IDÉALITÉ ET RÉALITÉ
pure, n'intervenait aux instants décisifs pour convertir cette virtualité en acte, réalisant ainsi la vague puissance indéfinie qui la pénètre. Sans cette intervention, le moi resterait plongé dans son rêve, ou s'y laisserait refouler de plus en plus : il ne passerait jamais à l'acte de la personne.
Maintenant, nous en convenons, le moi ne s'actualise pas toujours sous cette haute influence. Au lieu de suivre le cours qui l'emporterait paisiblement vers la pensée, il attend souvent de la nature et de l'action l'accomplissement de son 'être : il assiste du dehors à son développement, prenant pour un événement de sa vie ce qui n'est qu'une grossière détermination due à l'action des circonstances extérieures ou d'un automatisme impersonnel. Ses qualités demeurent alors latentes : elles sont pratiquement abolies. C'est dire que le moi n'est pas donné une fois pour toutes ; il n'a pas de prix fait ; il ne se produit même pas par une sorte de développement spontané. Il n'est mis en valeur que par la réflexion ; il en est, en partie, le produit tardif. Cette partie de lui-même qui se réalise en s'extériorisant et qui tendrait à le placer sous la dépendance des choses, ne le met pas beaucoup au-dessus de l'animal. C'est là un moi naturel, comme eût dit Pascal, donné avec son endurcissement et son impénétrabilité. Même s'il se complique par la variété des aptitudes et des actions, s'il se raffine par le commerce des arts, s'il gagne en délicatesse par les habiles nuances des émotions, il peut s'élever, comme chez certains artistes, à une animalité exquise, mais il n'accomplit pas l'humanité. Les hommes sentent au fond d'eux-mêmes que le vrai monde où ils doivent vivre, est un monde de hautes pensées et de nobles joies : le reste leur apparaît comme une barbarie raffinée. Ils sentent que leur personnalité ne se réalisera point parmi les formes, qu'elle ne s'actualisera point par le seul intermédiaire des mouvements, mais dans la lumière et le recueillement de la pensée, que là seulement elle trouvera la liberté et la joie pures. Ils comprennent que, sollicitée de toutes parts en sens opposé, elle évolue malgré tout dans l'intervalle qui sépare sa réalité concrète de son idéalité.
208 LE SYSTÈME DE LA VIE PERSONîiELLE
Mais nous recouvrerions bien vite l'exacte notion des choses, si nous n'étions abusés par une suprême illusion, la plus tenace peut-être et la plus inévitable de toutes celles que nous ayons eu à dénoncer. Habitués à chercher le point d'appui de nos actes dans un système arrêté de tendances invariables, nous ne pouvons nous empêcher de préférer un tel système à ce monde mobile de sentiments et d'idées pures qui reflète plutôt la variabilité de notre existence et où éclate le charme fugitif des personnes. Nous assistons dès lors à un singulier renversement de termes. C'est ce système fermé du moi naturel — compromis entre les virtualités psychologiques et les formes physiques de nos actions — qui se dispose en relief au premier plan de la conscience et qui sert d'écran au moi idéal : nous ne tardons même pas à tenir rigueur à ce dernier de sa forme flottante et indéfinie, si bien que tout eflbrt tenté pour en revendiquer l'action a des airs de paradoxe au regard de l'inertie du moi naturel, qui prend ses propres arrangements pour des dispositions définitives et ses résistances pour des protestations fondées. Il ne reste plus, alors, qu'à parquer les états affectifs dans la conscience actuelle, à rejeter les éléments idéaux dans la raison, et à établir entre ces deux séries juxtaposées un mystérieux antagonisme. Réalisé dans la conscience sous forme d'un atome psychologique, le moi naturel , prend bientôt une importance exceptionnelle. Car il s'érige en une réalité indépendante et il s'installe, avec son impénétrabilité, au principe de nos devoirs et de nos droits. Rejeté dans la pensée pure, le moi de la réflexion perd, au contraire, toute consistance, toute efficacité, semblable à ces rêves où des apparitions décevantes viennent nous séduire. Dans les deux cas, nous renonçons à cette solidarité de l'idéal et du réel qui forme l'essence de la personne. Et comme ces deux aspects de la vie personnelle — réalité et idéalité — érigés en fonctions indépendantes s'enveloppent dès lors d'une égale obscurité, les phénomènes les plus significatifs de la personnalité, qui impliquent la synthèse et la fusion de ces termes, deviennent absolument incompréhensibles. Dans celle-ci, on verra tantôt
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la culture de Tégoïsme et l'épanouissement d'une animalité infiniment artiste et intelligente, capable de se déguiser sous les formes de l'esthétique, de la science et de la moralité ; tantôt la réflexion d'une idée sur elle-même avec ce qu'une telle expérience comporte d'isolement et d'abstraction, et l'on fera d'un pyrrhonisme spéculatif ou d'un ascétisme pratique la loi de cet être d'exception. Mais, dans les deux cas, on transforme profondément le sens de la vie personnelle, pour se tenir à un point où l'on ne peut plus conserver une signification aux mots dont on s'est servi et auxquels on semblait attacher une valeur. Evitons cette réalisation hâtive de systèmes d'états isolés et impénétrables ; remontons au-dessus du point où se produit leur opposition et saisissons-les dans le concret, avant l'artifice qui les isole : nous serons alors en présence d'une unité mobile, progressive, douée d'une incroyable richesse, offrant un intérêt toujours renouvelé. Cette synthèse primitive à laquelle nous sommes naturellement conduits, et qui fait le centre et le cœur de la la vie personnelle, est l'énergie morale.
