I. Scho|jenliauer, tome
dualité qui se seront Intérieurement transformés1. Dès que le moi exalté el douloureux a été pénétré par La connaissance universelle et qu'il a puisé dans cette connaissance l'apaise ment absolu et la limitation de ses désirs, les motifs obsé
clauls cl vertigineux qui faisaient de la vie un lève ininter rompu ou un cauchemar continuel, ont perdu tout leur empire, parce que cette espèce d'intelligence qui pouvait s'en laisser influencer a disparu et a élé remplacée par une connaissance d'une autre nature. Il y a là, selon une expression que Schopenhauer aime à citer et dont le sens a été familier à tous ceux qui ont voulu dissiper les angoisses de l'homme naturel, depuis Luther jusqu'à Pascal et Spinoza, il y a une a métamorphose radicale et transcendanlale ». V >us sommes en présence ici d'une compréhension progressive du moi, qui produit d'abord le sentiment de l'individualité et qui, minant ensuite son propre phénomène, provoque la limitation de l'homme naturel, la sublimation de ses puissances, la renonciation totale et joyeuse à soi2. Au terme décès métamorphoses, l'animalité a disparu, L'humanité seule est restée.
Il ne faudrait donc pas croire que cette réduction progressive de la réalité sensible nous ait mis en présence d'un néant psychologique. Ou plutôt, ce qui nous apparaîtra désormais comme le néant, c'est non seulement la notion formelle des personnes que l'analyse a bien su dissoudre, mais le moi naturel avec ses vertiges et ses douleurs, l'égoïsme, le carac-
i . Du même coup, l'esprit s'élève à cette parfaite conscience de la loi suprême du inonde <pie l'illusion anthropomorphique lui cachait. Il fait retour à cette profonde sagesse intuitive qu'il méconnaissait. H s'élève à l'idée de l'universelle souffrance ; il devient <c conscient par pitié » (Durch Mitleid vorssend), et à force de compréhension. Ce que nous avons essayé de faire connaître, ce sont ers visions intérieures, ces révélations soudaines qui illuminent peu à peu la vie personnelle ; nous avons négligé les expressions obscures, les actions visibles, pour nous en tenir aux intuitions successives par lesquelles elle s'élève de degré en degré à la suprême sagesse. Les actions importent peu; elles n'offrent d'intérêt que comme manifestation d'intuitions el comme signes d'un progrès tout intérieur. (Cf. Lichtemberger, Richard Wagner. Paris, F. Alcan).
■2. Nous estimons que si une telle vérité n'a pas été admise par la psj chologie classicpie, malgré les autobiographies et les analyses directes, c'est
tère empirique, tant de constructions laborieusement échafaudées, et qui s'écroulent. Et ce qui reste, ce qui est, c'est le remaniement, la reprise en sous-main de toutes nos puis sances détournées de leur origine sensible et orientées désormais vers la sérénité imperturbable, l'amour intellectuel de Dieu, et la délivrance. Il faut ne pas avoir lu Spinoza, ni compris Pascal, ni scruté la réalité psychologique qui se cache derrière les théories symboliques de la grâce et de la conversion, pour ignorer cette perpétuelle renaissance de l'homme intérieur, quand le principe universel pénètre sa nature entière et s'y fond comme un attrait tout-puissant. A ce moment qui correspond à la suprême « différence » de la conscience et qui confine à la véritable autonomie, nous verrions se terminer la vie personnelle avec la profonde quiétude, le sentiment d'une existence pleine et calme où s'ali-
qu'clle a trojj souvent pris la forme vague d'élévation religieuse ou d'exhortation morale, et qu'elle semblait par suite en opposition avec la réalité des faits étudiés par la science psychologique ou envisagés par la science sociale. Or, cette métamorphose de nos états profonds, ce passage d'un pôle de la vie mentale à l'autre, cette transposition, comme nous aimons à dire, se présente à nous comme un fait et se rattache à une loi indiscutable du développement psychologique. La formation de la personnalité dans Pascal, Luther, Spinoza, chez les solitaires de Port-Royal si bien analysés par Sainte-Beuve, l'atteste amplement. C'est uniquement à la suite de la confusion que nous avons signalée, que cette vérité psychologique de premier ordre a affecté la forme d'un préjugé mystique, — postulat foui ii l'ail conventionnel, ou artifice de la morale religieuse. Nous avons dénoncé cette confusion. Nous avons examiné des cas positifs d'héroïsme, de sagesse, ou plus simplement, de conversion, en vue des phénomènes psychologiques qu'ils recouvrent et dont ils nous donnent une idée singulièrement précise ; nous nous sommes interdit toute déduction morale ou pratique. Dans cet essai purement spéculatif, les applications ne sont d'aucune importance directe : nous nous en détachons absolument, on le croira sans peine. Ce qui importe, c'est, par l'étude des phénomènes les plus
variés et les plus caractéristiques, de trouver 1 expression de la \\r
mentale. < >r la vérité psychologique que de tels faits paraissenl manifester c'esl : i" l;i relation, en nous, de l'existence individuelle à l'existence universelle, de la réalité à l'idéalité; •>" la transformation qui se produit (buis la conscience à la suite de l'apparition el de l'affirmation de l'universel au sein des formes de la représentation intérieure. L'erreur psj chologique du moi, de l'individualité, de l'imputation, des catégories pratiques; la vérité psychologique du désintéressement, de l'anonymat, pourrait-on dire, se trouvent, par le, simultanémenl établies ; mais ce à quoi nous tenons par un intérêt immédiat, c'esl d'avoir indiqué la courbe de la Nie personnelle en dehors de toute préoccupation morale el de tout souci d'application.
