L^EXPÉRIMENTATION MORALE
exemples proposés à son imitation, les principes, les croyances ; elle se développe en établissant des rapports entre eux et elle, en les maintenant dans sa sphère d'attraction, en se créant sur eux une sorte de juridiction. Et c'est là ce qui fait le côté turbulent et pittoresque de la conscience. C'est que chaque personne cherche inconsciemment, du moins dans cette première période, à obtenir la prépondérance; chacune est entreprenante et impérieuse, plus ou moins incompatible avec les autres, et elle rallie des adhérents ou se fait des ennemis, selon qu'elle réagit sur les idées, les préjugés ou les intérêts des autres individualités.
Comment donc, au sein de tout ce mouvement, a pu s'accréditer l'illusion que l'essentiel dans la ptrsonne est la loi d'unité et de permanence affirmée dès l'origine, alors qu'il n'existe pas de personnalité en soi, c'est-à-dire de personnalité préexistant au labeur qui la rend possible? 11 y a des spontanéités indépendantes qui ne sont pas données d'une seule pièce, mais qui se créent au jour le jour et que la conscience recueille et combine par le jeu naturel de son activité. Ce qui est, sinon avant toute chose, du moins incarné primitivement en toute chose, c'est cet ensemble d'énergies latentes que nous avons appelé le moi virtuel : il découvre, il ose, il organise, et de tout ce travail, qui le réalise et qui le déploie, se dégage lentement l'unité du caractère et dé la personnalité. La vie personnelle ne débute donc pas par la contemplation d'un idéal immuable, ou par l'affirmation indéfectible d'un bien qui nous serait présent : par essence, elle est plutôt amorale. Elle procède par des suppositions pratiques qui sont des affirmations gratuites, souvent contestables, des vues suggérées par notre expérience de la vie et notre réflexion sur elle. Elle fait des essais. A leur tour, ces essais pratiques sont autant d'inventions par lesquelles se manifeste le génie personnel, soit qu'elles présentent le caractère de ces trouvailles dans lesquelles se joue notre verve et qui sont du ressort de l'improvisation morale, soit que, longuement préparées par une conscience qui se recueille et qui contracte ses énergies dans une inspiration unique,
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elles se rattachent à une faculté d'intuition morale réfléchie. L'héroïsme et la sainteté correspondent à ces deux cas bien difierents : ils montrent que la vie personnelle est comparable à une idée qui se développe, en vertu de sa qualité môme, par la contemplation et l'effort. Et ils en révèlent en même temps la méthode, qui est — avec ce que le mot comporte de tâtonnement et de succès — l'expérimentation. Bossuet, parlant de « l'acte d'amour », nous dit que cet acte ne peut ni ne se veut expliquer à Dieu que par lui-même : (( On ne lui dit qu'on l'aime, qu'en l'aimant. » Le cœur improvise tout ensemble son langage et son action. Les maîtres de la vie intérieure ont eu le sentiment profond de ce qu'il y a de spontané, d'original et d'unique dans nos résolutions : ils ont souvent donné à entendre que le dernier terme de toutes nos pensées, parfois nous ne le connaissions pas nous-mêmes, que notre esprit est loin d'être fixé, qu'il est en travail ; que ne le laisse-t-on en paix durant ce travail? Tous ceux qui ont voulu vivre leur vie, au lieu de la subir, ont compris la nécessité d'être d'abord des expérimentateurs dans l'ordre de l'action. Pour eux, vivre, c'est changer ; être parfait, c'est avoir changé bien souvent. Chacun de leurs actes a été une invention, et chacune de ces inventions une expérience instituée à leurs risques, et où nous percevons encore la vitalité d'âmes capables d'exciter la nôtre. Nous sommes de toutes parts invités à enlever la vie personnelle aux catégories logiques de l'identé pour la replacer dans la catégorie autrement positive de l'expérimentation morale *, et pour y voir une virtualité qui s'actualise en marchant de plus en plus vers la pensée.
Traduisons ces résultats en langage métaphysique. La personne est un principe inventif qui manifeste son action par une continuité apparente, mais qui se réalise par la production d'états successifs discontinus. Elle se ramène à une fonction métaphysique, la fonction du différentiel, qui n'est
I. Voir à ce sujet le livre de M. Rauh, ï Expérience morale (Paris, F. Alcan).