La difficulté que nous aurons à nous représenter un tel état tient à la vulgarité et à l'inexactitude des images avec lesquelles nous le confondons. La plupart des hommes ne conçoivent guère l'énergie morale en dehors d'un résidu de l'action ou d'une réserve de forces obtenue par l'accumulation de l'habitude : aussi lui assignent-ils, comme caractéristique, l'aptitude à l'eflbrl ou à l'héroïsme, et la promptitude imaginative qui en est inséparable. Ils la rattachent ainsi à la catégorie de l'action, et ils ne voient pas que le côté pratique abolit alors en elle le côté spéculatif. Taine a encouragé cette confusion quand, en des traits d'une netteté frappante, il a noté ces habitudes de penser qui s'installent en nous comme des habitants fixes, pour devenir des puissances occultes, agissantes et liguées, qui font cercle autour de l'inteUigence, qui investissent la volonté, qui, dans les régions souterraines de l'âme, étendent ou affermissent par degrés leur occupation silencieuse, qui opèrent insensible-
ment en rhomme sans qu'il s'en doute. Notre énergie morale ne serait originairement qu'un assemblage de forces longtemps cachées, prêtes à se lever en nous à l'improviste pour nous signifier, leurs ordres, et n'ayant d'autre but que de ramener notre décision actuelle à l'effet, infiniment facile à prévoir, d'un automatisme indifférent. En y regardant de près, on trouve sans peine que cette conception de l'énergie morale en altère la nature, puisqu'elle aurait justement pour terme de nous dispenser de vouloir et qu'elle abolirait pratiquement ce qu'elle entend expliquer. Mais les philosophes de la volonté ne se le disent pas d'ordinaire, parce que trop occupés à suivre cette mouvante énergie dans ses expressions accidentelles, ils n'en soupçonnent plus le fond ; ils sont bien loin de penser quelle résulte d'un travail de rame spéculant sur son essence, et que le recueillement prolongé, l'harmonie de la conscience sont sa préparation la plus directe, comme l'invention des idées est son effet le plus naturel. Sous chaque progrès de l'énergie morale, il faudrait signaler comme phénomène particulièrement significatif, une nouvelle qualité de la personne, un nouvel enrichissement de l'action réparatrice qui nous détache de régoïsme,*en opposant peu à peu aux misères du moi naturel les ravissements de l'esprit. Mais bien peu ont pensé à cette consultation mentale sans laquelle l'énergie n'est pourtant que vertige ou frénésie ; bien peu ont cherché sa source au principe de la vie personnelle, loin du mouvement, dans un monde /orme d'images et de pensées pures. Ils n'y ont vu que l'espèce d'exaltation grâce à laquelle l'homme, par un effort momentané, se surpasse lui-même. Ils n'ont pas compris que ce qu'elle renferme de positif tient à ce que* la réalité la plus riche vient rejoindre, en elle, la pensée la plus haute.