mente sa joie, et qui la change heureusement de ces espé rances toujours inassouvies et toujours renaissantes qui faisaient d'elle, auparavant, une suite ininterrompue <le vertiges et d'illusions. L'apparence s'est dissipée, et avec elle tout ce qui était décevant : la réalité personnelle, faite de recueillement, de joie et de pensée pure, demeure. Le développement de la personne se produit entre ces deux extrémités. Elle résulte des alternatives et des indécisions auxquelles leur mélange donne lieu. Mais, au sein de ces variations dont nous avons rétabli l'histoire, elle suit une courbe qui s'ébauche invariablement dans toutes les consciences et que nous venons d'essayer de dégager. Sans doute, elle ne se fixe pas toujours et n'arrive que bien rarement à son ternie. Mais la psychologie n'a pas à se préoccuper de ces obstacles adventices ; elle n'a qu'à signaler les altérations essentielles ou les empêchements intrinsèques qui seraient une limite à la production de la vie personnelle. Il doit lui suffire d'en avoir dégagé le sens et indiqué la direction, s'en remettant à la volonté ou à l'habileté des hommes du soin de réaliser, dans un élan d'intrépidité et de confiance, ce qu'elle a su découvrir par un \ igoureux effort d'analyse.
I. — L'idée qui a dirigé notre interprétation des faits paraît être que la vie personnelle, confondue avec la force de tension particulière à une conscience individuelle, dépasse à chaque instant le moi considéré comme le signe variable et très inexact de la réalité. Par là, nous étions conduits à poursuivre deux séries de déterminations parallèles. Il importait de montrer, simultanément en quelque sorte, comment se construit cette image formelle qui nous renseigne si mal sur notre nature vraie, et comment se développe la vie personnelle à l'écart de ces jeux de surface et de ces décevantes constructions. Sans doute, nous tenions à retrouver le point où ces deux séries, de provenance si différente, se rejoignent et tendent à coïncider ; mais nous devions auparavant démêler les procédés nécessaires par les quels, en chacun de nous, une dialectique naturelle, aux prises avec la réalité, s'efforce de l'interpréter, aboutissant invariablement à la représentation du moi, terme et résidu d'inévitables illusions. Mais, du même coup, il importait de suivre ces illusions dans les diverses régions où elle-> ten taienl de se reformer, et d'en décomposer le mécanisme. Ce travail, effectué dans les premiers chapitres, devait nous conduire à opposer nettement aux transformations. du moi, donné comme le résultai d'une dialectique intérieure, les productions instantanées, les différentes unités de contrai
Bazaillas. 1*1
tion que la conscience vivante ne cesse de dresser en elle et de nous présenter sous une forme toujours nouvelle. Celleci nous est donc apparue, dans les chapitres qui ont suivi, comme une suite de formes étagées, un système mobile d'éléments concrets et différentiels sur lesquels l'entendement fait planer, avec ses formalités logiques, le fantôme du moi. L'objet de la perception intérieure, aussi vain que l'objet matériel qui se propose à nos sens, n'est que ce fantôme solidifié. Il devenait singulièrement facile, par suite, de retrouver un sens aux antinomies que l'existence de la personnalité paraît soulever. Ces antinomies n'impliquent pas pour elle une impossibilité d'être ; elles traduisent une opposition, qui devait forcément se produire, entre le moi réel et le moi construit, mais qui devait aussi forcément disparaître si l'on réussissait à les dissocier.
