‹ La vie personnelleChapitre 105 sur 155 · I. 'ÉNERGIE MORALE 2G · texte numérisé non relu

I. 'ÉNERGIE MORALE 2G

la culture de l'égoïsme et l'épanouissement d'une animalité infiniment artiste et intelligente, capable de se déguiser sous les formes de l'esthétique, de la science et de la moralité ; tantôt la réflexion d'une idée sur elle-même avec ce qu'une telle expérience comporte d'isolement et d'abstraction, et l'on fera d'un pyrrhonisme spéculatif ou d'un ascétisme pratique la loi de cet être d'exception. Mais, dans les deux cas, on transforme profondément le sens de la vie personnelle, pour se tenir à un point où Ton ne peut plus conserver une signification aux mots dont on s'est servi et auxquels on semblait attacher une valeur. Évitons cette réalisation hâtive de systèmes d'états isolés et impénétrables ; remontons au-dessus du point où se produit leur opposition et saisissons-les dans le concret, avant l'artifice qui les isole : nous serons alors en présence d'une unité mobile, progressive, douée d'une incroyable richesse, offrant un intérêt toujours renouvelé. Cette synthèse primitive à laquelle nous sommes naturellement conduits, et qui fait le centre et le cœur de la la vie personnelle, est l'énergie morale.

La difficulté que nous aurons à nous représenter un tel état lient à la vulgarité et à l'inexactitude des images avec lesquelles nous le confondons. La plupart des hommes ne conçoivent guère l'énergie morale en dehors d'un résidu de l'action ou d'une réserve de forces obtenue par l'accumulation de l'habitude: aussi lui assignent-ils, comme caractéristique, l'aptitude à l'effort ou à l'héroïsme, et la promptitude Imaginative qui en est inséparable. Ils la rattachent ainsi à la catégorie de l'action, et ils ne voient pas que le côté pratique abolit alors en elle le côté spéculatif. Taine a encouragé cette confusion quand, en des traits d'une netteté frappante, il a noté ces habitudes de penser qui s'installent en nous comme des habitants iixes, pour devenir des puis siiiivs occultes, agissantes el liguées, qui font cercle autour de l'intelligence, qui investissent la volonté, qui, dans les régions souterraines de l'âme, ('tendent ou affermissent par degrés leur occupation silencieuse, qui opèrenl insensible-

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ment en l'homme sans qu'il s'en doute Noire énergie morale ne sérail originairement qu'un assemblage de loue- long temps cachées, prêtes à se lever en nous à l'improviste pour nous signifier leurs ordres, et n'ayant d'autre bul que de ramener notre décision actuelle à l'effet, infiniment facile à prévoir, d'un automatisme indifférent. En \ regardant de près, on trouve sans peine que cette conception de l'énergie morale en altère la nature, puisqu'elle aurait justement pour terme de nous dispenser de vouloir et qu'elle abolirait pra tiquement ce qu'elle entend expliquer. Mais les philosophes de la volonté ne se le disent pas d'ordinaire, parce que trop occupés à suivre cette mouvante énergie dans ses expressions accidentelles, ils n'en soupçonnent plus le fond ; ils sont bien loin de penser qu'elle résulte d'un travail de l'âme spéculant sur son essence, et que le recueillement prolongé, l'harmonie de la conscience sont sa préparation la plus directe, comme l'invention des idées est son effet le plus naturel. Sous chaque progrès de l'énergie morale, il faudrait signaler comme phénomène particulièrement significatif, une nouvelle qualité de la personne, un nouvel enrichissement de l'action réparatrice qui nous détache de l'égoïsme, en opposant peu à peu aux misères du moi naturel les ravissements de l'esprit. Mais bien peu ont pensé à cette consultation mentale sanlaquelle l'énergie n'est pourtant que vertige ou frénésie ; bien peu ont cherché sa source au principe de la vie personnelle, loin du mouvement, dans un monde formé d'images et de pensées pures. Ils n'y ont vu que l'espèce d'exaltation grâce à laquelle l'homme, par un effort momentané, se surpasse lui-même- Us n'ont pas compris que ce qu'elle renferme de positif tient à ce que la réalité la plus riche vient rejoindre, en elle, la pensée la plus haute.

L'analyse d'ailleurs en fait foi : elle montre dans l'éner gie morale, moins le pouvoir de produire des acte-, que ce lui de dépasser les actes une fois produits et de s'en détacher idéalement. La plupart de nos actions sont réglée-, savons nous, par une distribution toute pratique qui en garantit l'apparition et en facilite le retour: mais oous savons aussi

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