L'analyse d'ailleurs en fait foi : elle montre dans l'énergie morale, moins le pouvoir de produire des actes, que celui de dépasser les actes une fois produits et de s'en détacher idéalement. La plupart de nos actions sont réglées, savonsnous, par une distribution toute pratique qui en garantit l'apparition et en facilite le retour ; mais nous savons aussi
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que l'énergie morale ne correspond pas simplement à cette accumulation de forces et à cette économie de la vie intérieure. Elle se produit plutôt toutes les fois que nous avons le sentiment d'être ramenés à nous-mêmes, et ce sentiment à son tour est lié à la conscience des forces secrètes qui se recomposent et dont le brusque développement menacerait l'ordre péniblement établi au-dedans de nous. Elles présentent ce trait essentiel qu'elles tendent à briser le réseau de nos habitudes et à bouleverser la disposition ordinaire de nos idées. Cette production ou cette apparition instantanée de puissances idéales, inaperçues jusque-là, avec la possibilité redoutable de changer et de recommencer la vie, voilà le premier trait que présente l'énergie morale. Elle ne sera donc pas une somme ou le résultat d'une accumulation de forces. On n'y verra pas un principe d'économie, puisqu'elle est, dans son expression la plus simple, un principe de transformation. L'analyse démêle aussitôt, il est vrai, un nouveau caractère : elle découvre que l'apparition de l'énergie morale est liée à un affaiblissement graduel de la résistance dans nos habitudes et nos passions, c'est-à-dire justement dans ces puissances organisées pour qui elle était une perpétuelle menace. Le sentiment que nous éprouvons alors et qui signale sa présence est, par conséquent, double : il est dû à l'expérience de cette réduction imperceptible des forces résistantes de notre individualité, et aussi à la surprise que nous cause l'intervention de cette puissance idéale, qui entre enjeu brusquement. Nous l'avons dit : se sentir pleinement libre, ce serait, au regard de la matérialité qui nous investit, se dégager et se réserver. Or cette réserve, ce recueillement d'une force qui ne s'écoule pas et qui a raison des plus aveugles résistances, voilà le second caractère de l'énergie morale et qui l'oppose à l'ordre établi, à la conservation ou à l'organisation des forces concrètes, comme le droit s'oppose au fait, la pensée à la matérialité.
Représenter l'énergie morale comme un principe d'idéalisation, et non plus de réalisation, nous paraît être le terme naturel do cette analyse. Nous réagissons ainsi contre l'il-
lusion qui, négligeant l'idéalité du moi, nous incline à ne considérer comme existant que le donné, que l'acte présentement accompli et l'activité matérielle en voie de le réaliser. Or, cette activité n'est que le résidu et comme le déchet de notre énergie intime, mais ce n'est pas cette énergie même en ce qu'elle a d'intéressant et d'essentiel. Il reste que l'énergie morale ne soit pas une faculté de production effective, ni un moyen de cristalliser tous les actes de notre vie dans un sens volontairement choisi, d'orienter d'une façon statique notre moralité vers un but simplement pratique : elle est plutôt une qualité psychologique de nos états et de nos idées. Se détacher en pensée et se réserver, devenir indifierent à l'égard des petitesses et des contingences de la vie, accuse une initiative autrement personnelle quelquefois que celle que révèlent l'action conforme à un type convenu et je ne sais quel entraînement machinal : car, ce détachement est déjà la mesure d'un attachement contraire, tout idéal. C'est bien ce détachement que renferme ou qu'opère, au fond, l'énergie morale ; c'est à lui qu'elle doit d'être un principe de sublimation qui, constamment, nous éloigne des réalités contingentes pour dégager en nous et libérer le pur esprit. En sorte que la personnalité aboutit, en son point culminant, à une notion, à une conscience de plus en plus lumineuse de notre nature. Ce caractère idéal, ou pour mieux dire, profondénient réfléchi, est le produit et la marque d'une énergie tout intime ; il est le fait, non d'une activité qui s'agite et qui s'épuise dans les formes, mais d'un esprit qui fait retour à son essence et qui spécule sur son infinité. On comprendra maintenant que le redoublement de l'énergie intérieure ne soit pas toujours lié à un exercice défini de l'activité. 11 nous arrive bien souvent de l'éprouver en idée quand, sous l'impression et comme sous le choc d'une expérience inattendue, nous nous découvrons des ressources qui n'auront pas d'emploi, nous le sentons vaguement, mais qui pourtant ne demandent qu'à s'exercer. Est-ce là une simple illusion? Sommes-nous en présence d'une expérience purement imaginaire ? Il ne faudrait pas le sup-