II. — Mais ce n'était là qu'une partie de notre tâche. Par un examen attentif des déformations de la personnalité, ainsi que des cas morbides que l'observation positive nous a signalés en elle, nous avons réussi à suivre l'antagonisme entre cette existence fictive constituée après coup, et la puissance de développement ou d'organisation spontanée, qui nous serait d'abord seule donnée. Nous avons été conduits, delà sorte, à trouver dans le champ de la perception intérieure la cause de ces conflits et de ces oppositions ; nous n'avons eu qu'à déterminer dans les régions sensorielles et motrices, d'une part, les symboles organiques qui leur prêtaient corps, dans l'entendement lui-même, de l'autre, les constructions formelles qui leur donnaient de la consistance. Par là, les cas morbides soumis à notre interprétation se sont trouvés réduits aux jeux d'une optique intérieure qui les multiplie à la surface de la conscience, sans les introduire bien profondément dans la réalité de ses états ; il nous a paru que s'ils en troublaient la disposition extérieure, ils n'en affectaient pas le fond. Bref, ils ne présentent de valeur qu'au regard d'une perception qui les suscite, et qui s'en donne ensuite le spectacle. En dehors de celte conclusion toute critique, l'examen de ces sortes de conflits nous per-
mettait d'établir un défaut de coïncidence entre la conscience individuelle, donnée avec ses degrés variables de tension ou d'exaltation, et les symboles logiques qui servent à la construire du dehors. Ainsi se révélait peu à peu à nos yeux une opposition beaucoup plus profonde que celle d'où nous étions d'abord partis. Les antinomies ne nous servaient plus à manifester un défaut d'organisation au sein du moi concret ; elles faisaient éclater l'opposition entre ce moi, qui nous est seul donné d'abord, et ses moyens extérieurs de traduction et de réalisation. Par là, elles nous invitaient à le considérer en lui-même, dans le principe de son instabilité, de son devenir, dans ce qui constitue l'éclat et la grâce fugitive des personnes, et c'est cette vive image que nous avons essayé de susciter en la suivant dans ses diverses manifestations. Dans chacune des formes de la conscience, nous avons eu à dégager l'élément différentiel qu'elle recèle, mais qui s'y trouve le plus souvent mêlé aux formalités de l'entendement, quand ce n'est pas aux impuretés d'un symbolisme musculaire qui se propose trop souvent à nous comme moyen d'expression. Sous la diversité de ces interprétations nous avons pu saisir quelques arrangements tout construits, quelques unités de contraction spontanément dressées par la vie consciente. Il ne nous restait qu'à pénétrer plus avant dans ces systèmes fortement organisés, à les envisager comme autant de produits d'une architectonique intérieure, afin d'y retrouver l'ensemble formé par la vie personnelle et d'en dégager le modèle vivant que les formalités de la dialectique sont impuissantes à définir.
III. — Si nous demandions, non plus à l'analyse, dont nous avons exclusivement usé pour établir ces résultats, mais à la synthèse, de nous donner une idée d'ensemble des procédés de la vie personnelle, elle nous suggérerait tout d'abord un rapprochement avec le phénomène du rêve. Connue la vie personnelle, en effet, la pensée rêveuse, reprise par l'instinct calculateur, est soumise à des antinomies dont elle se lût jouée, si on l'avail abandonnée à elle même. Mai- nos facultés raisonneuses el verbales -uni intervenues à la déro-
bée pour construire instantanément un songe formel, jouant vis-à-vis de la pensée du rêve le rôle d'un commentaire qui serait destiné à la rendre intelligible. Il arrive cependant qu'en disposant sa logique convenue à la surface du rêve, ce commentaire le fasse dévier, ou l'arrête brusquement. Et s'il parvenait à réaliser ses divisions, on aurait, au lieu d'un songe continu, comme celui qui circule probablement sous la diversité des songes d'une même nuit, des rêves brisés et impénétrables, des scènes discontinues et hétérogènes, incapables de se joindre et de se correspondre. Si bien que nous devrions, dans un second travail aussi artificiel que le premier, rétablir après coup des soudures et construire une explication que nous tiendrions pour fondée. Or, c'est un artifice tout semblable que nous avons soupçonné sous nos diverses manières d'interpréter la vie personnelle et d'en interrompre indiscrètement le cours. Déjà l'examen des conditions de l'individualité nous Ta montré : une anomalie de la personnalité est gratuitement provoquée par l'interprétation convenue que nous voulons à tout prix donner d'une attitude spontanée de la conscience, car cette interprétation la réalise sous la forme d'un moi figé et impénétrable, alors qu'elle s'ébauchait à peine. C'est donc notre explication seule cpii a provoqué cette forme insolite d'existence. Mais l'embarras qui accompagne son apparition, les conflits qui eu résultent, et qui sont pour la conscience ce qu'étaient pour les prétentions de la raison pure les antinomies de Kant, l'espèce de désarroi qui s'empare de l'âme obligée tout ensemble à suivre le courant habituel de ses pensées cl à détruire en sous-main les arrangements provisoires si arbitrairement surajoutés, tous ces désordres enfin qui se tournent en folie quand la dépression physique ou le vertige mental s'y joignent, ne se fussent point produits, si noire activité avait simplement suivi et épuisé sa veine, à la manière d'une pensée rêveuse qui va tranquillement jusqu'au bout de ses caprices, sans être contrariée par des interprétations étrangère-. Mais la folie elle-même se résoudrait, croyons-nous, comme l'on voit se résoudre les incohérences des songes quand on a
pris soin d'écarter les explications adventices qui les avaient rendu nécessaires et sous lesquelles notre activité, impuissante presque à se reconnaître elle-même, était opprimée.
