CONÇU S
C'est ce dédoublement que nous avons voulu effectuer, en montrant d'abord la nature des difficultés qui semblaient nous r interdire. Nous avons ensuite dégagé le type d'activité qui convient à la vie personnelle débarrassée de toutes ces altérations ; nous Tavons obtenue, pour bien dire, à l'état pur. Il nous a été singulièrement facile, par suite, de restituer le mode d'action qui lui convient et de retrouver les conditions exclusivement psychologiques que son accomplissement requiert.
IV. — Mais, puisque nous avons déduit toutes ces conséquences de la propriété de certains états conscients, il nous paraît indipensable de la rappeler en terminant. Quelle est donc cette propriété ?0u plutôt, quelle est l'explication toute psychologique qui nous en a été insensiblement suggérée par l'observation positive des forces de la personnalité ? Cet examen, en nous dispensant de revenir sur les détails de notre analyse, aura du moins l'avantage de nous en offrir la suite extrêmement simplifiée, tout en nous faisant saisir dans une propriété de la conscience leur principe générateur.
La personnalité serait, non un être, mais une propriété variable de certains de nos états, la marque ou la caractéristique d'un groupe correspondant à des conditions définies. Nous partons naturellement de l'existence de données qui ne sont que des virtualités psychologiques et que, pour fixer les idées, nous rapprocherions soit des tacta, soit des visa avec lesquels les sens construisent l'apparence objective de l'espace. Nous supposons, de plus, que la spontanéité mentale se joue dans la production variée de ces éléments toujours plus divers et plus riches, donnés comme une immense simultanéité de sentiments : c'est ce que nous avons appelé la fonction du différentiel, estimant, avec MM. Gourd et Tarde, que la réalité consciente se révèle surtout par cette aptitude à la nouveauté. A cet égard, la conscience n'a pas d'objet en dehors de ses produits, absolument comme pour Berkeley, ce que nous appelons l'objet de la Mie ne saurait se détacher de l'opération compliquée qui l'élabore et le confectionne : un objet, en tout ceci, n'est qu'un produit arbi-
Irairement détaché de la faculté productrice. Nous avons été conduits par une méthode d'ensemble à retrouver les variations de la conscience, à les suivre jusqu'au bout, à en écrire l'histoire.
V. — Une fois admise l'existence de ces virtualités psychologiques, de ces feelings, dirons-nous avec les Anglais, il faut aussi admettre la progression régulière et continue des systèmes qu'elles forment, et qui est d'ailleurs susceptible de se diversifier et de s'enrichir à l'infini, comme aussi de s'appauvrir et de s'alanguir. Seulement, il nous a été permis de signaler deux sortes de circulation des mêmes états internes, deux modes de formation des mêmes unités de contraction. Un groupe d'éléments différentiels peut être introduit dans les formes schématiques de l'entendement et affecter, plastique et souple comme il est, l'aspect d'unité ou d'identité abstraites qu'elles lui communiquent ; il tend alors à se rattacher à quelques points de repère, à quelques symboles relativement fixes dans notre organisme, tels que les dispositions des données musculaires, le réseau moteur et le choc nerveux, qui concourent à projeter sur lui une personnalité physique. Mais il peut aussi se prêter à une interprétation tout autre. Dans la mesure où interviennent les facultés d'idéalisation dont nous avons expliqué le jeu, ces états se ramènent insensiblement, par des épurations successives, à leur forme la plus spirituelle ; ils atteignent alors à ce degré supérieur d'intériorité que ces fonctions pouvaient seules leur conférer. Au lieu de se rattacher simplement à un symbole matériel, qui serait la force musculaire ou l'énergie motrice, ils participent à la souplesse infinie de l'idée, et ils s'érigent en pure action intellectuelle, en pure unité de réflexion. Ils perdent ainsi toute attache avec la matérialité de leur origine ; ils secouent cet égoïsme que leur avait communiqué un attachement animal à la vie. Le développement personnel est donné essentiellement par ce trajet de T unité précaire et instable de mouvements à l'unité intérieure de réflexion^ de Vaction motrice à la pensée pure y du moi qui se fige en s' attachant à des symboles matériels, au moi qui se recueille et qui médite.
