LA TRANSPOSITION DES ÉTATS PERSONNELS
retrait ou une atténuation graduelle de l'activité motrice, toujours en saillie devant la conscience. Que, dans ces conditions, une activité supérieure se produise et commande les attitudes de cette conscience, elle passera le [tins souvent inaperçue, parce cpie la résistance et l'excitation des muscles ne sont point là pour entrer en conflit avec elle. Plus cette résistance est violente, en effet, plus le phénomène de son conflit est caractérisé, plus forte aussi parait être la personnalité : mais nous savons bien qu'il n'y a là qu'un effet de contraste ' et que la personnalité vient rejoindre par delà le symbolisme moteur, et quelquefois malgré lui, la pensée la plus sereine et la plus intrépide2. Faut-il demander à un dernier rapprochement une preuve décisive? Le génie, qui est l'état de l'esprit détaché de tout motif d'intérêt et ramené à la pure compréhension, à la vue simplifiée des choses, n'est jamais plus fécond que lorsqu'il s'affranchit des nécessités de l'action ou de notre attache animale à la vie. La mesure de son initiative, de ce qu'il y a de spécifique dans ses visées et dans son élan, est donné par cette tranquille et intrépide compréhension de l'universel qui l'affranchit des fins inférieures de l'individu, étendant à l'infini son champ d'observation et sa clairvoyance intuitive. Pourquoi cette fécondité spirituelle, cette consistance, cette harmonie qui forment le fond du génie et qui ne sont (pie Tétai constant d'une âme que l'idée a visitée, ne se retrouveraientelles pas au sein du moi supérieur, de ce « génie » personnel qui n'acquiert l'autonomie et ne la confère au reste que dans la mesure de son détachement inné et de sa compré hension?
Maintenant, comment se faire une idée exacte de cette « transposition »? Comment exprimer fidèlement la réalité
i. C'est ce que nous avons établi dans le précédent chapitre, en caractérisant la liberté intérieure.
■>,. On pourrait dire de la réflexion, lorsqu'elle porte sur l'ensemble de la vie, ce que Schopenhauer dit de l'affliction : elle est une sorte de recueillement, un retrait ou une disparition graduelle de la volonté, allant jusqu'à miner sourdement son propre phénomène. Tontes les constructions adventices s'écroulent alors: il ne reste plus que la vérité essentielle de notre nature et de notre être.
que le mot recouvre? Nous accorderons volontiers qu'une telle opération pourra paraître étrange au regard d'une psychologie convenue : nous ajouterons pourtant qu'elle n'est pas unique en son genre et qu'en dépit de son apparente singularité, elle est, non une théorie, mais un fait, le fait essentiel et la caractéristique de toute une série de phénomènes. Nous demanderons encore à l'art une analogie explicative. On le sait : les tourments et les convulsions d'un cœur humain qui se désespère sont bien vite transportées, par la magie de l'artiste, dans le domaine de la représentation où ils perdent leur caractère vulgairement émotionnel et leur attribution directe au moi, pour devenir de purs objets de contemplation : aussi ne nous font ils jamais souffrir réellement, et restent-ils encore un plaisir dans leurs transports les plus douloureux. Par certains côtés, tous les arts ressemblent à ces mélodies qui nous racontent l'histoire secrète des aspirations et des angoisses de la sensibilité en un langage qui les transforme et qui les épure. Cette vaste région impassible, où le sentiment esthétique nous introduit quelquefois, est comparable à celle que la réflexion ouvre devant nous. Car la réflexion, appliquée à nos états successifs, rejette, comme l'art, ce qui est en eux capricieux et matériel, pour conserver les produits impérissables de notre activité pensante. C'est bien la vie personnelle qu'on verrait alors se produire, car, antérieurement à ce redressement des axes dans la pensée, il n'y avait que dispersion, ou continuité machinale ; au contraire, dès qu'il s'est produit, la personnalité affirme sa nature hétérogène et son essence plus élevée par un complet détachement à l'égard de l'activité matérielle. Même quand cette vie réfléchie accompagne les événements les plus médiocres, elle ne renonce pas à sa dignité, car son alliance avec eux n'est pas pour elle un engagement définitif; ils n'ont pas le pouvoir de la faire déchoir des hauteurs qu'elle habite et d'où la réalité est bannie '. Reconnaissons-le à la suite de Schopenhaucr : cette transposition est, dans la vie
i. Schopenhauer, loc. cit.
LES DEUX POLES DE LA VIE PERSONNELLE aSô
personnelle, le fait décisif: grâce à elle, plane au-dessus des vulgarités et des misères sans fin de la vie humaine la pro fonde et sérieuse signification de notre existence, dont elle ne se sépare jamais.
La transformation que nous venons de signaler, et qui donne lieu à une suprême expérience, n'est donc pas un simple changement de point de vue dans la contemplation des phénomènes intérieurs ; elle signale plutôt l'apparition de la personnalité de l'homme dans ce qu'elle a de plus souple et de plus libre. Le caractère fugitif de l'existence individuelle, ses aspirations toujours vaines et toujours déçues, rattachement exaspéré à soi avaient uniquement pour cause l'absence de la pure connaissance ; car, vouée à elle seule, renfermée dans le peu qu'elle est, sans aucune notion limitative et restrictive, cette existence devenait en vérité et en réalité la dupe de toutes les illusions et de toutes les douleurs qui se dessinaient en elle1, « même de celles qui n'existent qu'en possibilité ». Mais elle se transforme foncièrement lorsque, moins bornée au phénomène particulier de sa vie ou de son caractère, elle porte ses regards, de cette subjectivité sans merci, propice à tous les cauchemars et à toutes les obsessions morbides de la sensibilité, vers la compréhension de l'universel, qui l'en délivre peu à peu. L'individualité bassement égoïste, en proie aux terreurs et aux angoisses sans cause de l'animalité, se trouve alors efficacement limitée, et allégée du poids qui pèse sur elle. Plus clairement, la disposition intérieure qui soustrait le caractère à la continuité des mêmes désirs et des mêmes obsessions ne vient pas directement de notre activité, mais d'un change ment produit dans l'intelligence quand elle s'applique à L'universel, el qu'elle a contracté la forme de L'idéalité. Le caractère aura beau maintenir la même suite el présenter les mêmes détails ; il aura.beau exécuter, avec la rigueur d'une loi naturelle, les opérations de la volonté donl il est le phénomène d'ensemble: c'est cet ensemble même, celle indivi