Ce rapprochement, pour inattendu qu'il paraisse, nous permettra de comprendre la disposition des faits clans la vie personnelle, car elle aussi est comparable à la pensée du rêve; elle aussi se meut d'un mouvement ininterrompu, s'accroît d'enrichissements successifs qui suffiraient, à défaut des révélations de l'expérience, à lui assurer un exercice régulier; elle aussi enfin condense dans quelques idées, dans quelques états privilégiés tels que le caractère, la liberté, l'énergie morale, les qualités qui s'étaienl fait jour en elle et qu'elle introduira ensuite, enrichies encore, dans de nouvelles combinaisons. Mais, comme si ce travail pacifique n'allait pas au gré de nos désirs ou retardait sur notre impatience, nous attendons bien rarement qu'il se soit produit pour lui imposer un sens. Nous multiplions les explications abstraites ; nous arrêtons le sentiment en voie de formation ; nous construisons le caractère ; nous fixons, avant qu'elle soit parvenue à son tournant décisif, l'individualité qui était faite de compréhension, de sympathie, d'intelligence vraie ; nous l'érigeons en «moi». De ce moi, terme et résidu de toutes ces illusions, nous faisons un véritable atome spirituel, fermé aux influences même intérieures, uniit' avant sa période de formation, et nous réalisons ainsi ce scandale d'une réalité morale qui n'a pas connu de crise, d'une donnée psychologique intolérante et fermée, d'un état delà conscience qui se croit absolu et qui n'est que stationnaire. Mais, heureusement pour nous, il arrive souvent qu'en dépit des artifices qui le divisent, le vrai centre de notre personnalité tente de se reformer, ailleurs, parmi les images cl les idées pures, dans la paix des sentiments très profonds ou dans le recueillement de la pensée méditative. Nous convenons alors que ce que uous prenions pour la vie personnelle n'était qu'une existence dramatisée à plaisir et artificiellement construite, sans rapport assignable avec uotre existence véritable.
2q4 conclusion
C'est ce dédoublement que nous avons voulu effectuer, en montrant d'abord la nature des difficultés qui semblaient nous l'interdire. Nous avons ensuite dégagé le type d'activité qui convient à la vie personnelle débarrassée de toutes ces altérations ; nous l'avons obtenue, pour bien dire, à l'état pur. Il nous a été singulièrement facile, par suite, de restituer le mode d'action qui lui convient et de retrouver les conditions exclusivement psychologiques que son accomplissement requiert .
IV. — Mais, puisque nous avons déduit toutes ces conséquences de la propriété de certains états conscients, il nous paraît indipensable de la rappeler en terminant. Quelle esl donc cette propriété ? Ou plutôt, quelle est l'explication toute psychologique qui nous en a été insensiblement suggérée par l'observation positive des forces de la personnalité ') Cet examen, en nous dispensant de revenir sur les détails de notre analyse, aura du moins l'avantage de nous en offrir la suite extrêmement simplifiée, tout en nous faisant saisir dans une propriété de la conscience leur principe générateur.
La personnalité serait, non un être, mais une propriété variable de certains de nos états, la marque ou la caractéristique d'un groupe correspondant à des conditions définies. Nous partons naturellement de l'existence de données qui ne sont que des virtualités psychologiques et que, pour fixer les idées, nous rapprocherions soit des tacta, soit des visa avec lesquels les sens construisent l'apparence objective de l'espace. Nous supposons, de plus, que la spontanéité mentale se joue dans la production variée de ces éléments toujours plus divers et plus riches, donnés comme une immense simultanéité de sentiments : c'est ce que nous avons appelé la fonction du différentiel, estimant, avec MM. Gourd et Tarde, que la réalité consciente se révèle surtout par cette aptitude à la nouveauté. À cet égard, la conscience n'a pas d'objet en dehors de ses produits, absolument comme pour Berkeley, ce que nous appelons l'objet de la vue ne saurail se détacher de l'opération compliquée qui l'élabore el le confectionne : un objet, en tout ceci, n'est qu'un produit arbi-
trairement détaché de la faculté productrice. Nous avons été conduits par une méthode d'ensemble à retrouver les variations de la conscience, à les suivre jusqu'au bout, à en écrire l'histoire.
V. — Une fois admise l'existence de ces virtualités psychologiques, de ces feelings, dirons^nous avec les Anglais, il faut aussi admettre la progression régulière et continue des systèmes qu'elles forment, et qui est d'ailleurs susceptible de se diversifier et de s'enrichir à l'infini, commeaussi de s'appauvrir et de s'alanguir. Seulement, il nous a été permis de signaler deux sortes de circulation des mêmes états internes, deux modes de formation des mêmes unités de contraction. Un groupe d'éléments différentiels peut être introduit dans les formes schématiques de l'entendement et affecter, plastique et souple comme il- est, l'aspect d'unité ou d'identité abstraites qu'elles lui communiquent ; il tend alors à se rattacher à quelques points de repère, à quelques symboles relativement fixes dans notre organisme, tels que les dispositions des données musculaires, le réseau moteur et le choc nerveux, qui concourent à projeter sur lui une personnalité physique. Mais il peut aussi se prêter à une interprétation tout autre. Dans la mesure où interviennent les facultés d'idéalisation dont nous avons expliqué le jeu, ces états se ramènent insensiblement, par des épurations successives, à leur forme la plus spirituelle ; ils atteignent alors à ce degré supérieur d'intériorité que ces fonctions pouvaient seules leur conférer. \u lieu de se rattacher simplement à un symbole matériel, qui serait la force musculaire ou l'énergie motrice, ils participent à la souplesse infinie de l'idée, et ils s'érigent en pure action intellectuelle, en pure unité de réflexion. Ils perdénl ainsi toute attache avec la matérialité de leur origine : ils sécouenl cet égoïsme que leur avait communiqué un alla < limicnt animal à la vie. Le développement (xusonnel est donné essentiellement parce trajet deVunité précaire et instable Je mouvements à l'unité intérieure de réflexion, de l'action motriceà lapenséepure, du moi qui se fige en s'<ill<teli<int à d<-s symboles matériels, au moi qui se recueille et qui médite.