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VI. — Il y a donc, à vrai dire, une double direction dans laquelle nos étals intérieurs peuvent indifféremment se lancer pour y chercher un commencement d' ualisation. Ou bien, vivant d'une vie précaire, écrasés sous le poids des symboles matériels, ils tendront às'iasérer dans l'organisme et à revêtir les précisions grossières de la sensibilité motrice. Ils contracteront alors la rigidité de types physiques, l'immutabilité particulière à une nature qui ne sait que se répéter fastidieusement et s'imiter elle-même : les formes sociales et verbales, les facultés mécanisantes seront autant d'auxiliaires dans ce travail de dégradation qui finit par nous donner la contrefaçon matérielle de la conscience et comme son édition mécanique. Ou encore, doués par une libéralité de la nature de plus de ressort et d'élasticité, soucieux de se convertir en des états spirituels qui vaudront par la généralité et la souplesse de leur forme, ils se conforment à leur essence, qui est la mobilité même, et, tout en se dégageant des représentations adventices où ils étaient déjà compris, ils reconquièrent leur originalité primitive. Mais il y a plus: dans la mesure où ils se recomposent, comme une nécessité inhérente à leur nature paraît l'exiger, en une représentation indécomposable, en une unité architectonique, ils se livrent d'eux-mêmes à ce traducteur subtil de l'émotion et de la subjectivité, qui est la pensée ou la faculté de l'idéalisation. A ce moment, le plus haut et le plus recueilli de la vie consciente, s'opère une transposition curieuse au terme de laquelle ils obtiennent, en même temps que l'amplitude et l'universalité de l'idée, cette forme de l'intériorité qui leur est propre ; c'est bien toujours la vie d'une conscience individuelle, saisie cette fois par l'intime, dans son mouvement et dans le principe de ses différenciations, qu'il nous est donné d'y contempler; mais il s'y ajoute plus de recueillement et de gravité, plus de consistance . et plus d'harmonie, celte profondeur qui vient de la pensée et qui ne se comprend que par elle. Alors se produit l'alibi intellectuel du moi émotif, sa reprise dans l'universel, et comme sa suprême contrefaçon. La vie personnelle doit donc être cherchée dans
la transition qui ni^ne un groupe de feelings des symboles moteurs, où ils se matérialisent y aux états purement idéaux ou ils se spiritualise. -La personnalité, qualité de certains états, n'apparaît qu'à un degré supérieur d'épuration et de spiritualisation ; il faut la chercher dans un de ces systèmes de feelings que la pensée a, pour ainsi dire, sublimés en leur appliquant sa traduction de l'émotion et de la subjectivité. En dehors de ces deux extrêmes, il n'y a que des virtualités psychologiques, en elles-mêmes fuyantes et volatiles, et qui seront la mobilité même, jusqu'à ce que la transposition dans la matérialité ou la transposition dans l'idéalité aient fixé leur impatience ou aidé puissamment à leur essor. Toutes les péripéties de la vie consciente tiennent à ces symbolismes variés dont nous avons suivi la formation, qui s'appHquent aux mêmes états et parfois se les disputent: ce jeu de représentations antagonistes suffit à nous faire comprendre la trame des états personnels.
VII. — C'est en poursuivant les applications les plus directes de cette conception, que nous avons été amenés à remanier l'échelle des valeurs psychologiques impliquées dans la vie personnelle. Recourons, pour résumer nos efforts d'analyse, à une dernière construction. Le moi affectif, le moi de la subjectivité pure, serait figuré dans une représentation schématique, parla ligne courbe xy, qui exprime les degrés variables de tension d'une conscience individuelle. Les ondulations de cette ligne établissent des points de contact tantôt avec la droite AB, qui figure le développement superficiel et comme l'apparence objective de la vie personnelle, tantôt avec la droite A'B' qui, décrite en pointillé, représente les facultés d'idéalisation par lesquelles s'effectue le passage de l'émotion à la pensée pure. Sur la ligne rigide le long de laquelle court le moi naturel^ le moi de l'activité motrice, se disposeraient aux points M, E, S, C, comme en autant de jeux d'optique solidifiés, ces images dont le système immobile forme la notion du moi et qui, prenant comme point d'appui le phénomène matériel de l'effort E, rayonnent autour de ce centre, en deçà et au delà de lui, pour produire indifférem-
ment la substance, la cause, Tidenlité, l'énergie matérielle et fermée du moi de ranîmalité, bref toute la suite des catégories physico-morales. Ce système fixe d'images grossières se dispose sur le plan inférieur de la vie personnelle, immobilisée par les schémas représentatifs de l'entendement et par le mécanisme moteur qui a provoqué et rendu inévitables les illusions, précédemment analysées, de l'activité dynamique et de l'effort. Cependant, à Textrémité opposée de la vie mentale, le moi émotif ou virtuel poursuivant son cours se hausse parfois
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jusqu'à ridéalité et se prête aux transformations que le principe supérieur de Tintellectualité entend lui faire subir. C'est le moment de la certitude, de la paix et de la joie, de la vie réfléchie, bref de la personnalité vraie. Aussi verrions-nous se disposer dans notre construction, en un point E' qu'on aurait tort de fixer avec une précision trop matérielle, faction intellectuelle, condition de la liberté, l'énergie morale qui se résout en l'affirmation réfléchie d'une idée, l'unité vivante et agile du moi supérieur, la personnalité, en un mot, regardée comme la caractéristique mentale des états qui répondent à ces conditions préalablement réalisées. Enfin, sur les coupes transversales qui rejoignent la ligne de la matérialité à celle de l'idéalité, se disposent les formes de la conscience, le sentiment, le caractère, l'individualité, et fon doit comprendre maintenant ce mélange de rigidité matérielle et de souplesse psychologique, de construction factice et de réalité libre et vive que l'analyse avait signalé en elles, et pourquoi ces formes étagées et progressives sont le lieu d'un travail double et simultané, leur rythme oscillant déjà entre deux points fixes : la matérialité, où elles contrac-
taient la rigidité de types logiques, la spiritualité, où elles tendaient à s'épanouir en idées et où elles acquéraient la liberté des formes vivantes.
