‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 92 sur 92 · I. Bergson, Matière et Mémoire · texte numérisé non relu

I. Bergson, Matière et Mémoire

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peine que ces phénomènes puissent se prêter à trois expériences radicalement différentes qui leur permettent de vivre, en quelque manière, plusieurs vies. Il nous est le plus souvent donné de les saisir dans la zone tout animale de l'énergie musculaire et de TefTort, embrigadées dans des cadres fixes que leur imposent les représentations de Tentendement, d'un côté; et le réseau moteur, de l'autre. Pour peu que les puissances mécanisantes s'en mêlent et que le vertige causé par l'attraction d'un type social extérieur renchérisse encore, le développement régulier de ces phénomènes présente bientôt l'aspect d'un automatisme mental, d'un système consistant et bien ordonné formé par des images fixes qui prendraient pour point d'appui les nécessités matérielles et sociales. Cette unité factice, œuvre toujours répétée d'un génie machinal, est à la portée de tous : le moi s'y complaît et s'y réalise avec son intolérance et son étroitesse; rien dès lors ne doit nous surprendre dans l'apathie et la servilité où la plupart des hommes croupissent. Heureusement qu'il y a pour les phénomènes conscients une condition tout autre. A côté des facultés mécanisantes, l'analyse a découvert, dans la conscience, des facultés d'idéalisation qui arrachent nos états à leur condition mécanique, qui réduisent la force.de vertige au profit d'un libre épanouissement dans l'idée, d'une transposition dans l'universel. Au lieu d'être un système immobile et fermée de phénomènes naturels, la personnalité, grâce à cette? vigoureuse transposition qui la fait passer à l'acte de la pensée pure, devient, dans toute la force du terme, une idée de la nature, un type ayant sa forme finie et pleine, sa conformité avec soi, l'harmonie de ses parties, la consistance, et par-dessus tout cette connaissance venue du dedans et qui lui confère ce que nul phénomène ne possède au môme titre : la faculté de se ramasser dans une vision interne pour y dégager et y condenser sa propre signification. A ce moment-là, ce n'est plus la distribution chronologique des actes, la série des états successifs qui importe ; ce n'est pas ce qui est, mais bien ce que cela signifie ; et « ce que cela signifie » est justement indiqué dans cette unité de réflexion,

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à l'aide d'une pensée infatigable qui sait en dégager le sens.

X. — Mais, si cette condition correspond à Facconi plissement moral de la vie personnelle et lui confère la dignité d'une idée platonicienne ou spinoziste, les états personnels peuvent encore se dérouler dans une troisième condition que nous avons appelée leur condition essentielle ou originelle. Leur vie purement affective nous a permis de la comprendre. Reprenant cette fois-ci ces états en eux-mêmes, non plus dans leur attache animale à l'énergie et à l'effort, ni dans le travail de transposition finale qui les a sublimés, mais dans leur déroulement continu et comme dans leur vie libre, nous avons eu par là une notion de celte existence, faite de subjectivité et d'émotion, qui correspond en nous à une spontanéité toujours jaillissante. Certes, ce n'est pas là qu'on doit chercher le moi véritable de la personne, ce moi donné dans la réalité de l'effort et de la souffrance, de l'universel entrevu et affirmé; il n'y a là aucune promesse de cette joie intellectuelle, de cette allégresse qui vient à l'heure des complètes certitudes et qui signale l'apparition du moi de la pensée. Mais on peut y retrouver la matière inépuisable des constructions de l'entendement et des hautes transformations que la réflexion opère ; on peut y saisir sur le vif ce pouvoir de synthèse qui se joue dans la production simultanée des différences et qui remplit la conscience de ses variations. C'est dire que ce monde de virtualités psychologiques nous est révélé directement par la vie du sentiment ; l'art qui est essentiellement, et peutêtre uniquement émotif, nous le rend avec son charme original. — Nous avons ailleurs montré comment tous nos échafaudages intellectuels et sociaux étaient impuissants à résister à la magie de l'art, et comment cette magie opérait en nous par la libération de ces puissances, parfois redoutables, mais toujours comprimées, et par la présentation soudaine des forces secrètes de bonté, de tendresse, d'héroïsme qui sont refoulées au fond de nous-mêmes. Nous atteignons alors non pas, comme on l'a dit, au moi profond, au moi véritable, mais au moi virtuel, à celui qui renferme la matière