2q6 conclusion
VI. — H y a clone, à vrai dire, une double direction dans laquelle nos états intérieurs peuvent indifféremment se lancer pour y chercher un commencement d'actualisation. Oubien, vivant d'une vie précaire, écrasés sous le poids des symboles matériels, ils tendront à s'insérer dans l'organisme età revêtir les précisions grossières de la sensibilité motrice. Ils contracteront alors la rigidité de types physiques, l'immutabilité particulière à une nature qui ne sait que se répéter fastidii u sèment et s'imiter elle-même : les formes sociales et verbales, les facultés mécanisantes seront autant d'auxiliaires dans ce travail de dégradation qui finit par nous donner la contrefaçon matérielle de la conscience et comme son édition mécanique. Ou encore, doués par une libéralité de la nature de plus de ressort et d'élasticité, soucieux de se convertir en des états spirituels qui vaudront par la généralité et la souplesse de leur forme, ils se conforment à leur essence, qui est la mobilité même, et, tout en se dégageant des représentations adventices où ils étaient déjà compris, ils reconquièrent leur originalité primitive. Mais il y a plus: dans la mesure où ils se recomposent, comme une nécessité inhérente à leur nature parait l'exiger, en une représentation indécomposable, en une unité architectonique, ils se livrent d'eux-mêmes à ce traducteur subtil de l'émotion et de la subjectivité, qui est la pensée ou la faculté de l'idéalisation. A ce moment, le plus haut et le plus recueilli de la vie consciente, s'opère une transposition curieuse au terme de laquelle ils obtiennent, en même temps que l'amplitude et l'universalité de l'idée, cette forme de l'intériorité qui leur est propre; c'est bien toujours la vie d'une conscience individuelle, saisie cette fois par l'intime, dans son mouvement et dans le principe de ses différenciations, qu'il nous est donné d'y contempler; mais il s'y ajoute plus de recueille ment et de gravité, plus de consistance et plus d'harmonie, cette profondeur qui vient de la pensée et qui ne se comprend cpie par elle. Alors se produit l'alibi intellectuel du moi émotif, sa reprise dans l'universel, et comme sa suprême contrefaçon. La vie personnelle doit donc être cherchée dans
la transition qui mène un groupe de feelings des symboles moteurs, où ils se matérialisent, aux états purement idéaux où ils se spiritualisent. La personnalité, qualité de certains ('■tais, n'apparaît qu'à un degré supérieur d'épuration et de spiritualisation ; il faut la chercher dans un de ces systèmes de feelings que la pensée a, pour ainsi dire, sublimés en leur appliquanl sa traduction de l'émotioD et de la subjectivité. En dehors de ces deux extrêmes, il n'y a que des virtualités psychologiques, en elles-mêmes fuyantes et volatiles, et qui seront la mobilité même, jusqu'à ce que la transposition dans la matérialité ou la transposition dans l'idéalité aient fixé leur impatience ou aidé puissamment à leur essor. Toutes les péripéties de la vie consciente tiennent à ces -\ m bolismes variés dont nous avons suivi la formation, qui s'appliquent aux mêmes états et parfois se les disputent: ce jeu de représentations antagonistes suffît à nous faire comprendre la trame des états personnels.