VIII. — Mais que cette construction, très approximative encore, ne nous fasse pas oublier Tessentiel. Si nous avons été conduits à remanier assez profondément Téchelledes valeurs psychologiques , les valeurs morales et sociales auront sans doute à subir un remaniement de même nature. En effet, un examen attentif en fait foi : l'illusion du moi, l'illusion d'un égoisme fermé et féroce, ayant son origine dans l'effort matériel et sa consécration dans un prestige de l'entendement qui l'investit de la dignité causale tout en lui conférant l'immobilité des substances, cette illusion se survit à elle-même et reparaît, — comme cet amour-propre dont un psychologue avisé a suivi les transformations et dont elle est d'ailleurs très proche parente, — au sein des notions morales de la responsabilité, du mérite personnel et de l'imputation. Bien loin de nous reporter aux facultés d'idéalisation commandées parla personnalité mentale, comme elles le devraient si elles voulaient se conformer à l'essence et aux destinées spirituelles delà nature humaine, ces notions se bornent d'ordinaire à prolonger les illusions de la conscience et à prendre comme point d'appui de leurs constructions le phénomène du moi réduit à la pauvreté de ses principes matériels ou de ses symboles logiques. Mais il faut bien savoir, une fois pour toutes, qu'il n'y a rien de commun entre cette manière d'entendre le droit, d'établir le mérite, d'évaluer la responsabilité, d'exercer la répression, et les conditions véritables de la nature humaine. Tous nos jugements sur nous-mêmes et nos rapports avec nos semblables en sont bientôt profondément viciés. C'est dans ce malentendu qu'il faudrait chercher la cause de l'antagonisme latent entre la société et l'individu, de cette chute de rhomme, arraché à la vie libre de la conscience, dans les engagements et les formalités sociales. Mais il serait juste de dire, à la décharge de l'ordre social quel qu'il soit, que le premier encouragement à cette déchéance est venu de la psychologie elle-même et comme de la nature humaine. L'apti-
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tude qil'ont nos représentations les plus spirituelles à se glisser dans les schémas logiques qui retarderont toujours forcément sur elles, et à s'amalgamer avec l'impureté des symboles matériels, leur tendance invincible à chercher comme points d'appui les phénomènes physiques de l'effort ou de la résistance, l'incroyable difficulté qu'elles rencontrent lorsqu'elles veulent se dégager de ces représentations devenues exclusives ou obstructionnistes, leur promptitude enfin à oublier les instants de splendeur pour se convertir en mécanisme, — voilà les engagements, tout psychologiques, on le voit, qui autorisent la confection d'un type faux de personnalité et qui le fournissent ainsi confectionné à l'organisation sociale. Un penseur ingénieux et profond a semblé retrouver, à la suite de Rousseau, le péché originel dans Tintervention utihtaire et restrictive de la vie sociale qui poursuit son but, sans se soucier de la destination supérieure des personnes ^ Nous dirons, contrairement à cette opinion , que la société, dans son entreprise toujours réitérée d'universelle servitude, n'a pas de meilleur allié que rhomme lui-même qui en sera l'objet. La chute sociale ne cause pas la chute et la dégradation psychologique; c'est celle-ci au contraire qui, se produisant déjà d'elle-même par le lent passage de la conscience à l'entendement, offre au mécanisme social, avec les individualités dégradées qu'elle lui a faites, une excellente base d'opération. Le péché radical ne doit pas être cherché au dehors, mais au dedans de nous. Kant a plus raison que Rousseau. La déchéance psychologique appelle la déchéance sociale et la rend inévitable.
IX. — Ces différents courants, qui se partagent la vie de la conscience ou plutôt qui la traversent en différentes directions et qui viennent parfois confluer en des états importants, en expliquent la richesse et la variété. Ils font mieux ; ils nous permettent de retrouver, au sein de leurs complications, quelques unités dlslributivcs et quelques lois extrêmement simples qui deviennent comme le principe explicatif des phénomènes personnels. On comprendra d'abord sans