‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 88 sur 92 · LA TRANSPOSITION DES LTATS PERSONNELS · texte numérisé non relu

LA TRANSPOSITION DES LTATS PERSONNELS

retrait ou une atténuation graduelle de l'activité motrice, toujours en saillie devant la conscience. Que, dans ces conditions, une activité supérieure se produise et commande les attitudes de cette conscience, elle passera le plus souvent inaperçue, parce que la résistance et l'excitation des muscles ne sont point là pour entrer en conflit avec elle. Plus cette résistance est violente, en effet, plus le phénomène de son conflit est caractérisé, plus forte aussi paraît être la personnalité : mais nous savons bien qu'il n'y a là qu'un effet de contraste* et que la personnalité vient rejoindre par delà le symbolisme moteur, et quelquefois malgré lui, Ja pensée la plus sereine et la plus intrépide^. Faut-il demander à un dernier rapprochement une preuve décisive? Le génie, qui est l'état de l'esprit détaché de tout motif d'intérêt et ramené à la pure compréhension, à la vue simplifiée des choses, n'est jamais plus fécond que lorsqu'il s'aff*ranchit des nécessités de l'action ou de notre attache animale à la vie. La mesure de son initiative, de ce qu'il y a de spécifique dans ses visées et dans son élan, est donné par cette tranquille et intrépide compréhension de Tuniversel qui raff*ranchit des fins inférieures de l'individu, étendant à l'infini son champ d'observation et sa clairvoyance intuitive. Pourquoi cette fécondité spirituelle, cette consistance, cette harmonie qui forment le fond du génie et qui ne sont que l'état constant d'une ame que l'idée a visitée, ne se retrouveraientelles pas au sein du moi supérieur, de ce « génie » personnel qui n'acquiert l'autonomie et ne la confère au reste que dans la mesure de son détachement inné et de sa compréhension ?

Maintenant, comment se faire une idée exacte de cette (c transposition » ? Gomment exprimer fidèlement la réalité

I. C'est ce que nous avons établi dans le précédent chapitre, en caractérisant la liberté intérieure.

3. On pourrait dire de la réflexion, lorsqu'elle porte sur l'ensemble de la vie, ce que Schopenhauer dit de l'affliction : elle est une sorte de recueillement, un reirait ou une disparition graduelle de la volonté, allant jusqu'à miner sourdement son propre phénomène. Toutes les constructions adventices s'écroulent alors : il ne reste plus que la vérité essentielle de notre nature et de notre être.

que le mot recouvre? Nous accorderons volontiers qu'une telle opération pourra paraître étrange au regard d'une psychologie convenue : nous ajouterons pourtant qu'elle n'est pas unique en son genre et qu'en dépit de son apparente singularité, elle est, non une théorie, mais un fait, le fait essentiel et la caractéristique de toute une série de phénomènes. Nous demanderons encore à l'art une analogie explicative. On le sait : les tourments et les convulsions d'un cœur humain qui se désespère sont bien vite transportées, par la magie de l'artiste, dans le domaine de la représentation où ils perdent leur caractère vulgairement émotionnel et leur attribution directe au moi, pour devenir de purs objets de contemplation : aussi ne nous font-ils jamais souffrir réellement, et restent-ils encore un plaisir dans leurs transports les plus douloureux. Par certains côtés, tous les arts ressemblent à ces mélodies qlii nous racontent l'histoire secrète des aspirations et des angoisses de la sensibilité en un langage qui les transforme et qui les épure. Cette vaste région impassible, où le sentiment esthétique nous introduit quelquefois, est comparable à celle que la réflexion ouvre devant nous. Car la réflexion, appliquée à nos états successifs, rejette, comme l'art, ce qui est en eux capricieux et matériel, pour conserver les produits impérissables de notre activité pensante. C'est bien la vie personnelle qu'on verrait alors se produire, car, antérieurement à ce redressement des axes dans la pensée, il n'y avait que dispersion, ou continuité machinale ; au contraire, dès qu'il s'est produit, la personnalité alTirme sa nature hétérogène et son essence plus élevée par un complet détachement à l'égard de l'activité matérielle. Même quand cette vie réfléchie accompagne les événements les plus médiocres, elle ne renonce pas à sa dignité, car son alliance avec eux n'est pas pour elle un engagement définitif; ils n'ont pas le pouvoir de la faire déchoir des hauteurs qu'elle habite et d'où la réalité est bannie ^ Reconnaissons-le à la suite de Schopenhauer : cette transposition est, dans la vie

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