VII. — C'est en poursuivant les applications les plus directes de cette conception, que nous avons été amenés à remanier l'échelle des valeurs psychologiques impliquées dans la vie personnelle. Recourons, pour résumer nos efforts d'analyse, à une dernière construction. Le moi affectif, le moi de la subjectivité pure, serait figuré dans une représentation schématique, par la ligne courbe xy, qui exprime les degrés variables de tension d'une conscience individuelle. Les ondulations de cette ligne établissent des points de contact tantôt avec la droite AB, qui ligure le développement superficiel et comme l'apparence objective de la vie personnelle, tantôt avec la droite AB' qui, décrite en pointillé, représente les facultés d'idéalisation par lesquelles s'effectue le passage de l'émotion à la pensée pure. Sur la ligne rigide le long de laquelle court le moi naturel, le moi de l'activité motrice, se disposeraient aux points \l. E, S, C, comme en autant de jeux d'optique solidifiés, ces images dont le système immobile forme la notion du moi et qui, prenant comme point d'appui le phénomène matériel de l'effort E, rayonnent autour de ce centre, en deçà et au delà de lui, pour produire indifférera-
2QÔ C0NCL1 SION
ment la substance, la cause, l'identité, l'énergie matérielle et fermée du moi de l'animalité, bref toute la suite des catégories physico-morales. Ce système fixe d'images grossières se dispose sur le plan inférieur de la vie personnelle, immobilisée par les schémas représentatifs de l'entendement et par le mécanisme moteur qui a provoqué et rendu inévitables les illusions, précédemment analysées, de l'activité dynamique et de l'effort. Cependant, à l'extrémité opposée de la vie mentale, le moi émotif ou virtuel poursuivant son cours se hausse parfi as
jusqu'à l'idéalité et se prête aux transformations que le principe supérieur de l'intellectualité entend lui faire subir. C'est le moment de la certitude, de la paix et de la joie, de la vie réfléchie, bref de la personnalité vraie. Aussi verrions-nous se disposer clans notre construction, en un point E' qu'on aurait tort de fixer avec une précision trop matérielle, l'action intellectuelle, condition de la liberté, l'énergie morale qui se résout en l'affirmation réfléchie d'une idée, l'unité vivante et agile du moi supérieur, la personnalité, en un mot, regardée comme la caractéristique mentale des (Mats qui répondent à ces conditions préalablement réalisées. Enfin, sur les coupes transversales qui rejoignent la ligne de la matérialité à celle de l'idéalité, se disposent les formes de la conscience, le sentiment, le caractère, l'individualité, et l'on doit comprendre maintenant ce mélange de rigidité matérielle et de souplesse psychologique, de construction factice et de réalité libre et vive que l'analyse avait signalé en elles, et pourquoi ces formes étagées el progressives -"iil le lieu d'un travail double et simultané, leur rythme oscillant déjà entre deux points fixes : la matérialité, où elles contrae-
taient la rigidité de types logiques, la spiritualité, où elles tendaient à s'épanouir en idées et où elles acquéraient la liberté des formes vivantes.
VIII. — Mais que cette construction, très approximative encore, ne nous fasse pas oublier l'essentiel. Si nous avons été conduits à remanier assez profondément l'échelle des valeurs psychologiques, les valeurs morales et sociales auront sans cloute à subir un remaniement de même nature. En effet, un examen attentif en fait foi : l'illusion du moi, l'illusion d'un égoïsme fermé et féroce, ayant son origine dans l'effort matériel et sa consécration dans un prestige de l'entendement qui l'investit de la dignité causale tout en lui conférant l'immobilité des substances, cette illusion se survit à elle-même et reparait, — comme cet amour-propre dont un psychologue avisé a suivi les transformations et dont elle est d'ailleurs très proche parente, — au sein des notions morales de la responsabilité, du mérite personnel et de l'imputation. Bien loin de nous reporter aux facultés d'idéalisation commandées par la personnalité mentale, comme elles le devraient si elles voulaient se conformer à l'essence et aux destinées spirituelles delà nature humaine, ces notions se bornent d'ordinaire à prolonger les illusions de la conscience et à prendre comme point d'appui de leurs constructions le phénomène du moi réduit à la pauvreté de ses principes matériels ou de ses symboles logiques. Mais il faut bien savoir, une fois pour toutes, qu'il n'y a rien de commun entre cette manière d'entendre le droit, d'établir le mérite, d'évaluer la responsabilité, d'exercer la répression, et les conditions véritables de la nature humaine. Tous nos jugements sur nous-mêmes et nos rapports avec nos semblables en sont bientôt profondément viciés. C'est dans ce malentendu qu'il faudrait chercher la cause de l'antagonisme latent entre la société et l'individu, de cette chute de l'homme, arraché à la vie libre de la conscience, dans les engagements et les formalités sociales. Mais il serait juste de dire, à la décharge de l'ordre social quel qu'il soit, que le premier encouragement à cette déchéance est venu de la psychologie elle-même et comme delà nature humaine. L'apti-
ÔOO CO!C< M SION
tude qu'ont nos représentations les plus spirituelles à seglisseï
dans les schémas logiques qui retarderont toujours forcément sur elles, el à s'amalgamer avec l'impureté des symboles maté riels, leur tendance invincible à chercher comme pointsd'appui les phénomènes physiques de L'effort ou de la résistance. L'incroyable difficulté qu'elles rencontrent lorsqu'elle- veulent se dégager de ces représentations devenues exclusives ou obstructionnistes, leur promptitude enfin à oublier les instants de splendeur pour se convertir en mécanisme, — voilà les engagements, tout psychologiques, on le voit, qui autorisent la confection d'un type faux de personnalité et qui le fournissent ainsi confectionné à l'organisation sociale. Un penseur ingénieux et profond a semblé retrouver, à la suite de Rousseau, le péché originel dans l'intervention utilitaire el restrictive de la vie sociale qui poursuil son but, sans se soucier de la destination supérieure des personnes '. Nous dirons, contrairement à cette opinion, que la société, dans son entreprise toujours réitérée d'universelle servitude, n'a pas de meilleur allié que l'homme lui-même qui en sera l'objet. La chute sociale ne cause pas la chute et la dégradation psychologique ; c'est celle-ci au contraire qui, se produisant déjà d'elle-même par le lent passage de la conscience à l'entendement, offre au mécanisme social, avec les individualités dégradées qu'elle lui a faites, une excellente base d'opération. Le péché radical ne doit pas être cherché au dehors, mais au dedans de nous. Rant a plus raison que Rousseau. La déchéance psychologique appelle la déchéance sociale et la rend inévitable.
