaboration profonde : c'est là qu'ils s'organisent pour s'ériger en cette unité variable et complexe qui correspond au moi de l'individualité. Convenons-en tout d'abord : c'est à peine si nous avons le sentiment de ces démarches ; elles se produisent bien au delà de la réflexion, dans un « endroit reculé » où ne pénètrent guère les agitations de la surface : nous devinons pourtant un fond plus fixe et plus stSible, un système d'états doué d'un mouvement insensible, capable d'évolution lente, et qui revêt la forme d'une vie sourde, d'une solidarité indestructible. C'est ce courant continu qui, sous la surface aux aspects variables et pittoresques, suit sa marche tranquille et uniforme sans se laisser gagner par les perturbations du dehors : il ne cesse de circuler au-dessous de nos résolutions passagères et de nos convictions raisonnées. Son influence silencieuse, en façonnant notre caractère et en commandant la diversité de nos attitudes, est la source où nous ne cessons de puiser. On l'appelle* souvent le cœur, avec sa faculté d'inspiration ; on le désigne encore du nom d'énergie morale, et l'on y voit un réservoir de forces toujours disponibles

26o LE SYSTÈME DE LA VIE PERSONNELLE

auxquelles nos convictions les plus personnelles ne cessent d'adresser des appels de fond. Nous sommes tentés d'y retrouver, pour notre part, le moi virtuel, non pas ce moi qui se contracte en des décisions formelles et en des reprises subites, mais celui qui se laisse vivre et qui se plaît à rêver, celui qui ressemble au processus vital par lequel, hors des prises de la réflexion, l'instinct de conservation maintient les conditions de l'existence : ce sont, de part et d'autre, les mêmes invisibles démarches, les mêmes opérations sûres et imperceptibles, le même recueillement, et la même fécondité.

C'est par là que cette disposition profonde des états conscients se distingue nettement du rêve avec lequel elle présente d'ailleurs de nombreuses analogies. Comme ces états, les images du rêve sont agiles et souples ; nous en jouissons immédiatement, nous nous complaisons en elles, nous nous y attardons volontiers. C'est cette répétition indéfinie d'un même thème émotionnel qui fait sans doute la continuité du rêve ; et si, à chaque nouvelle reprise, le thème offre un autre sens, c'est qu'il pénètre en nous plus profondément. Cette profondeur et cette intimité du rêve se retrouvent dans la période primitive de la vie personnelle : on verrait s'y déployer insensiblement le même sentiment de familiarité, les mêmes dispositions naïves, le même charme répandu dans notre nature entière, et la pénétrant. L'absence totale d'effort, la tendance à l'effusion, la formation involontaire de nouveautés, voilà ce qu'il nous est permis de remarquer de part et d'autre. Mais la différence est grande. Le rêve n'est qu'un exercice indépendant et comme un divertissement de la conscience ; il se présente à nous, même touchant ou terrible, avec un caractère de détachement inexpressif : il correspond à une sensibilité de tête, à une promptitude imaginative. La vie personnelle s'alimente, au contraire, d'idées épurées et éprouvées : surtout, elle ne piétine pas sur place, elle ne revient pas indéfiniment sur elle-même, comme le rêve qui oscille entre quelques thèmes ou quelques motifs toujours ressassés. Elle est donc essentiellement — ce que n'est pas la rêverie — un état

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progressif de Tâme. C'est un rêve, si l'on entend désigner par là ce qu'elle a de profond et d'intime, mais c'est un rêve continu, capable de s'enrichir au cours de son développement, un rêve qui n'échappe plus aux inspirations de la pensée. Le rêve correspond à la région indistincte ou la réalité psychologique se renverse et se dilue ; la vie personnelle est plutôt le principe où cette réalité se redresse et où l'idéalité commence.

Quelle est donc la loi de cette organisation commençante? Comment comprendre cette actualisation du moi en marche vers la pensée, qui explique l'unité de la vie personnelle et qui la différencie du rêve ? Un point est hors de doute : ces états fugitifs ou différenciés, tout en exprimant le fond inquiet et mouvant de la conscience, ne suffiraient pas à composer, dans sa consistance et dans sa suite, la vie personnelle. Ce sont des agitations de pensée. On pourrait les comparer, avec Bôssuet, à ces conversions d'une heure qui ressemblent à des émotions de théâtre*, et qui restent étrangères à notre moi véritable. Selon Bossuet encore, profond interprète de la vie intérieure, la pensée peut seule intervenir pour affermir nos actes, et pour les redoubler parla réflexion. Sans doute, les « actes directs » ont quelque chose de plus simple, de plus naturel, qui vient plus du fond, mais la réflexion est nécessaire, ne fût-ce que pour éclairer, simplifier et ordonner. « C'est pourquoi la réflexion est appelée l'œil de l'âme, parce que l'acte direct n'étant le plus souvent pas assez aperçu, la réflexion, en l'apercevant, l'affermit avec connaissance, et comme par un jugement confirmatif. Elle a aussi ses profondeurs, lorsque nous faisons ces réflexions profondes qui font entrer bien avant nos résolutions dans notre cœur. » Ce redoublement de nos actes par la réflexion, l'unité de construction qui en résulte, l'espèce de redressement de nos états supérieurs au lieu de la vague effusion et de l'affaissement du rêve, sont autant de faits d'expérience susceptibles d'une vérification immédiate. Certains de nos états personnels présentent, au bas

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