L ENERGIE MORALE '2 7 I
que l'énergie morale ne correspond pas simplement à celte accumulation de forces et à cette économie de la vie inté rieure. Elle se produit plutôt toutes les fois que nous avons le sentiment d'être ramenés à nous-mêmes, et ce sentiment à son tour est lié à la conscience des forces secrètes qui se recomposent et dont le brusque développement menacerait l'ordre péniblement établi au-dedans de nous. Elles présen tent ce trait essentiel qu'elles tendent à briser le réseau de nos habitudes et à bouleverser la disposition ordinaire de nos idées. Cette production ou cette apparition instantanée de puissances idéales, inaperçues jusque-là, avec la possibilité redoutable de changer et de recommencer la vie, voilà le premier trait que présente l'énergie morale. Elle ne sera donc pas une somme ou le résultat d'une accumulation de forces. On n'y verra pas un principe d'économie, puisqu'elle est, dans son expression la plus simple, un principe de transformation. L'analyse démêle aussitôt, il est vrai, un nouveau caractère : elle découvre que l'apparition de l'énergie morale est liée à un affaiblissement graduel de la résistance dans nos habitudes et nos passions, c'est-à-dire justement dans ces puissances organisées pour qui elle était une perpétuelle menace. Le sentiment que nous éprouvons alors et qui signale sa présence est, par conséquent, double : il est dû à l'expérience de cette réduction imperceptible des forces résistantes de notre individualité, et aussi à la surprise que nous cause l'intervention de cette puissance idéale, qui entre enjeu brusquement. .\ous l'avons dit : se sentir pleinement libre, ce serait, au regard de la matérialité qui nous investit, se dégager et se réserver. Or cette réserve, ce recueillement d'une force qui ne s'écoule pas et qui a raison des plus aveugles résistances, \<>ilà le second caractère de l'énergie morale et qui l'oppose à l'ordre établi, à la conservai ion ou à l'organisation des forces concrètes, comme le droit s'oppose au fait, la pensée à la matérialité.
Représenter l'énergie morale comme un principe d'idéalisation, et non plus de réalisation, nous paraît être le terme naturel de cette analyse. Nous réagissons ainsi contre l'il-
lusion qui, négligeant L'idéalité du moi, qous incline à ne considérer comme existant que le donné, que l'acte présen lement accompli et l'activité matérielle en voie de le réaliser. Or, cette activité n'est que le résidu et comme le déchet de notre énergie intime, mais ce n'est pas «cite énergie même en ce qu'elle a d'intéressant et d'essentiel. 11 reste que l'éner gie morale ne soit pas une faculté de production effective, ni un moyen de cristalliser tous les actes de notre vie dans un sens volontairement choisi, d'orienter d'une façon stati que notre moralité vers un but simplement pratique : elle est plutôt une qualité psychologique de nos états et de nos idées. Se détacher en pensée et se réserver, devenir nidifie rent à l'égard des petitesses et des contingences de la vie, accuse une initiative autrement personnelle quelquefois que celle que révèlent l'action conforme à un type convenu et je ne sais quel entraînement machinal : car, ce détachement est déjà la mesure d'un attachement contraire, tout idéal. C'est bien ce détachement que renferme ou qu'opère, au fond, l'énergie morale ; c'est à lui qu'elle doit d'être un principe de sublimation qui, constamment, nous éloigne des réalités contingentes pour dégager en nous et libérer le pur esprit. En sorte que la personnalité aboutit, en son point ml mi nant, à une notion, à une conscience de plus en plus lumineuse de notre nature. Ce caractère idéal, ou pour mieux dire, profondément réfléchi, est le produit et la marque dune énergie tout intime; il est le fait, non d'une activité qui s'agite et qui s'épuise dans les formes, mais d'un esprit cpii fait retour à son essence et qui spécule sur son infinité. On comprendra maintenant que le redoublement de I énergie intérieure ne soit pas toujours lié à un exercice défini de l'activité. Il nous arrive bien souvent de l'éprouver en idée quand, sous l'impression et comme sous le choc d une expérience inattendue, nous nous découvrons des ressources qui n'auront pas d'emploi, nous le sentons vaguement, mais qui pourtant ne demandent qu'à s'exercer. Est-ce là une simple illusion? Sommes nous en présence d'une expérience purement imaginaire? Il ne faudrait pas le sup-