IX. — Ces différents courants, qui se partagent la vie de la conscience ou plutôt qui la traversent en différentes directions et qui viennent parfois confluer en des état- importants, en expliquent la richesse et la variété. Ils font mieux ; ils nous permettent de retrouver, au sein de leur- complications, quelques unités distributives ri quelques Lois extrêmeineni simple- qui deviennenl comme le principe explicatif des phénomènes personnels. On comprendra d'abord sans
i. Bergson, Madère el Mémoire.
CONCLUSION OOL
peine que ces phénomènes puissent se prêter à Irais expé riences radicalement différentes qui leur permettent de vivre, en quelque manière, plusieurs ries. Il nous est le plus souvent donné de les saisir dans la zone tout animale de l'énergie musculaire et de l'effort, embrigadées dans des cadres fixes que leur imposent les représentations de l'entendement, d'un côté; et le réseau moteur, de l'autre. Pour \)eu. que les puis sances mécanisantes s'en mêlent et que le vertige causé par l'attraction d'un type social extérieur renchérisse encore, le développement régulier de ces phénomènes présente bientôt l'aspect d'un automatisme mental, d'un système consistant et bien ordonné formé par des images fixes qui prendraient pour point d'appui les nécessités matérielles et sociales. Cette unité factice, œuvre toujours répétée d'un génie machinal, esta la portée de tous : le moi s'y complaît et s'y réalise avec son intolérance et son étroitesse; rien dès lors ne doit nous surprendre dans l'apathie et la servilité où la plupart des hommes croupissent. Heureusement qu'il y a pour les phénomènes conscients une condition tout autre. A côté des facultés mécanisantes, l'analyse a découvert, dans la conscience, des facultés d'idéalisation qui arrachent nos états à leur condition mécanique, qui réduisent la force de vertige au profit d'un libre épanouissement dans l'idée, d'une transposition dans l'universel. Au lieu d'être un système immobile et fermée de phénomènes naturels, la personnalité, grâce à cette vigoureuse transposition qui la l'ail passer à l'acte de la pensée pure, devient, dans toute la force du terme, une idée de La nature, un type ayanl sa forme Unie el pleine, sa conformité avec soi, l'harmonie de ses partie-, la consistance, et par-dessus tout cette connaissance venue du dedans et qui lui confère ce que nul phénomène ne possède an même litre: la faculté de se ramasser dan- une vision interne pour) dégager et y condenser sa propre >iiMii!ieali<m. \ ce moment là. ce n'est pin- la distribution chronologique des actes, la série des états successifs qui importe : ce n'est pas ce qui est, mais bien ce nue cela signifie : et « ce «pie cela signifie » est justement indiqué dans cette unité de réflexion,
3û2 CONCLUSION
à l'aide d'une pensée infatigable qui sait en dégager le sens.
X. — Mais, si cette condition correspond à l'accomplissement moral de la vie personnelle et lui confère la dignité d'une idée platonicienne ou spinoziste, les états personnels peuvent encore se dérouler dans une troisième condition que nous avons appelée leur condition essentielle ou originelle. Leur vie purement affective nous a permis de la comprendre. Reprenant cette fois-ci ces états en eux-mêmes, non plus dans leur attache animale à l'énergie el à l'effort, ni dans le travail de transposition finale qui les a sublimés, mais dans leur déroulement continu et comme dans leur vie libre, nous avons eu par là une notion de cette existence, faite de subjectivité et d'émotion, qui correspond en nous à une spontanéité toujours jaillissante. Certes, ce n'est pas là qu'on doit chercher le moi véritable de la personne, ce moi donné dans la réalité de l'effort et de la souffrance, de l'universel entrevu et affirmé; il n'y a là aucune promesse de cette joie intellectuelle, de cette allégresse qui vient à l'heure des complètes certitudes et qui signale l'apparition du moi de la pensée. Mais on peut y retrouver la matière inépuisable des constructions de l'entendement et des hautes transformations que la réflexion opère ; on peut y saisir sur le vif ce pouvoir de synthèse qui se joue clans la production simultanée des différences et qui remplit la conscience de ses variations. C'est dire que ce monde de virtualités psychologiques nous est révélé directement par la vie du sentiment ; l'art qui est essentiellement, et peutêtre uniquement émotif, nous le rend avec son charme original. — Nous avons ailleurs montré comment tous nos échafaudages intellectuels et sociaux étaient impuissants à résister à la magie de l'art, et comment celte magie opérait en nous par la libération de ces puissances, parfois redou tables, mais toujours comprimées, et par la présentation soudaine des forces secrètes de bonté, de tendresse, d'héroïsme qui sont refoulées au fond de nous-mêmes. Nous atteignons alors non pas, comme on l'a dit, au moi profond, au moi véritable, mais au moi virtuel, à celui qui renferme la matière
