L ÉNERGIE MORALE, POUVOIR D IDÉALISATION
poser pour tous les cas. Bien souvent, en effet, c'est cette puissance d'idéalisation, > douloureusement comprimée en nous, qu'une rencontre accidentelle met brusquement en liberté et nous assistons, émus et surpris, à ce premier essor de notre être, que nous n'osions espérer. Nous ne sommes pas simplement rendus à nous-mêmes, comme nous nous plaisons pourtant à le dire, car nous ne nous connaissions pas encore nous-mêmes, et il n'était pas bien sûr pour nous que notre moi existât, avant cette révélation. Nous nous sommes plutôt trouvés après nous être cherchés sans succès, et voici que nous assistons à l'action qui nous libère et qui nous réalise pour la première fois peut-être. Sans doute, la vie ne tiendra pas toujours ces promesses : elles se présenteront à nous un peu plus tard comme des hardiesses redoutables, des paradoxes dont la pratique fera justice : mais il reste pourtant que nous avons eu le sens de notre moi véritable et que cette effusion infinie de forces, correspondant à l'énergie morale, a signalé à la conscience la formation soudaine et la délivrance de notre personnalité. Qui sait même si quelque chose de cette haute expérience ne survivra pas à l'instant précis où elle s'est formée ? qui sait si elle ne passera pas dans les actes pour leur communiquer des perspectives plus larges et flotter autour d'eux, comme on voit la magie du souvenir s'attacher aux événements les plus simples de notre vie pour les transformer et les ennoblir?
Nous venons de voir que l'énergie morale est une puissance d'idéalisation beaucoup plus quun pouvoir positif de réalisation : elle correspond à l'ennoblissement du moi par la pensée. Aussi s'exprime- t-elle par les inspirations beaucoup plus que par les actions, et excelle-t-elle à produire des dispositions intérieures survivant aux actes eux-mêmes. Ceux-ci sont décidément incapables de suivre les mouvements de notre cœur. Nous comprenons ainsi, nous comprendrons mieux par la suite ces alternatives de délices et de douleur qui se marquaient aux premiers moments de sa formation, attestant déjà en elle l'existence et le conflit d'un double principe : la réalité du moi avec ses attachements et ses
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résistances, Tidéalité du moi, inventant des idées pratiques avec une singulière promptitude, accomplissant au fond de notre être son œuvre d'incessante transformation. Si la personnalité était laissée à elle-même, si ses facultés supérieures d'idéalité se développaient sans encombre, nous serions en présence d'une énergie morale continuelle, et nous jouirions d'une vie comme l'héroïsme seul et la sainteté ont su nous en ménager. Notre personnalité serait alors vraiment le contraire du tout fait, du semblable, et elle étonnerait la conscience par l'infatigable production du nouveau, de l'original, et du jamais vu. Cet état qui fait le fond de l'extase artistique, et où nous nous épanouissons dans le spectacle du renouvellement intérieur, deviendrait l'état normal, et le ravissement, qui l'accompagne exceptionnellement, serait de règle. Il nous semblerait voir défiler devant nous tout ce que la vie et le monde peuvent amener avec eux de nouveautés et de changements. La joie serait notre condition constante. Ce ne sont pas là des vues chimériques : nous avons déjà montré ce que cette puissance d'idéalisation était capable de produire ; nous croyons pouvoir montrer qu'elle nous est essentielle et qu'elle se rattache à la vie personnelle, au sens très particulier où nous l'entendrons maintenant.
Que l'on songe, pour fixer les idées, à ces tournants de notre histoire qui marquent dans l'évolution intérieure une crise décisive, ou, plus simplement, qu'on ait présents à l'esprit des cas de transformation morale particulièrement saillants, capables de nous faire saisir, par un phénomène de grossissement, les démarches souvent imperceptibles de la conscience. Cette psychologie de la conversion, si profondément inaugurée par Sainte-Beuve, nous replace brusquement au sein de la synthèse qui constitue la réalité. Elle nous permet de saisir le moi, non dans son unité abstraite, mais « dans les orages de l'esprit » et de percevoir en lui comme un chant intérieur « étoufie, triste, frémissant, combattu des cris de la lerrc* », mais bien touchant dans sa réalité et son