l'énergie morale, pouvoir d'idéalisation 2y3
poser pour tous les cas. Bien souvent, en effet, c'est cette puissance d'idéalisation, douloureusement comprimée en nous, qu'une rencontre accidentelle met brusquement en liberté et nous assistons, émus et surpris, à ce premier essor de notre être, que nous n'osions espérer. Nous ne sommes pas simplement rendus à nous-mêmes, comme nous nous plaisons pourtant à le dire, car nous ne nous connaissions pas encore nous-mêmes, et il n'était pas bien sûr pour nous que notre moi existât, avant cette révélation. Nous nous sommes plutôt trouvés après nous être cherchés sans succès, et voici que nous assistons à l'action qui nous libère et qui nous réalise pour la première fois peut-être. Sans doute, la vie ne tiendra pas toujours ces promesses : elles se présenteront à nous un peu plus tard comme des hardiesses redoutables, des paradoxes dont la pratique fera justice : mais il reste pourtant que nous avons eu le sens de notre moi véritable et que cette effusion infinie de forces, correspondant à l'énergie morale, a signalé à la conscience la formation soudaine et la délivrance de notie personnalité. Qui sait même si quelque chose de cette haute expérience ne survivra pas à l'instant précis où elle s'est formée? qui sait si elle ne passera pas dans les actes pour leur communiquer des perspecti\es plus larges et llotter autour d'eux, comme on voit la magie du souvenir s'attacher aux événements les plus simples de notre vie pour les transformer et les ennoblir?
Nous venons de voir que l'énergie morale est une puissance d'idéalisation beaucoup plus qu'un pouvoir positif de réalisation : elle correspond à l'ennoblissement du moi par la pensée. Aussi s'exprime-t-elle par les inspirations beaucoup plus que par les actions, et excelle-t-elle à produire des dispositions intérieures survivant aux actes eux-mêmes. Ceux-ci sont décidément incapables de suivre les mouvements de notre cœur. Nous comprenons ainsi, nous comprendrons mieux par la suite ces alternatives de délices el de douleur qui se marquaient aux premiers moments de sa formation, attestant déjà en elle l'existence et le conflit d'un double principe: la réalité du moi avec ses attachements el ses
Bazaillas. 18
résistances, l'idéalité du moi, inventant des idées pratiques avec une singulière promptitude, accomplissant au fond de notreêtre son oeuvre d'incessante transformation. Si la persi m nalité était laissée à elle-même, si ses facultés supérieures d'idéalité se développaient sans encombre, nous serions en présence d'une énergie morale continuelle, et nous jouirions d'une vie comme l'héroïsme seul et la sainteté ont su nous en ménager. Notre personnalité serait alors vraiment le contraire du tout fait, du semblable, et elle étonnerait la conscience par l'infatigable production du nouveau, de l'original, et du jamais vu. Cet état qui fait le fond de l'extase artistique, et où nous nous épanouissons dans le spectacle du renouvellement intérieur, deviendrait l'état normal, et le ravissement, qui l'accompagne exceptionnellement, serait de règle. 11 nous semblerait voir défiler devant nous tout ce que la vie et le monde peuvent amener avec eux de nouveautés et de ebangements. La joie serait notre condition constante. Ce ne sont pas là des vues chimériques : nous avons déjà montré ce que cette puissance d'idéalisation était capable de produire; nous croyons pouvoir montrer qu'elle nous est essentielle et qu'elle se rattache à la vie personnelle, au sens très particulier où nous l'entendrons maintenant.
Que l'on songe, pour fixer les idées, à ces tournants de notre histoire qui marquent dans l'évolution intérieure une crise décisive, ou, plus simplement, qu'on ait présents à l'esprit des cas de transformation morale particulièrement saillants, capables de nous faire saisir, par un phénomène de grossissement, les démarches souvent imperceptibles de la conscience. Cette psychologie de la conversion, si profondément inaugurée par Sainte-Beuve, nous replace brusquement au sein de la synthèse qui constitue la réalité. Mlle nous permet de saisir le moi, non dans son unité abstraite niais « dans les orages de l'esprit » et de percevoir en lui comme un chant intérieur « étouffé, triste, Frémissant, combattu tircris de la terre' », niais bien louchant dans sa réalité et son
i. Sainte-Beuve, Port-Royal, tome II.