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et l'espoir de la vie morale, et qui étant saisi clans son orientation vers l'avenir, plutôt que dans son activité matérielle, nous offre la séduction de ce qui naît ou le charme mélancolique de ce qui va mourir. Nous sommes ainsi replacés dans la subjectivité pure ; nous saisissons nos facultés à l'état naissant ; nous les voyons évoluer sans rien qui les déforme ; nous les suivons dans la liberté infinie de leur cours ; nous faisons retour à notre condition originelle : la psychologie, en nous permettant d'approfondir nos états, nous rend à l'innocence.— Or, c'est bien ce charme d'innocence et d'ingénuité enfantines que provoquent en nous indifféremment l'extase artistique, le recueillement religieux, la méditation ; nous nous convertissons alors, d'hommes d'action ou de penseurs que nous sommes, en émotifs, en subjectifs, en lyriques; mais nous ne nous disons pas que nous sommes par là ramenés à la condition originelle, et que notre satisfaction lient à ce que nous cessons brusquement de jouer notre vie pour la sentir. C'est pourtant cette expérience sans mots et sans communication possible qui est la suprême jouissance de la conscience, celle que nous ressentons au cours de la méditation ou du rêve, et qui ferait de notre vie, si elle savait se maintenir à cette pointe subtile, un perpétuel ravissement. Mais cette grande région tranquille est à chaque instant désertée, parce qu'elle nous semble encore du domaine de la possibilité pure, parce qu'elle nous apparaît comme une sorte de non-être psychologique, parce que, enfin, s'il faut s'y retremper et s'y reposer comme dans un fortifiant sommeil, il importe aussi d'en sortir pour vouloir et penser.
XI. — Quoi qu'il en soit, le système de nos états personnels se comprend désormais sans peine : le même groupe pris dans cette condition subjective ou émotive, qui est son état naissant, peut se prêter tantôt à une élaboration externe qui le rattache à un système d'explications symboliques et convenues, tantôt à une élaboration lente, autrement profonde, par laquelle il se dispose en unité de réflexion. Il se matérialise et se contracte d'un côté, et il s'idéalise ou s'épa nouit librement de l'autre. La possibilité psychologique qui
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es! en lui tend donc à s'actualiser bien différemment, selon qu'elle demande à l'action du corps une consistance cl une rigidité toute physiques, ou selon qu'elle aspire vers les centres supérieurs de la pensée pour s'y convertir en idée. Dans les deux cas, elle perd son instabilité et son inconsistance primitives, mais elle n'acquiert la caractéristique personnelle que dans le dernier. Quelle que soit d'ailleurs l'expérience où elle se trouve engagée, elle conserve toujours, heureusement pour nous, une secrète disposition à revenir à l'état naissant, et c'est par là que l'art, le lyrisme et le rêve peuvent s'insinuer dans le cours de nos états pour en précipiter la transformation. Si ce retour à la condition primitive de la conscience ne se produit plus, nous sommes en présence d'individualités fermées qui n'admettent que des idées toute faites et qui les imposeront orgueilleusement aux autres. Dans le cas contraire, la fonction du différentiel étant abandonnée à elle-même et s'exerçant sans interruption, nous aurons, comme chez de purs artistes, une existence intérieure extrêmement mobile et intéressante, mais qui laisse trop souvent échapper sa signification. Seuls, s'érigent en personnalité véritable ceux qui accordent cette production incessante de nouveautés, dont la conscience est le lieu, avec les facultés méditatives, parce qu'ils ajoutent aux détails ondoyants et pittoresques de la vie personnelle ce qu'elle comporte d'un et de continûment réfléchi. Ils savent allier la vie du sentiment à la vie de la pensée, demandant à cette dernière d'en extraire le sens et d'en éterniser les moments. — Disons, pour nous résumer, que la suite indéfinie et flottante des virtualités psychologiques qui forment le noyau de la personne, l'ensemble pièces thèmes de la sensibilité qui constituent notre moi concret, peuvent se disposer sur deux registres bien différents, selon qu ils se matérialisent en mouvements ou qu'ils s'épanouissent en idées. Si leur traduction s'effectue dans le premier sens, nous avons une vie personnelle qui se simplifie à l'excès et se déforme le plus souvent dans les cadres impersonnels où elle se projette. Si elle s'effectue dans le second sens, nous avons un moi qui se dédouble, en quelque manière, pour se recueillir et pour
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méditer. Si elle n'a point lieu, le sentiment refoulé sur luimême fait retour à sa condition originelle; nous avons alors la vie plus ou moins intense du rêve et de l'émotion. A cette succession d'altitudes correspondent la variété en apparence infime de l'expérience personnelle et les divers aspects du moi. Les originalités du sentiment, les formes du caractère et de l'individualité, les hardiesses de la liberté intérieure, les obstacles mêmes qui la suspendent ou qui l'interrompent' s'expliquent par les combinaisons de ces courants de la conscience. Ainsi se comprennent, uniquement par eux, toutes les péripéties de notre existence individuelle. Ils se composent et se compliquent : elle se constitue. Ils se transforment : elle traverse une série d'inévitables modifications. Ils disparaissent : elle s'altère et meurt. Telle est la loi de la personne