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et Pespoîr de la vie morale, et qui étant saisi dans son orientation vers l'avenir, plutôt que dans son activité matérielle, nous offre la séduction de ce qui naît ou le charme mélancolique de ce qui va mourir. Nous sommes ainsi replacés dans la subjectivité pure ; nous saisissons nos facultés à l'état naissant ; nous les voyons évoluer sans rien qui les déforme ; nous les suivons dans la liberté infinie de leur cours ; nous faisons retour à notre condition originelle : la psychologie, en nous permettant d'approfondir nos états, nous rend à l'innocence. — Or, c'est bien ce charme d'innocence et d'ingénuité enfantines que provoquent en nous indifféremment l'extase artistique, le recueillement religieux, la méditation ; nous nous convertissons alors, d'hommes d'action ou de penseurs que nous sommes, en émotifs, en subjectifs, en lyriques ; mais nous ne nous disons pas que nous sommes par là ramenés à la condition originelle, et que notre satisfaction tient à ce que nous cessons brusquement de jouer notre vie pour la sentir. C'est pourtant cette expérience sans mots et sans communication possible qui est la suprême jouissance de la conscience, celle que nous ressentons au cours de la méditation ou du rêve, et qui ferait de notre vie, si elle savait se maintenir à cette pointe subtile, un perpétuel ravissement. Mais cette grande région tranquille est à chaque instant désertée, parce qu'elle nous semble encore du domaine de la possibilité pure, parce qu'elle nous apparaît comme une sorte de non-être psychologique, parce que, enfin, s'il faut s'y retremper et s'y reposer comme dans un fortifiant sommeil, il importe aussi d'en sortir pour vouloir et penser. ' XL — Quoi qu'il en soit, le système de nos états personnels se comprend désormais sans peine : le même groupe pris dans cette condition subjective ou émotive, qui est son état naissant, peut se prêter tantôt à une élaboration externe qui le rattache à un système d'explications symboliques et convenues, tantôt à une élaboration lente, autrement profonde, par laquelle il se dispose en unité de réflexion. Il se matérialise et se contracte d'un côté, et il s'idéalise ou s'épanouit librement de l'autre. La possibilité psychologique qui

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est en lui tend donc à s^actualiser bien différemment, selon qu'elle demande à l'action du corps une consistance et une rigidité toute physiques, ou selon qu'elle aspire vers les centres supérieurs de la pensée pour s'y convertir en idée. Dans les deux cas, elle perd son instabilité et son inconsistance primitives, mais elle n'acquiert la caractéristique personnelle que dans le dernier. Quelle que soit d'ailleurs l'expérience où elle se trouve engagée, elle conserve toujours, heureusement pour nous, une secrète disposition à revenir à l'état naissant, et c'est par là que l'art, le lyrisme et le rêve peuvent s'insinuer dans le cours de nos états pour en précipiter la transformation. Si ce retour à la condition primitive de la conscience ne se produit plus, nous sommes en présence d'individualités fermées qui n'admettent que des idées toute faites et qui les imposeront orgueilleusement aux autres. Dans le cas contraire, la fonction du différentiel étant abandonnée à elle-même et s'exerçant sans interruption, nous aurons, comme chez de purs artistes, une existence intérieure extrêmement mobile et intéressante, mais qui laisse trop souvent échapper sa signification. Seuls, s'érigent en personnalité véritable ceux qui accordent cette production incessante de nouveautés, dont la conscience est le lieu, avec les facultés méditatives, parce qu'ils ajoutent aux détails ondoyants et pittoresques delà vie personnelle ce qu'elle comporte d'un et de continûment réfléchi. Ils savent allier la vie du sentiment à la vie de la pensée, demandant à cette dernière d'en extraire le sens et d'en éterniser les moments. — Disons, pour nous résumer, que la suite indéfinie et flottante des virtualités psychologiques qui forment le noyau de la personne, l'ensemble de ces thèmes de la sensibilité qui constituent notre moi concret, peuvent se disposer sur deux registres bien différents, selon qu'ils se matérialisent en mouvements ou qu'ils s'épanouissent en idées. Si leur traduction s'effectue dans le premier sens, nous avons une vie personnelle qui se simplifie à l'excès et se déforme le plus souvent dans les cadres impersonnels où elle se projette. Si elle s'effectue dans le second sens, nous avons un moi qui se dédouble, en quelque manière, pour se recueillir et pour

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méditer. Si elle n'a point lieu, le sentiment refoulé sur luimême fait retour à sa condition originelle; nous avons alors la vie plus ou moins intense du rêve et de l'émotion. A cette succession d'attitudes corsespôndent la variété en apparence infinie de l'expérience personnelle et les divers aspects du moi. Les originalités du sentiment, les formes du caractère et de l'individualité, les hardiesses de la liberté intérieure, les obstacles mêmes qui la suspendent ou qui l'interrompent, s'expliquent par les combinaisons de ces courants de la conscience. Ainsi se comprennent, uniquement par eux, toutes les péripéties de notre existence individuelle. Ils se composent et se compliquent : elle se constitue. Ils se transforment : elle traverse une série d'inévitables modifications. Ils disparaissent : elle s'altère et meurt. Telle est la loi de la personne.

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