DEVENIR PSYCHOLOGIQUE ET CONVERSION 2y5
mélange. En désertant le domaine de la psychologie théorique pour s'appliquer à un tel état, l'analyse y démêle tout d'abord une antinomie secrète, un conflit riche en souffrances actives et fécondes. Appelée à interpréter cette disposition étrange et paradoxale, elle y découvre bientôt, au lieu de l'angoisse physique de l'abandon et de l'impuissance, l'impression de la nature qui résiste. A partir de là — d'admirables peintures morales nous l'ont récemment montré l — elle ne peut que nous conduire de surprises en surprises. Il se trouve, en effet, que dans cet ordre si nouveau pour elle, les progrès se mesurent aux souffrances, et celles-ci sont tellement le pressentiment d'une réalité supérieure qu'elles se font peu à peu joyeuses. L'effort que nous tentons pour créer en nous des dispositions nouvelles et pour « réduire ce cœur qui se refuse à obéir de lui-même » est bientôt suivi de la vraie lumière et de la vraie joie qui font éclater le néant de notre science et de nos plaisirs2. Mais l'espoir et comme le vœu profond de la conscience serait trompé, si cette suspension de l'âme et ce vide de la volonté étaient le ternie où elle doit prétendre. Après ce renoncement entier à soi-même, elle sent ses résistances s'atténuer de plus en plus, « l'amour de Dieu refouler et remplacer l'amour de la créature», un déploiement d'énergie, un redoublement d'intensité, une progression croissante, un attachement à l'universel, qui sont comme autant d'étapes de son initiation à la vie spirituelle.
Ce tableau peut convenir à toutes les personnalités profondes, à celles qui ont été les inspiratrices de leur propre vie, de Luther à Pascal ; pourtant, il est trop descriptif encore pour nous permettre de saisir la courbe de la vie personnelle, [nterprétons-le : il nous laissera deviner la nature de cette synthèse donl nous cherchons à nous rendre compte, et
i Boutroux, Pascal. Voir notamment le chapitre intitulé, Conversion définitive, où la formation de la personnalité profonde, chez Pascal, est admirablement notée. (Test là, connue dirait M. lîauli, un cas « d'expérience morale » dont tonte psychologie positive et concrète doit tenir le plus grand compte.
:!./«/., ibid.
27O m: SYSTEME DE i.\ \il. ii:hs< »s vii.i.r;
qui constitue la réalité. C'est la vie personnelle qui se dégage lentement, un moi qui se reforme peu à peu contre un autre moi. Le moi vraiment supérieur, le moi de la personne, s'ébauche et commence à percer au milieu des incertitudes du moi naturel, et voilà expliquées ces alternatives de délices et de terreur que la description a démêlées au soin de l'énergie morale. Il y a quelque chose de symboliquement exact dans ces cas de conversion où des âmes touchées de la grâce se détachent du monde : il faut y avoir l'histoire psychologique de la personne passant de la réalité à l'idéalité, de Tétai de développement spontané à celui d'organisation réfléchie. Les âmes où l'humanité s'est accomplie ont connu, presque toutes, ce moment décisif du déchirement intérieur suivi de joie pure, cette renonciation totale et douce. Qu'es I r>- à dire ? Il y a eu apparition de ce qui était comprimé et qui, se manifestant enfin, a bouleversé le reste, voilà tout : la forme personnelle de la conscience s'est dégagée brusquement, exaspérée et quelquefois piquée au vif par les excès, les angoisses du moi naturel. Ceque la psychologie positive peut noter ici, c'est qu'il y a simultanément, dans une même conscience, les résistances de la chair et les orages de l'esprit, et finalement l'apparition d'un système d'idées qui ne cherche plus son point d'appui dans l'égoïsme, mais dans l'universel. Elle doit encore admettre que la nature humaine supérieure, comme dit Spinoza, était endormie, oubliée : elle s'est éveillée peu à peu sous la pression de ce moi naturel qui a fini par combler la mesure1. Un tel phénomène ressemble à ces exemples de commotion cérébrale dont Taine fait mention et qui, supprimant la connaissance des langues apprises, ne laisse dans le souvenir que la langue nationale: les idées superposées s'écroulent ; il ne reste que les vieux fondements. C'est ainsi que les associations conven tionnelles du moi naturel disparaissent, découvrant tout à coup, dégagée et simplifiée, la forme personnelle qu'exprimaient à leur façon, en la déformant le plus souvent, nos